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Les brebis égarées

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Message posté : Lun 8 Déc 2014 - 12:45 Message
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— Tu as l’air fatigué.
— Hmm ?

Abban leva les yeux de sa tasse de thé, qu’il entourait de ses mains. Il ne faisait pas très chaud dans le petit presbytère qui flanquait l’église irlandaise.

— Fatigué et soucieux.

Le jeune homme haussa les épaules.

— Tu peux parler, si tu veux.

Un sourire timide passa sur les lèvres d’Abban. Il le savait bien. Le père O’Malley était plutôt compréhensif, pour un vieil Irlandais de plus de soixante-dix ans. Les confessions d’Abban, si elles n’étaient pas exhaustives, loin de là, contenaient somme toute certains détails assez peu catholiques, principalement à propos de sa vie personnelle, et le père O’Malley avait fait preuve d’une interprétation très moderne de la Bible pour conforter le fidèle. Très moderne, pour ne pas dire parfois un peu hétérodoxe.

Abban sortit une enveloppe de la poche intérieure de son manteau et la poussa sur la table.

— J’ai entendu dire que le foyer Sainte Marie avait des problèmes de plomberie.

C’était un foyer qui accueillait les femmes victimes de violence domestique et qui était tenu par des religieuses, à quelques pâtés de maison de là. Le père O’Malley prit l’enveloppe, l’ouvrit, feuilleta un instant la quinzaine de gros billets qu’elle contenait, d’un air songeur, avant de la reposer sur la table.

— Merci.

Il ne refusait jamais de l’argent, sauf quand le donateur posait des conditions. Mais si les deniers du culte finançaient bien la pompe vaticane, il en allait tout autrement des initiatives locales et la communauté catholique de Star City en général, la communauté irlandaise en particulier, ne pouvait se passer de ce genre de soutiens, même si le prêtre savait bien que l’argent n’avait pas toujours des origines très légales. Cela dit, l’Église n’avait pas toujours à se soumettre aux lois temporelles.

— Tu es toujours très généreux, Abban.

C’était le moins que l’on pût dire. Le prospère criminel haussa une nouvelle fois les épaules.

— Mais…

O’Malley but une gorgée de thé. Fut pris d’une quinte de toux. Et poursuivit.

— … j’aimerais que tu donnes quelque chose de plus ce mois-ci.
— Combien ?

O’Malley secoua la tête.

— Quelque chose d’autre, j’aurais dû dire.

Le regard du jeune homme se fit interrogateur.

— Du temps.
— Du temps ?
— Du temps.

Silence.

— Euh… ouais, ok. C’t’à-dire ?
— Nous allons collecter des jouets pour les enfants défavorisés auprès des commerçants du quartier. Vois-tu, je ne suis pas tout jeune et je crains de ne pas pouvoir sillonner les rues pour faire du porte à porte. J’aimerais que tu portes assistance au père Valentino, qui s’occupera d’une des tournées.
— Je peux en acheter, des jouets, si vous voulez.

Un sourire indulgent s’installa sur le visage parcheminé du vieux prêtre.

— Ce n’est pas qu’une question de jouets. C’est une question de communauté. Tu comprends ?
— Eeeuh… ouais…

Un temps.

— … pt’être…

Unrire un peu rauque échappa au prêtre.

— Le don sert tout autant celui qui donne que celui à qui il est donné.
— Ah. D’accord.

Il n’était pas sûr d’avoir vraiment compris.

— Tu voudrais bien faire ça pour moi ?

Comme s’il allait refuser ! Abban hocha la tête.

— Est-ce que par hasard tu aurais une camionnette ?

***

8 décembre 2014

Le lendemain, Abban attendait, adossé à une camionnette, au coin de deux rues de la Little Italy. Il connaissait une partie des établissements qui bordaient l’une et l’autre. Ceux qui étaient tenus par le Cartel, par des Mancini ou d’autres Italiens du Milieu, notamment. Parfois, pendant une fraction de seconde, le regard d’un passant s’arrêtait sur lui avant de se détourner. À Little Italy, on savait repérer quand quelqu’un travaillait et qu’il était opportun de lui parler, ou quand il était « en civil » et qu’il valait mieux feindre l’ignorance. Dans d’autres circonstances, le Passeur eût serré quelques mains. Ce jour-là, il était juste Abban.

La camionnette blanche, il l’avait récupérée au garage où travaillait Virgilio Mancini. Ce n’était pas très malin de sa part d’y aller si souvent, alors que pour lui, Virgilio était un béguin sans avenir, mais dans la solitude sentimentale morose qui lui pesait de plus en plus, Abban avait du mal à ne pas céder à la tentation de voir un sourire qui lui plaisait. Et puis il avait une camionnette pour les jouets, c’était l’essentiel.

Il attendait Valentino. O’Malley ne lui avait pas dit grand-chose sur ce collègue… confrère… Abban n’était pas certain du terme exact. Simplement qu’il était plus jeune que le vieil Irlandais et donc plus en mesure d’accomplir la tâche. O’Malley, surtout, ne lui avait pas dit que le père Valentino savait s’y prendre avec la jeunesse, conseiller les brebis égarées pour leur permettre de retrouver le chemin de la vallée. C’était bien l’espoir qu’il avait pour Abban, en le confiant à Valentino, mais il craignait de braquer l’Irlandais, si ce dernier avait l’impression qu’il essayait de régenter son existence.

Alors il avait dit à Valentino d’opérer avec prudence. Il l’avait averti du caractère volcanique et souvent imprévisible de son partenaire de mission, ce jour-là. Une foi sincère, une volonté indéniable de bien faire mais une aptitude quasi surhumaine à mal prendre les conseils qu’on lui donnait : tel était le portrait de son défi que Valentino avait reçu. Heureusement qu’il ne se décourageait pas facilement !
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Message posté : Lun 8 Déc 2014 - 14:10 Message
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Même s'ils n'étaient pas tout à fait de la même « religion », Ezio avait rapidement été en lien avec les autres religieux de la ville. Que ce soit la timide bouddhiste de Chinatown ou le vieux prêtre de l'église orthodoxe Irlandaise, l'Italien avait souhaité comprendre dans quelle situation ils se trouvaient tous. C'est pourquoi, lorsque le père O'Malley lui parla d'un jeune homme apparemment égaré, le trentenaire n'avait pas cherché midi à quatorze heures. Il savait parfaitement que l'âge de son collègue pouvait être un frein dans ses relations avec les adolescents ou les jeunes adultes et comme lui-même se sentait très à l'aise avec les individus de cette tranche d'âge, il avait naturellement proposé que le prénommé Abban vienne l'aider. À quoi ? Simplement à organiser la distribution de jouets prévue pour les environs de Noël et qui permettrait d'égayer un peu les journées de jeunes enfants qui n'avaient pas la chance de venir d'une famille avec de gros moyens. Ce serait à la fois un moment de partage, mais aussi de discussion, car Ezio avait bien l'intention d'apprendre à connaître le jeune homme afin de savoir quels étaient les troubles qui semblaient l'habiter – d'après ce que le père O'Malley prétendait.

Le jour de la rencontre, Ezio avait délaissé sa soutane pour revêtir la tenue habituelle des prêtres : un costume noir, seulement agrémenté du col romain qui rappelait à quiconque le regardait, qu'ils avaient affaire à un homme de Dieu. Au final, mis à part sa haute taille, rien ne le démarquait de la foule et il s'y fondait parfaitement. Surtout à Little Italy où son accent passait sans le moindre problème. Tout cela pour dire qu'il ne devrait normalement pas apparaître comme quelqu'un d’étrange aux yeux de l'adolescent – à moins qu'ils n'aient pas la même notion de la normalité, ce qui était parfaitement envisageable. Surtout avec les jeunes d'aujourd'hui.

Le prêtre avait donc quitté l'enceinte de l'église en avertissant les sœurs de son absence, avant de se diriger vers la zone où le jeune homme devait se trouver. Apparemment, il venait munit d'une camionnette, chose qui leur simplifierait grandement la vie étant donné qu'ils avaient initialement prévus d'organiser une collecte où les habitants devraient apporter leurs jouets. Le problème avec ce genre de procédé, c'était que les gens n'avaient pas toujours le temps de se libérer suffisamment pour venir déposer leurs affaires. À place, Ezio avait donc parlé de cette collecte aux gens du quartier lors de la dernière messe et les sœurs s'étaient chargées de mettre des affichettes aux environs de l'église pour prévenir les rares citoyens qui ne s'intéressaient pas à la religion. La collecte devrait donc être un succès.

C'est avec cet état d'esprit très positif que le prêtre s'approcha de la camionnette contre laquelle était appuyé un jeune homme. Il devait avoir une vingtaine d'années, tout au plus. Mais l'âge n'importait pas ! Le trentenaire se présenta donc face au prénommé Abban.

« Bonjour. Je présume que vous devez être Abban ? Je suis le père Ezio. » Au cas où il n'aurait pas remarqué qu'il avait affaire à un religieux. « Le père O'Malley m'a parlé de vous, il ne tarie pas d'éloges à votre sujet. J'espère que cela nous portera chance. »

Ezio ne cherchait pas à flatter l'ego du jeune homme, c'était simplement sa manière de rappeler aux gens qu'ils étaient toujours appréciés par une personne. Les gens avaient une certaine tendance à ne pas dire les choses comme elles étaient, aussi n'était-il pas rare de voir passer des familles où les membres ne s'avouaient jamais qu'ils tenaient les uns aux autres. Bref, quoi qu'il en soit, le prêtre tenait simplement à ce qu'ils partent du bon pied, aussi son regard clair se posa-t-il sur la camionnette.

« Et je vois que vous venez avec des moyens ! J'ose espérer que vous savez la conduire, je n'ai malheureusement pas eu l'occasion d'acquérir ces connaissances. Elles ne me sont pas utiles, sans doute moins qu'à un jeune homme vivant dans une pareille ville. »

Et aussi parce qu'il avait appris à se déplacer plus efficacement en utilisant le parkour. Mais c'était un détail qui resterait dans son esprit : il était là en tant que prêtre et non que main de Dieu pour châtier les criminels. Son regard bleu se reporta sur le jeune homme. Dans quel état d'esprit se trouvait-il ? L'Italien était habitué aux crises des adolescents, mais celui-ci avait l'air plus âgé, suffisamment pour ne plus être sujet à ces démonstrations caractérielles. C'est donc d'un ton calme et posé, baigné de son accent qui trahissait ses origines, qu'il reprit.

« Connaissez-vous un peu Little Italy ? »
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Message posté : Lun 8 Déc 2014 - 17:08 Message
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Abban tendit le cou quand un homme de haute taille se détacha de la foule. Il lui paraissait assez âgé. D’accord, pour les Jumeaux, tout individu de plus de 25 ans était « vieux » — sans doute la raison pour laquelle, d’ailleurs, les deux Mac Aoidh avaient vu avec une certaine angoisse arriver le jour de leur 20 ans. Sans surprise, le prêtre dont il reconnaissait le col caractéristique se dirigea vers lui et Abban lui réserva un accueil qui, en dehors de sa jumelle et de ses amis très proches, ne concernait systématiquement que les hommes et femmes d’Église : il lui adressa un sourire.

— Salut.

Pour la déférence pieuse, on repassera plus tard.

— Mon père.

Rajouta-t-il à tout hasard, au cas où son interlocuteur serait tatillon sur le protocole. Le père O’Malley l’avait habitué à une certaine décontraction, mais Abban se souvenait de certains prêtres de Dublin qui n’étaient pas aussi bienveillants. Le jeune homme secoua la tête quand Ezio lui glissa un compliment.

— Oui, non, l’père O’Malley, il est trop indulgent, faut pas l’écouter.

Mais il était content d’apprendre que le vieux religieux disait du bien de lui. Il craignait toujours de le décevoir — comme il craignait de décevoir Thabo, Atia César ou Adrian Pennington, bref, tous les « vieux » adultes qui occupaient dans son monde, à des places très différentes ou pour des raisons parfois antinomiques, une place importante et un peu parentale. Cela dit, Abban se demandait souvent si parmi tous ceux-ci, la leader du Cartel n’était pas la seule à avoir de bonnes raisons d’être fière de lui.

— V’z’inquiétez pas pour la camionnette, mon père, j’me débrouille.

Il se débrouillait même très, très bien — s’ils avaient besoin de transporter leur cargaison de jouets en échappant à une poursuite à très grande vitesse à contresens sur l’autoroute, Abban était l’homme de la situation ! Mais la collecte serait probablement plus calme. Abban doutait que le père Valentino eût prévu de faire un casse chez King Jouet.

— Un peu.

Abban appuya sur le bouton de la clé de la camionnette. Le bip caractéristique se fit entendre et il contourna le véhicule pour s’installer au volant. C’était mieux comme ça : debout dehors, la haute stature du père Ezio le faisait paraître encore plus petit qu’à l’ordinaire et Abban n’aimait pas qu’on soulignât comme ça ses complexes.

À en juger par l’intérieur dépouillé, la camionnette était un emprunt — ou alors Abban aimait la sobriété. Le jeune homme démarra, avant de développer sa réponse.

— J’connais les restos, surtout.

Ce n’était pas totalement faux. D’accord, les restaurants de Little Italy n’étaient pas toujours juste des restaurants. Il y a peu encore, il avait négocié la vente d’une arme de pointe coréenne au Cartel, avec un mystérieux voleur, dans l’arrière-boutique de la pizzeria Enzo’s.

— ‘Fait, j’suis cuisinier. J’sais pas si l’père O’Malley vous a dit. Le Malachi Road, vous connaissez ?

Certes, en théorie, ce n’était pas exactement dans le budget d’un simple prêtre. Le Malachi Road jouait dans une toute autre gamme que la petite trattoria typique de Little Italy.

— ‘Fin bref, Linn et moi — Linn, ‘fin Aishlinn, c’est ma jumelle —, on aime bien savoir un peu c’qu’les autres font. La cuisine, c’t’un peu comme les bouquins, ça doit s’cultiver. ‘Fin, j’suppose.

Ezio avait son accent, Abban avait le sien et il n’était pas dit que le prêtre, qui ne parlait pas dans sa langue maternelle, fût pourtant moins compréhensible que l’Irlandais, qui s’exprimait bien dans la sienne. Il fallait dire aussi qu’Abban parlait à toute vitesse.

— Après, j’ai des potes italiens et tout…

Après plus de dix ans passés au sein du Cartel, après avoir grandi avec le Cartel, pour Abban, entremêlé la vérité à une apparence de respectabilité était devenu une seconde nature.

— Mais j’suis pas forcément un expert des rues plus résidentielles.

Il disait cela parce que le père O’Malley ne lui avait pas dit précisément ce que serait leur itinéraire.

— C’la dit, j’ai un super sens de l’orientation…

Et super était le mot le plus approprié en effet.

— … alors j’crois qu’on devrait pouvoir s’en sortir à l’aise. On commence par où ?

Quand le père lui eut donné la première destination, Abban s’engagea dans le trafic et prit sans hésiter la bonne direction. Il connaissait Star City comme sa poche désormais — nécessité professionnelle — et même sans ses pouvoirs, il aurait été capable de retrouver à peu près n’importe quelle adresse.

— L’père O’Malley, il a dit qu’vous organisez un Noël et tout, pour les gosses. C’est cool. Y avait ça aussi quand on était en foyer.

Sa jumelle et lui, quand leur mère avait sombré pour la énième fois dans la dépression et que leur père avait été emprisonné. Une époque où les Mac Aoidh étaient beaucoup plus bas dans la chaîne alimentaire, mais qui n’en paraissait pas pour autant lointaine à Abban : les souvenirs de son passé étaient toujours très vifs, malgré les réussites de son présent.

— C’était sympa. Après, y a toujours un p’tit côté un peu…

Il haussa les épaules.

— Glauque. Mais bon. Quand même. Sympa. V’z’avez d’jà fait ça ? Genre, vous êtes un expert du cadeau ?

Il essayait de se le représenter en Père Noël, mais songea que le père chrétien trouverait peut-être cela un peu trop profane.

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Message posté : Lun 8 Déc 2014 - 20:28 Message
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L'assurance du jeune homme – et le fait qu'il ait été recommandé par un collègue – suffisait à mettre Ezio en confiance, lequel monta donc se rechigner aux côtés du conducteur. L'endroit était sobre, mais venant d'un homme qui n'avait qu'un portrait du Christ pour toute décoration de sa chambre, la sobriété faisait plutôt office de normalité. Il ne fut donc guère dérangé ou interpellé par ce détail et préféra se concentrer sur la discussion tandis que son regard alternait entre la route qu'il connaissait assez bien, puis le conducteur. Ce dernier avait l'air de bonne humeur et c'était une bonne chose. Après tout, ils allaient tout de même collecter des jouets pour une journée censée être joyeuse pour les enfants ! Ce serait un comble qu'elle ne devienne un calvaire pour ceux qui l'organisaient.

Quoi qu'il en soit, le père O'Malley n'était pas entré dans les détails en ce qui concernait les activités de son protégé, il avait seulement laissé entendre que ce dernier pouvait parfois « se perdre », ou en donner l'impression. Une manière comme une autre de faire comprendre que l'adolescent avait une certaine tendance à se laisser embarquer dans des affaires qui n'étaient pas forcément légales. Cependant, Ezio n'était pas policier, il n'obéissait qu'à la justice de Dieu et à première vue, ce jeune homme avait l'air parfaitement en accord avec elle. Il n'y avait qu'à gratter la couche de surface pour s'intéresser au reste. Le prêtre se contenta d'ailleurs de ne répondre qu'à la question concernant la destination pour commencer, préférant laisser son interlocuteur lâcher son flot de questions qu'il devait déchiffrer en raison d'un accent plutôt inhabituel. Il avait appris l'anglais lors de son séminaire, mais ne le maîtrisait pas aussi bien que l'italien, loin de là même ! Ce n'est que lorsque les questions sur les cadeaux arrivèrent et que le débit sembla se tarir que le trentenaire répondit d'un ton légèrement amusé.

« Non, en vérité c'est la première fois. Il s'agit de ma première réelle affection, avant je ne servais pas dans une église et je n'avais donc pas la possibilité d'organiser ce genre d'événement. » Il était légèrement trop occupé à se battre contre les forces du mal. « Mais il me semble que mon prédécesseur s'occupait déjà de ce genre de choses. » Il ne savait pas beaucoup plus. « Cela dit, ce n'est pas uniquement pour les enfants, il y aura aussi quelque chose pour les adultes qui se trouvent être dans le besoin. Même si ce sera plus une ambiance, une présence et de la nourriture. »

Parfois, le plaisir tenait à bien peu ! Les adultes ne souhaitaient pas de cadeaux, ou alors juste pour leurs enfants, ils préféraient généralement passer du temps avec d'autres personnes dans leur cas et oublier quelques instants qu'ils avaient du mal à joindre les deux bouts, voire qu'ils dormaient dans la rue. Oui, depuis qu'il était prêtre Ezio avait vu différents degrés dans la misère humaine et il avait rapidement compris que le vœu de pauvreté qu'il avait prononcé ne valait pas celui que certains subissaient au quotidien.

« Vous avez été dans un foyer dites-vous ? Provisoirement, ou vous y avez grandi ? J'imagine que vous devez avoir une bonne vision de ce qu'un enfant dans ce cas doit ressentir alors. » Son regard se posa sur le jeune homme. « Votre aide en sera d'autant plus précieuse. » Et il appréciait cette idée. « Votre jumelle n'était pas intéressée par l'idée de nous aider aujourd'hui ? J'ai entendu dire que les personnes concernées par la gémellité avait plus tendance à passer du temps ensemble que les membres d'une fratrie plus commune. Cela dit, je ne sais pas si c'est bien le cas. »

Il n'en avait jamais côtoyés et, de toute manière, Ezio ne savait même pas ce qu'étaient les relations au sein d'une fratrie dite normale. Il était le fils illégitime d'une nonne et d'un religieux, inutile de dire qu'il n'avait donc pas vraiment connu de vie de famille digne de ce nom. En vérité, c'était même pour cette raison que ce mot prenait tout son sens : la famille était celle que l'on se faisait et pour lui, c'était tous les enfants de Dieu qui devenaient la sienne. Le prêtre nota d'ailleurs qu'il avait laissé une question de côté.

« Mais pour vous répondre, non, je ne connais pas le restaurant dont vous faites état. Je ne les fréquente pas en vérité. » Le vœu de pauvreté, tout ça. « C'est une bonne chose que vous ayez trouvé votre voie, ça semble compliqué avec les temps qui courent. Je crois savoir que c'est un métier de précision et de passion ? »

Comme beaucoup d'autres me direz-vous ! Mais alors qu'il terminait sa phrase, ils arrivèrent dans une première ruelle où des maisons modestes, mais bien entretenues, se succédaient. Les habitants avaient été prévenus du passage d'un véhicule et ne tarderaient donc pas à sortir pour apporter leur contribution. Ezio prit les devants en quittant le véhicule tandis que la première porte s'ouvrait : celle de la maison juste à côté d'eux. Une petite fille, entre cinq et six ans, s'approcha d'eux en trottinant, une grosse peluche à la main. La mère suivit de près et lorsque l'enfant se retrouva non loin de la camionnette, elle jeta un regard sceptique à Abban.

« Tu veux prendre les jouets pour toi ? ! »
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Message posté : Mar 9 Déc 2014 - 11:56 Message
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Une nouvelle fois, Abban — et sans succès — tenta d’évaluer l’âge de son interlocuteur. Les jumeaux n’étaient pas très doués à ce petit jeu-là, c’était notoire, mais il ne croyait pas beaucoup se tromper en lui prêtant au moins la trentaine. Ce n’était pas un peu tard, pour une première affectation, trente ans ? D’un autre côté, Abban n’avait aucune idée de la durée des études d’un prêtre, ni même si ça faisait des études, un prêtre. Et s’il savait bien que même les religieux qui n’étaient pas cloîtrés n’étaient pas obligés d’avoir des paroissiens, ce que pouvait bien fabriquer un homme de Dieu dans l’Église quand il ne s’occupait pas directement d’une communauté de fidèles était un peu flou pour lui.

Il allait ouvrir la bouche pour poser sa question, mais le prêtre le précéda avec de nouvelles explications et des interrogations plus personnelles. Si Abban ne partageait pas toujours très volontiers sa vie privée, il avait la parole un peu plus facile avec les religieux et les religieuses, comme si, pour lui, le secret du confessionnal s’étendait à toute interaction avec l’Église. L’Irlandais avait parfois une confiance un peu naïve envers les habits de la religion. Son sourire s’effaça tout de même et sa première réponse fut plutôt laconique.

— Provisoirement.

La camionnette tourna dans une nouvelle rue.

— Mes parents étaient pas vraiment dans l’coin et on avait pas d’autres familles. ‘Fin, on avait un grand frère…

Toujours le grand absent des conversations que les jumeaux pouvaient avoir, entre eux ou avec d’autres, à propos de leur famille.

— … mais l’était trop jeune. ‘Fin bref, le foyer, les familles d’accueil, ça a duré deux, trois ans.

À leur majorité, les jumeaux avaient eu l’excellente idée de rater un cambriolage de bijouterie et c’était ainsi qu’ils avaient pris la fuite en direction de Star City, grâce au Cartel, pour y commencer une nouvelle vie qui s’était révélée beaucoup, beaucoup plus productive que la précédente. En tout cas, le père Ezio n’avait pas tort : cette expérience lui donnait un sentiment de solidarité avec les classes défavorisées que son ascension sociale certaine, quoique marginale, des derniers mois ne suffisait pas à enterrer. À de nombreux égards, le Passeur, qui dirigeait son restaurant, vivait dans un manoir et conduisait une super-voiture, se sentait plus proche des pauvres des districts périphériques que de la bourgeoisie urbaine du centre-ville.

Le sourire ne tarda pas à revenir sur les lèvres de l’Irlandais cependant quand Ezio l’interrogea sur Aishlinn.

— L’aurait bien aimé.

Venir. En fait, il ne savait pas vraiment si elle l’aurait voulu, mais il le supposait — même si l’expérience récente prouvait que ses suppositions quant aux sentiments, volontés et projets de sa jumelle n’étaient pas aussi clairvoyantes qui le rêvait.

— Mais avec les fêtes, ‘faut prévoir les menus spéciaux du resto et tout, on est pas mal occupés.

Et puis Aishlinn avait ses autres activités. Il fallait dire que le père O’Malley, sous ses airs bonhommes, était un fin calculateur et qu’avant d’organiser une rencontre entre Ezio et Abban, il avait fait parler ce dernier sur son emploi du temps, pour être sûr que celui-ci serait seul. Si O’Malley comprenait sans peine l’importance de la relation entre les jumeaux, il savait aussi qu’Aishlinn ne partageait pas la même ferveur religieuse que son frère et jugeait qu’Abban se montrerait plus sensible à une discussion bienveillante si l’Irlandaise n’était pas dans les parages.

— Mais ouais, on est plutôt fusionnels.

Star City s’était chargé de nuancer ce qui avait été la vérité inébranlable de leur existence, mais les jumeaux demeuraient très proches, en dépit de leurs chemins divergents.

La camionnette s’arrêta dans une première ruelle et Abban en descendit. Il avait oublié de préciser au père O’Malley, et à Ezio avec lui, pour ne pas les froisser, que les enfants et lui, ce n’était pas toujours une très grande histoire d’amour. Non qu’il les détestât, mais il se sentait toujours très maladroit en leur compagnie. Lorsque la petite fille le regarda d’un air soupçonneux, Abban jeta un regard paniqué à Ezio. Il avait plus ou moins supposé que le prêtre s’occuperait de toute la partie sociale de l’opération, tandis que lui-même se contenterait de conduire la camionnette.

Laissé seul face à son ennemie, Abban fut bien obligé de baisser les yeux vers elle. Désarçonné, le jeune homme répondit :

— Ben nan, carrément pas.
— Tu parles bizarrement.

Et ce n’était pas un bon point.

— Vas-y, trop pas, c’toi qu’a un accent, t’crois quoi.

La gamine se retourna vers sa mère et leva les yeux au ciel, avant de se concentrer sur Abban et de répéter :

— Tu veux prendre les jouets.
— J’te dis qu’non, j’en ai d’jà, des jouets.
— T’as quoi ?

Question inattendue. Il avait des consoles de jeux, un parcours d’accrobranche, une base secrète, une voiture qui parlait, une collection de skateboards, une autre collection pour les rollers, des… Abban se rendit compte du chemin parcouru. Sobrement, il répondit :

— Deux chats.
— HAAAAAN !

L’Irlandais faillit sursauter.

— C’est pas bien.
— Si, c’trop cool, les chats.

(Ouais, je confirme, c’était trop cool de se faire renifler et miauler dessus à quatre heures du matin.)

— Oui, mais les animaux ne sont pas des jouets.

La petite fille récitait de toute évidence la leçon de sa maman. Celle-ci posa une main sur l’épaule de son enfant et glissa en italien :

— Benedicta, donne la peluche au monsieur.

La gamine fit une moue mais tendit l’ours en peluche à Abban, qui ouvrit les portes arrières de la camionnette pour l’y ranger.

— Mais il va être tout seul là-dedans !
— Ben c’t’une peluche, en même temps, hein…

Une considération un peu trop prosaïque pour l’enfant.

— Et alors ?

Abban réprima un soupir.

— C’t’hisoire qu’i’ prenne ses marques, tu vois, après, y aura d’la compagnie et tout. Mais pour l’instant, il est tranquille. C’est bien, tranquille, nan ?

Il n’avait pas l’air sûr de son coup et d’ailleurs, Benedicta non plus, mais sa mère l’entraina loin de la camionnette, pour s’entretenir pendant quelques secondes en italien avec le père d’Ezio, tandis que la petite fille continuait à fixer Abban, à moitié persuadée des intentions louables de cet étrange kidnappeur de nounours. Heureusement qu’Abban était accompagné par Ezio, sans quoi l’opération eût été impossible. Quand le prêtre s’éloigna de deux habitantes qui regagnaient leur maison, Abban commenta philosophiquement :

— C’est compliqué, les enfants…
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Message posté : Mar 9 Déc 2014 - 16:25 Message
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Ezio avait bien noté tout ce que le jeune homme lui avait expliqué sur sa famille et, par ailleurs, il avait relevé le sourire qui avait éclairé le visage d'Abban lorsqu'il avait parlé de sa jumelle. Apparemment, les rumeurs sur les jumeaux n'étaient pas infondées, peut-être que ce serait une chose à analyser par la suite ? S'il souhaitait aider l'Irlandais, passer par sa moitié semblait inévitable pour mener sa « mission » à bien.

Mais ces pensées resteraient de côté le temps qu'ils ne collectent les premiers jouets et l'arrivée de la petite Benedicta que le prêtre connaissait bien – comme une enfant assez turbulente d'ailleurs – tomba à point nommé pour que son aide du jour manifeste ses talents de pédagogue ! L'Italien n'avait évidemment pas d'enfants, il n'avait pas appris à les côtoyer durant son séminaire et, pour toutes ces raisons, il avait dû se débrouiller seul pour savoir comment s'y prendre avec eux. Ce n'était ni naturel, ni forcément très facile, tout dépendait des gens et des enfants. Mais si Abban apprenait à les apprécier, ces bambins pourraient lui apporter beaucoup de choses.

C'est donc en silence qu'il observa la scène qui se déroula entre le jeune adulte et la petite qui avait du mal à se séparer de la volumineuse peluche. Les enfants étaient très matérialistes, leurs dons étaient d'autant plus importants. Au final, Abban s'en tira plutôt bien, même si Benedicta était relativement sceptique sur le sort de sa peluche. La mère de famille informa le prêtre du fait qu'elle serait présente le jour de Noël et qu'elle apporterait d'ailleurs de quoi boire et manger pour les personnes dans le besoin qui viendraient chercher de l'aide. Le religieux la remercia avant de leur souhaiter une bonne journée et les deux femmes rentrèrent chez elles tandis qu'il revenait vers Abban. La remarque qu'il fit à ce propos ne manqua pas de faire sourire l'homme.

« Oui, les enfants sont parfois difficiles à approcher, mais bien moins compliqués que les adultes toutefois. Ils sont étonnamment sincères et n'enrobent pas leurs paroles de sous-entendus pour vous être désagréables. Cette franchise peut parfois les rendre compliqués à comprendre. » Il jeta un coup d’œil vers la camionnette. « Benedicta s'inquiétait pour sa peluche, mais combien d'adultes se seraient fait du souci pour un proche qu'ils confieraient à ses inconnus ? Certes, elle n'est pas vivante, mais les enfants ne voient pas les choses comme nous. » Il hocha la tête. « Mais vous vous en êtes très bien tiré. »

Ce n'était pas un grossier compliment, il le pensait réellement. Comme dit précédemment, le besoin de souligner les points positifs d'une personne, semblait important aux yeux du prêtre. Mais ils n'eurent pas l'occasion de déblatérer davantage sur ce point étant donné que les autres habitants du quartier sortaient déjà de leurs maisons pour apporter des jouets. Parfois un seul, parfois des cartons entiers, au final la peluche de Benedicta eut rapidement de la compagnie et la petite n'avait donc pas de soucis à se faire ! Quoi qu'il en soit, après une quinzaine de minutes à patienter dans le froid et à échanger des paroles avec les habitants du coin – souvent en Italien – les derniers participants s'éloignaient après les avoir gratifiés de quelques paroles dans leur langue natale. Posant les yeux sur Abban, le prêtre traduisit – ignorant que l’adolescent pouvait comprendre.

« Ils vous remercient et vous souhaitent de bonnes fêtes de fin d'année. »

Ils n'avaient plus qu'à rejoindre le prochain quartier qui ne se trouvait pas très loin d'ici, bien que les feux rouges et autres chauffards rallongeaient légèrement le trajet. Ce n'est que lorsqu'ils furent à nouveau à bord de la camionnette qu'Ezio reprit la parole à propos de ce qu'Abban avait expliqué précédemment.

« Le père O'Malley m'a dit que vous êtes originaires d'Irlandaise, c'est cela ? » Question rhétorique, aussi enchaîna-t-il. « J'imagine que l'Amérique doit être très différente de votre ancienne vie. Ici, tout semble aller beaucoup plus vite qu'ailleurs dans le monde, c'est surprenant. » Son regard effleura le visage du jeune homme. « Votre arrivée ici est due au hasard, ou vous avez souhaité vivre à Star City ? Il semblerait que la réputation de cette ville ne soit plus à faire, même si je n'en avais aps réellement connaissance avant d'y arriver. » Ou il s'en moquait, ce qui revenait au même. « Cela dit, il semblerait que ce choix, volontaire ou non, vous ait été bénéfique si j'en crois vos paroles. » À propos du restaurant. « Et vous et votre jumelle travaillez donc tous les deux dans le même endroit ? »

C'est ce qu'il avait cru comprendre en entendant ses précédentes explications. Et puis, Abban avait l'air heureux en parlant d'elle, donc autant aborder ce sujet, non ?
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Message posté : Mar 9 Déc 2014 - 20:32 Message
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v— Hmouais, ça s’est pas trop mal passé…

Reconnut Abban quand le prêtre le complimenta sur sa manière de gérer la petite fille. C’était une des nombreuses leçons de Raven, sa psychologue : il fallait parfois accepter les compliments, même quand ils ne portaient pas sur ses talents professionnels — dont elle ignorait tout. Elle savait simplement que le jeune homme s’estimait un professionnel — cuisinier, supposait-elle — très compétent mais un être humain plutôt dysfonctionnel. Se rendre compte qu’il n’avait pas provoqué une crise de larmes à Benedicta était plutôt un bon point dans sa journée.

La collecte prit vite une ampleur un peu plus industrielle et les conversations en italien montaient tout autour d’eux. Abban prenait les jouets et les rangeait dans la camionnette, avec un sens de l’orientation géométrique à toute épreuve, d’ailleurs. Ce n’était pas la première fois qu’il gérait d’importantes cargaisons, même si les siennes contenaient plutôt des armes ou des œuvres d’art, en général. Il devait se retenir pour ne pas se contenter de téléporter les différents objets à la place adéquate, toujours incertain de l’opinion des hommes d’Église en matière de mutation, même dans une ville a priori aussi disposée à la tolérance que Star City.

Petit à petit, les conversations autour de lui commençaient à prendre du sens. La Pierre Orphique se réveillait. Fort heureusement, les couches de vêtements que l’hiver imposait dissimulaient sans aucune difficulté la douce lueur émeraude qui devait entourer son bras en ce moment. Abban ne s’en inquiéta même pas du reste : les visites quotidiennes chez Adrian pour que le mage contînt les pouvoirs de la Pierre et lui apprît à les envisager autrement qu’en pratiquant la politique de l’autruche avaient considérablement contribué, depuis quelques semaines, à créer entre lui et son artefact une relation (un peu plus) apaisée.

Après la traduction du père Ezio, ce fut donc dans un italien parfait avec un petit accent de Toscane qu’Abban lança :

— Bonnes fêtes à vous aussi !

Il se retourna vers le prêtre, lui adressa un sourire et précisa en anglais :

— J’suis pas mauvais en langues vivantes.

Et en langues anciennes aussi : son sumérien, par exemple, était excellent, mais il fallait avouer que ça ne servait pas autant dans la vie de tous les jours. Les deux hommes grimpèrent à nouveau dans leur camionnette et, une fois la nouvelle direction indiquée par le religieux, ils se mirent en route. Pour une fois, Abban respectait les limitations de vitesse — et les feux rouges. Ezio ne se rendait probablement pas compte de tous les efforts que l’Irlandais faisait pour paraître sage.

La conversation reprit.

— Dublin, pour être précis.

Abban éprouvait toujours une pointe de nostalgie quand il évoquait son pays natal, même si Star City n’avait pas été une ville hostile qu’il en avait d’abord eu l’impression. Si l’occasion lui était présenté de retourner en Irlande, il n’était pas convaincu de la saisir. N’aurait-il pas eu les moyens, désormais, d’ailleurs, d’effacer les traces du crime raté qui les avait conduits en Amérique, Aishlinn et lui ? Et pourtant, il n’y avait même pas pensé.

— Plus vite, hmoui. Ça m’dérange pas, en fait, la vitesse.

C’était même une nécessité vitale. Abban avait besoin de pouvoir utiliser régulièrement ses réflexes surhumains — sans quoi, il plongeait dans la dépression nerveuse.

— Mais c’est plus, euh, comment on dit…

Comment souvent, lorsqu’il était avec une personne plus âgée à laquelle il portait un respect de principe, Abban faisait des efforts ponctuels pour s’exprimer un peu mieux. Il chercha le mot approprié et, quand il l’eut trouvé, le prononça avec une certaine fierté.

— … cosmopolite ! Ouais. Que Dublin. Y a pas à dire.

Et il ne parlait même pas des mutants, des mages et de toutes les créatures qui peuplaient la ville. De façon beaucoup plus prosaïque, la diversité des origines et des couleurs de peaux avait été un choc pour un Irlandais qui avait grandi dans un monde où la radicale différence était incarnée par l’envahisseur anglican.

— Nan, hasard, un peu. Surtout. À Dublin, c’tait un peu mort, v’voyez. Y avait pas tellement d’boulot, on avait plus trop d’attache, alors on a bougé. C’tait un peu le rêve américain, j’crois. Puis on avait des contacts ici, par la famille éloignée.

Plutôt qu’un mensonge, c’était une façon très édulcorée de présenter la réalité.

— Ils auraient été à Seattle, on s’rait allé à Seattle. Mais ici, c’est bien, ça va. Bien pour les gens comme nous.

Le père O’Malley savait très bien qu’Abban était un mutant — généralement, après quelque temps, c’était difficile de le manquer — alors l’Irlandais ne s’en cachait pas avec le père Ezio, sans pour autant vraiment le souligner. « Les gens comme nous », ça pouvait vouloir dire tout un tas de choses.

— Ouais. Elle est cuisinière aussi. Malachi Road, le nom du resto, c’est la rue où on a grandi, à Dublin, justement. Après, on est pas tout seuls, y a des commis, puis le service, c’genre de trucs.

Autrement dit, c’était une petite affaire qui devait avoir exigé une certaine mise de départ.

— Et vous, pourquoi v’z’êtes là ? C’est, genre, comme une mutation pro ? V’z’avez dit qu’avant, vous étiez pas dans une communauté, ou j’sais pas quoi. Mais ça fait quoi un prêtre, quand c’est pas dans les églises ?

Parce qu’il avait aussi le droit de poser des questions, non ?

— ‘Fin, j’veux dire, vous voyez, quand c’est pas, euh… Curé.

Est-ce que c’était familier, comme mot, « curé » ?

— Vous étiez, genre, théologien ? À lire des bouquins ?

En gros.
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Message posté : Mer 10 Déc 2014 - 17:23 Message
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Ezio n'était pas tellement surpris d'apprendre que Star City était une ville qui plaisait à Abban et à sa cousine : après tout, ils étaient d'une autre génération que la sienne et devaient forcément avoir d'autres aspirations. De plus, lorsque vous aviez mené une vie aussi paisible que celle d'un adolescent élevé dans une église, vous n'étiez pas forcément le mieux placé pour comprendre les intérêts des jeunes de cet âge. Bon, certes, depuis qu'il avait intégré l'Opus Dei, sa vie s'était sensiblement animée, cependant il doutait que la situation soit comparable à la vie menée par les jumeaux. Ces derniers ne devaient pas aller accomplir les desseins de Dieu et encore moins combattre le malin afin de protéger les artefacts religieux des forces du mal. Ou alors il avait vraiment perdu son flaire ! Blague à part, l'Italien comprenait bien mieux les raisons qui poussaient donc les Irlandais à vivre dans une pareille métropole. La famille, c'était une bonne chose, même si elle était éloignée. Le prêtre ne réunissait pas tous ses cadeaux sans y prêter un intérêt évident et il était donc assez rassuré de savoir que les jumeaux vivaient avec des proches – même si Abban ne l'avait pas dit, c'était une déduction plutôt logique.

Cela dit, qu'il parle d'avoir de l'aide au restaurant qui portait le nom de la rue où ils vivaient, signifiait forcément qu'ils devaient être les gérants. Ou l'un de leurs proches éventuellement. Dans tous les cas, c'était réellement surprenant étant donné qu'Ezio avait du mal à voir des personnes aussi jeunes à la tête d'un tel endroit – qui avait l'air plutôt sélect – et cela sans vraiment avoir pu gagner l'argent nécessaire. Sauf si les soupçons du père O'Malley se confirmaient bien : il avait laissé entendre que le jeune homme offrait souvent une aide financière assez importante à son église. Et cela n'avait pas été le cas au début de sa venue à Star City. En bref, il devait forcément y avoir anguille sous roche et Ezio comptait bien découvrir laquelle. Bien sûr, il tenait compte des informations données par son collègue, cependant il préférait tout de même les découvrir par lui-même. Question d'habitude.

Ce n'est que lorsque la discussion en vint à la raison de sa venue ici, que le prêtre reprit la parole. Il ne comptait pas s'étendre là-dessus : la réelle raison de son arrivée à Star City était secrète et il préférait donc se contenter de survoler le sujet.

« Non, pas vraiment. J'ai beaucoup voyagé pour apporter mon aide à d'autres prêtres dans le monde. J'ai été formé à Rome et je bénéficie donc de certains avantages par rapport à d'autres religieux. » Puisqu'il avait fréquenté le Vatican. « Mais oui, l'on peut voir ma venue ici comme une mutation. Mon prédécesseur a été rappelé par notre créateur, il était relativement âgé, j'ai donc été envoyé pour le remplacer. L'Archevêque de Star City pensait que c'était une bonne chose d'envoyer un Italien dans un quartier où la majorité des habitants sont des immigrés de ce pays. » Ce qui était la version officielle. « Mais les prêtres ont tous des occupations assez diverses lorsqu'ils ne sont pas en charge d'une église. Tout dépend des spécialisations de chacun. »

La sienne, par exemple, c'était d'empêcher les forces du mal de causer des ennuis aux mortels. Certains n'y croyaient pas, cependant Ezio avait déjà rencontré suffisamment de démons – ou assimilés – pour se rendre compte qu'ils étaient loin d'être inexistants, au contraire ! Le prêtre avait pris soin de répondre aux questions d'Abban pour montrer qu'il n'avait rien à cacher, cependant il embraya rapidement sur les révélations que le jeune homme avait pu lui faire, puisque c'était là le principal intérêt du trentenaire.

« Si je me base sur vos réponses, j'en déduis que vous êtes donc propriétaires de votre restaurant ? À moins que ce ne soit des membres de votre famille éloignée qui vous ont confiés cette tâche ? C'est une lourde responsabilité pour deux jeunes adultes. Mais c'est une bonne chose, c'est en responsabilisant les gens qu'on leur permet de prouver de quoi ils sont capables. » Il regarda Abban. « Cependant, j'imagine que vous avez dû vous montrer très convaincant pour obtenir toutes les autorisations. »

Un prêt de la banque par exemple ? Bien sûr, Ezio ne comptait pas se montrer indiscret, cependant il n'avait pas l'intention de décevoir les attentes de son collègue en se contentant de survoler le cas d'Abban. Lorsque l'Italien se lançait dans une mission il le faisait jusqu'au bout.

Mais ils arrivèrent bientôt dans le nouveau quartier. Cette fois-là, les habitants étaient déjà à l'extérieur et patientaient avec leurs affaires, bien qu'un groupe de jeunes était visible de l'autre côté de la rue. Il les fixa d'un air intrigué alors que le duo descendant pour s'occuper d'accueillir les personnes qui s'approchaient déjà d'eux. Après avoir rangé les premiers présents, Ezio fut contraint de s'éloigner un peu pour saluer un vieil homme qui venait souvent à l'église, mais ne pouvait plus se déplacer pour raisons de santé. Les jeunes de l'autre côté de la rue attendirent ce moment pour se rapprocher de la camionnette, jeter un regard hostile à Abban avant de désigner la camionnette.

« Les clés. Ou ça va te retomber dessus. »
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Message posté : Jeu 11 Déc 2014 - 10:47 Message
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Les explications du prêtre sur son existence avant d’arriver à Star City furent, pour Abban, à la fois entièrement floues et complètement convaincantes. Le jeune homme ne se représentait pas très bien les avantages que Rome pouvaient fournir. Instinctivement, il pensait à quelque chose de politique, mais il songea que c’était sans doute une déformation professionnelle. Au sein du Cartel, une partie de la réputation du Passeur reposait sur son don inné pour comprendre les tensions et les enjeux stratégiques qui régissaient la vie à l’intérieur de l’organisation criminelle, l’une des raisons principales pour lesquelles César s’était finalement intéressée à lui : sous ses dehors un peu brusques, Abban avait la subtilité et la conscience aiguë des divergences et de leur équilibre nécessaires à une résolution pacifique des troubles propres au regroupement de criminels.

Alors, souvent, il envisageait les autres organisations un peu de la même manière et, non sans ironie, l’Église romaine telle qu’il se l’imaginait, en tant que structure internationale plus ou moins hiérarchique, ressemblait au Cartel Rouge. Mais d’un autre côté, son intuition n’allait pas beaucoup au-delà. Les avantages d’Eizio demeuraient vagues dans son esprit, tout autant que l’aide qu’il avait pu concrètement apporter aux autres prêtres par le monde. Son interlocuteur devait certainement avoir des spécialités plus poussées qu’un don pour la collecte de jouets, mais Abban était bien incapable de devenir lesquelles.

Il hocha donc prudemment la tête, soucieux, comme souvent, de ne pas paraître inculte — ou pire, impie — en posant des questions sur des choses qu’il aurait peut-être dû savoir du point de vue d’Ezio. Mieux valait acquiescer et paraître un peu plus informé qu’il ne l’était. Il fut en quelque sorte soulagé que la conversation reprît sur un sujet qu’il maîtrisait mieux.

— C’t’un ami qui gère, en fait.

Il avait bien conscience que cette prospérité un peu soudaine était suspecte, mais habitué à la relative indifférence du père O’Malley sur la question et à la confidentialité exceptionnelle qu’il prêtait à toute conversation avec un prêtre, Abban ne s’inquiétait pas trop. Il ne faisait donc qu’un effort minimal pour dissimuler l’étrangeté de leur situation, une espèce de pure de façade, semblable aux réponses évasives qu’il servait parfois au père O’Malley, en confession, pour n’avoir ni à mentir à un prêtre pendant le sacrement, ni à dire toute la vérité.

Et ainsi, en un sens, il ne mentait : légalement, ils n’étaient pas les propriétaires du restaurant.

— Parce bon, notre truc, à nous, c’est quand même surtout la cuisine. C’que vous dites, là, les autorisations, genre, pour servir d’l’alcool, ou pour les inspections d’hygiène, ou tous les papiers pour acheter l’bâtiment et machin, c’est vraiment super compliqué. J’parle pas d’la compta. Ça, c’est plutôt son truc à lui.

Il parlait de Thabo Asmal, le criminel Sud-Africain qui avait pris une place si considérable dans l’existence des jumeaux, au point de leur servir de (grand-)père de substitution. Thabo s’était occupé des papiers et, comme les Mac Aoidh n’avaient pas une existence très légale dans un pays où ils avaient été subrepticement introduits par le Cartel pour fuir la police dublinoise, il était aussi leur homme de paille dans l’affaire.

— M’enfin, j’commence à m’y intéresser, à ces trucs-là, à essayer, v’voyez, parce c’t’important, puis ça fait partie de l’affaire.

Les papiers, la gestion de l’argent. Plus largement, Thabo commençait à l’initier à la manière de placer efficacement la fortune conquise au fil de ses activités criminelles, à multiplier les comptes en banque dans les paradis fiscaux, à blanchir un peu d’argent en investissant dans des projets légaux. Pour Abban, tout cela était encore assez nébuleux, mais il faisait de véritables efforts pour que ses talents de gestionnaire pussent être à la hauteur de ses autres entreprises criminelles. C’est beau, la conscience professionnelle.

La camionnette s’arrêta dans une nouvelle rue, ils descendirent et la collecte reprit. Cette fois-ci, Abban échangea un peu plus avec les habitants que des simples « bonjour », « merci » et « bonnes fêtes ». L’italien impeccable du jeune homme n’aidait pas peu dans la conversation, évidemment. À sa façon, une façon étrange souvent, décalé, parfois insolente ou un peu rude, Abban était un être social. En tout cas, il aimait bavarder.

Le flot des habitants se tarissait mais Ezio en avait encore un à visiter. Abban resta près de la camionnette pour la surveiller et ils n’eurent pas tort de se partager ainsi les rôles : bientôt, des petits poissons aux yeux beaucoup plus gros que le ventre s’attaquèrent à un poisson irlandais qui n’était petit qu’en apparence.

Abban haussa un sourcil perplexe.

— Genre. Sérieux ?

Mais d’où sortaient-ils, ces clowns ?

— V’sortez d’où, les mecs ?

Bonne question.

— Non mais dégagez et on oublie ça, parce’ là, vous frôlez les emmerdes.

D’un autre côté, le visage du Passeur n’était pas toujours familier aux petites frappes tout en bas de l’échelle du Cartel. Cela faisait plusieurs mois désormais que le Passeur s’occupait de grosses affaires et, à moins d’avoir traité en face à face avec lui, ce qui n’était certes pas systématique, il devenait difficile de soupçonner que l’androgyne bien habillé qui se promenait au volant de sa camionnette était l’un des grands noms de la vie criminelle quotidienne à Star City.

Le groupe de jeunes gens fixa Abban. L’assurance du jeune homme en avait rendu certains un peu perplexes, mais il était clair que pour la majorité, elle tenait plutôt du bluff. Celui qui devait être le chef fit un peu avant.

— Tu veux jouer au con, c’est ça ? Hein ? HEIN ?
— J’serais toi, j’approcherais pas trop, quand même.

À Star City, mieux valait ne pas prendre à la légère les menaces des gens aux allures inoffensives, mais le type manquait de prudence. Il fit un pas de plus et se retrouva dix mètres en arrière, titubant — avant de vomir le contenu de son estomac. Ses acolytes clignèrent des yeux, le temps de comprendre ce qui venait de se passer. Un mince sourire se dessina sur le visage d’Abban et les agresseurs disparurent les uns après les autres, pour réapparaître à différents endroits de la rue, des halls d’immeubles à des toits alentours, en proie à la nausée souvent incontrôlable qui saisissait les victimes de sa téléportation, lors des premières expériences.

Le premier type qui n’était pas parti très loin, pour l’exemple, revint après s’être essuyé la bouche d’un revers de main — charmant.

— Toi, j’vais te…

Et pof.

Dix mètres en arrière.

Abban lança un peu fort :

— On peut faire ça toute la journée, hein !

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Message posté : Jeu 11 Déc 2014 - 20:54 Message
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Ezio n'avait aucune raison de douter des explications d'Abban : il était d'une nature confiante, mais pas naïve pour autant. Si le jeune adulte lui disait que sa jumelle et lui-même étaient des « employés améliorés », l'Italien le croirait sur parole, il n'avait actuellement aucune raison de penser le contraire. C'est principalement pour cette raison que le prêtre n'était pas revenu sur le sujet après les précisions d'Abban – l'autre étant qu'ils arrivaient sur place.

Après qu'il se soit approché du vieil homme pour lui parler, le trentenaire avait finalement entendu des cris de surprises résonner non loin de là. Tournant la tête vers la personne effrayée, l'Italien avait constata qu'elle fixait une zone précise et assez inquiétante : celle où se trouait – normalement – Abban. Et bien ? Un problème ? Fronçant légèrement les sourcils, Ezio s'excusa brièvement auprès de son interlocuteur qui acquiesça, puis rebroussa chemin pour se porter à la hauteur de la camionnette. L'homme arriva juste à temps pour voir disparaître quelques jeunes qui semblaient chercher des ennuis, du moins s'il se basait sur leur manière de se mouvoir et d'être vêtus. L'habit ne faisait pas le moine, mais à Star City, il permettait souvent d'avoir une première idée sur les intentions de votre interlocuteur. Dans le cas présent, ces jeunes semblaient vouloir prendre Abban à parti, mais les choses ne s'étaient pas déroulées aussi bien que prévu étant donné que le jeune homme semblait posséder des... pouvoirs ? Ezio avait beau côtoyer des démons et d'autres créatures de ce type, il ne s'était jamais vraiment intéressé aux histoires de mutation génétique et de choses de ce type. Le prêtre qui l'avait élevé les portait pas dans son cœur, aussi l'Italien savait qu'ils faisaient partie intégrante du décor, mais ça s'arrêtait là.

Comme les jeunes rebelles étaient dispatchés un peu partout grâce à Abban, Ezio songea que le gros du problème était réglé, mais apparemment le « chef » ne voulait pas laisser les choses se terminer de la sorte. Après avoir été renvoyé en arrière, il sembla prêt à remettre le couvert, mais c'était sans compter l'intervention du prêtre qui se porta à la hauteur de l'Irlandais.

« Je ne pense pas que cela soit nécessaire. »

Son regard céruléen se posa sur le visage de jeune le plus proche et ce dernier le soutint. Apparemment, il voulait lui faire comprendre qu'il n'avait pas peur et qu'il était prêt à réagir et à contre-attaquer. Bien sûr, une personne d'église comme le trentenaire ne devait pas avoir recours à la violence, cependant le prêtre était une exception. Il cueillait des vies tous les soirs pour leur éviter de succomber à l'appel du malin. Malgré tout, ces jeunes étaient davantage des brebis égarées que des loups aux abois. C'est donc d'une voix claire, mais ferme qu'il reprit la parole, baignant le tout d'un accent devenu familier pour les habitants du coin.

« Qu'espérez-vous au juste ? Voler une camionnette pleine de cadeaux gracieusement offerts par les habitants de ce quartier et destinés aux personnes dans le besoin ? »
« On dirait, ouais. »
« Ce n'est pas digne de vous. »
« Vous me connaissez pas ! »
« Non, mais je connais les personnes dans votre cas. Pensez-vous sérieusement que vous pourrez toujours vous regarder en face en songeant aux enfants qui passeraient un piètre Noël par votre faute ? » Il leva la main pour imposer le silence. « Au-delà du cadeau qu'ils n'auront pas, ces enfants se diront qu'une fois de plus, le mal a pris le pas sur le bien, que même la bienveillance des habitants de ce quartier aura été dominée par l'égoïsme d'un individu aussi vénal que vous. » Le ton de sa voix se faisait plus dur. « Et ils perdront peut-être espoir, parce que ce sera la désillusion de trop. Alors, je repose ma question : pensez-vous que vous pourrez vous regarder en face en sachant que vous allez peut-être transformer des enfants en futurs criminels ? »

L'autre sembla hésiter un moment, comme si les paroles de l'homme semblèrent trop étranges pour être assimilées. Il ne devait certainement pas s'attendre à un pareil cheminement de pensées, mais c'était dans la nature d'Ezio de voir « l'effet papillon », comment un vol de cadeaux allait pouvoir déboucher sur la future carrière criminelle d'un jeune plein de désillusions. C'était les attentions qui permettaient de devenir meilleur, c'était de comprendre que la bonté existait encore dans ce monde. Mais, apparemment, la discussion sembla prendre un nouveau tour lorsque le jeune désigna Abban d'un geste rageur de la main.

« Avant de me faire la morale, faudrait p't'être regarder avec qui vous traînez ! C'est lui la future criminalité d'la ville ! »

Toujours silencieux, Ezio porta un regard vers Abban. Pas forcément pour avoir une réponse de sa part, mais plutôt pour le laisser réagir à cette accusation.

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Message posté : Ven 12 Déc 2014 - 20:32 Message
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En d’autres circonstances, Abban eût peut-être employé une méthode plus radicale. Quelque chose qui aurait impliqué de transporter les petits voyous à des centaines de kilomètres, pour les lâcher en pleine brousse et leur apprendre les rudesses de la vie campagnarde. Mais il n’avait pas envie d’abandonner la camionnette — elle n’était pas prête de lui échapper, mais tant qu’à faire, autant ne pas avoir à lui remettre la main dessus, s’il prenait à quelqu’un le malin plaisir de la voler.

Quand il vit arriver le père Valentino avant que son adversaire — si on pouvait l’appeler comme ça — ne se fût découragé, l’Irlandais songea tout de même qu’il aurait dû être plus expéditif. Non qu’il craignît pour la sécurité du prêtre, qu’il se sentait tout à fait à même d’assurer, mais bien qu’il n’avait pas envie de se lancer dans une longue conversation sur ses pouvoirs. Pour l’heure cependant, Ezio était plutôt concentré sur le cas de son adversaire.

D’une certaine façon, Abban était entièrement d’accord avec le prêtre. Les Jumeaux n’avaient jamais volé les nécessiteux et toutes leurs entreprises avaient concerné des gens bien en place, des gens de richesse ou de pouvoir. Pour Abban, même s’il ne le formulait pas clairement, ce principe tenait autant de la politique que de la charité : à ses yeux, la société était bâtie sur des inégalités trop profondes pour que les lois et la justice de façade derrière lesquelles elle se cachait eussent une véritable valeur. L’Irlandais considérait le crime comme un source de revenus et de distractions, certes, mais également comme un engagement quasi militant — ce qui expliquait sans doute que ses principes en la matière fussent beaucoup plus rigides que ceux de bien des criminels du Cartel.

Il se doutait néanmoins que les conclusions qu’il tirait de la situation n’avaient pas grand-chose à voir avec celle d’Ezio. Il ne savait pas si elle était mutuellement exclusive. Il ignorait qu’il y avait des prêtres tout aussi anarchistes que lui. Il n’était ni assez cultivé, ni assez systématique pour développer ses convictions intuitives en philosophie générale. Même en fréquentant beaucoup Noctis, qui avait un avis pour le moins détaillé (et radical) sur les questions de ce genre, Abban ne parvenait pas à s’y intéresser assez pour y réfléchir sérieusement.

Mais il sentait bien que l’accusation de la petite frappe était dangereuse. De toute évidence, il ne l’avait pas reconnu au premier coup d’œil, mais la téléportation lui avait peut-être mis la puce à l’oreille. L’avait-il identifié ? Lançait-il son hypothèse au hasard ? Abban haussa un sourcil perplexe.

— Euh… Nan ?

Le regard d’Ezio pesait sur lui, il le sentait bien, et il fallait procéder avec prudence. Heureusement, les jumeaux avaient appris à mentir en même temps qu’ils avaient appris à parler : ça devenait vite une seconde nature.

— J’suis pas vraiment la future criminalité d’la ville, hein.

Et ça, pour le coup, ce n’était pas un mensonge : il était la présente — et très grande — criminalité de la ville. Pas besoin d’attendre.

— J’veux dire, c’cool d’voir midi à sa porte, mais moi, j’vole pas dans la hotte du Père Noël.

Abban avait l’air si détaché devant des accusations selon lui infondées que son sycophante en venait à douter. Après tout, il n’avait jamais vraiment vu le Passeur. Il savait qu’il se téléportait, il savait qu’il était Irlandais, mais des Irlandais téléporteurs, peut-être qu’il y en avait toute une tripotée à Star City. Et puis, comme souvent dans ces cas-là, le physique d’Abban jouait en sa faveur : l’Irlandais n’était vraiment pas aussi impressionnant que sa réputation.

— Vas-y, qu’est-ce tu baratines…

Ça manquait un peu de conviction. Abban haussa les épaules.

— J’baratine rien du tout, mec. Entre toi et moi, y en a une qui conduit une camionnette pour les mômes, y en a un autre qui veut braquer la camionnette des mômes, ça va, j’évite plutôt bien la crise d’conscience, s’tu veux tout savoir.

Il fallait bien avouer que, ce jour-là, on faisait difficilement moins suspect que l’activité d’Abban. Plus innocent encore, c’était l’habit de prêtre, et il en avait justement un à côté de lui. En face, dans le cerveau du voyou acculé, pour qui la dénonciation du Passeur se transformait en une espèce d’affaire d’honneur, maintenant que le curé lui avait fait la morale, ça carburait à toute vitesse. Une idée lumineuse lui germa quand il décida de tenter d’énerver son interlocuteur, pour prouver qu’il savait très bien qui il était.

Il s’agissait de le faire sortir du bois. Il y avait un autre élément de la biographie bien connue du Passeur qui lui servirait à tous les coups.

— D’façons, t’es jamais qu’une sale pédale.

Sauf qu’Abban, après avoir grandi : 1. dans les quartiers catholiques de Dublin et 2. dans le machisme ambiant de la criminalité irlandaise, avait entendu bien pire sur son compte et sur ce sujet-là. Alors, plutôt que de répondre, il se tourna vers le prêtre.

— Je fais quoi ? J’peux l’livrer au commissariat si vous voulez.

Bah oui, quoi, on pouvait bien se permettre un peu d’ironie de temps en temps. À la perspective d’avoir affaire au policier, le vindicatif orateur changea de stratégie : il choisit de se taire et de partir en courant. Abban le suivit des yeux.

— Mon offre tient toujours.
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Message posté : Sam 13 Déc 2014 - 11:15 Message
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Les accusations de jeunes délinquants ne trouvaient pas grande répercussion chez le prêtre qui préférait constater les choses par lui-même. Dans le cas présent, une activité criminelle expliquerait en partie la facilité avec laquelle le jeune Irlandais parvenait à se montrer généreux avec l'église, cependant ce n'était pas la seule possibilité ! Son regard se détourna vers le « chef » de la bande, bien que son attention restait centrée sur Abban qui parlait de ne pas voler dans la hotte du Père Noël. Cela dit, il ne niait pas voler tout court. Ce n'était pas une chose qui inquiétait beaucoup le prêtre en vérité, sa vision de la loi était spéciale, il obéissait à celle de Dieu et non à celle des humains. Abban pouvait parfaitement voler, tout en restant en accord avec les préceptes divins ! Par exemple en jouant au « Robin des Bois », il apporterait bien plus qu'en restant planté à regarder le malheur sans réagir. Chacun agissait selon ses moyens, Ezio regardait surtout le résultat, pas le reste. Du moment qu'il n'était pas question de nuire aux brebis du Tout Puissant, l'Italien se montrait compréhensif.

Le trentenaire resta silencieux et laissa son collègue du jour mener la danse, restant de marbre aux allusions que l'homme faisait. Une pédale ? Ezio avait entendu ce terme à propos de certains fidèles, il savait ce que cela signifiait, mais n'y porta pas grande attention. Bien sûr, son éducation religieuse lui disait qu'il devait renier les personnes de ce type, mais sa vie aux côtés des enfants du Seigneur le poussait à se montrer ouvert. L'Italien était ce que l'on pouvait appeler « un prêtre moderne ». Même s'il n'utilisait pas de téléphone portable, il avait des idées et une vision des choses qui était davantage dans l'ère du temps que celle de l'homme qui l'avait élevé – par exemple. Quoi qu'il en soit, ce n'est que lorsque le jeune se détourna pour s'enfuir en courant que le trentenaire secoua la tête pour répondre à la proposition d'Abban.

« Inutile. » Son regard suivait aussi le jeune. « C'est davantage une brebis égarée, qu'un véritable criminel. » Son attention se posa sur Abban. « Sinon il n'aurait pas fui ainsi. Il aurait tenu tête. »

Il avait l'air drôlement renseigné sur les habitudes des criminels, mais rien ne permettait de le soupçonner de jouer les justiciers la nuit ! C'était d'ailleurs une chose qu'Ezio avait vite remarquée : tout comme les gens se montraient polis avec lui, les habitants de cette ville semblaient avoir du mal à l'assimiler au contexte des héros. Il semblait être dans une bulle à part, où rien de tout ce qui était leur quotidien, ne pouvait s'introduire. Les gens lui parlaient davantage de leurs problèmes de couple que de leur vie de héros, même s'il en avait déjà entendu.

Ezio se détourna finalement du jeune homme pour retourner auprès du vieillard avec qui il termina de parler au bout de quelques minutes. Après une rapide bénédiction, le prêtre s'éloigna pour se rapprocher de la camionnette et inviter Abban à y grimper. Il y avait encore deux zones principales, un magasin de jouets qui avait accepté de leur donner des présents financés par les clients – un acheté, un offert à l'église – et dans une autre rue composée de maisons, ou plusieurs arrêts seraient nécessaires vu la longueur de la zone. Normalement, la camionnette serait juste assez grande pour tout accueillir, ce qui était l'idéal !

Lorsqu'ils furent à nouveau à bord, Ezio lui donna l'adresse du prochain endroit, laissa passer quelques instants de silence, avant de glisser son regard sur Abban. Une interrogation lui tournait dans la tête depuis quelques instants et il décida de la poser en reportant son attention sur la route face à eux.

« Je me posais une question. Vous avez répondu à ce jeune homme, mais sans nier voler. Vous avez simplement précisé que vous n'enleviez rien aux enfants. » Son ton n'était pas critique pour autant. « Alors, je me demandais si vous aviez tout de même quelque chose à voir avec ce milieu ? » Il leva la main pour signaler qu'il n'avait pas terminé. « Je ne vous juge pas. Je dépends de la justice de Dieu et non de celle des hommes. Voler n'est pas une mauvaise chose, si c'est pour nourrir le mendiant. » Abban connaissait la religion, il le comprendrait – normalement. « De plus, même si nous ne sommes pas dans un confessionnal, nos conversations resteront privées. Comprenez bien que je ne souhaite pas vous juger, je ne suis pas juge, je suis juste l'exécuteur de la volonté du Seigneur. » Ce qui était on ne peut plus vrai. « Mais me mentir à moi, reviendrait à lui mentir à lui. »

Il ne lui faisait pas du chantage, mais se contentait de lui expliquer les choses. Ezio n'obligerait pas Abban à lui dire quoi que ce soit et s'il lui annonçait qu'il n'était pas mouillé dans des affaires considérées comme illégales par les lois des hommes, le prêtre le croirait sur parole. Encore un avantage d'être prêtre.
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Message posté : Sam 13 Déc 2014 - 19:09 Message
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Que le prêtre parût bien cerner la psychologie des petits criminels qui trainaient dans les rues ne surprenait pas outre mesure Abban : l’Irlandais était habitué aux curés des quartiers populaires qui s’impliquaient par la force des choses dans la vie de leur paroisse. Cette vie-là, à Little Italy comme dans les rues les moins favorisées de Dublin, était souvent haute en couleur et elle n’avait rien à voir avec le polissage soporifique des églises de campagne. L’Irlandais imaginait sans peine que le père Ezio devait avoir affaire régulièrement à des voleurs, à des prostituées, à des mafieux ou à des drogués en manque.

Il hocha donc la tête mais, pendant que l’Italien retournait achever sa conversation malheureusement interrompu, l’Irlandais, lui, continuait de suivre du regard son audacieux agresseur. Celui-ci avait depuis longtemps disparu de la vue des humains normaux, mais il n’était pas prêt de courir assez vite ou assez longtemps pour se soustraire aux yeux du Passeur. Il pouvait courir comme cela jusqu’à Vancouver sans lui échapper. Abban hésitait sur la marche à suivre. Nombre d’autres criminels auraient appliqué par principe une vengeance exemplaire. On ne se laissait pas marcher sur les pieds, c’était une question de réputation.

Mais la réputation du Passeur n’était pas vraiment fondée sur sa violence — c’était le moins que l’on pût dire. Abban était connu pour son professionnalisme, son expertise technique et, toute proportion gardée, un certain sens de la douceur. D’ailleurs, même si cet abruti l’avait énervé, il ne ressentait pas le besoin particulier de lui donner une leçon. Finalement, le jeune homme poussa un soupir, laissa sa vision s’adapter à nouveau à son environnement immédiat et décida de ne pas épiloguer.

Bientôt, ils étaient à nouveau en train de rouler et Ezio posait ses questions sans détour. Elles furent d’abord accueillies par un long silence. Qui fut lui-même suivi d’un bien laconique :

— Hmouais…

Le père O’Malley n’avait jamais été direct dans ses questions sur le sujet — pas dans son tempérament —, mais s’il s’était à de nombreuses reprises permis des insinuations auxquelles Abban avait fait la sourde oreille. Mais le père Valentino, lui, y était allé directement sans lui laisser beaucoup de portes de sortie. Le mensonge, évidemment, était exclu. Le silence eût été un aveu bien moins glorieux que l’aveu véritable.

Abban cependant ne se pressa pas pour entrer dans les détails. Lui qui s’était montré si volontiers si volubile fixait désormais la route dans un silence obstiné. Après une longue minute sans rien dire, il rajouta :

— C’comme ça qu’on a grandi.

Sa jumelle et lui. Le « je » était loin d’être systématique dans le discours d’Abban.

— Puis la justice des hommes…

La bonne blague.

— Les prisons sont pleines de pauvres, et dans ce pays, pleine de Noirs. Les justices des hommes, c’est la justice des riches et des Blancs.

Oh, bien sûr, l’UNISON, la Légion et la municipalité étaient toujours très fières de montrer le pénitencier de haute sécurité de Star City qui abritait ces criminels hors normes, mais Abban connaissait assez les vraies prisons, celles où l’on enfermait le tout venant de l’humanité, pour savoir que la Justice n’était pas aveugle — elle voyait très bien la couleur de peau — et que sa balance n’était pas équilibrée — elle penchait souvent en défaveur des moins fortunés. Si l’Irlandais avait beaucoup de scrupules concernant ses activités criminelles, et un bon nombre de remords, aucun d’entre eux ne concernait le fait de violer les lois.

— Nous, on a fait not’ chemin comme on a pu. On a buté personne, on s’en est pas pris aux faibles, on a pas dealé d’la dope, ou des trucs comme ça, alors franchement…

Et pourtant, il était loin d’être en paix avec sa conscience. Quand il volait une caisse d’armes à la Veidt, il ne pouvait pas prétendre ignorer qu’elle trouverait son chemin sur le marché noir. Il n’était pas un voleur romanesque de diamants ou d’objets d’art — en tout cas, pas seulement. Son tableau de chasse comportait beaucoup, et même de plus en plus, d’informations et de prototypes militaires et, à certains égards, Abban se demandait s’il n’avait pas beaucoup plus de sang sur les mains que le tueur en série moyen.

— Chacun ses principes, j’suppose.

Les siens étaient : pas de meurtre, pas de drogue, rien contre les pauvres et les opprimés.

— Après, vu l’périmètre d’votre paroisse, j’suppose qu’si vous vouliez pas parler à des gens comme moi, y aurait plus grand-monde à la messe.

Little Italy abritait tout le nuancier de la criminalité de Star City. Les plus pauvres étaient souvent payés pour surveiller des rues, passer un coup de fil quand la police devenait trop présente, cacher de la drogue pour quelques jours chez eux. Entre les grands criminels de carrière comme lui et le parfait passant innocent, il y avait tout un monde.

— Mais j’essaie pas d’me racheter une conscience, si c’est ça qu’vous pensez.

Cela, il tenait à le clarifier.

— C’que j’fais, j’le fais. J’me dis pas qu’des ours en peluche ou un toit pour l’église, ça compensera. C’est deux trucs différents, et j’suis prêt à répondre de l’un et de l’autre, quand l’moment s’ra venu.

Enfin, il n’était pas prêt du tout : il était même terrorisé. Après une vie — aussi courte serait-il peut-être — passée dans le grand banditisme et l’homosexualité, Abban était à peu près persuadé de finir en enfer. Mais il essayait de ne pas trop y penser.
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Message posté : Dim 14 Déc 2014 - 14:49 Message
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Le silence qui suivit sa question n'étonna pas trop Ezio pour la bonne et simple raison qu'il ne s'attendait pas à une confession très prompte. Les gens qui avaient l'habitude de dissimuler leurs pensées n'en parlaient pas facilement et il fallait faire preuve de beaucoup de patience. Fort heureusement, le trentenaire avait eu le temps de s'habituer à ce genre de comportement et il resta silencieux, mains posées devant lui comme s'il était assit face à une croix ou en train de prier. Ce n'est qu'au terme d'une longue minute de silence que l'Irlandais se décida à parler, expliquant que la juste n'était pas celle des hommes, mais plutôt d'une partie de la population. Le prêtre pourrait difficilement le nier, il avait vu de nombreuses injustices basées sur les origines ethniques ou sociales, mais il ne pouvait malheureusement pas faire grand-chose. Le silence perdura alors qu'il l'écoutait expliquer qu'avec sa jumelle, ils empruntaient bien une voie illégale, mais qu'ils avaient une sorte de code d'honneur. Oui, Ezio voyait le genre, même si ce n'était pas forcément le plus enthousiasmant qui soit. Une fois que les choses furent mises au point, le prêtre hocha la tête avant de prendre quelques instants pour réfléchir un peu, puis répondit d'un ton calme et posé. Les mains toujours croisées devant lui, le trentenaire fixait la route.

« Il s'agit de deux choses bien distinctes en effet. Je ne vous connais pas assez pour dire ce que l'avenir vous réserve, mais le fait que vous n'aspiriez pas à vous racheter une conduite en agissant de la sorte, est un bon signe. » Son regard effleura le profil du jeune homme. « En acceptant d'apporter votre aide pour cette quête, vous permettez à l'église d'offrir une bonne journée à des enfants et à leurs parents. Peut-être que cela ne vous offrira pas une place au paradis, mais vous aurez la satisfaction d'avoir apporté de la joie à de nombreuses personnes. » Il fit une légère pause. « C'est bien plus important que de penser à soi. »

Ezio lui-même n'était pas certain de finir au paradis. Il avait accepté d'enlever la vie d'humains pour éviter que la criminalité ne continue à gangrener la ville. Le prêtre qui l'avait poussé à rejoindre l'Opus Dei ne lui avait pas particulièrement décrit le résultat que ces actions auraient sur son âme immortelle et peut-être qu'à la manière de nombreuses figures religieuses, Ezio souillait son âme avec le sang des criminels qu'il tuait. Peut-être qu'il finirait en Enfer pour agir ainsi, mais il aidait ses semblables et c'était ce que Dieu souhaitait. S'il devait en payer de sa vie – et de son âme immortelle – il le ferait avec joie. Apparemment, c'était aussi le cas d'Abban ou du moins c'est ce que le trentenaire avait cru comprendre étant donné qu'il semblait peu désireux de racheter ses actes – ou même de les cesser, tout simplement.

« Comme je vous l'ai dit, je ne suis pas ici pour vous juger. Ne pas nuire à autrui en agissant, me semble être le signe d'une certaine forme d'altruisme. Bien évidemment, je ne saurais vous féliciter pour vos actions, mais cela ne signifie pas obligatoirement qu'elles doivent être sanctionnées pour autant. » Elles restaient juste des actes sans jugement. « La justice des hommes est faillible pour la bonne et simple raison qu'un homme ne peut en juger un autre. Il n'y a qu'une seule personne capable de comprendre ce qui pousse réellement un humain à agir de telle ou telle sorte, malheureusement son avis est rarement pris en compte. »

Il parlait bien évidemment du Seigneur. Seul ce dernier pouvait réellement comprendre ce qui motivait un Homme à agir comme il le faisait. Ezio ne pouvait pas dire à Abban qu'il faisait une bonne chose ou non, il ne connaissait pas assez le jeune homme, ni son passé. L'éducation d'une personne influençait beaucoup sa vie future, peut-être que le prêtre ne serait jamais devenu un serviteur de Dieu s'il n'était pas né au sein d'une communauté religieuse. Le trentenaire laissa passer quelques instants de silence avant de reprendre la parole d'un ton toujours aussi calme et posé, un peu comme s'ils étaient en pleine confession... ou discussion, tout simplement.

« Mais vous n'avez pas tort. Je côtoie de nombreux.... criminels ? Ce terme me semble peu adapté. Les criminels sont définitivement perdus, il n'est malheureusement pas fréquent de pouvoir les remettre sur la voie du Seigneur. Personne n'est parfait, ni vous, ni moi, ni même aucun religieux. Tout le monde a commis des erreurs, le tout est de s'en rendre compte et de ne pas nuire aux autres. Volontairement. » Son regard se posa sur Abban. « J'imagine que les relations dont vous parliez précédemment et le fait que vous sachiez que Little Italy est gangrené par le crime, est peut-être lié ? » Il ne le jugeait pas pour autant cela dit. « Mais contrairement aux habitants du quartier, vous êtes venu vous proposer pour aider à cette collecte. »

Enfin proposer, en quelques sortes. Alors qu'il terminait de parler, la prochaine ruelle se profilait à l'horizon. Personne n'était présent à l'extérieur, mais la température du jour était assez peu clémente comparée à celle de l'Italie, par conséquent il n'était pas étonnant de voir les gens se terrer chez eux.
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Message posté : Dim 14 Déc 2014 - 17:31 Message
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Ce n’était pas tant qu’Abban ne voulût pas racheter son âme, mais c’était qu’il lui semblait que la rédemption n’était pas un processus très volontaire. Elle réclamait au contraire une sorte d’abdication de la volonté et une autre foi que la sienne. Une conversion. Une révélation. Or, Abban ne se sentait pas très à l’aise avec les conceptions les plus mystiques de sa religion. Pour lui, l’Église catholique était un ensemble de croyances et une communauté, et le degré d’élaboration des sentiments mystiques échappait à son esprit pragmatique. À cela s’ajoutait une bonne dose de pessimisme, et finalement, il préférait penser à autre chose.

En tout cas, le discours compréhensif du père Ezio ne l’étonnait pas. Il avait sans doute quelque chose d’inattendu et Abban n’avait pas pensé à entretenir une semblable conversation en se rendant, ce jour-là, à la collecte de jouets. Mais la position du religieux n’avait rien de contre-intuitif et, autant que le jeune homme pouvait en jouer par lui-même, rien de véritablement contraire au dogme de l’Église. L’époque où les États temporels et les dogmes spirituels de Rome étaient confondues dans des incarnations conjointes, en la personne des rois, était depuis longtemps révolue — en tout cas pour un catholique irlandais comme Abban. Aussi n’éprouvait-il aucune difficulté à distinguer les lois temporelles des lois spirituelles ni aucune à admettre que d’autres en fissent autant.

Restait que les intentions d’Ezio lui échappaient. S’il ne le jugeait pas, s’il ne le réprouvait pas ouvertement, pas plus qu’il ne l’approuvait, qu’avait-il cherché à faire en l’interrogeant sur ses activités criminelles ? Simple curiosité ? L’hypothèse paraissait peu probable à Abban, qui soupçonnait toujours dans les discours des prêtres des motivations cachées — saintes, certes, mais d’une certaine façon un peu sournoise. Il ne se méfiait pas à proprement parler, mais il n’était pas sûr de la marche à suivre.

Il haussa les épaules à la dernière question du religieux, sur Little Italy.

— Tout l’monde l’sait, ça, nan ?

Certes. Mais il y avait une différence considérable entre le savoir populaire, qui soupçonnait autant sur la foi de clichés culturels que d’éléments concrets, les trafics du quartier et le savoir d’initié qu’était celui d’Abban, né d’une pratique quotidienne du milieu.

— D’façon, cette ville est…

La camionnette ralentit dans la rue. La rue, Abban la connaissait bien, comme la plupart des rues de Star City. Au troisième étage du numéro 33, il y avait une planque temporaire pour de la drogue à destination du Circus. Les caves du 124 servaient de quartier général à un gang qui volait des voitures pour un recéleur des docks. Au rez-de-chaussée du 12, un homme de main spécialiste du racket des petits commerçants attendaient son prochain contrat. La seule caméra de surveillance du lampadaire était cassée depuis longtemps. On ne ramassait pas tous les jours les ordures.

— Y a pas autre chose que cette ville. Et dans cette ville, y a pas autre chose que ça. La gangrène.


— C’t’ironique comme nom. Star City. Sûr, ça doit faire bien du haut d’la Tour d’la Paix. Du Brett Building. Du Bigsby Building. De la Veidt Tower. Mais en bas, y a plus qu’nous et les règles sont trop abstraites.

Les sentiments d’Abban pour Star City n’avaient pas changé en profondeur. Si la ville lui faisait un peu moins peur, c’était qu’il s’était élevé au sein de sa violence. Qu’il avait trouvé les bons refuges et les bons appuis. Mais il continuait à voir Star City sous son jour le plus noir, plus noir même que Dublin, que les planques soupçonnées de l’IRA, que la traque aux faux accents irlandais des agents du MI5 mal dissimulés, que la haine qui divisait les quartiers. À Star City, le mal était différent. Le mal irlandais, Abban était capable de le comprendre. Il avait quelque chose de concret. La religion, l’occupation, la guerre civile, la République ou la Couronne. L’histoire. À Dublin, on pouvait toujours rêver de l’après-guerre. À Star City, depuis la rue, il n’y avait pas de lendemains qui chantent. Pas d’extérieur.

La camionnette s’arrêta au premier quart de la longue rue. Abban ferma un instant les paupières. Les rouvrit. Ezio voyait autre chose, dans cette rue. Les habitants qui venaient donner des jouets. Et il ne vivait pas en haut de la Tour de la Paix. Alors ça devait être possible aussi, pour lui, de l’apercevoir.

— Au boulot.

Abban descendit de la camionnette et laissa le prêtre partir à la rencontre des habitants qui avaient accepté de donner. À l’intérieur de la camionnette, à l’arrière, l’Irlandais avait décidé de prendre les choses en main plus efficacement : s’ils devaient encore s’arrêter au magasin, ils allaient devoir organiser l’espace. Les objets commencèrent donc à apparaître, disparaître, apparaître et se ranger au rythme d’un clignotement permanent de la façon la plus optimale qu’Abban était capable d’imaginer.

Au bout de quelques minutes, il descendait, regagnait l’habitacle, Ezio et lui bougeaient jusqu’à une autre portion de la rue interminable et puis reprenaient leurs activités. Abban commençait à avoir froid, mais il n’y songeait pas : s’occuper de ranger correctement les jouets détournait son esprit de la conversation peu réjouissante qu’il avait eu avec le prêtre et qui avait réveillé ses premiers sentiments, lorsqu’il avait découvert Star City, cette peur irrépressible que lui inspirait la ville.

Finalement, ils arrivèrent au bout de la rue et, debout derrière leur véhicule, ils contemplèrent tous les deux l’intérieur déjà bien chargé. En se frottant vigoureusement les mains l’une contre l’autre pour les réchauffer, Abban remarqua :

— J’sais pas c’qu’ils ont prévu, au magasin, mais on risque p’têtre d’manquer d’place.

Il aurait dû prévoir un volume plus gros. Il avait un peu sous-estimé la générosité des habitants. Le jeune homme hésita. Il risqua un regard vers Ezio et, d’une voix prudente, proposa :

— Au pire, j’peux toujours déplacer une partie par moi-même.

Il voulait dire téléporter, bien entendu, mais il ne parlait pas ouvertement. Après tout, le prêtre n’avait fait aucun commentaire sur ses pouvoirs et Abban était encore incertain quant à l’avis que le religieux pouvait avoir sur la question.

— Que’ques dizaines d’kilos à la fois, je gère. Et puis c’pas comme si j’devais emmener ça à l’aut’ bout d’l’État.

Ce qui trahissait tout de même de sacrées capacités de téléporteur.

— ‘Fin, c’est vous qui voyez, hein…
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Les brebis égarées

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