Compré una pala en Ikea para cavar mi tumba - Page 2 Bouton_vote_off
AccueilFAQRechercherMembresGroupesS'enregistrerConnexion

Compré una pala en Ikea para cavar mi tumba - Page 2 Cadre_1Compré una pala en Ikea para cavar mi tumba - Page 2 Cadre_2_bisCompré una pala en Ikea para cavar mi tumba - Page 2 Cadre_3
Aller à la page : Précédent  1, 2, 3, 4, 5  Suivant
 

Compré una pala en Ikea para cavar mi tumba

 
Message posté : Sam 31 Jan 2015 - 19:57 Message
Obtenir l'URL : Cliquer ici

Invité
Invité

Anonymous
Invité

Invité
Personnage
Joueur


La digestion est un phénomène formidable, mais silencieux. Il ne faut pas avaler plus qu'on ne peut digérer, ce qui explique sans doute l'étonnant revirement d'humeur d'Aleksandr qui abandonna toute colère pour ne plus connaître qu'un abattement heureux. Il n'oublierait pas les paroles de Camille, ni les derniers instants qu'il venait de vivre. Il se souviendrait sans peine de ces gestes, de ces mots et de cette musique de pure réconciliation qu'il n'avait entendu et lu qu'au creux des fictions les plus inattendues.

 « Quoi, tu as peur que je ramène des canons sous les murs de la mosquée pour reproduire les guerres russo-turques qui ont fait ma renommée ? » Son visage se fendit d'un sourire. Il était religieux, chrétien orthodoxe, et russe. Pourtant autant son zèle s'arrêtait aux frontières du fanatisme, et il avait abandonné depuis longtemps les fantasmes et les rêves du vieux peuple de Moscou. Il ne s'estimait pas héritier des postures byzantines et n'avait même jamais observé la guerre à travers le prisme déformant de la religion. Il n'était pas archimandrite ni patriarche. Il leur laissait le prêche et la croisade. « Je connais très peu cette culture-là mais je ne suis pas hostile à l'idée que tu m'y introduises. Je n'ai pas l'oreille très musicale, cependant... mais je suis ouvert à tout. »

Les aveux qu'il venait de concéder le prouvaient assez, puisqu'en dépit des pressions spirituelles qu'il s'imposait, il n'était qu'à deux doigts d'inviter Camille à céder à son premier réflexe. Mais puisque la Providence elle-même l'avait condamné à la jouvence éternelle... il aurait toute l'éternité pour expier ce qui n'était peut-être pas une faute. Et le prêtre orthodoxe de Star City lui pardonnerait bien d'aller à un concert de musique sufi puisque lui-même était amateur des cantates liturgiques de Jean-Sébastien Bach – Aleksandr le savait de source sûre, et préférait s'en amuser plutôt que de blâmer l'homme et sa paisible oreille. À nouveau l'amusement le prenait car il baissait les yeux sur le pantalon de Camille.

 « Ouvert à tout, mais quand même, n'abuse pas, ce pantalon remplit parfaitement sa fonction... mais attends voir, est-ce que tu voudrais non seulement me convertir à la religion de la Porte, mais aussi revoir ma façon de m'habiller ? C'est culotté, Saint-Clair, très culotté ! » Il se prit d'un fou rire et posa la main sur l'épaule de Camille. Il plaisantait, bien sûr.  « Blague à part, je suis navré, mais quand tu reviendras ici, il faudra mettre les beaux habits au placard et porter ces vêtements informes et sans valeur mais plutôt adaptés aux risques intrinsèques à mes activités. Je m'implique toujours dans ce que je fais et ça tâche beaucoup. Mais, oui, il y a un cadeau que je ne t'ai pas encore donné... Alors, voilà... » Il se dégagea de Camille pour retrouver les deux sphères qu'il prit dans chacune de ses mains. Il les présenta, paumes vers le ciel. Elles n'avaient pas changé : métalliques, parfaites, de la taille de grosses billes. Aleksandr ferma sur l'une d'elles les doigts de sa main droite et pressa. L'autre vibra aussitôt dans sa main.

 « Prends-la dans ta main. En la serrant maintenant, tu devrais percevoir quelque chose... »

Si Camille se prêtait au jeu, il devrait percevoir en lui des sensations qui ne lui appartenaient pas. Et pour cause, par ce contact chirométrique, il pouvait sentir le long de son bras gracile une tension nouvelle et tandis que sa moelle épinière captait l'impulsion messagère, son cerveau l'analysait en toute hâte pour délivrer, à grand renfort de transports neuronaux, l'approximative impression, en miroir, de l'état émotionnel d'Aleksandr. L'écho d'un cœur qui bat fort, de jambes qui tremblent et d'une gorge qui s'assèche. Le souvenir d'un trouble, d'une gêne, d'un embarras d'homme qui se découvre des inclinations encore inexpliquées. Un gargouillis de signaux, en quelque sorte ! Et la sphère de Camille avait d'ailleurs pris une drôle de coloration bleutée. Le slave crut bon de s'en justifier et de s'expliquer.

 « C'est... comment dire. Elles sont de conception récente... le principe est assez simple. Mettons que tu sois en péril. La sphère est dans ta poche. Tu la saisis, tu la presses. Peu importe si tu la lâches après, la mienne commence à vibrer jusqu'à ce que je la touche à mon tour. Là, elle m'électrise, comme j'aime bien dire... plus sérieusement, elle m'informe de ton état d'anxiété, de trouble... elle calibre sa mesure à tes modulations névralgiques, et ainsi je perçois l'événement. Quant à la coloration, c'est encore rudimentaire et brouillon. »

Il reposa la sphère dans sa boîte et y posa son regard durablement.

 « Je suis désolé, c'est encore un prototype... je pensais faire quelque chose d'original, et ajouter au fur et à mesure des fonctionnalités utiles... comme un communicateur, ou un outil de localisation, je ne sais pas... je trouvais ça bien, pour... pour coordonner nos vies. »
 
Revenir en haut Aller en bas

Message posté : Sam 31 Jan 2015 - 21:22 Message
Obtenir l'URL : Cliquer ici

Invité
Invité

Anonymous
Invité

Invité
Personnage
Joueur
— Tsss…

Camille leva les yeux au ciel.

— Sachez, Monsieur l’indécrottable Européen, que le qawwali est une musique pakistanaise et que les guerres ottomanes ne sont pas exactement dans sa zone géographique.

Le jeune homme secoua la tête d’un air faussement navré et soupira :

— Toute une culture à refaire.

Il se sentait tout léger. Pendant ces instants, il oubliait entièrement les événements qui l’avaient poussé à chercher la compagnie d’Aleksandr, ce soir-là. Néanmoins, il reconsidérait sérieusement l’idée d’inviter Aleksandr à une pareille soirée. Ce n’était pas les problèmes confessionnels du Russe qui le préoccupaient que son éventuel manque de goût pour la musique : découvrir une tradition musicale entièrement différente de celle que l’on connaissait grâce à un concert qui devait durer sans doute deux heures était peut-être une méthode un peu radicale.

Le Français laissa un instant ses calculs culturels de côté pour se concentrer sur la dernière invention d’Aleksandr. Il ne lui avait pas menti en soulignant que les gadgets n’avaient jamais été sa tasse de thé. La combinaison de super-héros qu’il portait lorsqu’il remplissait son rôle de héros nocturne n’était certes pas une antiquité, loin de là, mais par le passé, Camille avait tenu à opérer le plus simplement possible — souvent, dans le désert, on n’avait pas grand-chose de plus évolué que son revolver et un morceau de bois. Dans le meilleur des cas.

Il prit la sphère dans sa main et la serra. La sensation ne fut pas très agréable d’abord. Comme bien des humains, Camille n’appréciait guère de sentir son esprit mêlé à une présence étrangère. Il n’avait pas rencontré beaucoup de mentalistes au cours de son existence mais toutes ces rencontres avaient été un peu perturbantes. La sphère lui rappela dans un premier temps ces intrusions, avant qu’il ne comprît ce qui se produisait.

Rapidement, il ferma les yeux. C’était… très perturbant. Certainement pas plaisant — mais fascinant, indubitablement. Surtout, surtout, la sphère avait le mérite de balayer les moindres doutes qu’il eût pu concevoir encore sur les sentiments d’Aleksandr, la sincérité de ses propos et la complexité de son affection. « Juste amis » n’était définitivement pas le terme qui convenait. Camille rouvrit les yeux quand Aleksandr se mit à lui expliquer le fonctionnement de l’engin — il ne l’écoutait pas très attentivement, à vrai dire. Plus tard, il se souviendrait plus clairement de ces explications, sans doute.

Aleksandr reposa la sphère et Camille baissa les yeux brillants qu’il avait posés sur le Russe. Il garda encore quelques secondes la sphère dans sa main avant de la ranger à côté de sa jumelle, en attendant de l’emporter avec lui, plus tard.

— Je ne suis pas sûr…

Sa voix lui parut un peu faible. L’émotion. Il s’éclaircit la gorge, releva les yeux, adressa un sourire timide à Aleksandr et reprit :

— Je ne suis pas sûr de comprendre très exactement mais à l’usage, certainement, je devrais apprendre. Si j’ai bien compris, on peut en faire un usage un peu moins stratégique. Quand tu me manqueras. Quand on sera loin. Si la portée le permet.

Peut-être que les sphères ne fonctionnaient pas si elles étaient à un bout et l’autre du monde. Une réflexion qui incita Camille à une précision.

— Je ne suis pas sûr, cela dit, de pouvoir l’emporter partout. Il y a parfois des gens qui sont un peu… suspicieux. Tu comprends.

Aleksandr ne pouvait pas comprendre, pas vraiment, puisque Camille ne lui avait pas dit grand-chose de ses activités présentes. Il avait évoqué le mercenariat passé, avait assez laissé entendre que ses activités dans le domaine n’étaient pas entièrement révolues tout en suggérant que pour une large part, elles appartenaient au passé. En somme, la situation du Français devait paraître bien nébuleuse et cependant, cette fois-là non plus, il ne l’éclaira pas.

— Bon. Moi, je ne suis pas capable d’inventer des machines à transmettre les sentiments.

D’ailleurs, maintenant qu’il y pensait, l’idée était typiquement aleksandrienne. Lui avait une idée typiquement sancto-clarienne.

— On va essayer autrement, alors. Si jamais c’est la panique, eh bien… On verra plus tard.

Une nouvelle fois, Camille s’approcha d’Aleksandr. Une nouvelle fois, sa main gauche se posa à la taille du Russe. Sa main droite sur sa joue. Il la caressa du pouce. Et ses lèvres vinrent offrir un baiser au Légionnaire, un baiser beaucoup plus chaste que ceux dont le Français était ordinairement capable mais qui, néanmoins et quoique Aleksandr, avec ses décennies d’abstinence, ne fût certes pas le mieux placé pour s’en rendre compte, était un baiser empreint de perfection.

Soucieux de ne pas (trop) brusquer son compagnon, Camille n’éternisa pas son baiser. Ses lèvres le rompirent bientôt, ses mains quittèrent le corps du Russe et le jeune homme recula d’un pas, en les croisant dans son dos. Un peu anxieux, il précisa :

— C’est encore un prototype, évidemment. Il va falloir qu’on travaille dessus.
 
Revenir en haut Aller en bas

Message posté : Lun 2 Fév 2015 - 18:28 Message
Obtenir l'URL : Cliquer ici

Invité
Invité

Anonymous
Invité

Invité
Personnage
Joueur


Le qawwali, Aleksandr en ignorait tout. Il croirait donc Camille sur parole. D’un sourire il abdiqua toutes résistances : sa culture musicale en matière des splendeurs musicales de l’Islam était des plus maigres. Il remettait volontiers entre les mains de Camille le soin de l’instruire de toutes ces choses, et l’autorité pour le faire. Le temps des hostilités de principe entre l’Aigle bicéphale et le Divan était révolu depuis des lustres. Et Suvorov, tout acteur de premier plan qu’il fût des guerres russo-turques de la seconde moitié du dix-huitième siècle, n’avait jamais conçu d’antipathie particulière à l’égard de la religion musulmane et des divers courants de la spiritualité orientale. Du Pakistan d’ailleurs il ne connaissait que la mauvaise réputation taillée par les journaux et le proverbe qu’il s’efforça de prononcer dans un murmure alangui et rieur :Sabar ka phal meetha hota hai. Si Camille désirait lui accorder de son temps et de son énergie pour l’éduquer, grande serait sa récompense – Aleksandr espérait en tout cas être à la hauteur du dévouement de son ami. Ce dernier put d’ailleurs constater tout le sérieux des inclinations du vieux slave quand il prit la sphère entre ses doigts. Le trouble de Camille adoucit davantage encore ses humeurs et toutes convergeaient à la même conclusion : il devait faire plus. Quelque chose encore, pour couronner les progrès de la situation et les étapes franchies par les deux hommes. Elles étaient encore peu nombreuses, mais Aleksandr percevait qu’un cap serait bientôt franchi. Il y a loin de la coupe aux lèvres, mais la suite aurait crevé l’oeil d’une taupe aveugle. Il fallait un contact quelconque pour porter au moulin des certitudes de Camille les grains de la loyauté d’Aleksandr. Il ne se dédirait pas, mais fut devancé malgré lui quand il s’apprêtait à initier un rapprochement nouveau.

Camille avait encore une fois envahi son proche espace. Une main retrouva le chemin de sa taille, l’autre découvrit celui de sa joue. Aleksandr y perçut la brûlure caressante d’un pouce impatient. Enfin le contact scella en eux quelque chose, quand Camille déposa sur ses lèvres un baiser qu’Aleksandr reçut comme une délicieuse paire de claques. La courbe de ses oreilles s’enflamma, comme l’arrête de ses hanches. La pâleur de ses joues s’affermit, comme l’aigreur de ses flancs travaillés par des années d’une ascèse stricte et vigoureuse. Le baiser fut trop long. Et trop court. Chaque seconde disputait àla suivante une impression nouvelle, un sentiment nouveau. Camille recula d’un pas. Aleksandr fut tenté de suivre le mouvement. Seulement tenté ? Ne cachons rien de ses malhabiles galéjades. Il demeura immobile dans un premier temps avant d’emboîter le pas de Camille et d’initier à son tour un rapprochement, jusqu’à poser – suprême audace ! – ses mains sur ces épaules qu’il voyait comme l’horizon du monde. Elles lui semblaient de glace, elles lui paraissaient d’or. L’espace d’une seconde il vit Camille à travers les deux anneaux de feu qui vinrent cercler ses yeux. Il retrouvait là une sensation qui lui parut fraîche comme les premières huîtres de Marennes. Mais cette sensation lui échappa aussitôt et il se figea. Quel drôle d’effet lui faisait ce jeune homme !

《 Oui. Qu’on travaille dessus. 》 Ses mots étaient blancs. Son geste fut net. Il s’avança vers Camille et, comme lui, déposa un baiser sur sa bouche pour calmer l’anxiété qu’il percevait en lui. Il pouvait bien consentir cet effort et à y bien réfléchir, n’en avait-il pas envie ? Ainsi d’ailleurs ne ferait-il pas son apprentissage ? Son baiser ne fut pas long mais Camille, expert en matière de géométrique corporelle, aurait sans doute noté qu’il durait plus que le sien n’avait duré. Quand Aleksandr fut enfin détaché, il accueillit avec soulagement la distance revenue entre eux. 《 Comme ça ? C’est idiot, je ne sais même pas si j’embrasse bien. 》 Il croyait, sottement, que ce détail importerait pour Camille. Aleksandr exécrait la vanité, mais lui déplairait l’idée que ses efforts ne permissent point la félicité du jeune homme. Toutefois, qu’il se rassure ! Ces deux malheureux bécots ne suffiraient pas à asseoir l’opinion de Camille sur certaines des qualités d’Aleksandr. 《 La dernière personne que j’ai embrassé, c’était... un cheval finnois, il y a soixante ans. 》

Il s’étonna lui-même de ce souvenir et, amusé, immédiatement gêné toutefois, crut bon d’ajouter, comme en passant : 《 Empaillé. 》
 
Revenir en haut Aller en bas

Message posté : Lun 2 Fév 2015 - 23:04 Message
Obtenir l'URL : Cliquer ici

Invité
Invité

Anonymous
Invité

Invité
Personnage
Joueur
Aleksandr n’était pas mort. Il n’avait pas fait de crise de tétanie. Il ne s’était pas signé. C’était déjà plutôt positif. Camille regardait tout de même son petit ami/compagnon/Russe favori/amant-mais-non-mais-un-peu-quand-même/cher Ami/cher et tendre/il ne savait pas trop avec un zeste d’appréhension. La réaction d’Aleksandr quand il l’avait pris dans ses bras avaient été si radicale, du point de vue du Français, qu’il craignait que cette étape supplémentaire relevât du parcours du combattant — un combat, de toute évidence, bien différent de ceux auxquels Aleksandr, et lui-même à vrai dire, étaient habitués.

Les mains du militaire se posèrent sur ses épaules. Ce n’était peut-être pas très adroit, mais c’était mieux que rien. N’est-ce pas ? Camille n’était pas sûr d’interpréter comme il le devait les gestes de son compagnon — les suivants, fort heureusement, furent explicites et les lèvres du Français rencontrèrent une nouvelle fois celles du Russe, une nouvelle fois elles les épousèrent avec une perfection surnaturelle. Tout cela restait fort sage, bien entendu, mais cela n’empêchait pas le très jeune et beaucoup moins abstinent Camille de se sentir tout chose.

Il eut un sourire un peu nerveux — tout en essayant de ne pas avoir un regard trop intéressé. L’idée de sentir sous ses doigts, sous ses lèvres, autre chose que les lèvres et la joue d’Aleksandr, de découvrir ce corps, ses courbes, ses arrêtes, ses fermetés et ses souplesses, naissait de ses instincts les plus personnels. Ses doigts s’ouvrirent et se refermèrent machinalement, ses paupières clignèrent plusieurs fois très vite et il entreprit de se maîtriser.

Son sourire se fit doux quand Aleksandr s’inquiéta de la qualité de son baiser. Sujet délicat s’il en était — la dernière fois qu’ils s’étaient vus, Camille avait expliqué à demi-mots combien les rapprochements corporels, s’ils lui étaient nécessaires, le frustraient pourtant. Cette fois, s’il avait bien senti l’insatisfaction de ne pas atteindre la perfection, il lui avait semblé que cette déception machinale, pour ainsi dire, n’avait été que de peu de poids dans ses sentiments. Pour la première fois de sa vie, le jeune homme découvrait combien de tendres sentiments pouvaient adoucir les pures exigences de ses pouvoirs.

— Ne t’inquiète pas pour ça.

Et le sourire devint franc enfin — suivi d’un rire — quand Aleksandr évoqua sa précédente expérience en la matière.

— Ah, mais monsieur cache, à ce que je vois, des passions peu avouables !

Avec un sourire toujours aimablement moqueur, Camille interrogea :

— Comment on appelle ça, dis moi ? L’équidotaxidermophilie ? Heureusement que les médias ne sont pas au courant, ta réputation en prendrait un coup.

Il voyait déjà la une des grands journaux : « L’Amiral retrouvé nu avec un cheval empaillé après une soirée de débauche ». Quelques plaisanteries traditionnelles sur les militaires français, la Légion Étrangère et la gente caprine lui vinrent à l’esprit mais il préféra ne pas trop brusquer Aleksandr avec les propos lestes traditionnels du métier. Il comprenait bien d’ailleurs que, plus que l’anecdote, le Russe avait dû essayer de faire comprendre à mots couverts un peu de ses inquiétudes.

Le visage de Camille redevint plus sérieux. Il leva les mains, les baissa et murmura avec un nouveau sourire, embarrassé celui-ci.

— Désolé, je suis un peu… Tactile. C’est, euh… Génétique, je suppose. Si jamais ça te perturbe, tu me dis et je ferais de mon mieux pour me contenir.

Au début, en tout cas. Pour l’heure, les mains de Camille se reposèrent sur les hanches d’Aleksandr. Que son vis-à-vis eût dix fois son âge, une immense réputation militaire et un rôle prestigieux au sein de la Légion des Étoiles ne perturbait de toute évidence pas le jeune homme, qui n’hésitait pas à adopter une attitude assurée, protectrice et même assez virile avec lui. Lui voyait Aleksandr sous ses yeux et Aleksandr était un être un peu timide.

— Donc… Ne t’inquiète pas pour l’expérience, ou la maladresse, ou la… Je ne sais. Pure technique ? Ce n’est pas un concours. Je sais que j’ai dit, la dernière fois, que j’avais souvent du mal avec ce genre de choses. Besoin que les autres soient au niveau sans que ça soit jamais possible. Mais… Toi. Et moi. C’est différent. Je veux dire…

Camille n’était somme toute pas plus habitué qu’Aleksandr à parler de sentiments mais les incompréhensions qui avaient débuté cette conversation lui montraient combien la sincérité et la clarté leur étaient nécessaires et les développements de la soirée lui étaient si inespérés qu’il ne comptait pas laisser son embarras compromettre les choses de bâtir un édifice solide.

— Tu n’es pas un garçon que j’ai dragué dans un bar pour… un soir. Enfin, techniquement, je suppose que ça se discute, puisqu’on s’est rencontrés en boite de nuit, mais c’est une autre histoire. Ce que je veux dire, c’est que tes gestes, c’est toi et qu’en cela, manque d’expérience ou non, ils me sont toujours déjà agréables.

Le jeune homme trouvait qu’il ne s’en sortait pas trop mal.

— Après, je ne dis pas que je n’ai pas envie de te faire l’amour sur tous les établis de l’atelier.

Oups. Camille s’interrompit et interrogea nerveusement, en scrutant le regard d’Aleksandr.

— Un peu trop direct, peut-être ? Désolé…

Plus « diplomatiquement », il reprit :

— Je veux dire que tu me plais, juste, que tu me plais entièrement, et même très, euh… Immédiatement. Charnellement, voilà. Mais que, tu vois, ce n’est pas pour ça que te saute dessus.

Même si ce dernier jugement dépendait sans doute un peu des critères invoqués.

— Enfin bref. Quand est-ce que je visite ton appartement ?
 
Revenir en haut Aller en bas

Message posté : Mer 4 Fév 2015 - 19:45 Message
Obtenir l'URL : Cliquer ici

Invité
Invité

Anonymous
Invité

Invité
Personnage
Joueur


《 C’est le mot. 》 Équidotaxidermophilie. Aleksandr connaissait bien des travers qui attirent loin des sentiers battus les désirs humains, mais il n’avait pas un mot pour tous et se souviendrait de celui-ci s’il croisait un jour la route d’un criminel dont les petits plaisirs incluent souvent les animaux morts destinés à la décoration ou à l’agrément du public des musées d’histoire naturelle. Les taquineries de Camille l’amusèrent assez mais il préféra ne pas intégrer à leur conversation le récit de la cuite mémorable qu’il prit dans la pièce unique de la cahute d’un chasseur de Carélie finlandaise. L’homme, vigoureux comme un troène, avait hélas survécu à son brave Kalevala et l’avait empaillé pour mieux conserver sa fidèle amitié. Notez qu’il n’aurait point réservé le même sort à sa femme, quand bien même celle-ci n’eût pas crevé gelée dans l’étang. Au premier verre de liqueur de baie des marais de Laponie à la santé de Sibelius, gloire et poivrot du crû, Gustaf et Aleksandr ne firent que chanter les classiques de la tradition balte et carélienne. Au cinquième verre, les amis du chasseur se joignirent à eux pour échapper au blizzard. Au dixième verre ils cessèrent de compter. Bien après, Aleksandr montrait à tout ce petit monde comme embrasser à l’Allemande, à la Française, à la Russe, à l’Italienne... et comme il n’y avait point à portée les femmes nues des musées pour faire le brouillon de ses baisers... o gué, o gué ! Ce souvenir lui revint avec toute la chaleur des feux associés aux caresses de la fée verte. Mais hélas, il n’y avait autour d’eux aucune colline ou montagne pour s’animer au son de la musique ! L’argentin n’aurait qu’à rester endormi. Mais toute cette confusion rassurait Aleksandr, dont le regard dévorait Camille. Ces vieux os cachaient en leur sein un cœur sensible que les années avaient endurci sans trop le ratatiner.

Silencieux tant que dura les explications de Camille, Aleksandr, incorrigible militaire aux raisonnements calibrés sur la fourragère invisible dont il s’étranglait le cœur, nota à part lui les termes de Camille. Il se jura d’y réfléchir et d’y revenir, mais plus tard. L’heure n’était pas à l’échange introspectif. Ni au baptême de tous les établis de l’atelier. Ses lèvres vibrèrent d’un grand éclat de rire. En dépit de toutes ses perfections,Camille avait bien le charme de son âge et de son temps, pointu comme une baïonnette et nerveux comme une couleuvrine. Fort heureusement pour lui, peut-être, Aleksandr n’avait rien perdu de ce qui l’avait rendu si populaire auprès des troupes russes qu’il commandait autrefois : sa grande simplicité, et la proximité entretenue avec la piétaille. Alors l’humour potache et la virile camaraderie, il connaissait bien – les mots de Camille ne l’indignaient point, peut-être toutefois parce qu’il ne savait mettre aucune image précise sur ce que l’expression du jeune homme signifiait ?

《 Je ne sais pas trop, tu dois d’abord rencontrer mes parents, non ? 》 Aleksandr laissa à Camille une courte minute pour évaluer sa performance d’acteur et reprit, tout sourire. 《 Tu y es, en fait. 》 Il filait la comédie et d’un geste de la tête, désigna la banquette impeccable mais bien incapable de mentir sur son âge – ce devait être, de tout le quartier, le meuble le mieux conservé depuis les années 1930 ! 《 Bon, j’arrête de te taquiner, mais je ne t’ai pas menti, tu y es... quasiment. L’appartement est au-dessus de la quincaillerie. Mais je n’y dors pas souvent, vu que je suis toujours ou presque en campagne...》 Un nouveau rire, quelque peu gêné mais sans réel trouble. Camille s’attendait peut-être â un hôtel particulier inspiré du Palais d’Hiver ou du palais Petrovski... mais Suvorov n’était plus tout à fait en Russie, non ? 《 Mon appartement, en fait, il est à bord du sous-marin... et j’en aurais un aussi, à bord de l’aéronef, quand il sera achevé... et puis, techniquement, il y a ma sépulture en Russie, si tu veux. Où veux-tu aller pour la visite ? 》

Sans même s’en rendre compte, Aleksandr n’avait pas bougé de sa place et les mains de Camille demeuraient sur ses hanches. Ce contact n’était pas désagréable et s’il ne provoquait aucune réaction de sa part, ce n’était au prix d’aucun effort, ce qui devait sans doute être perçu comme très encourageant. Les pensées d’Aleksandr étaient ailleurs toutefois et sottement, simplement, il songeait qu’à l’étage de la quincaillerie, un de ses plus proches compagnons se montrerait avec Camille aussi tactile et caressant que déclarait l’être le jeune français. Il n’y avait plus qu’à espérer que Camille, amoureux des chats selon toute vraisemblance, ne serait pas hostile ou allergique à la race des ennemis de Rodilard. Sinon Aleksandr n’aurait plus qu’à pleurer et geindre jusqu’à ressembler à un vieux pruneau d’Agen qui aurait subi l’ordalie du pain et du fromage, ou pire, des chansons de la franco-belette Indila – attitude qui ne lui ressemble guère et qu’il n’adopterait jamais, fort heureusement, car les fruits et légumes diurétiques se sont choisis, et c’est heureux, un autre héraut en la personne de...

《 Enfin, si tu veux y aller maintenant ? 》
 
Revenir en haut Aller en bas

Message posté : Jeu 5 Fév 2015 - 18:38 Message
Obtenir l'URL : Cliquer ici

Invité
Invité

Anonymous
Invité

Invité
Personnage
Joueur
Les imaginations enthousiastes de Camille ne semblaient pas avoir froissé son compagnon et le jeune homme laissa volontiers son visage s’éclairer d’un sourire quand Aleksandr répondit à ses compliments directs — donc — par une boutade.

— Je me vois mal demander l’autorisation pour ce genre de choses.

Et pas seulement parce que les parents d’Aleksandr n’étaient probablement plus de ce monde depuis (très) longtemps. Cela dit, même si Camille n’était pas très calé en histoire russe de l’époque moderne, quelque chose lui disait que demander à un orthodoxe du XVIIIe siècle l’autorisation de tripoter peu religieusement son héritier n’aurait pas été une riche idée. Le Français préférait amplement travailler à convaincre Aleksandr lui-même de l’intérêt de la chose — une tâche qui promettait du reste de l’occuper amplement déjà.

Camille jeta un regard mi-dubitatif, mi-inquiet sur la banquette. D’accord, il vivait lui-même très en-dessous de ses moyens, d’accord, il avait passé des nuits dans un confort plus que rudimentaire dans des déserts peu hospitaliers, mais pour un usage quotidien, le meuble — en bon état, certes — lui paraissait quelque peu spartiate. Puis il se demanda si on pouvait y tenir à deux, sur cette banquette. Mais est-ce qu’Aleksandr comptait vraiment tenir à deux où que ce fût ?

— Je passe mon tour pour la sépulture et je propose d’aller à l’étage au-dessus, c’est plus près et moins humide qu’un sous-marin. Mais le submersible sera le prochain sur la liste, Nemo.

Sur quoi, le Français ne bougea pas d’un pouce. Ses mains, il les trouvait très bien à la taille d’Aleksandr et le corps d’Aleksandr, il le trouvait très bien près du sien. Si un nouveau baiser était opportun ou excessif devint une épineuse question à laquelle son esprit accorda toute sa considération. Après tout, Aleksandr avait besoin d’entraînement et en bon militaire, Camille était certain que le Russe ne devait pas se ménager sur les parcours du combattant, au terme desquels il rejoignait, couvert de sueur et de boue, d’autres musculeux militaires dans des douches communes où…

On s’égare.

— Allons-y.

Le Français se détacha de son ami et, sur le chemin des escaliers, tâcha de penser à la banquise polaire et au Fond Monétaire International pour calmer ses juvéniles ardeurs. Cette technique pourtant éprouvée n’eut pas tous les mérites escomptés mais quand Aleksandr ouvrit la porte de son appartement, une distraction de taille permit à Camille de rendre à ses pensées un semblant de respectabilité et de laisser dans un coin de son esprit les tables de l’établi, les ingénieurs Russes et leurs ceintures à outils, les militaires et leurs douches communes.

Une nouvelle fois, le visage du jeune mutant s’illumina et une seconde plus tard, il était à genoux par terre et il grattouillait consciencieusement Basile. Tybalt n’était de toute évidence pas le seul animal avec lequel Camille eût un contact facile ; après avoir reniflé avec une circonspection de façade les mains de ce visiteur inconnu, Basile s’était fort docilement laissé flatter l’encolure.

— Il est très beau.

(Heureusement que Tybalt n’était pas là.)

— C’est un berger australien, c’est ça ? Il s’appelle comment ?

Basile, donc.

— Comme dans le dessin animé. Enfin, dans le dessiné animé, c’est la souris qui s’appelle Basile et…

Camille s’interrompit.

— Oui, bon, bref, peu importe.

Le jeune homme se releva et Basile se transporta vers son maître pour doubler sa ration de caresses — ou, c’était plus vraisemblable, se faire remplir une gamelle. Camille crut bon de préciser :

— Je ne regarde pas que des dessins animés. Évidemment.

Comme si la bibliothèque qu’Aleksandr avait vu chez lui, quand il lui avait rendu visite, pouvait laisser le moindre doute sur l’ampleur et la diversité de sa culture. Il n’empêchait : Camille avait toujours un peu peur de passer pour trop puéril aux yeux de son vénérable ami. Après avoir tenté de sauver sa réputation, le jeune homme ôta ses chaussures — s’il devait en juger par l’état de l’atelier (et de sa banquette, ne l’oublions pas), on ne plaisantait pas avec l’ordre ici.

— Je crois qu’il a faim.

Sans blague. C’était à peine si Basile ne tractait pas son maître à la cuisine.

— D’ailleurs, moi aussi. Je peux faire la cuisine si tu veux. Je suis très doué pour les… euh. Pâtes.

Son incompétence en la matière n’avait sans doute rien de surprenant : pendant la plus grande partie de son existence, Camille Saint-Clair avait été entouré de domestiques et de cuisiniers, puis il avait vécu chez lui sur les plats à emporter et en mission sur les rations de survie. Soucieux cependant de ne pas paraître d’une crasse incompétence, le Français hasarda :

— Mais je peux apprendre. Il ne me faudra sans doute pas longtemps pour savoir sculpter du caramel.

Par « pas longtemps », il voulait dire : « quelques minutes ». Bien sûr.
 
Revenir en haut Aller en bas

Message posté : Ven 6 Fév 2015 - 0:06 Message
Obtenir l'URL : Cliquer ici

Invité
Invité

Anonymous
Invité

Invité
Personnage
Joueur


Ils accédèrent à l'appartement par un escalier en colimaçon, de ces escaliers qui sont la terreur des vieilles dames et la joie des personnes soucieuses de gagner de la place. Que toutes les grabataires maudissent donc la Vis de Saint-Gilles et ses sinistres rejetons ! Aleksandr conduisit Camille jusqu'à son logis et ne s'étonna guère de voir venir, à peine la porte franchie, son cher ami Basile. Ce dernier, un très beau berger australien aux couleurs fauves, apprécia sans attendre l'invité de son maître qui eut la bonté de s'agenouiller devant lui pour partager quelques caresses.  « Un berger australien, oui. Basile. » Un nom bizarre, pour un chien, sans doute, mais c'était à la mémoire du Macédonien, ou à celle de son brave disciple Koutouzov, alors... Aleksandr avait eu plusieurs chiens au cours de sa longue vie et avait toujours choisi pour eux des noms originaux sans qu'il sût choisir autrement tant ils lui semblaient s'imposer à lui. Il s'était rassuré d'ailleurs, à la vue de Camille agenouillé pour gratifier son chien de quelques friandises tactiles. Lui-même le caressait à présent, presque machinalement, en écoutant son invité toujours sur le seuil de son repère. Il parlait d'un dessin animé et s'il avait bonne mémoire, Aleksandr identifiait une certaine souris de Baker Street, mais comme il ne voulait pas passer pour un idiot, il préféra se taire.  « Il a faim, oui. Il a tout le temps faim. Il est gros comme Baba mais quoique j'y fasse, il a toujours faim... » Aleksandr ôta ses chaussures et suspendit à un patère sa blouse de travail, révélant une tenue d'ingénieur serrée à la taille par une ceinture bardée de petits outils aux formes à la fois familières et insolites. Il n'y avait pas là que des clefs plates ou rondes...

 « Tu as faim ? » L'étonnement d'Aleksandr n'était pas feint, mais il oubliait trop souvent que son ascèse ne s'étendait qu'à lui seul et qu'à Star City, la très large majorité des bonnes gens menaient des vies... normales, sans discipline alimentaire trop stricte. Il n'y avait plus qu'à espérer que ce qu'ils trouveraient dans les placards et le frigidaire conviendrait à Camille. « Allons à la cuisine, mais... je n'ai pas de pâtes. » Ce serait peut-être pour son ami une grande déception. L'appartement n'était pas bien vaste, ni très ouvert. Conçu d'après des standards aujourd'hui révolus, il appartenait à une autre époque. Le vestibule d'entrée se partageait vers deux couloirs. Le premier, clos d'une porte, menait aux pièces du coucher et du repos. Le second, qu'empruntèrent Aleksandr, Camille et Basile, menait aux pièces du séjour et de la bouche. Le couloir ouvrait sur une grande salle de séjour que se disputaient la partie salle à manger et la partie salon. Une large fenêtre, taillée dans l'un des murs, ne donnaient pas sur l'extérieur, mais sur la cuisine assombrie par l'obscurité. Une autre porte, quant à elle, menait Dieu seul savait où.  « De la lumière, par Saint-Georges, avant qu'on ne trébuche l'un sur l'autre ! » À ces mots plusieurs petites veilleuses scintillèrent ici et là et, progressivement, le plafonnier et les appliques s'allumèrent pour enfin éclairer les lieux. Camille put découvrir la salle de séjour où régnait deux maîtres mots : l'austérité et la simplicité. Les meubles n'étaient pas d'hier, ni les rares objets de décoration, ni le portrait d'une certaine Figchen, ni le tourne-disque, ni le tapis trop élimé pour encore faire illusion...

 « Viens c'est là. » Ils entrèrent dans la cuisine. Elle aussi n'était plus toute jeune. Sous leur patine ancienne, toutefois, les appareils électroménagers dissimulaient des technologies très contemporaines. Mais comme dans le séjour, la propreté qui régnait là... paraissait presque surnaturelle. Comme si des prières avaient été adressées à la déesse Travia dans les minutes qui précédaient leur venue ! Tout brillait, tout reluisait, tout sentait bon le propre ! Même les fruits et légumes frais dans leurs corbeilles d'osiers semblaient chanter des psaumes à la gloire du bienfaiteur si respectueux des arts ménagers.  « Je vais t'épargner le bortsch, hein. Mais on peut faire du hareng sous sa couverture si tu veux. » Aleksandr appréciait sa version de la typique Селедка под шубой. Mais tout autre choix conviendrait. Basile quant à lui geignait devant sa gamelle, cruellement vide. Elle-même était très propre, comme tout le reste ici. Le chien s'assit donc devant et aboya piteusement. Il posait ses yeux bleus sur les deux hommes, l'un après l'autre. L'Amiral connaissait bien le manège de cette recrue au caractère trop bien trempé.

 « Toi, tu n'auras rien si tu te plains. Et tiens-toi bien ! »

Aussitôt le chien se redressa. S'il avait pu saluer comme le font les soldats, nul doute qu'il l'aurait fait. Aleksandr attrapait les divers ingrédients nécessaires à la préparation du plat choisi finalement par Camille. Il sourit.

 « Va, tu auras quelque chose, si tu vas me chercher tu-sais-quoi. »

Un aboiement plus tard, Basile quittait la cuisine.
 
Revenir en haut Aller en bas

Message posté : Ven 6 Fév 2015 - 11:17 Message
Obtenir l'URL : Cliquer ici

Invité
Invité

Anonymous
Invité

Invité
Personnage
Joueur
La décoration intérieure d’Aleksandr était très… très… Le Russe avait d’autres qualités.

— Je ne trébuche jamais…

Rappela machinalement Camille en parcourant du regard la salle de séjour fruste et antique. Il ne pouvait s’empêcher de trouver cet intérieur un peu triste, un peu trop ordonné, un peu trop propre, un peu trop rigide. Il n’était pas surprenant, cependant : à bien des égards, il reflétait l’éthique militaire de son propriétaire. Seules les inventions que le Français soupçonnait se cacher dans tous les recoins du logis suggéraient quelque chose de l’esprit d’Aleksandr, plus fantasque que celui-ci ne voulait bien le dire.

Camille suivit Aleksandr dans la cuisine tandis que son regard était happé par un spectacle beaucoup plus intéressant que le portrait de Figchen, à savoir la ceinture aux outils étranges, qui éveillèrent d’abord la curiosité du Français, avant que celle-ci ne fût à nouveau absorbée par un nouveau centre intérêt encore plus captivant en la personne du fessier aleksandrien. Quand le Russe se retourna vers lui pour lui adresser la parole, Camille releva brusquement les yeux avec un air aussi peu innocent qu’un Basile qui viendrait de voler un poulet.

— Hmm ?

Ah, oui, son hôte se proposait de pourvoir à ses appétits les plus chastes.

— Du hareng. Ça a l’air…

Le fils de l’ambassadrice hasarda diplomatiquement :

— … typique.

Histoire de ne pas passer pour un sale gamin qui ne voulait manger que des frites, Camille consentit tout de même à tenter l’expérience.

— Va pour le hareng.

Qu’Aleksandr pût n’avoir aucun paquet de pâtes dans ses placards mais conserver chez lui, toujours, un stock de harengs le laissait quelque peu perplexe. Soit son compagnon avait de graves problèmes psycho-gastronomiques auxquels il faudrait de toute urgence remédier, soit il élevait en secret une troupe d’otaries tueuses pour compléter l’équipage de son sous-marin. Aucune de ces deux hypothèses ne paraissait très rassurante à Camille.

Cependant, le jeune homme trouva une autre source de distraction et il s’en fallut de peu que son regard suppliant ne se joignît à celui de Basile. La facilité avec laquelle le Français était enclin à céder aux animaux expliquait sans doute les proportions plus que respectables que Tybalt avait rapidement prises mais, fort heureusement, Aleksandr était un peu plus courageux que ça. Basile leur faussa donc compagnie pour aller chercher Camille-ne-savait-quoi — c’était pas Tybalt qu’aurait fait ça, tiens… — et le Français put commencer à admirer les préparatifs du repas.

Adossé à un mur, le Français interrogea :

— Je peux t’aider ?

Certes, ce qu’il avait laissé entendre quant au néant de ses aptitudes culinaires ne rendait pas sa proposition vraiment digne de confiance, mais si on lui disait précisément ce qu’il fallait faire sans lui confier la tâche de superviser la moindre opération, nul doute que Camille deviendrait le plus talentueux des commis de cuisine. En tout cas, il aurait du mal à rester inactif pendant toute la recette et recommencer à enlacer Aleksandr paraissait exclu, tant que celui-ci manipulait des couteaux.

Le corps du mutant criait famine de gestes. Un symptôme n’y manquait pas : les doigts de Camille s’agitaient nerveusement. Il avait croisé les bras et ses doigts pianotaient à toute vitesse sur son sweat. Pour ne pas passer pour un névropathe fini, il essaya de faire la conversation.

— Dis, Aleksandr…

Non loin de là, le trot d’un chien victorieux commençait à se faire entendre.

— Comment tu veux que je t’appelle ? Je veux dire, te considère. Te qualifier. Te… Enfin, voilà. Et réciproquement.

Question limpide s’il en était.

— Je veux dire : je ne suis pas très familier de ce genre de choses. Les relations de… entre deux personnes, comme ça. Je veux dire, ça ne m’est jamais arrivé, jamais vraiment.

Et ça n’était plus arrivé à Aleksandr depuis le Paléolithique. À eux d’eux, ils n’étaient pas prêts de gagner les Z’Amours. (D’accord, je ne sais pas si ça existe encore mais je n’ai pas la télévision. On pardonnera donc mes références datées.)

— Je ne sais pas, par exemple, est-ce que, hm… On est en couple ?

Il craignait que ces préoccupations classificatoires parussent puériles et superflues à Aleksandr mais elles ne jouaient pas un médiocre rôle dans l’imaginaire romantique de Camille qui, comme on l’aura (peut-être) remarqué déjà, n’était pas un grand amateur des ambiguïtés.

— Et tu es, genre… mon petit copain ? Non, ça doit faire trop ado. Mon compagnon ? C’est bien, compagnon, mais ça fait un peu bourgeois. Conjoint c’est administratif.

Et il n’allait pas l’appeler sa Dulcinée, ça risquerait de froisser des sensibilités.

— Mon mec à moi.

Camille laissa échapper un rire bref.

— Non, je plaisante. C’est une chanson française. Enfin bref. Tu vois ce que je veux dire ? Je me demandais, c’est tout…

Et Basile, lui, se demandait quand on daignerait le nourrir.
 
Revenir en haut Aller en bas

Message posté : Lun 9 Fév 2015 - 9:10 Message
Obtenir l'URL : Cliquer ici

Invité
Invité

Anonymous
Invité

Invité
Personnage
Joueur


Les quelques mots de Camille laissèrent entendre que le hareng n'était pas sa tasse de thé. Aleksandr s'en étonna. À ses yeux, aucun poisson n'était si délicieusement fait pour la salade que le hareng. Il jugea préférable toutefois de ne pas s'inquiéter auprès de Camille de son incapacité gustative à ce que le vieux russe tenait pour un indispensable de son alimentation hebdomadaire. Ce dernier s'affairait à réunir les ingrédients pour la préparation très simple voire très sommaire de cette salade de hareng sous couverture. Il l'agrémenterait de nombreux légumes en espérant que Camille apprécierait ce plat si peu carné. Il serait regrettable que l'esquisse de relation qu'ils entretenaient déjà se fissurât aux premiers différends culinaires, encore que l'Amiral, dont l’œil savait mener les enquêtes peu à peu et insensiblement, ne doutât point que son jeune ami ne fût attentif à son alimentation, étant donné la précision de sa plastique corporelle. Si Camille lui avait avoué se conduire à table à la manière d'un Homer Simpson, et montrer les mêmes inclinations alimentaires que lui, Aleksandr ne l'aurait certainement pas cru. Basile venait de partir. Camille proposait son aide. Il accueillit volontiers cette proposition qu'il perçut, à tort ou à raison, comme le signe que le plat choisi par Aleksandr recevait un peu de l'approbation de celui à qui il était destiné.  « Oui, tu peux râper quelques betteraves crues ou peler quelques pommes de terre si tu veux. » Il se dégagea du plan de travail pour ouvrir le frigidaire. Camille y put voir une nouvelle démonstration du goût de l'ordre et de la discipline de son hôte. Les fruits, légumes et autres aliments étaient presque classés par ordre alphabétique ! Sans aller jusqu'à la caricature, tout dans la cuisine empestait la régularité. Il suffisait d'ouvrir n'importe quel placard pour constater qu'aucun espace n'offrait de répit au désordre ou à la confusion. « Il faudra les cuire, je vais préparer la machine. » Aleksandr abandonna les harengs sur une planche de bois où il les ciselait. D'un placard il tira une machine qui aurait pu être le fruit des amours coupables d'un mixeur et d'une cafetière. Il s'agissait en vérité d'un cuiseur-vapeur conçu par le vieux russe – ce qui était aisément reconnaissable aux ornements d'un autre temps qui donnait à l'appareil des allures de petit électroménager du capitaine Nemo.

Resté silencieux tant que dura la tira non point du nez mais du qualificatif de Camille, qui s'essaya à tous les styles pour tenter de coller au front d'Aleksandr une étiquette, ce dernier était retourné à ses harengs et leur odeur familière élevait dans la pièce une ambiance de douce soirée portuaire. Ces harengs-là ne fleuraient pas si fort et au goût, on les devinerait doux. Basile était revenu. Aleksandr le félicita d'une caresse et Basile posa à ses pieds une paire de chaussons. Le maître constata avec plaisir les progrès de son chien qui n'avait pas inondé de sa bave les si confortables pantoufles. Il en avait fini avec les poissons, essuya donc ses mains et entendit récompenser l'animal – avec de la nourriture, bien évidemment. Ce faisant...

 « Je ne sais pas trop. Généralement, les gens... mes proches en dehors de la Légion m'appellent par mon prénom. »

Et l'oscar de plus terre-à-terre et du plus maladroit des hommes revient à nul autre que le cher Suvorov ! Ah, merci, merci ! Vous m'aimez, vous m'aimez ! Aleksandr comprit en prononçant ces mots qu'il faisait fausse route, aussi rebroussa-t-il chemin assez vite pour enchaîner à voix haute, au mépris du torrent qu'il versait dans l'énorme gamelle de son chien.

 « Enfin... qualifie-moi comme tu veux. Je n'ai pas de préférence. Tu es là, avec moi, et c'est bien assez pour savoir quelle place tu occupes à mes yeux. »

Sans même le savoir, ce vieil empoté de vieux russe se laissait aller à la paraphrase romantique, alors même qu'il croyait exprimer le plus clairement possible le fond de sa pensée ! Car il était bien content, littéralement, que Camille fût là, à ses côtés, dans sa cuisine, lui qui si longtemps ne fut qu'une ombre mouvante, fuyante, insaisissable. Peu lui importait donc le mot qu'il choisirait pour désigner Camille. Le vase n'est rien qu'un pot pour conserver les fleurs. Mais Aleksandr, qui avait rangé les croquettes et observait maintenant la voracité mesurée – ordonnée ? – de Basile, savait qu'il ne pouvait laisser Camille ainsi debout sur le fil tendu entre les falaises du doute et de la certitude. Il l'accompagnerait de l'une à l'autre, cette fois, sans détour.

 « Je... je n'ai qu'une paire de chaussons, ici, alors il va falloir partager. Tu en prends un. Je prends l'autre. Et voilà, tu es pour moi celui qui garde mon chausson. C'est... c'est synonyme de tout ce que tu as dit, et plus encore. » Joignant le geste à la parole, il enfila le chausson droit et fit glisser l'autre jusqu'au pied de Camille en se rapprochant de lui. Il s'abaissa pour le prendre en main et attendit du jeune homme qu'il leva la jambe. « Il y a longtemps que je ne me suis agenouillé devant personne. Je ne le ferais pas devant n'importe qui. Alors, ça fait de nous un couple, oui.  » Il n'était pas sûr de saisir toutes les subtilités que couvraient ce mot-là, mais il ne voyait aucun mal à répondre le plus directement possible à la question de Camille.  « Donc tu es mon mec à moi. »

Il connaissait bien la langue française, mais cette expression lui échappait et n'avait donc aucune idée du sens de ces mots dans sa bouche.
 
Revenir en haut Aller en bas

Message posté : Lun 9 Fév 2015 - 12:03 Message
Obtenir l'URL : Cliquer ici

Invité
Invité

Anonymous
Invité

Invité
Personnage
Joueur
Ce qui intéressait Camille, c’était hélas moins le qualificatif qu’il pouvait donner à Aleksandr que celui qu’Aleksandr aurait voulu qu’il lui donnât. Comme cette subtilité dépassait ses propres compétences — du reste minime — en matière de marivaudage, le Français n’était pas certain de cerner tout à fait la déception que la réponse permissive de son comme-tu-veux lui causa. Ça ne l’empêchait évidemment pas de déposer près de lui les pommes de terres les mieux épluchées de l’histoire de l’humanité et les betteraves les mieux râpées depuis la nuit des temps.

Le retour de Basile provoqua un énième revirement dans les émotions de Camille — c’est compliqué, les Français. Le Français éclata de rire en agitant ses orteils dans le chausson.

— Je suis Cendrillon, un peu.

Sauf que son prince charmant à lui préférait les chevaux finnois aux demoiselles en détresse — sans doute parce que la vie n’est pas un conte de fées. Camille tendit la main à Aleksandr pour l’aider à se redresser et le Russe — est-il donc naïf ! — ne put la récupérer.

— En vrai, je ne porte jamais de chaussons chez moi. Sans vêtement superflu, c’est plus agréable de bouger. Tu comprends, c’est parce que…

C’était parce qu’il contrôlait les mouvements de son corps, pas ceux de ses vêtements. Sans que ceux-ci fussent pour lui une frustration permanente, il fallait bien avouer que Camille préférait de loin être légèrement vêtu. C’était la première fois qu’il y pensait, d’ailleurs, parce que c’était la première fois qu’il l’expliquait à quelqu’un d’autre. Il s’interrompit, tout songeur, et pour s’aider à songer, il posa sa main libre à la taille d’Aleksandr.

Sa carrière de strip-teaseur se présentait soudain à lui sous un jour inédit. Il finit par secouer la tête.

— Bref, ne t’inquiète pas, je ne vais pas me promener chez toi dénudé en permanence.

Non qu’il y eût encore beaucoup de mystère à préserver, certes.

— Je te rends ton chausson.

Camille retira la pantoufle et la poussa vers le pied d’Aleksandr.

— Mais je te garde toi.

Le fumet du hareng, chacun sait, est propice à la tendresse. Le sourire de Camille se fit un peu triste et le Français murmura :

— Décidément, je ne suis pas sûr de te mériter…

La remarque n’était pas entièrement gratuite. Camille n’avait jamais éprouvé des difficultés considérables à dissimuler la plus grande partie de sa vie à ceux qui l’entouraient. Il lui suffisait de songer que c’était un moyen de le protéger. Mais Aleksandr n’avait certes pas besoin de protection et le mensonge par omission, cette fois-ci, à propos de l’Agence, à propos de la Direction, à propos de ce qui l’avait ce soir-là poussé vers lui, tenait plus de la nécessité stratégique, peut-être de la simple habitude d’espion, que de la noblesse d’âme.

— Donc…

Camille libéra son Russe sauvage pour se retourner vers le plan de travail, prêt à suivre les prochaines instructions. Le plat, à vrai dire, n’était pas très compliqué et maintenant qu’il l’avait vu faire, Camille était certain de pouvoir le reproduire, pour la plus grande joie de Tybalt. Le cuiseur-vapeur/tourneur-fraiseur était en marche et il n’y avait plus qu’à attendre. Pour la forme, Camille lava des mains que son habileté avait laissé parfaitement propres, tandis que Basile léchait des babines que sa voracité avait laissé pleines de croquettes.

— Je suppose que tu as un lave-vaisselle nucléaire ou quelque chose comme ça…

Interrogea le jeune homme en désignant la vaisselle d’un geste de la tête.

Et ce fut ainsi que quelques minutes plus tard, Camille Saint-Clair, pour la toute première fois de son existence, était un assis devant une salade de hareng. Mes personnages ont décidément une vie bien difficile. Le Français observait avec circonspection le plat et, du bout de la fourchette, il explorait les trésors cachés — qu’il avait pelés lui-même — sous la couverture.

— Ça a l’air…

Typique avait été son premier commentaire, quand Aleksandr lui avait proposé le plat.

— Nourrissant.

Basile d’un aboiement confirma cette lumineuse intuition. Comme ça ne pouvait sans doute pas à être pire que le chameau passablement faisandé, à moitié cru, dans un coin de désert, Camille se jeta à l’eau et, dans la manière dont il se tenait à table ou dont il maniait ses couverts, il était difficile de savoir ce qui tenait à l’élégance naturelle que lui conférait son pouvoir ou à son éducation de grand bourgeois.

En tout cas ce fut très gracieusement qu’il complimenta le maître de maison.

— C’est très bon. Très surprenant.

Avoir grandi sur une île le rendait sans doute plus sensible aux charmes des chairs marines.

— Et sinon, je me demandais… à propos de ce soir. De cette nuit… est-ce que, par hasard, tu as de la place, pour moi, ici ? Enfin, tu sais, quand je dis de la place…

Vu l’animal qu’il avait en face de lui — je ne parle pas de Basile —, Camille avait rapidement jugé qu’une précision était nécessaire.

— … je ne parle pas d’une chambre d’amis.
 
Revenir en haut Aller en bas

Message posté : Lun 9 Fév 2015 - 16:46 Message
Obtenir l'URL : Cliquer ici

Invité
Invité

Anonymous
Invité

Invité
Personnage
Joueur


Camille n'avait pas refusé le chausson. Aleksandr l'avait craint et l'espace d'un instant il s'était vu et seulement vu annuler son offre pour ne point avoir à subir une avanie qu'il aurait bien mal digéré. Le soulagement d'Aleksandr s'éleva si haut qu'il crut avoir atteint les sommets d'Asie les plus grands. Qu'il eût des habitudes particulières et des goûts quotidiens et domestiques bien à lui n'était pas un problème : Camille vivait en terre libre où toutes les fantaisies étaient permises, après tout ! Mais s'il acceptait le chausson, au moins pour quelques instants de partage, alors Aleksandr l'interprétait comme un bon signe. C'était aller bien loin et sans doute au-delà du raisonnable et de ce que la seule logique laisserait supposer mais cela signifiait pour lui que le bel et bon Camille approuvait la réciprocité de leurs inclinations. Il se redressa. Une main aventureuse se hasarda à nouveau sur sa hanche qui n'avait connu tant de contacts étrangers depuis... depuis fort longtemps ! Cette chaleur douce et envahissante ne le laissait guère indifférent. Mais il n'eut pas le loisir de s'y laisser aller puisque déjà Camille assénait une promesse destinée sans doute à le rassurer. Il imagina dès lors le jeune Français en tenu d'Adam dans son appartement, dans son atelier, dans le sous-marin, et se demanda lequel de ces trois lieux serait le plus approprié à recevoir pareil événement. Il reprit son chausson et ses deux pieds retrouvèrent le même réconfort auprès des mêmes pantoufles, droite et gauche.

Aleksandr allait dire quelque chose mais la remarque de Camille trancha les mots dans sa gorge. Pourquoi diable ce dernier se disait-il peu méritant ? Il garda à l'esprit ces quelques neuf mots et se promit de ne point les abandonner avant d'avoir obtenu à leur sujet des éclaircissements.  « Donc maintenant, il faut cuire les pommes de terre, et laisser reposer les betteraves râpées avec le poisson, dans un saladier mouillé d'huile. » Il avait déjà sorti la bouteille d'huile de sésame qui conviendrait parfaitement à cette préparation.  « Je te laisse l'ail, le hachoir est juste là... » Et tandis que sous les mains expertes de Camille l'ail se voyait réduire à l'état de dés toujours plus petits, Aleksandr s'occupait de la vaisselle salle pour, non sans une certaine appréhension, répondre à la question qui lui était posée. Pourquoi appréhendait-il d'y répondre ? Avait-il quelque chose à cacher ? N'y avait-il aucun lave-vaisselle dans cette cuisine ? Ou bien y en avait-il qui dissimulait un terrible et noir secret que le Russe ne pouvait désormais cacher ? Hélas, la réalité était toute autre, et bien plus ennuyeuse. L'Amiral avait perçu dans la supposition interrogative de Camille une saveur qu'il ignorait et le champ des possibles s'était aussitôt limité à la caustique lassitude de ceux à qui on ne la fait pas. Ce fut toutefois très humblement qu'il disposa la vaisselle dans une machine d'apparence très ordinaire – alors qu'elle avait été l'objet de toutes les attentions de l'ingénieur qui en avait fait un prototype de lave-vaisselle à pulsion hydrocatalytique. Mais ces menus détails demeureraient secrets pour le moment : Aleksandr ne souhaitait pas ennuyer Camille en donnait l'air de fanfaronner. Son tempérament, fait d'humilité et de simplicité, le lui interdisait.

Le hareng sous la couverture emporta comme il fallait s'y attendre un franc succès. Le russe apprécia, comme il fallait s'y attendre, et le français découvrit puis approuva. La bouche encore pâteuse des saveurs combinées du hareng et de la pomme de terre, Aleksandr pointa sa fourchette vers l'assiette de Camille, et déclara du ton des patriotes que la vue d'un drapeau rend tout chose :  « C'est bon, c'est nourrissant, et je ne connais rien de mieux pour finir une journée en beauté. Ça donne envie d'aller rouler dans la neige en chantant des chansons du pays. » Il en connaissait beaucoup, mais la plupart était plus datée et périmée encore que ne le serait jamais Mireille Matthieu. Continuant de manger avec grand appétit, il remarqua le manège et les hésitations de Basile : obéir à la règle du maître qui interdit l'intrusion canine lors du repas, ou profiter de l'ignorance de l'invité pour quémander une portion de l'assiette si tentante... Le chien croisa le regard d'Aleksandr et sut qu'il serait vaincu cette fois encore, alors il s'allongea dans la cuisine et soupira d'impuissance autant que de dépit. Quelle vie terrible il menait, celui-là !

Vint alors la question de la soirée et de la nuit. Camille essayait-il de lui dire quelque chose ? Aleksandr posa sa fourchette.

 « Il y a de la place, oui. Je ne savais pas si je pouvais te demander... si tu aurais voulu rester là pour dormir, mais si tu en as envie... »

Voilà qu'il obtenait les réponses aux questions qu'il se programmait sans même avoir à les poser ! Deviendrait-il un de ces mentalistes aux pouvoirs farfelus ?

 « Par contre, le lit n'est pas très grand. » Il n'était pas non plus de la taille grotesque des lits impériaux russes.  « Il y aura... enfin, on sera forcément proche. C'est un problème ? » Sa voix trahissait l'innocence de sa question. Il reprit sa fourchette et remua quelques pommes de terres lézardées de betteraves. Il ne fixait point le contenu de son assiette toutefois, car son bleu regard se posait sur Camille avec intensité.  « D'ailleurs, en fait de problème... pourquoi n'es-tu pas sûr de me mériter ? » Cette question était moins innocente, et plus amère, peut-être ?

 
Revenir en haut Aller en bas

Message posté : Lun 9 Fév 2015 - 17:26 Message
Obtenir l'URL : Cliquer ici

Invité
Invité

Anonymous
Invité

Invité
Personnage
Joueur
Camille en restait le hareng suspendu en l’air.

— Euh…

Il ne savait pas laquelle des deux questions lui paraissaient la plus problématique et il se prenait à prier que Basile, dans un mouvement de rébellion hors du commun, vînt tenter de voler du poisson pour lui offrir une diversion salvatrice. Quelques dizaines de seconde plus tôt à peine, le Français était en train de rire en s’imaginant Aleksandr, tête de cheval empaillé dans les bras, en train de chanter à tue-tête des slaves paillardises et désormais, il tentait de trouver le moyen le plus délicat de lui expliquer le genre de « problèmes » qu’ils pourraient rencontrer en étant très proches l’un de l’autre dans un lit.

La seconde question était peut-être plus facile. Après tout, Aleksandr était un soldat, un très vieux soldat, et selon toute vraisemblance, les très vieux soldats tuaient à la guerre. Mais ce sujet-là, Camille n’avait aucune envie de l’explorer le premier soir. Sur le chemin, il avait imaginé se confier à Aleksandr, fondre, pourquoi pas, en larmes dans les bras de son ami, mais maintenant il mangeait son hareng, mais il était chez lui, mais Aleksandr lui avait fait des cadeaux et les sinistres événements des derniers jours lui auraient paru menacer la douceur de la soirée.

Stratégiquement, il commença donc par hausser les épaules. Son premier réflexe fut de mentir — pas un vrai mensonge, mais une espèce d’affirmation vague, une manière de botter en touche, comme il faisait souvent. Cette fois-là pourtant, il choisit une voie médiane un peu plus honnête.

— On en parlera un autre jour, non… ? Je veux dire, ce soir on est… bien. Et ça m’arrive pas souvent. Alors, je me dis, on peut laisser le monde extérieur à l’extérieur jusqu’à demain matin. Si tu veux bien.

Camille reposa sa fourchette dans une assiette presque vide.

— Et pour le lit… C’est bien, qu’il ne soit pas très grand. En tout cas, moi, ça ne me dérange pas.

Comme on s’en doutait, le Français avait un don incroyable pour trouver en toute circonstance la place la plus confortable.

— En revanche, si on est proches, eh bien… enfin… comment dire…

Camille se prit d’une soudaine passion pour son verre qu’il se mit à faire tourner lentement entre ses doigts, tout en tentant d’adopter le ton le plus dégagé possible, alors qu’il entreprenait de souligner une évidence de toute évidence rien moins qu’évidente pour son charmant et monacal compagnon.

— Si tu es près de moi, je ne suis pas sûr de pouvoir… disons… contenir ma… mon… mes réactions… d’enthousiasme, euh… physiologiques. N’est-ce pas.

Aleksandr voyait forcément de quoi il parlait. Forcément. Inquiet de passer pour un franc obsédé aux yeux du Russe — mais qui ne l’était pas, en vérité, selon les critères d’Aleksandr ? —, Camille entreprit de se justifier (un peu) laborieusement :

— C’est juste, tu sais, ça fait longtemps que je n’ai pas… que je n’ai pas été avec un garçon, enfin pas longtemps selon tes critères, mais quand même, et euh… je suis jeune et tout, alors forcément, ça me… travaille. Enfin non, je m’en fiche, enfin pas tant que ça, c’est juste, c’est pas si, ce que je veux dire…

Non franchement, ça se passait plutôt bien.

— Ce que je veux dire c’est que voilà, je dois être un peu émotif, et je sais que toi, euh… Bon.

Enfin, il ne savait pas très bien, parce que le genre d’ascèse qu’Aleksandr n’avait d’ailleurs jamais évoqué qu’à demi-mots et sur laquelle Camille faisait beaucoup de suppositions à défaut d’avoir des certitudes était entièrement étrangère au jeune homme.

— Je voudrais pas que tu interprètes ça comme une forme d’insistance… volontaire, je veux dire. Et euh… Je ne voudrais pas que ça t’embarrasse.

D’un autre côté, Aleksandr était embarrassé quand on le prenait dans ses bras : la partie n’était pas gagné d’avance. Une réflexion se présenta in extremis à l’esprit de Camille, nourrie par la compréhension pour le moins approximative qu’il avait des habitudes sentimentalo-charnelles de son mec-à-lui.

— … ou que ça te dégoûte.

Savait-on jamais : on parlait de quelqu’un qui embrassait les chevaux empaillés et mangeait régulièrement du hareng, ces gens-là ne sont pas comme nous. Camille tenta un sourire un peu crispé et une péroraison rassurante.

— Enfin voilà. Je ne dis pas que je vais en profiter pour tenter quoi que ce soit pendant la nuit, bien sûr, ce n’est pas la question. C’est juste, même avec toute la bonne volonté du monde, il y a des choses qu’on ne contrôle pas. Que je ne contrôle pas, en tout cas.

Camille risqua un regard vers Aleksandr pour tenter de percer l’effet de ses maladroites explications.
 
Revenir en haut Aller en bas

Message posté : Mar 10 Fév 2015 - 9:06 Message
Obtenir l'URL : Cliquer ici

Invité
Invité

Anonymous
Invité

Invité
Personnage
Joueur


Camille choisit d'en parler un autre jour. Aleksandr sut qu'il avait fait mouche. Mais à la fin de l'envoi, loin de toucher, il décida de respecter l'option de son invité et donc de remettre à plus tard une conversation dont il n'imaginait guère le sinistre contenu. « Je veux bien. » Pour quelqu'un comme le vieux russe qui ne connaît de mesure temporelle que l'éternité, attendre n'est qu'une façon comme une autre de laisser au temps le soin de mûrir les personnes et les choses. Ils parleraient donc du monde extérieur et des vicissitudes de ses rouages un autre soir. Quand ? La question importait peu. D'ici dix à cent ans, Aleksandr serait resté le même. Camille ne connaîtrait pas la même félicité, mais son envergure humaine lui dicterait certainement le bon moment lorsque celui-ci se présenterait. Pour le Français, le Russe avait tout son temps. À quoi bon le brusquer ou hâter les choses ? Ce n'était pas dans les habitudes d'Aleksandr, qui de toute façon n'avait pas l'habitude de ces fréquentations-qui-ne-disent-pas-leur-nom-mais-savent-se-faire-remarquer-mieux-que-les-autres. Balayée, la question céda le pas devant une autre qui parut distraire Camille, à en croire l'intérêt subit qu'exerçait sur lui ce verre qui tournait entre ses doigts comme la danseuse entre les mains du guitariste. Le jeune homme évoqua ses incertitudes, ses réactions possibles à la proximité, son enthousiasme et la physiologie des rapprochements corporels. L'Amiral n'était pas sûr de comprendre, il garda la bouche close sur ses pommes de terre pour laisser à son interlocuteur le loisir de poursuivre.

Il se tut donc, et fort heureusement eut le temps de tout avaler de ce qu'il mastiquait avec zèle, car il salua les derniers mots de Camille d'un éclat de rire tonnant comme les canons saluant la naissance du tsarévitch. Il porta une serviette à sa bouche, moins pour essuyer ses lèvres que pour contenir l'hilarité sans raillerie qui le prenait, témoin péremptoire de l'émotion qui l'accablait de ses doux assauts.

 « C'est... c'est plutôt flatteur. Pardon, je ris, mais c'est que... c'est plutôt à moi de m'excuser, non ? » Il dut étrangler dans sa gorge l'embryon d'un fou rire et ce meurtre impie lui coûta quelques secondes du souffle qu'il ne reprit qu'avec peine. « Sans rire, enfin, si, c'est assez drôle, mais tu vois je n'ai touché personne depuis des lustres, depuis plus de cinquante ans, et personne ne m'a touché, donc. Mais je ne suis pas sot, je sais bien ce qu'un jeune homme de ton âge peut connaître et éprouver du désir. Après tout, même si j'ai muselé depuis longtemps mes pulsions, je suis figé dans cet âge, non ?  » Bizarrement, d'évoquer sa condition d'éternel jouvenceau lui fit quelque mal puisqu'il se surprit à considérer qu'il aurait pu être bien trois fois le grand-père de Camille. Cette pensée lui trancha les lèvres, mais aucun sang ne jaillit de sa bouche, rien que d'autres mots colorés de la sourde euphorie qu'il régulait avec peine.

 « Je ne suis pas dupe, j'ai été et je reste un soldat, je sais ce qu'il en est des humeurs nocturnes que la proximité d'autres personnes peut susciter. » Il avait des souvenirs très clairs en tête à ce sujet.  « J'ai même dormi avec d'autres hommes, sous des tentes très étroites, si tu veux tout savoir. Enfin, c'était un tout autre cadre, j'en conviens. » Elle était loin, l'époque des campagnes militaires, des chevauchées et des sièges, des batailles et des nuits passées à chanter parmi les soldats ! Suvorov méritait sa réputation. Il repoussa sur le côté son assiette vide, peut-être parce qu'il la voyait comme un obstacle entre Camille et lui.  « Et puis tu sais, j'ai été marié, j'ai eu des enfants. Je ne crois pas me tromper en disant qu'ils ont tous été conçus dans un lit. » Il se rendit compte de ce qu'il venait de dire et ce fut son tour de connaître une gêne soudaine et impérieuse comme l'aigle de la Légion romaine.  « Enfin, je ne dis pas que nous allons concevoir des enfants dans ce petit lit, hein ! Tout ce que je dis, c'est que même si c'est nouveau pour moi et assez improbable, car franchement je n'aurais pas cru la vieille Circassienne qui m'aurait prédit ce repas-là des années auparavant, eh bien je veux bien prendre le risque. » Il ignorait en revanche tout de l'enjeu mais se garda bien de le dire. Les relations charnelles exercées entre hommes ne lui étaient pas inconnues. Il était né au sein d'une noblesse européenne plutôt cosmopolite et plutôt de culture francophile, or nous savons tous la tradition de liberté de mœurs et de ton qui caractérise la France de cette époque-là. Toutefois ni Suvorov, ni Aleksandr, ni l'Amiral n'avait jamais encore envisagé d'approfondir ce vague savoir.

 « Après je peux dormir sur le canapé si tu préfères, mais il est inconfortable, alors que je me sens bien avec toi, même si je ne sais pas vraiment ce que cela veut dire ou impliquer, de dormir avec quelqu'un, de nos jours... peut-être que ça ne se fait pas s'il n'y pas au programme le nécessaire coït ? » ajouta-t-il avec tout le sérieux du monde. Aucune ironie ne couvrait son propos. Aucune.

Un jappement moqueur et affirmatif vint conclure cet aveu de faiblesse. Aleksandr était un grand ignorant.
 
Revenir en haut Aller en bas

Message posté : Mar 10 Fév 2015 - 12:39 Message
Obtenir l'URL : Cliquer ici

Invité
Invité

Anonymous
Invité

Invité
Personnage
Joueur
— Évidemment, présenté comme ça…

Camille avait poussé un soupir à la fin du discours de son cher, tendre et soldatesque commensal. La dernière formule d’Aleksandr n’avait pas eu toute la poésie qu’il aurait pu souhaiter et, surtout, il lui avait semblé qu’elle rabaissait ses préoccupations à quelque chose de plus ou moins mécanique — ou bien à une affaire de convenances, comme le Russe l’avait fait déjà, un peu, dans l’atelier, en parlant de ses habitudes, de son temps, de son monde, qui n’aurait pas coïncidé avec celles et ceux de Camille. Celui-ci, un peu trop romantique peut-être, un peu trop romantique sans doute, voyait dans ce qu’il exprimait de sentiments naturels avec lesquels les « de nos jours » et les « programmes » n’avaient pas grand-chose à voir.

— Il n’y a pas, ce n’est pas… Ce n’est pas nécessaire. Ça, ce que tu as dit, ou autre chose, ce n’est pas nécessaire.

Une nouvelle fois, l’ambiance s’était refroidie — mais c’était le propre de toute discussion avec Camille Saint-Clair que de jouer aux montagnes russes. Au fond, le Français était déçu. Non qu’il se fût attendu à un enthousiasme soudain et immodéré de la part de son Russe favori, qui lui aurait susurrer d’enlever séance tenante tous ses vêtements pour aller sur le champ résoudre ce délicat problème de physiologie (et plusieurs fois, si c’était possible), mais Camille comprenait qu’en évoquant le dégoût éventuel qu’un pareil spectacle nocturne pourrait éveiller chez Aleksandr, il était parti à la pêche aux compliments, des compliments susceptibles de le rassurer sur l’absence parfaite de désir que le Russe avait professé à son endroit — et la pêche n’avait pas été très fructueuse.

En plus, désormais, il songeait aux enfants du Russe, des enfants qui devaient être beaucoup plus vieux que lui, ou morts déjà, c’était ça, très probablement morts depuis longtemps, et cette idée plus qu’aucune autre lui faisait prendre conscience du fossé qui les séparait. Comment leurs deux existences pourraient-elles rien avoir en commun quand le temps ne s’écoulait pas pour eux de la même manière, quand Aleksandr arrivait, froid et calme après un long parcours, endurci par la nécessité de ne pas se montrer tendre à tous les accidents d’une vie trop longue ? Le regard de Camille quitta le verre pour parcourir une nouvelle fois la salle à manger à l’ordre spartiate et quelque peu suranné. Les appareils électroménagers, la salade de hareng, les chaussons que le chien rapportait.

— J’ai tué quelqu’un.

Le regard de Camille quitta une porte pour se poser sur Aleksandr.

— Trois personnes, en fait.

C’était sorti tout seul et lui-même n’avait pas compris d’abord. Besoin de se confesser ? Besoin d’être consolé ? Besoin de changer de sujet assez radicalement pour être sûr qu’Aleksandr ne reviendrait pas sur le précédent ? Besoin de susciter le rejet d’un autre qu’il n’était pas sûr d’apprivoiser ? Savant cocktail de ces ambitions diverses et controuvées ?

— Ce n’était pas volontaire. Enfin si, je suppose. Ce n’était pas prémédité, plutôt.

Comment est-ce qu’on faisait le récit de ces choses-là ? Camille savait écrire un rapport, un rapport tactique et circonstancié. C’était assez facile, comme ça, de faire des pages : on décrivait les armes, la situation des lieux, le matériel utilisé, l’accent des ennemis, on fournissait quelques recommandations stratégiques pour l’avenir et le tour était joué.

— Mon employeur m’avait envoyé récupéré des documents dans un immeuble de bureaux. Pas ici. Je veux dire, pas aux États-Unis. Quelque part…

Camille haussa les épaules.

— Ailleurs.

Quelqu’un l’avait envoyé quelque part récupéré quelque chose. Une histoire tout en précision.

— L’immeuble était censé être vide, pas de sécurité exceptionnelle, quelque chose d’assez routine, en somme. Mais ce n’était pas le cas. Un piège, probablement. Notre source a été doublée, quand j’ai débarqué il y avait beaucoup de monde, des issues coupées. J’ai essayé de m’enfuir en douceur, je veux dire, relativement en douceur, et au début je croyais que ça passerait, mais j’ai été coincé par cinq types et si je prenais trop longtemps, d’autres allaient encore arriver et j’aurais été grillé.

Terminé. Liquidé. Expédié. Découpé en petits morceaux et jetés du haut d’un building.

— Alors voilà.

La mâchoire de Camille se contracta un peu. Il détourna les yeux.

— C’est le genre de choses que je fais, maintenant. Je tue des gens pour récupérer des dossiers.

D’autres auraient dit qu’il avait tué des malfrats décidés à le tuer lui, pour sauver sa propre vie, mais parmi les nombreux talents de Camille, celui de noircir les tableaux tenait toujours une excellente place.

— Quand je dis que je ne te mérite pas, tu vois, j’ai raison. Pour un Légionnaire, tu as de mauvaises fréquentations.
 
Revenir en haut Aller en bas

Message posté : Mar 10 Fév 2015 - 15:38 Message
Obtenir l'URL : Cliquer ici

Invité
Invité

Anonymous
Invité

Invité
Personnage
Joueur


Les joues d'Aleksandr s'étaient à peine échauffées que déjà Camille le giflait d'une main de givre. Le maigre récit du jeune homme lui fit oublier, sitôt entendu, toutes considérations pratiques autour de la couche et de la promiscuité des corps endoloris de désir. Camille lui parlait d'un meurtre. D'un triple meurtre. L'assiette du vieux russe était terminée depuis peu, mais fort heureusement, car il n'aurait alors plus eu le cœur à la finir, et son goût pour le gaspillage était inversement proportionnel à la répulsion que lui inspirait certaines préparations alimentaires de la grande industrie. Sans hasard, Aleksandr avait conservé le silence dès lors qu'il avait entendu Camille dire : j'ai tué quelqu'un. Ces quelques mots jetés comme un caillou destiné à ricocher sur la nappe claire d'un lac ensommeillé... il les avala avec peine. Il comprit qu'il n'avait pas tout à fait mesuré l'étendue et la véritable nature des activités secrètes de Camille. C'était une chose d'avoir appris les sévices subies par le jeune homme au cours d'une certaine mission dont le souvenir était encore douloureux. C'en était une toute autre d'apprendre qu'il avait été contraint par la force des choses d'ôter la vie d'un homme.
 « Tu ne serais pas le premier meurtrier que je fréquente. Le plus agréable, peut-être... enfin... » Il s'interrompit. Que devait-il dire à Camille ? Que pouvait-il répondre à cela ? Des questions vinrent à lui mais elles trouvèrent sa porte close. Il n'était pas enquêteur, ce soir, et même si l'Amiral n'était jamais bien loin, Camille n'était pas encore un criminel faisant l'objet de la traque méthodique qui avait fait le succès du vieux slave. Ce dernier demeurait assis mais une étrange impulsion l'invitait en hurlant à se lever pour presser une main ferme et rassurante sur l'épaule du jeune homme.  « C'est la première fois ? » Il n'y avait aucune hésitation dans la voix d'Aleksandr et lui-même aurait pu s'en étonner s'il avait pris le temps de s'écouter, de s'observer même. À cet instant, il transpirait l'assurance et ce n'est pas sans aplomb qu'il avait questionné Camille. Lui-même se souvenait très bien de son premier meurtre. Meurtre. Quel mot infâme pour désigner l'action de tuer délibérément un être humain en usant d'une certaine violence. Il avait depuis longtemps oublié le visage de sa malheureuse victime, un soldat prussien qui eut le malheur de se trouver à portée de sa baïonnette. C'était une toute autre époque – la mort était comme une sœur, parmi la gente militaire. Le temps et les siècles avaient passé et Suvorov avait vu le regard même que l'homme pose sur la mort se métamorphoser.  « Si je comprends bien, c'était tuer ou être tué. » Ces mots n'avaient rien d'une consolation, et pourtant il ne se défaisait pas de la grande maîtrise de ton qui donnait à croire qu'il parlait avec toute la force de ses convictions.

À la vérité, Aleksandr était bel et bien sûr de ce qu'il pensait et le récit de Camille n'avait fait qu'ajouter encore aux inclinations qui le poussaient à lui. Mais il hésitait à le lui dire clairement, et prendre ainsi le risque de briser l'idée que le jeune Français se faisait du Légionnaire. Camille verrait-il d'un mauvais œil que le vieux Suvorov fût loin de ces héros idéalistes et intolérants à certaines nécessités qu'imposait le monde réel et trivial de la scène internationale ? Il se leva et porta son assiette jusque dans la machine à laver.  « Veux-tu en parler un peu ? J'ai l'impression que cet événement t'a... je dirais bien bouleversé, mais... il y a une maxime de chez toi qui dit... attends, c'est du théâtre français... comment, déjà... ah oui ! À raconter ses maux souvent on les soulage... » Il se raccrochait à ce qu'il pouvait pour tenter de réconforter Camille. Sa pensée se hâta, ses propos ralentirent. Les mains sautèrent sur l'occasion et prirent le contrôle. En revenant vers la table de cuisine où ils avaient mangé tous deux une portion de délicieuse salade de hareng sous sa couverture, Aleksandr s'arrêta derrière Camille, et posa ses deux pattes sur les épaules de son invité, pressant doucement et massant quelque peu. Le geste le surprit tout autant qu'il surprit le brave Basile qui n'avait jamais vu son maître prendre une initiative si … tactile. Il aboya même pour manifester sa stupéfaction en voyant les longs doigts blanc d'Aleksandr s'attarder au creux de la nuque de ce jeune homme qu'il hésitait désormais à classer dans le groupe des menaces potentielles à l'exclusivité des caresses de son maître.
Aleksandr, conscient qu'il inquiéterait Camille s'il demeurait silencieux à lui palper les épaules et le cou, se reprit assez tôt :  « J'ai de l'alcool, aussi, pour parler, ça aide, là-bas au pays... »
 
Revenir en haut Aller en bas

 
Compré una pala en Ikea para cavar mi tumba
 
Page 2 sur 5Aller à la page : Précédent  1, 2, 3, 4, 5  SuivantRevenir en haut 
Compré una pala en Ikea para cavar mi tumba - Page 2 Cadre_6Compré una pala en Ikea para cavar mi tumba - Page 2 Cadre_7_bisCompré una pala en Ikea para cavar mi tumba - Page 2 Cadre_8


Compré una pala en Ikea para cavar mi tumba - Page 2 Cadre_1Compré una pala en Ikea para cavar mi tumba - Page 2 Cadre_2_bisCompré una pala en Ikea para cavar mi tumba - Page 2 Cadre_3

Permission de ce forum:Vous ne pouvez pas répondre aux sujets dans ce forum
Compré una pala en Ikea para cavar mi tumba - Page 2 Cadre_6Compré una pala en Ikea para cavar mi tumba - Page 2 Cadre_7_bisCompré una pala en Ikea para cavar mi tumba - Page 2 Cadre_8
Sauter vers: