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N'est jamais nu qui garde la parole

 
Message posté : Mar 25 Nov 2014 - 18:20 Message
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Original, lui ? Camille n’avait pas l’impression d’être très original. À bien des égards, le strip-teaser agent double élevé à l’Ambassade de France, expert multisports et grand bourgeois, avait l’impression d’être affreusement banal. Certes, s’il était bien forcé de reconnaître que son existence était riche en tribulations pour le moins atypiques, il trouvait que son caractère et sa vie personnelle étaient dénués d’intérêt. La propension des autres à voir en lui un mystère ambulant digne de curiosités parfois assez vives lui échappait tout à fait. Lui, il rentrait, il nourrissait son chat, il faisait du sport et de la musique, comme des millions d’autres personnes sans aucun doute.

En un sens, les dernières paroles d’Aleksandr résonnaient avec ses propres considérations.

— Ce n’est pas ce que je voulais insinuer…

À vrai dire, pour une fois, il n’avait rien voulu insinuer du tout.

— Je ne trouve pas que tu sois moins intéressant que l’Amiral.

Spontanément, il avait envisagé que l’Amiral était l’autre d’Aleksandr, le masque, ce qui s’ajoutait en plus à l’existence véritable, c’est-à-dire intime, de son interlocuteur, alors qu’à bien des égards sans doute, Aleksandr était l’excroissance anecdotique, le quotidien surnuméraire d’une entité plus véritable et insistante, l’Amiral. Quelques années plus tôt, c’eût été à vrai dire la première pensée de Camille, qui regardait les Légionnaires comme des êtres à part, des représentants de quelque chose — des valeurs, une organisation, l’héroïsme en général —, plutôt que des individus eux-mêmes. Mais le temps avait passé et le jeune homme avait mûri.

— Au contraire. L’Amiral est un personnage public, sur lequel il y a plus à connaître, qui en quelque sorte se livre plus facilement à la curiosité. Toi en revanche, je ne sais pas tellement ce que tu es, ce que tu fais. Les moments où la porte de ta maison se referme derrière toi et tous ceux qui suivent, ceux-là sont faits pour intriguer. Les héros… Je ne sais pas, les héros sont peut-être des rêves que l’on préfère regarder de loin.

Son expérience désastreuse avec Lady Eiffel n’était pas étrangère à cette conception. En un sens, la maturation de Camille n’était pas tout à fait aboutie. Il continuait à considérer le Légionnaire et l’être humain comme deux personnes bien distinctes, comme si elles avaient été réunies quasi accidentellement en un même corps. Il lui manquait toute l’articulation entre les deux, tout ce que le Légionnaire avait de quotidien, de personnel et même d’intime.

D’ailleurs, il se rendait compte lui-même de l’aspect un peu simpliste de ses dernières paroles. Il secoua la tête et avoua :

— Je m’exprime mal.

Une gorgée de thé ne lui éclaircit pas beaucoup les idées. Il finit sa tasse et se pencha pour la poser sur la table basse, avant de se caler à nouveau contre le dossier du canapé.

— Avant ce soir, je ne me demandais pas vraiment ce que tu pouvais faire de ton temps libre, mais maintenant que tu bois mon thé sur mon canapé, j’ai du mal à ne pas m’interroger. Si tu as des amis. Un partenaire.

Il lui fallut un tout petit temps pour rajouter l’hypothèse plus attendue que celle qu’il avait émise par habitude personnelle.

— Ou une partenaire. Si tu as un chat qui te tyrannise. Si tu vas au cinéma. Et je me demande… Disons que je vois très bien l’intérêt stratégique que je peux représenter. Il y a beaucoup de mutants avec des pouvoirs plus impressionnants que les miens, mais les miens sont utiles, je le sais bien. Je vois sans peine pourquoi l’Amiral pourrait vouloir me parler. Disons que je le conçois, en tout cas. Mais en dehors de ça…

L’idée que la curiosité personnelle d’Aleksandr pût être alimentée par le spectacle plus que suggestif auquel il avait eu le droit dans le club de strip-tease et que les intentions du Russe pussent n’être pas entièrement innocentes n’avait pas l’air d’entrer en ligne de compte. Les périodes d’intérêt charnel de Camille étaient si cycliques qu’il avait du mal à se souvenir, parfois, que les autres êtres humains étaient en la matière plus constants que lui.

— Parce que bon, tu risques d’être déçu. Je ne suis pas une ombre si fuyante que ça.

Camille désigna d’un geste de bras son salon-salle à manger-cuisine.

— Tu vois mes livres, tu vois mes disques, tu vois mon chat, c’est à peu près tout ce qu’il y a à savoir sur ma vie privée. Ah si, je fais du sport, beaucoup. Et voilà. Ironiquement, mis à part mes activités professionnels, je crois que je suis un garçon à peu près comme les autres.

Dont les activités professionnelles étaient si particulières et si prenantes qu’elles dirigeaient une bonne partie de son existence, mais Camille n’avait pas l’air d’être très sensible à ses propres contradictions.
 
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Message posté : Mar 25 Nov 2014 - 19:39 Message
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 « C'est peut-être cette banalité qui m'intéresse. »

Les paroles de Camille demeuraient en suspens dans l'oreille d'Aleksandr, comme autant de lucioles à la surface d'un marécage dont les noirceurs dissimuleraient des abîmes de réflexions profondes et ténébreuses. La dichotomie opérée entre l'Amiral et l'homme sous le masque ne manquait point de faire sens, et touchait aux propres pensées d'Aleksandr sur l'héroïsme et sa téléologie. Il n'était pas philosophe ni rhétoricien pour offrir à Camille autre chose que ses raisonnements immédiats qui, même aboutis, ne devaient rien revêtir de très impressionnant.

 « Qui intéresse Aleksandr, bien plus que l'Amiral. Je ne suis pas double, mais je ne suis pas monolithique. Pas plus que je n'estime être un héros, car je viens... enfin, disons que je n'ai pas grandi bercé des mêmes principes et convictions qui rassemblent nos contemporains. »

Il entendait par là qu'il n'avait pas biberonné le lait des mamelles universelles du consumérisme et du spectacle permanent. Cela expliquait sans doute le peu de cas qu'il faisait de l'image publique de l'Amiral. Ce dernier ne participait à aucun événement culturel, ne donnait aucune interview, ne s'offrait pas au regard impudique des caméras du monde entier. Cela donnait sans doute de lui l'image d'une créature toute de dévotion et d'altruisme, creuse et désincarnée. L'Amiral était connu d'un large et vaste public, mais qu'était-il sinon ce marbre froid dont on connaissait la valeur, l'efficacité et le dévouement à sa cause ? Aleksandr ne voyait rien de plus qu'un outil en ce masque qui s'était construit malgré lui, vu qu'il n'en avait posé aucun sur son visage. Mais la nature a horreur du vide, depuis 1644, aussi se chargea-t-on pour lui de grever son visage d'un masque construit au fur et à mesure de ses bonnes œuvres au sein de la Ligue, de l'Alliance et puis de la Légion. Masque sans fissure, car tout entier conçu d'après ces projections que la presse et la foule se partagent.

Mais Aleksandr avait grandi dans un monde aujourd'hui disparu. Ses codes, ses valeurs, ses principes, ses moralités et ses maximes... il les tenait de cette époque lointaine, qu'il traversa comme une étoile filante près de soixante-dix ans, avant que le repos éternel à lui ne fût refusé. Cette fracture impérissable assurerait pour toujours la sûreté d'Aleksandr, qui jamais ne périrait dans l'ombre de l'Amiral – il y vivrait, sauf et tranquille.

 « Je suis moi-même très commun, en vérité. J'ai mes routines, mes qualités, mes défauts. Mes entêtements, mes fidélités, mes passions et mes dégoûts. J'aime le thé et je me suis lassé du café. Je préfère lire les livres dans leur langue originale quand je le peux. J'aime les légumes cuits à la vapeur, car leur goût et leurs vertus sont ainsi préservés. J'ai un chien qui m'adore dont je ne mérite pas la fidélité. Je pourrais multiplier les exemples, tu sais. Je crois même qu'au concours des platitudes, je gagnerais. Je ne suis qu'un vulgaire quincaillier, non ? Toi, tu es... un excellent danseur de nuit. Tu as d'ailleurs tous les atouts pour. C'est déjà plus original, non ? Je le dis, je suis comme le premier venu, d'une banalité affligeante. »

Et il adorait ça. Il aimait cette vie simple et douce qu'il conduisait à l'ombre des grandeurs de l'Amiral, dont la hauteur cristallisait toutes les attentions du monde et préservait Aleksandr de ses vicissitudes. Un compromis conçu avec le temps et qui ne cessait de le combler depuis assez longtemps pour qu'il n'en désirât point changer. Après avoir achevé le contenu de son mug, il posa ce dernier sur la table basse, s'étira un peu et se positionna plus confortablement sur le canapé.

 « C'est vrai. J'habite le même lieu depuis longtemps et l'endroit n'a pas trop changé depuis mon installation, si on excepte quelques adaptations. » Contrairement à d'autres personnes âgées, Aleksandr avait très vite et très facilement accepté les progrès techniques et technologiques – assez pour en pourvoir son domicile.  « J'ai un chien, comme j'ai dit, je vais au cinéma, parfois... oui, je fais ce que font tous les autres. La seule différence, peut-être, c'est que parfois je me mets en tête de résoudre certains problèmes qui concernent tout le monde mais que peu d'autres pourraient résoudre. Alors Aleksandr se repose et l'Amiral prend le relais. »

Puis, légèrement amusé, il se remémora l'une des remarques de Camille, car elle lui parut intéressante : qu'en était-il de sa situation personnelle ? Était-elle impactée par son statut de Légionnaire, de héros, ou bien était-elle le fruit de sa progression spirituelle à travers les années ? Ou même le produit d'une habitude contractée malgré lui ?

 « Je n'ai pas de partenaire. C'est l'accent, je crois. L'oreille américaine est parfois sensible. »
 
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Message posté : Mer 26 Nov 2014 - 11:52 Message
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Banal, Aleksandr ? Alors. Non. Les gens qui aiment les légumes cuits à la vapeur sont de dangereux psychopathes dont l’existence devrait être surveillée de près. D’ailleurs, le glouton Camille avait haussé un sourcil dubitatif en apprenant les préférences culinaires de son invité. En tout cas, le tableau que brossait Aleksandr de son existence était plus étrange que le Russe n’en avait apparemment conscience : il s’y mêlait des activités parfaitement anodines et les traces récurrentes d’un certain ascétisme.

Les légumes à la vapeur, les livres, un chien, pas de partenaire.

Camille laissa échapper un petit rire lorsque Aleksandr émit une explication saugrenue à sa solitude sentimentale.

— Aleksandr, si les Américains avaient l’oreille sensible, ils commenceraient par apprendre à parler anglais correctement.

Attaque gratuite de la part d’un pur dépositaire de l’accent britannique. Camille pensait toujours que les différents accents Américains avaient tendance à ôter à la langue anglaise toute sa musicalité. Certains trouvaient grâce tout de même à ses oreilles, mais ils étaient rares et, d’une certaine façon, exotique. À Star City où l’on parlait, de son point de vue (ou d’audition), une sorte d’américain moyen, il avait l’impression d’assister à un massacre linguistique permanent.

— Plus je les entends parler, plus j’ai le mal du pays.

C’est-à-dire de la Grande-Bretagne. Il avait peu vécu en France. L’Angleterre et l’Écosse étaient ses maisons natales.

— Et puis tu sais, tout le monde aime les accents étrangers. Regarde, est-ce que je ne suis pas absolument charmant quand je parle en russe ?

Il lui adressa un sourire complice, signe que les confessions personnelles d’Aleksandr avaient beaucoup contribué à détendre l’atmosphère. En les écoutant, et malgré un sentiment persistant d’étrangeté, Camille avait trouvé une vie en quelque sorte semblable à la sienne. Une vie en décalage avec ses activités sur le terrain. En retrait, presque. Une vie simple, faite peut-être de beaucoup de solitude, si ce n’était la compagnie d’un animal.

Tybalt dormait sur une chaise. Il était vieux déjà. Camille devait encore l’emmener chez le vétérinaire. À cette pensée, son estomac se noua un peu.

Après un moment de réflexion, Camille confessa :

— J’aime bien danser.

Il jeta un bref regard à Aleksandr, comme si, malgré le compliment du Russe, il craignait encore un peu que celui-ci le jugeât. Puis il poursuivit :

— Même en me déshabillant. Je ne sais pas. Surtout en me déshabillant.

Camille changea de position sur le canapé. Cet aveu le rendait un peu nerveux, mais Aleksandr était le premier spectateur avec lequel il parlait et ainsi le premier à évoquer le charme de son activité en des termes flatteurs qui ne fussent pas grossiers.

— Ces dernières années, j’ai eu tendance à considérer mon corps comme un outil. Et principalement comme une arme. Je suppose que c’est un sentiment assez commun pour les gens qui travaillent comme moi. Mais sur scène, les gens me regardent très différemment. Parfois même comme une œuvre d’art. Je sais que souvent, c’est un désir brut, mais aussi parfois, et même assez régulièrement, il y a quelque chose de plus… émouvant. Et être la source d’une émotion esthétique comme cela, même si elle doit être toujours un peu charnelle, ou peut-être précisément parce qu’elle est charnelle, c’est… une manière de me rattraper pour le reste, je crois.

Et une manière d’avoir avec les autres une relation charnelle, à distance, sans contact, qui fût moins frustrante pour lui que les étreintes. D’une voix songeuse, il glissa :

— Je ne pensais pas que tu avais aimé.

Le Légionnaire lui avait paru plutôt amusé qu’enthousiasmé par son petit numéro. Ce que cet enthousiasme pouvait refermer de désir ou s’il était, au contraire, de la même sorte que celui que l’on éprouvait pour le ballet, Camille n’y songeait pas. Pas plus qu’il ne pensait au caractère peut-être tout à fait concret des atouts que le Russe avait évoqués.

— Des fois, ça me fait un peu peur. D’apprécier ça. Tu sais, c’est un peu comme déchoir. Comme si j’avais eu, jadis, de grandes et de belles valeurs, des idéaux comme on dit, et que je m’en étais éloigné peu à peu. Mais tu as raison en un sens : tous les Légionnaires n’ont pas besoin des mêmes principes et de mes convictions, et je suppose que les valeurs peuvent être plus diverses et nuancées que je le croyais pendant mon adolescence. Mais c’est une vérité dont il est difficile de se persuader.

Un sourire amer passa sur les lèvres du jeune homme.

— Parfois, je me demande si je n’ai pas été plus marqué par le catéchisme que je ne veux bien le croire. Le perpétuel besoin de rédemption et de pureté, tellement catholique…

Mais cela faisait bien longtemps qu’il n’avait plus mis les pieds dans une église.

En tout cas, pas pour prier.
 
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Message posté : Mer 26 Nov 2014 - 15:25 Message
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Aleksandr joignit son rire à celui de Camille quand ce dernier fit une remarque des plus drôles et des plus justes sur les Américains. Mais il se contint bien vite, pour ne point faire insulte aux confessions de son hôte dont les propos trahissaient des blessures qu'Aleksandr ne pouvait qu'à peine envisager, et même effleurer comme on touche du bout des doigts les cicatrices d'un amant après le coucher. Il était presque gêné de l'entendre ainsi parler de la danse et de ces choses qui relevaient tout de même de la sphère intime. Mais sa gêne s'accompagnait de soulagement car il touchait presque du doigt l'élégante légèreté qui peu à peu assouplissait leur échange comme autrefois la brosse des lavandières adoucissaient le linge. Au moins n'étaient-ils pas tributaires pour y parvenir des vertus du savon de Marseille ! Mais le discours de Camille ne tombait point dans l'oreille d'un sourd et même entraînait quelques échos profonds sous le crâne d'Aleksandr.

 « Nous sommes tous peut-être plus marqués par nos éducateurs que nous voulons bien le croire, non ? Parents, professeurs, prêcheurs... si leurs discours ne nous imprégnaient point durablement, en serions-nous là ? Mais je ne vois pas pourquoi tu devrais avoir peur d'être un bon danseur, et d'être admiré pour cela. Certes, tu exerces en des lieux... incongrus, mais si cela te devenait trop pesant, il te suffirait d'arrêter, de faire autre chose, et d'aller danser où nul ne t'oblige à retirer tes vêtements. La nudité ne t'est pas nécessaire pour impressionner. »

Parce qu'il était songeur, le bel accent du vieux russe ornait des phrases qui donnaient à croire que l'orateur était ailleurs. À la vérité, il était là, bien présent, et fixait en rythme Camille, le vide devant lui et le chat sur sa chaise. Cette cadence en trio l'intéressait moins que ce qu'il venait d'entendre, mais elle s'installait machinalement, à rebours de ses pensées et de ces fulgurances que lui inspiraient les derniers échos du discours qu'il venait d'entendre.

Il se rendit compte qu'en dehors de ses proches et de ses familiers, tous orthodoxes, il ne connaissait aucune personne véritablement pétrie des enseignements de sa religion quelle qu'elle fût. Il s'était habitué, depuis plus de dix ans, à ce que les sociologues décrivaient comme le désenchantement du monde occidental, et avait même vu la religion reculer devant ses ennemis, anciens et nouveaux, sans jamais toutefois comprendre comment l'individu se débrouiller sans l'espérance, ni même comment il savait espérer autrement qu'en Dieu. Aleksandr n'avait jamais été une zélote, ni même un bigot : il était un fidèle et un simple, point une grenouille de bénitier, et son âge très avancé l'avait éloigné du rite pour le rapprocher de la foi. Mais il ne comprenait guère ses contemporains qui, dans leur grande majorité, se passaient de Dieu comme on se passe de coussin dans les transports en commun.

 « Et la danse n'est pas n'importe quelle activité, n'importe quel sport, n'est-ce pas ? Toutes les danses ne se ressemblent pas et tous les danseurs n'ont pas ton niveau, mais quelque chose lie tous ceux qui s'y adonnent, je crois. Elle n'a pas qu'une fonction festive. C'est une sorte de communion, peut-être ? Entre toi, la musique, le geste et le spectateur. »

Il hésitait à aller plus loin et à couvrir Camille de la boue de ses raisonnements en la matière, qu'il ne poussait guère loin mais qu'il avait toutefois eu le temps de mener par ailleurs. À l'époque lointaine d’Élisabeth Ière de Russie, savoir danser était un impératif pour tous les membres de l'élite aristocratique, de la noblesse de sang, au pays des Tsars comme partout en Europe et notamment en France où les Lys avaient depuis longtemps déjà donné le ton. Aleksandr n'avait jamais été très mondain ou même féru des festivités et réjouissances propres au rang qu'il occupait en ce temps-là, mais comme les autres il avait appris à maîtriser les pas et les gestes, pour afficher au besoin le prestige de sa condition et la valeur de sa naissance. Le soldat primait en lui, toutefois, et il n'avait plus fréquenté les salles de bal depuis des lustres. Toutefois, il pouvait bien se permettre une confidence à son tour.

 « Cela te surprendra peut-être, mais je sais danser. Ce serait sans doute à tes yeux bien maladroit, mais je me débrouille, et je reçois même des compliments, lorsque je danse à la Malenitsa. Mais évidemment ce n'est pas comparable avec ce que tu fais... cela demande bien moins de technique, bien moins de précision, bien moins d'habileté... Cela demande aussi de rester habillé, » ajouta-t-il en riant, non sans amertume, « et heureusement, car je doute d'intéresser personne. Je ne sais pas me déhancher, en tout cas pas comme tu le fais. » Aleksandr eut soudain envie de mouiller sa langue d'un peu de thé mais il se souvint que son mug était vide.
 
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Message posté : Mer 26 Nov 2014 - 23:45 Message
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Le jeune homme avait hoché la tête quand son interlocuteur avait souligné le poids des éducateurs. Tout l’appartement de Camille donnait raison à Aleksandr. Il avait appris l’arabe parce que sa mère l’avait voulu et ses étagères en étaient couvertes. Il aimait la musique de son milieu. Entre autres, mais d’abord. Aleksandr avait tenu son rang dans une société d’ordres, jadis ; Camille avait tenu le sien, assez mal, mais tout de même, dans une société de classe dont sa famille occupait toujours le sommet. Les Saint-Clair incarnaient le triomphe de la bourgeoisie, de la très grande bourgeoisie qui réunissait entre ses mains à la fois les affaires et le commandement, le pouvoir financier et le pouvoir politique, celle qui avait absorbé les prérogatives de la noblesse de jadis.

Et les Saint-Clair étaient catholiques. Ils étaient catholiques comme, Camille le soupçonnait, ils étaient de gauche modérée : par une sorte de tradition familiale qui s’était muée en stratégie. Pas entièrement sans conviction, sans doute, mais pas non plus avec beaucoup de foi. Ils finançaient l’Église romaine comme ils finançaient le Parti Socialiste, parce qu’il fallait bien financer quelqu’un. Depuis qu’il avait vu sa mère à Berlin, depuis qu’il avait compris à quel point l’intelligence et le pragmatisme de cette femme qui ne l’avait pas élevé dépassaient ce qu’il avait pu soupçonner dans sa jeunesse lointaine, Camille avait commencé à remettre en question ses attachements et il se demandait à présent si l’Église n’était pas avant tout, pour l’ambassadrice Saint-Clair, un vivier de relations politiques en Afrique et en Amérique Latine. Le Vatican comme tête de pont géostratégique.

Camille chassa ces pensées. Interpréter les intentions de sa mère était sans doute une tentative vaine. Mieux valait laisser cette vie familiale qui était devenue une part de sa vie professionnelle à la porte qu’Aleksandr et lui avaient passé, pour se concentrer sur le charme intime de leur conversation inattendue. Le silence s’était installé. Camille jeta un regard à Aleksandr, le vit fixer sa tasse et se releva en murmurant :

— Encore un peu de thé.

Sa démarche du canapé à la cuisine n’était pas différente de celle qui avait été la sienne à l’Alexandre. Et dans la crypte, plusieurs semaines auparavant. À l’époque, elle avait paru dictée par la nécessité du terrain. Une assurance d’agent bien entraîné. Au club, elle avait eu l’air d’être un produit de la danse et des circonstances. Une grâce tentatrice. Dans le sein protecteur de son appartement, elle se révélait enfin comme une nature inaliénable. Camille était indissociable de ses pouvoirs et ses pouvoirs, malgré son habitude de les considérer comme des outils techniques, était avant tout une grâce.

Les mugs retrouvèrent bientôt leur place sur la table basse, remplis de thé, et Camille la sienne sur le canapé, près d’Aleksandr.

— Je suis sûr que tu intéresserais beaucoup de monde. Je ne suis pas très…

Il chercha un mot approprié, sans grand succès.

— … doué. Pour ces choses-là. Les intérêts que les gens éprouvent, les uns pour les autres, du point de vue… des corps. Enfin, je veux dire… Disons que c’est un peu comme…

Non, définitivement, il ne parvenait pas à formuler clairement le sujet qu’ils avaient balayé au club et qui revenait insidieusement dans la conversation.

— Disons que je danse seul, parce que j’ai du mal à danser avec des partenaires, et que si je communie de loin en dansant, c’est que j’ai du mal à communier plus concrètement.

C’était beaucoup de circonvolutions pour dire que, la plupart du temps, il était abstinent et que le strip-tease fonctionnait comme une sorte de substitut.

— Comme tu le supposes, je trouve les autres maladroits. C’est même beaucoup moins intellectuel que cela, en fait. Quand je suis avec quelqu’un… Quand on danse, quand on s’affronte dans un sport, quand on…

Les joues du jeune homme rosirent un peu.

— … se rapproche d’une autre façon, eh bien, pour moi, c’est un peu comme avoir une conversation avec quelqu’un qui ne finirait jamais ses phrases. Ou qui parlerait très, très mal. C’est très… Triste.

Et c’était une existence bien solitaire, pour un jeune homme de vingt-quatre ans.

— Je suppose qu’à force, je pourrais travailler sur cela. Mais l’idée même d’avoir à travailler sur cela, pour trouver cette communion spontanée que les autres ont l’air d’avoir, a quelque chose de déprimant, alors je reste tout seul sur scène.

Et dans sa chambre.

— Mais je suis sûr que tu danses très bien, et je suis sûr que tu intéresserais beaucoup de monde, avec ou sans habit. Et puis, si tu as appris à danser, tu peux apprendre à te déhancher.

Camille ne put s’empêcher, l’espace d’un instant, d’imaginer Aleksandr à sa place, sur l’une des scènes d’un club de strip-tease. L’image lui arracha un vrai sourire et il risqua d’un ton taquin :

— Hé, après tout, il y a des clubs de strip-tease qui portent presque ton nom. Si ça, ce n’est pas un signe…

 
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Message posté : Jeu 27 Nov 2014 - 18:34 Message
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Aleksandr avait approuvé le retour au thé. Il en boirait tant qu'il y en aurait : l'accueil en cette isba était trop chaleureux, tout invitait à en profiter davantage. Il n'y avait pas plus simple que partager l'ancienne boisson des Fils du ciel avec un autre, mais cette simplicité justement ravissait d'aise le corps alangui du vieux slave. Ce dernier n'avait cette fois pas quitté des yeux son jeune hôte et avait retrouvé dans sa démarche cette grâce parfaite qui jamais peut-être ne cesserait de l'intriguer. Quelle était la cause de cette exceptionnelle habileté ? C'était comme si chacun des pas de Camille s'inspirait du divin. Quelle carrière eût-il fait au ballet, ou dans le sport de haut niveau, s'il l'avait choisi ! Et la conversation, comme abreuvée silencieusement des pensées d'Aleksandr, s'attarda sur Camille, sur la danse, sur le geste et sa perfection. Il comprenait sans peine ce qu'il percevait chez Camille comme l'expression d'une mélancolie ni heureuse, ni triste, mais dont la neutralité dissimulait peut-être un grand vide - parfaite caisse de résonance pour la musique de ses pensées contemplatives. Le thé vint brûler sa gorge et brièvement s'incarna devant lui le spectre d'un souvenir enfoui, dont les contours évoquaient ces voluptés qu'avec l'âge on oublie.

Celles-ci eurent tôt fait de disparaître dans un éclat de rire.

《 Un signe ? Sois raisonnable, le boxer rouge, la barre, la scène ? Tu m'imagines en un tel endroit, ainsi vêtu ou plutôt dévêtu ? Je serais plus gauche qu'un pingouin habillé pour le ballet. 》 Cette image ne fit malheureusement rien pour calmer son hilarité. La pratique de l'escrime et un entraînement ascétique l'avait rendu agile et très adroit de ses mains, de ses bras et de ses jambes, mais il ne connaissait rien à ces rituels de charme, à ces danses érotiques qui se pratiquent derrière les lourds rideaux de la pudeur du monde. Il avait bien sûr souvenir des danseuses orientales qu'il put voir à la cour des Tsars, mais elles pratiquaient un art incomparable avec celui de Camille, puisqu'il ne servait pas les mêmes fins. Le temps avait passé d'ailleurs depuis ses derniers émois hormonaux : il avait depuis perdu sans doute toute intuition à deviner ce qui, par la danse et le geste, serait susceptible de plaire et contenter un spectateur... venu pour ça.

《 Mais ce que tu as dit me surprend un peu. Je n'imaginais pas que tes aptitudes... qu'elles seraient un frein à tes... rapprochements. Beaucoup paieraient chers pour goûter une fois à l'étreinte d'un amant si adroit, je suppose. 》 Car en dépit du ton assuré de ses paroles, Aleksandr craignait de marcher sur des oeufs, lui dont la dernière aimable étreinte datait du siècle dernier. Littéralement. Prétendait-il énoncer des conseils pour Camille, jeune homme de son temps probablement mieux informé que lui des dernières caresses à la mode ? Mais ce que venait de lui dire son hôte l'inclinait à croire que le bel homme qu'il était ne croquait point si souvent que cela dans la pomme dont tous désirent connaître le goût... C'était assez surprenant, et quelque peu... engageant ou agréable à entendre ? Aleksandr n'aurait su l'affirmer, car le sentiment que ces révélations lui inspiraient étaient trop fugaces et spontanées.

《 Et on pourrait s'atteindre à ce que, doté de tels atouts, tu en profites pour répandre autour de toi leurs bienfaits, auprès de plusieurs ou d'un seul... Pardon, ce que je dis est maladroit et puis, en un sens, c'est ce que tu fais déjà, non ? Par la danse ? Enfin, c'est une façon de voir les choses.》 Si Camille avait choisi d'exercer plus ou moins durablement le métier de strip-teaser, peut-être était-ce moins par goût du vice, comme il le craignait peut-être, que par l'élan d'une générosité insoupçonnée. Mais Aleksandr n'irait pas plus loin, il ne tenait pas à incommoder Camille de ces réflexions qui toucheraient sans doute à des sphères trop intimes. Bizarrement son rire le reprit. Il s'en excusa entre deux salves.

《 C'est l'image, pardon, mais le boxer rouge... s'il était blanc à la limite... 》

Et orné d'un aigle bicéphale tout d'or cousu.

《 ... et tu m'as toujours vu bien couvert, je n'ai pas la musculature d'un héros de Comics... pour pallier à ce défaut il me faudrait être au moins aussi habile que toi mais ça, nous savons que c'est impossible.》

Aleksandr gratifia Camille d'un clin d’œil et d'un sourire avant se trouver refuge dans son mug où il tenta de noyer son fou rire.
 
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Message posté : Ven 28 Nov 2014 - 20:37 Message
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Camille leva les yeux au ciel quand Aleksandr commença à s’imaginer en strip-teaser.

— C’est parce qu’il ne faut pas prendre les signes aussi littéralement, voyons !

Mais la jovialité peut-être un peu embarrassée de son interlocuteur le gagnait un peu. Un sourire s’était dessiné sur ses lèvres. Celui-ci disparut lentement quand Aleksandr lui fit part de sa perplexité. Elle n’étonna pas le Français. Tous ceux avec qui il évoquait ses difficultés charnelles suivaient à peu près le même raisonnement que le Russe — et force était de constater que Camille les évoquait souvent. À son âge, il avait du mal à ne pas se laisser travailler par cette frustration que les soulagements solitaires, justement, ne soulageaient pas tout à fait.

Il essaya de se réfugier de nouveau dans le rire de son invité pour chasser ces pensées, sans grand succès. Le silence retomba. Camille, pensif, buvait son thé à intervalles réguliers. Puis il décida brusquement :

— Je vais te montrer quelque chose. Ce sera peut-être plus clair comme ça.

Il se releva, contourna la table basse et disparut dans sa chambre. Le bruit de quelqu’un qui fouillait dans ses affaires se fit entendre, puis Camille revint avec un étui à violon. Il le posa sur la table basse, l’ouvrit et révéla un violon de prix. Quelques accords plus tard, il positionna mieux l’instrument et commença à jouer, la cinquième des Danses hongroises. Comme on pouvait s’y attendre, l’exécution technique était absolument parfaite. Camille ne commit aucune erreur. Sauf une. Une fausse note, aussi dissonante que possible, au milieu du morceau.

La musique s’acheva et Camille reposa le violon dans son étui.

— C’est un peu ce que je vis quand je suis avec quelqu’un d’autre dans l’intimité. C’est très bien, comme un beau morceau de musique, mais il y a toujours des fausses notes. Qui crispent. Qui gâchent. Les gestes, leurs enchaînements, leur exécution, ceux qui doivent venir, la manière dont ils doivent venir, c’est un peu la musique permanente de mon monde et la musique des autres est souvent discordante. Au quotidien, c’est supportable, la plupart du temps.

Même s’il y avait des journées où il éprouvait le besoin de s’enfermer chez lui et de ne voir personne, de ne penser à personne, pour n’être pas exposé à la maladresse du monde.

— Mais quand le désir s’en mêle, l’espérance d’un plaisir, la tension d’une jouissance… La fausse note a quelque chose de très douloureux, très déprimant. Comme si le plaisir et la beauté devenaient inaccessibles. Comme si j’étais rejeté dans la solitude.

Lui, il trouvait la métaphore parlante, mais il n’était pas certain qu’elle fût aussi sensible à Aleksandr. En tout cas, il referma l’étui de son violon et revint s’asseoir.

— Je sais pourtant que la beauté, y compris la beauté musicale, n’est pas une vérité ni un universel. Qu’il y a des musiques très appréciées ailleurs qui nous semblent discordantes. Différentes traditions. Des explorations, des expérimentations. Et je suppose que si je m’entrainais, si je faisais des efforts, j’arriverais à concevoir les choses différemment. À m’éduquer le goût, en quelque sorte. Mais c’est difficile d’accepter de faire des efforts pour profiter de quelque chose que les autres ont si facilement.

Car, avec une certaine naïveté, Camille était persuadé que ses congénères, eux, vivaient une sexualité simple et sans obstacle : l’herbe était toujours plus verte chez le voisin.

— Les autres paieraient peut-être cher, mais moi, je trouve le prix trop cher à payer. Après…

Camille fit un vague — et très gracieux — geste de la main.

— Parfois, je me sens très seul ou, je ne sais pas trop, submergé par les hormones, comme n’importe qui, et je me laisse aller, mais ce n’est jamais très glorieux.

En somme, sa stratégie en la matière était parfaitement stupide. Elle revenait à peu près à se plaindre de ne pas arriver à apprécier la peinture en n’allant au musée qu’une ou deux fois par an, au hasard, sans prendre la peine de choisir les expositions. Camille appuya la tête contre le dossier du canapé.

— Alors oui, il y a la danse. Mais la danse, ce n’est quand même pas pareil. Personne ne me touche, quand je danse. Évidemment, vu les clients, la plupart du temps, c’est plutôt un soulagement, mais tu vois ce que je veux dire…

Peut-être pas. Il n’avait aucune idée des habitudes intimes d’Aleksandr et de leur intensité.

— … plus le temps passe, plus on a l’impression d’avoir la peau froide. Parfois, je me demande si la chaleur de notre corps ne dépend pas de la chaleur du corps d’un autre.

Un autre et pas une autre, dans le monde de Camille.

— Si l’on reste seul enfermé dans son corps, est-ce que l’on n’en est pas un peu moins humain ?
 
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Message posté : Mer 10 Déc 2014 - 22:43 Message
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Sous ces rires glissaient des rougeurs qui mouillaient ses joues et son front de leurs taches mouvantes comme les flèches anglaises à Crécy et Azincourt. Imperceptibles et évidentes, elles témoignaient d'une gêne physique, nerveuse, presque hormonale. Entendre Camille qui parlait ainsi d'intimité ne le dérangeaig guère, lui le vieux slave. Il avait vécu assez longtemps pour avoir compris et intégré que le loup dont on parle ne montre pas toujours sa queue. Mais il n'en demeurait pas moins un homme, soumis à l'empire de ses sens autant qu'à la hiérarchie complexe des différents cénacles de son encéphales. Son cortex l'invitait à raisonner autour des sages paroles du jeune franco-britannique. Toutefois les couches et les zones plus profondes de son cerveau orchestraient un boléro subtil, alangui, abreuvé des mots, des phrases de Camille, ainsi que d'une multitudes d'autres gourmandises impossiples à décrire. Ces combustibles alimentaient un feu enfoui et prisonnier d'une jouvence que l'éternité menaçait de ses constances, de ses ennuis. Invisibles luttes, intestines cabales, Aleksandr n'en percevaient rien, sinon quelques picotements nouveaux, quelques démangeaisons persistantes et imperceptibles.

Vint alors une surprise que le tacticien de génie qu'il était n'aurait su prévoir, et dont il ne sut d'abord que faire. Camille s'imposa violoniste et de ses doigts réjouit la pièce d'une musique qu'Aleksandr connaissait bien : il en avait vu naître le genre, au siècle précédent le dernier. Il n'était pas insensible à la très allègre mélodie de la danse hongrois, et sans doute aurait-il applaudi la délicieuse performance de Camille s'il n'avait été suspendu à ses lèvres pour ne rien rater de ses explications. De la prestation toute entière tournée vers la fausse note, Aleksandr ne retenait pourtant que le reste, magnifique et gracieux comme l'était d'ailleurs le pas du garçon. Et si l'Art est avant tout, dans son étymologie, un travail et une technique, alors Camille était maître du Geste. C'était incontestable, si bien qu'il comprit pourquoi il se sentait si seul. Un élan de compassion le prit et Aleksandr dut détourner du garçon son regard.
《 Il y a mille et une façon d'approcher, de toucher, de goûter autrui et toutes n'impliquent pas la fusion des corps. 》

Sa phrase un instant demeura en suspens. Il ne connaissait guère plus du monde que ce qu'il avait vu au cours de sa longue vie, mais il avait eu l'occasion de rencontrer un nombre conséquent de ces personnes qui préfèrent à la foule la solitude, la retraite et le recueillement, ainsi qu'un autre grande nombre de ceux qui, sans refuser la société de leurs semblables, n'en demeuraient pas moins d'incorrigibles solitaires au coeur inaccessible. Pour autant, étaient-ils moins humains que d'autres ? Aleksandr n'était pas sûr d'aller chercher bien loin la définition de l'humain, mais il avait reconnu un semblable dans l'ermite de Novgorod autant que dans la mondaine des beaux quartiers de Londres. Camille craignait sans doute avec raison que la perfection de sa gestuelle ne le tînt loin des autres, mais elle ne lui ôtait guère son humanité. Tout au contraire, ces affres qu'elle soulevait en lui le rendait plus encore éligible aux tendres pensées d'Aleksandr.

《 Je ne suis pas expert, et j'ai sans doute beaucoup perdu à mesure que le temps a passé, mais éduquer ton goût, comme tu dis, pourrais certainement être la solution à cette forteresse inexpugnable de solitude où te cloître tes aptitudes impressionnantes. D'expérience, je sais que tout siège peut réussir, aucune citadelle n'est jamais imprenable. 》 Le souvenir d'Izmaïl le frappa de plein fouet. Il ne pouvait en dire davantage sans filer une métaphore qui aurait sans doute ennuyé son jeune auditeur, alors Aleksandr se tut et noya ses pensées dans une nouvelle rasade d'un thé que sa langue réclamait. Mais comment expliquer que la dissonance appelle et entraîne la consonance à quelqu'un qui ne connaît que l'harmonie et sans le bagage nécessaire ? Le vieux slave goûtait à une impuissance qu'il peinait à reconnaître, car le trop habile Camille le voyait très certainement comme tous les autres, médiocre et gauche. Quand il reprit la parole, ce fut avec un certain contentement.

《 Si la mécanique du geste des autres, toujours imparfaite, t'ennuie ou te gêne, pourquoi ne pas chercher un autre bois auquel te réchauffer ? Il y a plus à espérer d'autrui, je pense, et puis la tendresse vient museler parfois les exigences. C'est peut-être même ton corps qui le réclame, non ? L'indulgence est un choix difficile. On le vit trop souvent comme un reniement. 》 Pensif, il regarda Camille avec intensité. Il n'aurait jamais songé que ce dernier, si jeune et si capable, pût connaître ces questionnements qui confinaient presque à la mélancolie. La perfection est une solitude. Il l'avait déjà comprit quand lui-même s'était peu à peu et insensiblement isolé pour s'offrir âme et corps à ses oeuvres d'invention.

Il n'y a de vie que dans le mouvement. Camille vivait donc un paradoxe étonnant : tout l'inclinait vers les autres et pourtant la perfection inscrite dans sa chair, dans ses gestes, dressait entre eux et lui des haies d'incompréhension.

《 As-tu toujours été... disons, éloigné des autres par l'acuité de ton adresse ? 》
 
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Message posté : Jeu 11 Déc 2014 - 18:03 Message
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Le jeune homme ne put s’empêcher de se sentir un peu honteux en entendant Aleksandr relativiser l’importance des contacts dont ils parlaient depuis quelques minutes. Bien sûr, c’était lui qui avait ouvert la porte, en comparant la danse aux étreintes, mais au fond, Camille n’était pas satisfait du parallèle, au fond, même s’il concevait bien qu’il y avait d’autres manières d’être avec les autres, Camille, comme bien des jeunes hommes de son âge, éprouvait un manque parfois douloureux, une frustration physiologique en même temps que sentimentale à n’être pas capable d’apprécier pleinement une nuit à deux.

Du reste, il n’était pas certain de ce que disait Aleksandr. Depuis la début, la conversation avait opéré par détours, métaphores et allusions et désormais, Camille avait du mal à comprendre exactement ce que le Russe suggérait. Lui-même n’était pas très doué pour parler de la chose. Il avait entendu dire qu’il y avait ceux qui la faisaient et ceux qui en parlaient ; lui la faisait très bien mais très peu, et il en parlait très peu et très mal. La tendresse qu’évoquait Aleksandr, était-elle un substitut à l’étreinte ou un moyen de la rendre possible ?

Des étreintes tendres, Camille n’en avait pas connues. En la matière, sa stratégie était singulièrement inefficace et contreproductive. Trop persuadé de ne pouvoir accommoder son pouvoir à une relation suivie, Camille ne s’essayait qu’à quelques histoires d’une nuit et, comme celles-ci étaient peu propices à la tendresse, il ne se laissait aucune chance de s’habituer à l’autre. Quand il éprouvait des sentiments forts et sincères, alors il se tenait éloigné de l’autre, avec un sens du sacrifice bien commode pour lui, parce qu’il lui permettait de ne pas se brûler les ailes.

Les yeux d’Aleksandr s’étaient posés dans les yeux et Camille, habitué à affronter sans cille les agents les plus menaçants, se sentit quelque peu mal à l’aise. Il ne pouvait s’empêcher de repenser à la visite du Russe au club de strip-tease. Au numéro qu’il n’avait pas interrompu tout de suite. À la tasse de thé sur la table basse. Est-ce que tout cela avait du sens pour Aleksandr ? Est-ce qu’il était encore une fois en train de manquer quelque chose, ou de s’imaginer qu’il manquait quelque chose, ou de manquer d’imaginer qu’il s’imaginait de… ?

Camille baissa les yeux. Changea de position sur le canapé. Changea encore une fois. Balaya machinalement une mèche de cheveux. Ce fut à sa tasse de thé qu’il adressa sa réponse à la question d’Aleksandr.

— Je ne sais pas.

Il corrigea :

— Plus.

C’était une longue histoire, qu’il ne racontait jamais en entier, parce qu’il ne pouvait dire la vérité qu’à ceux avec qui il travaillait et que les gens qui lui posaient ce genre de questions étaient ceux avec qui il ne travaillait pas.

— Je suis un mutant. Alors je suppose que ça a commencé avec l’adolescence. Mais il y a des morceaux du passé que j’ai un peu de mal à reconstituer, alors je ne suis pas très sûr de ce que j’ai pu sentir jadis.

Il ne parlait pas d’ordinaire de ces amnésies localisées. Camille avala difficilement sa salive. Il tenta de prendre une voix aussi dégagée que possible.

— Un peu après mon départ de Paris, j’étais dans une opération en Tchétchénie pour le compte de… Peu importe. Bref. Ça concernait un groupe franc-tireur du SVR, c’était de la collecte d’informations, mais je manquais d’expérience de terrain et j’ai été capturé. Et vous savez comment c’est…

Peut-être pas. Peut-être qu’Aleksandr n’avait jamais été capturé. Et les questions que l’on posait à un prisonnier militaire n’étaient pas tout à fait les mêmes que celles que l’on réservait aux agents de renseignement.

— Ils voulaient savoir pour qui je travaillais, le reste de l’opération, ce genre de choses. Leur technique, c’était les électrochocs. Je suppose qu’ils n’avaient pas de mentaliste sous la main. Pas d’assez précis, en tout cas. Bref. Comme je suis un peu têtu, ça a duré un peu longtemps et mes souvenirs s’en ressentent un peu. Après, je me suis échappé.

Il avait tenté de décrire laconiquement et presque de manière impersonnelle son premier contact avec la torture. Malgré lui cependant, les détails concrets, l’odeur de la cellule, le bruit du générateur électrique, l’accent de l’interrogateur, revenaient en mémoire.

— Maintenant, ça va.

À en juger par son ton, ça n’allait sans doute pas tout à fait bien.

— Mais simplement, il y a des zones d’ombre, sur mon enfance, ou mon adolescence. À partir de seize, dix-sept ans, je me souviens mieux. Normalement. Mais mes pouvoirs étaient déjà développés et j’étais déjà… dans cette situation. Mais je suppose, oui, peut-être, que la tendresse… Je ne sais pas. Les gens ne sont jamais particulièrement tendres avec moi. Peut-être que je n’inspire pas ça. Peut-être que je ne laisse pas tellement l’occasion. Je ne sais pas.

Comme la discussion commençait à lui devenir fort éprouvante, à tout hasard, Camille ouvrit, mais sans beaucoup de conviction, une issue de secours en murmurant :

— … il commence à être tard…
 
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Message posté : Jeu 11 Déc 2014 - 19:33 Message
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Aleksandr ne savait pas comment c'était, non. Il n'avait jamais connu l'enfer de la captivité, le calvaire de la torture. À l'époque de Catherine la Grande, quand il commandait les armées de la tsarine, s'il avait été capturé par l'ennemi, jamais il n'aurait risqué la torture – les mœurs de l'époque l'interdisaient. Une mort honorable sur le champ de bataille, ou de bons traitements en cas de capture, voilà ce qui attendait les officiers. Il ne connaissait donc pas « de l'intérieur » ce dont parlait Camille. Bizarrement, il le regrettait. Il le regrettait même amèrement. Terriblement. Péniblement. Il n'était pas certain que partager ces douloureuses expériences aurait grandement aidé Camille, ou alimenté leur discussion, mais l'élan de tendresse que lui inspirait le jeune homme se manifesta vivement. Pareil mouvement n'aurait su mentir. Aleksandr avait grandi, et vécu, dans le respect de certaines valeurs souveraines – simplicité, bonté, humilité. S'il était resté pieux avec les ans, ce n'était pas sans raison, et chaque fois qu'il voyait une âme souffrante, c'était une terrible défaite à ses yeux. Le récit, très bref, de Camille, l'éclaira d'un soleil nouveau sur ce curieux personnage qu'était ce jeune homme qui fut, un soir, son partenaire, lors d'une mission insolite, dans un lieu insolite, à des fins insolites. S'ils s'étaient connus davantage, il l'aurait certainement pris par l'épaule pour le ragaillardir du réconfort que les soldats de la troupe savent partager quand les temps sont durs. Mais une certaine réserve le retenait encore et il avait déjà épuisé le réservoir des gestes possibles et permis. Camille n'était pas un familier, ni un Préobrajensky, après tout, et il faisait savoir, dans un murmure, qu'il était temps pour le Légionnaire de partir. Aleksandr entendit cette remarque, mais décida de l'ignorer pour le moment.

 « Ce que tu me dis... C'est... » Il ne trouvait aucun mot pour décrire l'émotion que soulevait en lui ce qu'il venait d'apprendre. Aleksandr n'était pourtant pas de ces bigots idéalistes qui ne voient le monde qu'à travers le prisme rose des meilleures intentions. Il connaissait la noirceur ambiante, la boue infâme et même le feu immonde qui vous défigure à tout jamais. La nature humaine avait encore des secrets pour lui, mais il en connaissait les profondeurs obscènes. Il avait connu, dans son cœur comme dans sa chair, la géhenne de la guerre, sur les rives de la mer Noire comme dans les vastes plaines polonaises. Son expérience aurait dû l'insensibiliser aux terribles vices du monde, pourtant d'apprendre qu'on avait pu soumettre à la torture le jeune Camille – qui était donc encore plus jeune, à l'époque – le révoltait. Il n'était pas dupe de la marche des affaires de ce genre. Il connaissait et devinait les risques encourus par les agents de renseignement quand ils échouaient à demeurer dans l'ombre ou à l'abri de leurs bourreaux. Ce n'était pas une considération objective qui suscitait en lui ce haut-le-cœur. C'était bien dans la personne de Camille que résidait la cause de cette émotion. L'affection qu'il nourrissait pour lui justifiait son trouble et l'orage qui tremblait sous son crâne, ainsi que son geste.

Car il s'était levé, mug à la main. Il ne tremblait pas mais s'agitait. Il marchait dans la pièce, le regard en alerte, visage tournant et virant au gré de ses émotions affolées. Conscient qu'à bouger de la sorte il pourrait susciter l'incompréhension de son hôte, il entreprit d'expliquer, à toute volée, ce qui lui arrivait – non sans faire usage de gestes vifs et peu calculés pour appuyer ses propos, ce qui jetait sur le contenu du mug l'ombre d'une menace terrible : le thé resterait-il à sa place, ou finirait-il au sol, répandu en mille éclats luisants ?

 « Je sais la marche du monde, et tu l'as dit toi-même, il y a ce qui se voit à la lumière, et ce qui se fait à l'ombre, il y a la scène et les coulisses, il y a l'honneur et le réalisme, je sais tout ça, mais... je ne sais pas. C'est insupportable. Tu es jeune, et tu l'étais plus encore, et... et ils t'ont fait ça ? Je suis désolé. Je ne devrais pas réagir si vivement. Je ne sais même pas vraiment pourquoi je suis en colère. Sans doute parce qu'il me révolte de savoir qu'on ait pu te vouloir du mal, toi que je prends pour quelqu'un de bien qui mérite bien plus que ce qu'il a reçu jusque là de la vie. »

Aleksandr s'interrompit, prit la sage décision de sauver le contenu de son mug en l'avalant d'un trait, pour reprendre, vif et de toute évidence quelque peu enténébré par la colère. Il repartit, véloce et résolu.

 « Crois bien que j'en connais un rayon en matière de torture et qu'il en faut beaucoup pour me soulever le cœur, mais... Les électrochocs, sérieusement ? Sérieusement ! Enfin quoi, c'est... » Il aurait mieux fait d'attendre pour continuer, car déjà la boisson s'entravait dans les conduits, et Aleksandr s'étranglait... le malheureux avait avalé son thé de travers !

Tout comme il avait entendu les révélations de Camille, d'ailleurs.
 
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Message posté : Jeu 11 Déc 2014 - 23:55 Message
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Ce fut d’un regard un peu surpris — même si, comme à l’ordinaire, cela ne se devinait guère — que Camille suivit d’Aleksandr lorsque celui-ci se leva. D’une certaine façon, le Russe vivait vraiment dans un autre monde. Camille imaginait sans peine comment ses connaissances du renseignement auraient réagi à un pareil récit. Les plus proches d’entre elles se seraient contentées d’un « je suis navrée ». Sarah aurait posé une main sur son épaule. Et la compassion de ces « amies » aurait été absolument sincère, il n’en doutait pas. Mais dénuée de surprise. Et, dans une certaine mesure, dénuée de révolte.

Aleksandr, lui, était révolté. Camille n’était pas révolté. Il avait vécu une épreuve terrible. Plus terrible encore parce qu’elle avait été la première. Mais elle faisait partie des attendus du métier. Des risques professionnels. Un peu comme la balle dans le dos lors des missions commandos, la gorge tranchée quand on se risquait à rencontrer un contact un peu trop fiable ou la trahison d’un être cher qui opérait sous couverture.

Le Français se demanda s’il n’avait pas été trop endurci. Trop rapidement plié aux règles de son propre monde. En voyant combien un militaire expérimenté comme l’Amiral était remué par son histoire, Camille se sentait même un peu coupable de la considérer, pour sa part, avec le souvenir de la douleur, certes, mais également avec la résignation qui était une forme d’acceptation. Il aurait dû être choqué, apparemment. Il ne l’était pas.

— Alek…

Il ne put même pas commencer sa phrase, pour tenter de parler au Russe qui s’agitait, parce que celui-ci s’expliqua — ou explosa, ce n’était pas très clair. Son discours fut un peu opaque à Camille, d’abord. Le jeune homme ne voyait pas très bien ce qui le distinguait des autres. Ce qui rendait la chose si particulièrement terrible, parce que c’était lui.

Les yeux de Camille ne pouvaient s’empêcher de fixer le mug. Il savait précisément quel geste malencontreux pouvait renverser le thé et le spectacle mettait ses nerfs à rude épreuve. Il se leva. Aleksandr vida le contenu de son mug. Exprima une nouvelle fois sa surprise. Et entreprit de mourir au milieu de son salon.

Fâcheux.

Camille franchit à grands pas la distance qui le séparait de son invité maladroit et lui administra une bonne tape dans le dos, pour l’aider à reprendre contenance. Puis il lui ôta le mug des mains et posa celui-ci sur le bar qui séparait la cuisine du salon en murmurant :

— Plus de thé pour toi, c’est mauvais pour tes nerfs.

Et pour les siens, certes.

Camille chercha le regard du Russe.

— Aleksandr Vassilievitch, tu es un tendre.

On n’avait pas dû la lui faire souvent, celle-là. Camille esquissa un sourire triste.

— Ce n’est pas critique, cela dit.

Les mains enfoncées dans les poches de son jean, Camille secoua la tête.

— Je ne sais pas quoi te dire. Je n’aurais pas dû te raconter cette histoire. Je suis désolé. Je ne te raconterai plus d’histoires.

Ce qui, il est vrai, laissait entendre que celle-ci n’était pas la seule qu’il gardait pour lui.

— En revanche, je n’ai pas… de consolation à offrir. Enfin, si, je me suis échappé, je suis vivant. Mais de considération plus profonde. De lendemains qui chantent, d’arcs-en-ciel dans la pluie, de clair-obscur. Je ne pensais pas que ça te mettrait dans cet état-là.

C’était une question voilée, à vrai dire. Camille n’aurait pas refusé une explication. Parfois, il avait l’impression que les émotions des autres lui échappaient perpétuellement. Il était doué pour décrypter un agent sur le terrain, mais en dehors des coups de poker et des décisions stratégiques, dans la vraie vie, dans la vie personnelle, il trouvait l’exercice de plus en plus compliqué.

— Mais je crois que… c’est tout à ton honneur. Ta colère est tout à ton honneur. Et au mien.

Un honneur qui lui était un peu incompréhensible, sans doute. Camille n’était pas sûr qu’il fût d’un autre temps. Il savait d’expérience qu’il existait entre les agents de renseignement et les militaires même contemporains des différences considérables. L’espionnage avait sa déontologie particulière qui exigeait de réduire le champ de ses idéaux.

En somme, Camille était désemparé. Avec un embarras évident, maintenant qu’il avait détourné le regard, il avoua :

— Je ne sais pas vraiment ce que je suis censé faire. Je ne suis pas très doué pour ce genre de… choses spontanées.

Dans son milieu, quand les gens se mettaient en couloir, ils commençaient à réunir de l’argent pour faire entrer illégalement des explosifs dans un pays et élaboraient une vengeance compliquée et sournoise. Et en attendant, ils buvaient leur thé très calmement.

— Pardonne moi. Je ne t’offre pas une soirée très agréable.

Parce qu’il doutait que le strip-tease qui l’avait débutée comptât pour une expérience agréable aux yeux d’Aleksandr.
 
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Message posté : Ven 12 Déc 2014 - 18:21 Message
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Un tendre ? Aleksandr ne savait rien des tendresses qu'il exprimait parfois. Il ignorait même s'il était capable d'être doux au-delà de la prime sensiblerie qu'inspire la faiblesse, pour lier à la blanche tendresse une sensualité plus veloutée. En revanche, il savait la colère que lui avait inspiré le récit de Camille. Il comprenait aussi que sa réaction pût le mettre dans l'embarras mais dans l'instant ce fut bien le cadet de ses soucis. Le jeune homme ignorait quoi dire et semblait regretter son geste de partage. Camille n'irait pas jusqu'à chercher à le convaincre que pareille posture était vaine, tant l'avenir semblait promettre que les risques de voir se reproduire ce type d'incident étaient nuls. Aleksandr d'ailleurs ne l'entendait qu'à moitié, tout remué encore qu'il était par ce qu'il avait entendu et par les caprices de son tube digestif. Mieux valait ne plus rien boire pour le moment. Il ne peina guère à reprendre la parole, mais la rocaille de sa voix en disait long sur l'était de sa gorge et de son émotion. Tout n'était pas dû à son accent russe.

《 Ne t'en fais pas, je ne te demande pas de me consoler, j'ai bien compris tes entraves et d'ailleurs, je ne suis pas... enfin, c'était spontané, immédiat, la colère m'a passé. 》 Comme la bourrasque, comme la vague. Même dans sa tête à présent le silence s'était fait, un silence de fenêtres et volets clos sur la tempête au dehors, tempête qu'on choisissait d'ignorer et qu'on laissait s'éteindre seule, dans le néant du refus et de la négation. Camille avait raison et si d'ailleurs lui-même en parlait si librement, Aleksandr n'aurait-il pas dû l'entendre avec la même nonchalance, avec le même recul ? Mais c'était bien le souci : l'Amiral disposait de la distanciation nécessaire à pareil retrait, mais le vieux slave, lui, le pauvre Aleksandr avait parfois des difficultés à résister à la simplicité de certaines réactions épidermiques et impulsives. Le temps pourrait glisser sur lui comme autant de gouttes d'eau sut les galets d'un vieux fleuve et rien n'y changerait jamais, il demeurerait ce vieil aristocrate aux mœurs simples et aux postures évidentes de bienveillance et de bonté. 《 C'est de ma faute, en vérité. Tu voulais Aleksandr et le voici, dans toute la familiarité de son naturel.Un piètre spectacle, hein ? 》 Sans doute exagérait-il. Sans doute ces mots étaient-ils moins dictés et inspirés par la raison que par les derniers tourbillons d'émotions qui le troublaient encore. Sans doute aurait-il dû sauter sur l'occasion pour tirer sa révérence et aller calmer au froid du grand air la chaleur de son agitation. Sans doute avait-il envie de rester là auprès de Camille. 《 Mais que veux-tu, plus j'en apprends sur toi et plus j'ai envie d'en apprendre davantage. Et pas forcément les petits secrets du bout du monde. Ne me demande pas pourquoi. 》 L'Amiral en savait déjà bien assez et Aleksandr, lui aurait été bien en peine de répondre à cette question. Il ne savait pas vraiment ce qui lui inspirait cette curiosité. Quelques pistes s'offraient à lui, bien sûr, et s'il avait pris le temps de creuser, il aurait certainement trouvé de quoi satisfaire son besoin de clarté et d'exactitude. Mais il n'était là qu'un malheureux pantin, esclave des blancs filins d'un marionnettiste nommé... eh, à quoi bon chercher ? Il fallait pour l'heure accepter d'ignorer ces secrets enfouis, exhumés, découverts... tout s'emballait dans sa tête, ou se déchirait, comme autant de paquets trouvés sous le sapin au matin de Noël. Sans la joie et l'euphorie qui d'ordinaire accompagne cet événement. Il tourna vers Camille un regard que se disputait l'apaisement et l'anxiété. Ses sourcils froncés ne laissaient planer aucun doute sur l'état de ses réflexions. Il ne put s'empêcher de rire et ce fut une surprise.

《 C'est paradoxal, je crois... car je sais pour t'avoir vu à l'oeuvre que tu n'es pas tout à fait inoffensif, ni du genre à te laisser faire, mais l'idée même qu'on puisse te faire du mal, dans ces conditions abominables... m'insupporte. J'ai connu l'enfer sous les remparts d'Izmaïl, j'y ai vu de nombreux hommes mourir atrocement et certains n'étaient pas plus âgés que toi... mais quoique je me souvienne avec clarté des visages, des plaies des brûlures... ce n'était rien de comparable. Rien de semblable, bon sang, et pourtant... 》

Il s'interrompit. Il ne voulait pas se laisser aller de nouveau à l'emportement et à la colère. Il dilua ces transports dans un sourire.

《 C'est très bête. Je me suis pris d'affection pour toi, je crois. 》

Tendresse est tendance à se livrer en toute faiblesse à la douceur d'être faible... sacré Paul !
 
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Message posté : Ven 12 Déc 2014 - 21:39 Message
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Lorsque son invité se décrivait comme un piètre spectacle, Camille fit un peu en avant.

— Hé…

Il se trouva un peu trop près du Russe, alors il fit un pas en arrière.

— Je ne voulais dire que ta réaction ne me…

Quel était le mot ?

— … touchait pas.

Quand il jugeait à la parfaite froideur avec laquelle sa propre mère avait considéré ses états de service, quand elle l’avait retrouvé à Berlin, avant de l’enrôler de force au service de la DGSE pour le renvoyer sur le terrain, à Star City, accomplir une sinistre mission, il n’avait aucun mal à trouver la réaction spontanée et préoccupée de son nouvel ami très réconfortante. L’affection des autres, la sincère, celle qui savait à quoi s’en tenir, n’avait jamais joué un très grand rôle dans l’existence jeune et solitaire de Camille et il y était d’autant plus sensible.

Ce qui ne l’empêchait pas d’être embarrassé, à moitié à cause de son éducation britannique, à moitié à cause de son tempérament propre. Il fut ainsi un peu rassuré de voir qu’Aleksandr se calmait au fur et à mesure qu’il reprenait la parole, même s’il s’en voulait de ne pas avoir répondu plus… moins… de manière appropriée au mouvement de cœur du Légionnaire.

Mais les mouvements de cœur du Légionnaire étaient pour lui assez intimidants.

D’une voix très timide, Camille répéta :

— … d’affection ?

Un silence gêné suivit la déclaration d’Aleksandr. Camille, évidemment, était en train de la retourner dans tous les sens. Hélas, il n’était jamais aisé de deviner le sens que les autres donnaient à ce genre de mots. De la part d’un homme qui était venu le voir se déshabiller dans un club de strip-tease, avant d’accepter une invitation à le visiter chez lui, qu’est-ce « se prendre d’affection » voulait dire ? De la part d’un homme qui avait envie « d’en apprendre davantage », qu’est-ce « se prendre d’affection » voulait dire ? De la part…

— Je…

Qu’est-ce que « bien comprendre ses entraves » voulait dire ?

— … suis…

Hélas, personne n’était jamais là pour prendre son appartement d’assaut quand il aurait eu besoin d’une bonne diversion.

— … flatté.

Mer-veil-leux. Flatté. Camille se sentait parfaitement idiot.

— Je veux dire : c’est gentil.

Pas beaucoup mieux.

Le supplice du jeune homme fut opportunément interrompu par la sonnerie d’un téléphone portable. Il murmura :

— Désolé.

Il n’était pas clair s’il s’excusait pour le téléphone ou la maladresse de ses mots. En tout cas, le Français s’éloigna d’Aleksandr pour attraper l’appareil posé sur l’étagère de l’une des nombreuses bibliothèques. Il pressa le bouton et le porta à son oreille.

— Oui.

Le reste de la conversation fut composé de « hmm hmm » à intervalles réguliers. Puis, dans un allemand impeccable, Camille conclut :

— On se retrouve dans quatre jours à l’endroit habituel.

À savoir les bancs devant l’un des amphithéâtres de l’université de Heidelberg, dans le Bade-Wurtemberg, en Allemagne. La filière allemande était l’une des principales sources de Camille en Europe et sa mère avait été très clair : son engagement pour la DGSE reposait sur la poursuite de ses activités mercenaires, qui lui offraient de nombreux contacts. Alors il continuait à cultiver ses réseaux.

Le jeune homme raccrocha et il resta pendant quelques secondes à fixer son téléphone.

— C’était…

Il ravala sa salive, posa le téléphone à sa place sur l’étagère et dit simplement :

— … le travail.

Et cette phrase si banale, après ce qu’il avait dit de son expérience en Tchétchénie, prenait une intonation bien sinistre. Camille se retourna vers Aleksandr, sans chercher à réduire la distance de sécurité que le coup de téléphone lui avait permis d’instaurer entre eux. Une partie de lui soufflait, par instinct, de mettre le Légionnaire à la porte sans attendre et sans ménagement. L’autre avait plutôt besoin d’éclaircissement.

Après un nouveau silence, Camille reprit la parole.

— Dis…

Il ne savait pas vraiment où il allait.

— Tu as dit que tu voulais en apprendre davantage sur moi. Je ne suis pas sûr de… Qu’est-ce que ça veut dire ?

S’il ne voulait pas apprendre ses secrets du bout du monde, qu’est-ce qu’il pouvait y avoir à apprendre ? Camille n’avait que cela d’intéressant : des secrets. Pour le reste, il s’estimait sans grand intérêt.

— Et aussi, qu’est-ce que… pourquoi… L’affection. Que tu… éprouves. C’est… De la compassion ? De la pitié ?

Parce qu’il avait beaucoup souffert et qu’Aleksandr n’aimait pas voir les gens souffrir ? En tout cas, Camille n’était pas de ces gens trop fiers qui se sentaient insultés par la pitié des autres. La pitié lui paraissait un sentiment assez noble, mais en même temps assez peu personnel. Et en cela, dans sa situation actuelle, il avait quelque chose de rassurant.
 
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Message posté : Jeu 18 Déc 2014 - 10:43 Message
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Le silence qui suivit sa déclaration aurait pétrifié les braves plus sûrement que le regard d'une Gorgone. Aleksandr crut un instant qu'il allait se liquéfier et disparaître dans les fibres textiles d'une moquette, d'un tapis ou d'un vieux chiffon rouge - ce qui serait pour lui d'une ironie cruelle. Mais l'impression froide et féroce d'une eau qui monte et menace de le noyer passa rapidement. Aleksandr était assez vieux pour ne jamais céder aux vents pesteux de la panique et de l'anxiété. Néanmoins son émotion n'était pas feinte et son pâle visage parut d'un coup plus vieux, quelques instants durant, avant de retrouver toute sa jouvence à la chaleur de la voix retrouvée de Camille. Ce qu'il entendit lui arracha même un sourire qu'il n'eut point à feindre. Gentil. Il l'était et à plus d'un titre. En dépit de son âge canonique et de sa longue expérience, Aleksandr excellait davantage à la guerre des nations qu'à la bataille des sentiments. Il était simple, brave, peut-être même naïf. Il ne prétendait guère au génie. Il n'était pas un monolithe d'intelligence infaillible. Regretterait-il sa réaction, plus tard ? Il y penserait. Plus tard. Quand plusieurs nuits de bon sommeil auraient enterré les piteux tourbillons d'une soirée riche en rebondissements.

Il ne voulait pourtant qu'une chose : qu'elle dure encore.

《 Je t'en prie. 》 Aleksandr accueillit la sonnerie du téléphone avec un certain déplaisir, et avec soulagement. Déplaisir, parce que c'est toujours sans joie qu'on voit s'interrompre un moment agréable. Soulagement, parce que le répit offert par la courte conversation dont il n'entendit que la langue lui permit de mettre un peu d'ordre dans ses chaotiques pensées. Il n'était pas d'ordinaire si confus. Il en profita pour aérer sa tête au vent de regards circulaires, croisant les étagères, le canapé, le plan de travail, le chat... et Camille. Quelques mots d'allemand que le vieux slave ne prit pas la peine de comprendre. Aleksandr en profita pour se laisser choir à nouveau sur le canapé, l'air abattu, et pourtant il se sentait plein d'une énergie nouvelle, qui puisait aux sources de la colère inspirée plus tôt par les révélations de Camille. Il apprécia d'être laissé de côté un moment et quand son hôte revint à la charge, il sursauta, comme soustrait à un délicieux sommeil peu profond, que le silence aurait encouragé.

La question du jeune homme le désarmait. Il n'était guère aguerri à l'exercice, et expliciter ce qui lui paraissait évident, ou ce qu'il vivait de l'intérieur et cristallisait parfois en quelques mots. Comment décliner ce qu'il pensait, pouvait-il se reposer sur les seuls synonymes ? Serait-ce suffisant ? Les instants défilaient. Il demeura assis. Il n'était pas inutile de prendre cette précaution. Un sourire pour le courage. Une pensée pour le grand saut.

《 Je ne crois pas que ce soit juste de la pitié ou de la compassion. Il y a un peu de cela, oui, sans doute. Mais pas seulement. 》

Il était vain de nier ce qui ne pouvait qu'apparaître aux yeux de Camille qu'une belle évidence. Mais il n'était pas inutile d'aller plus loin. Il s'allongea sur le dossier du canapé. Ses yeux accrochèrent ceux de Camille. Quelques soupirs et il reprenait.

《 Je veux en savoir plus, oui, enfin, non, je ne voudrais pas mal m'exprimer... ce n'est pas la compassion qui me fait m'intéresser à toi, mais disons plutôt que tu es original, dans ton genre, et au-delà de tes capacités ou de ce que tu peux faire de ton temps libre... 》

Il ne désignait pas le strip-tease, mais l'espionnage. Il ignorait en revanche que sa phrase pouvait semer la confusion.

《 Tu m'intéresses, en tant que personne. J'ai envie de te connaître mieux. Peut-être pour trouver un support à l'affection que tu m'inspires sans que je sache pourquoi... 》

Et l'ignorance le terrifiait.

《 C'est très bête, hein ? On se connaît si peu et déjà je t'aime bien. Il y a quelque chose, je ne sais pas mettre le doigt dessus, mais cela m'intéresse, cela m'attire. Je ne peux pas le dire autrement, faute de mots. Vraiment, tu dois me prendre pour un fou... 》

Ou pire, un idiot. Peut-être était-ce ce qu'il était, au fond ?
 
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Message posté : Jeu 18 Déc 2014 - 20:06 Message
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Les moments désagréables durant lesquels Camille mesurait combien son entraînement et sa profession, la vraie, celle du renseignement, l’avaient éloigné des autres êtres humains naissaient parfois dans les circonstances les plus anodines de l’existence. Par exemple, à Noël, quand les vitrines se chargeaient pour attirer l’attention des passants du centre-ville, il éprouvait toujours un léger malaise à constater que, quand les autres regardaient les jouets et les vêtements de l’autre côté de la vitre, lui regardait les reflets sur la vitre pour vérifier qu’on ne lui suivait pas.

Ce soir-là, le même malaise monta en lui, quand il observa l’attitude d’Aleksandr sur son canapé. Il savait très bien que sa propre impassibilité, tout du moins la manière dont il contenait ses mouvements et même les tressaillements d’un visage qui aurait dû trahir son émotion, ne tenait pas entièrement à une éducation à la politesse de la grande bourgeoisie ou même à un hypothétique flegme hérité des îles britanniques. Il y avait dans son incapacité à saisir intuitivement la spontanéité des réactions d’Aleksandr quelque chose de beaucoup plus professionnel.

— Pas fou, non.

La réponse de Camille avait encore une fois suivi un long silence. Quand il songeait que ce Légionnaire d’expérience se laissait encore emporté par des mouvements d’humeur, colériques ou, semblait-il, plus tendres, Camille se reprochait sans pouvoir s’en empêcher sa propre contenance. Il se sentait même incapable de déterminer objectivement si l’affection sans support d’Aleksandr était précipitée ou finalement naturelle, s’il devait la trouver folle comme le prétendait le Russe ou bien flatteuse.

Camille détourna le regard. Dehors, le jour n’allait pas tarder à poindre. La nuit passait ; comme souvent, elle avait été pour Camille une nuit d’éveil. Le strip-tease, l’espionnage et l’héroïsme, ironiquement, partageaient un rythme nocturne.

— Je reviens.

Le jeune homme s’éclipsa une nouvelle fois dans sa chambre et reparut bien vite avec un ordinateur portable — son ordinateur personnel, celui qui ne contenait rien de compromettant et dont il ne se servait que pour son propre usage. Autant dire qu’il ne s’en servait pas beaucoup. La vie de Camille était ainsi bien compartimentée jusque dans les objets qui la peuplaient : un ordinateur pour chaque partie de l’existence, un nom, une manière d’être.

Aleksandr le Légionnaire rencontré un soir d’héroïsme qui parlait désormais d’affection, de connaissance et d’attirance essayait de démonter ces beaux compartiments bien ordonnancés et Camille avait un peu de mal à se repérer dans le labyrinthe que le Russe créait à partir de son monde bien carré. Il s’assit tout de même à côté de lui, en tailleur comme souvent. Très près de lui, même. C’était pour pouvoir mettre l’ordinateur, qui démarrait, sur leurs deux jambes.

Camille tourna la tête vers Aleksandr. Sourire nerveux.

— Je fais des choses de mon temps libre. Des choses plus… moins… Différentes de la chasse aux vampires.

La session ouverte afficha en fond d’écran un tableau de Kandinsky. Camille ouvrit une console, entra une commande cd, parvint au dossier approprié et lança un diaporama de photographies. Elles étaient prises dans divers souterrains, des bâtiments abandonnés, des usines désaffectées, des toits sans doute difficilement accessibles.

— J’aime bien me promener en ville.

« Original », c’était ce qu’Aleksandr avait dit pour le décrire et, à en juger par les photographies, Camille avait aussi une conception « originale » de ce que devait être une promenade urbaine.

— Je trouve qu’il y a quelque chose d’émouvant dans le silence et l’abandon des endroits qui ont été autrefois peuplés, surtout en plein cœur des très grandes villes. Les gens parlent toujours des ruines antiques sans parvenir à voir la beauté des ruines modernes. Tiens, par exemple…

***

Les idées que les ruines éveillent en moi sont grandes. Tout s’anéantit, tout périt, tout passe. Il n’y a que le monde qui reste. Il n’y a que le temps qui dure. Qu’il est vieux ce monde. Je marche entre deux éternités.
Denis Diderot, Salon de 1767, « Hubert Robert »

***

Camille appuya plusieurs fois sur la flèche de gauche pour faire défiler plus rapidement les photographies, puis sur la barre espace pour arrêter le défilement. Une étrange structure architecturale, fonctionnelle plutôt qu’esthétique à l’origine, toute en rectangles superposés, couvertes et de mousse, et de rouille, occupait désormais tout l’écran.

— La base 234, dans les alentours de Moscou. Pour une fois que je visite une base militaire pour le tourisme…

Il n’épilogua sur les raisons plus professionnelles qui le conduisaient d’ordinaire dans ce genre d’endroits : Aleksandr les imaginait sans doute sans peine.

— Elle a cessé de fonctionner à la fin des années 1990. Il y a eut des projets pour la remettre en état, mais les resources militaires sont mieux employées à la capacité de projection, je suppose, que dans l’entretien de ce genre de complexes à deux pas de la capitale. Ça, ce sont les anciens quartiers souterrains des soldats.

Et Camille décrivait d’autres lieux, avec leur histoire, la grande, celle officielle, et leurs histoires, les petites, celles qu’il avait recueillies en discutant avec d’anciens occupants. Il y en avait beaucoup en Europe, d’autres au Moyen-Orient et, désormais, un certain nombre à Star City. Après un bon quart d’heure de cette étrange visite virtuelle des oubliés récents de l’architecture humaine, Camille rabattit l’écran de son ordinateur et se pencha pour le poser sur la table basse, avant de tourner à nouveau le visage vers celui d’Aleksandr, tout proche du sien.

— Tu voulais en apprendre un peu plus sur moi. Voilà déjà une chose : j’aime les ruines et les friches. Je préférerai toujours visiter d’anciennes centrales électriques que de partir en croisière. J’aime aussi la musique, mais ça, c’est une autre histoire.

Le violon, toujours sur la table basse, dans son étui, était là pour en témoigner.

— Et avant, je me demande quand est-ce que j’ai le droit, moi, d’en apprendre plus sur toi. Je ne suis pas un expert, mais il me semble que ce genre de choses…

Même s’il ne savait pas encore très bien ce que c’était, leur genre de choses.

— … est censé être réciproque. Il va falloir me faire des révélations au moins aussi compromettantes que ça.

Conclut-il en désignant l’ordinateur portable d’un geste de la tête.
 
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