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Les Trois Planètes

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Message posté : Mar 21 Oct - 16:38 Message
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28 septembre 2014

Vlan.

Ambre fut bien obligé de se masser la joue gauche — non sans poser, en même temps, un regard plein d’incompréhension sur Salassi.

— Comment osez-vous ?

Interrogea d’un ton courroucé la Sérénissime.

— Votre Altesse Sérénissime, ô Salassi, Souveraine des Trois Planètes, pourquoi vos yeux d’ébène s’ombrent-ils de colère ?

Salassi pointa la troisième Lune de Lukhtar, au-dessus d’eux, dans le ciel étoilé.

— Quatorze. Révolutions.
— Ah.

Ça faisait beaucoup.

— Oui.

Ambre se gratta l’arrière de la nuque d’un air embarrassé.

— C’est ce que vous appelez « revenir tout de suite » ?
— J’ai, hm… Perdu la notion du temps.
— À qui le dites-vous…
— Voltre Altesse…
— Quatorze révolutions !
— Salassi…
— Vingt-huit saisons !
— Mon amour ?

La Souveraine des Trois Planètes esquissa une moue dubitative, avant d’interroger avec une ironie acerbe :

— Vous ne me trouvez pas trop vieillie… ?
— Votre Altesse resplendit toujours comme le Volcan Céleste de Nuptar.
— Un exploit, après quatorze révolutions.

Les femmes étaient décidément bien pointilleuses avec le temps — particulièrement les impératrices interplanétaires. Le Trickster laissa échapper un soupir. Il finit tout de même par tendre son présent à Salassi, Souveraine des Trois Planètes.

— Pour Votre Altesse.
— Qu’est-ce ?
— Un mets aussi raffiné qu’exotique qui porte le nom mystérieux de glace aux cookies.

Salassi considéra le pot de Ben & Jerry’s d’un regard altier.

— Hmm…

Ambre en profita pour perfectionner son air d’amoureuse soumission.

— Non.
— Non ?
— Non.

Salassi se détourna en s’enveloppant dans son châle.

— Trouvez-moi un présent moins digne d’un gâte-sauce. N’êtes-vous pas le Chevalier de la Voie Lumineuse ?
— Mais, Votre Altesse…
— Allez !

En réprimant un soupir, Ambre se fondit dans l’ombre et bouscula, quelques années-lumières plus loin, une jeune femme qui sortait des toilettes.

— Désolé.

Ambre se fendit d’un large sourire en glissant :

— Il y a de plus désagréables collisions…

Incorrigible.

Quelques minutes plus tard, après avoir récupéré un numéro de téléphone portable — même s’il n’était pas bien sûr de savoir quoi en faire — et avoir offert en échange un galant baiser, le Trickster retrouvait sa place sur la banquette de sa table, au coffee shop, avec son pot de glace. Puisque Salassi n’en voulait pas, avant de se mettre en quête d’un nouveau cadeau — plus tard, dans quelques minutes, ou dans quelques heures, ou l’année suivante, ou bien dans un siècle — il n’allait pas s’en priver : lui savait estimer à leur juste valeur les formidables créations de la gastronomie terrienne.

Il suivit du regard Abby, la jeune fille qu’il avait bousculée-draguée-embrassée-et-presque-déjà-oubliée, jusqu’à la sortie. Celle-ci se retourna, lui adressa un mince sourire et disparut dans la rue et l’attention du Trickster fut immédiatement happée par une autre distraction, à ses yeux tout aussi digne d’intérêt : un employé passait le balai. Hop. La seconde suivante, il suivit du regard le vol d’une mouche. Hop. La seconde suivante, il s’intéressait au bilan calorique de sa glace, même s’il ne savait pas ce que c’était qu’une calorie. Hop. La seconde suivante, il laissait trainer une oreille indiscrète à la conversation de ses voisins de table.

— On attend qui, au juste ?
— Prudence, non ?
— Jace viendra pas, c’est sûr. Il est coincé au boulot.
— Un dimanche ?
— J’sais pas. La séance va bientôt commencer, en tout cas.
— On a qu’à aller réserver les places au cinéma. On envoie un texto aux autres, ils nous retrouveront bien là-bas.

L’autre adolescent hocha la tête et les deux compères se levèrent, abandonnant leur table. Pendant quelques instants, Ambre se demanda s’il ne devait pas prêter assistance à ce Jace, coincé dans un bouleau : il avait connu au cours de sa longue existence bien des arbres magiques et il savait désormais que, la plupart du temps, leurs intentions n’étaient pas à proprement parler maléfiques. La conversation animée de deux jumeaux irlandais, à quelques tables de là, le détourna de ses nobles et héroïques intentions, jusqu’à ce qu’un autre blondinet fît son apparition.

— Scusez-moi ?

Les Irlandais avaient brusquement disparu.

— Hmm ?
— Vous auriez pas vu un groupe de jeunes qui…

Jace regarda autour de lui d’un air un peu contrarié. Ce n’était pas les groupes de jeunes qui manquaient.

— Ouais, non, désolé, laissez tomber. Pardon d’vous avoir dérangé.
— Il n’y a pas de mal.

L’adolescent à l’air pressé fit volte face, sortit son téléphone et quitta le coffee shop, pour prendre la direction du cinéma. La vie des humains était décidément bien agitée. Ambre se cala un peu plus profondément dans sa banquette et acheva de déguster sa glace et lorsque la fameuse Prudence arriva, son pot était fini et le Trickster était prêt à repartir.

(Mal)heureusement pour elle.
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Message posté : Mar 21 Oct - 18:03 Message
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- Ton père a appelé trois fois sur ton portable.
-
- Tu n’as pas répondu.
-
- Tu ne lui parles plus ces temps-ci. Plus comme avant. Pourquoi ?

Emery Carter, au sommet de sa puissance, pouvait vous persuader à faire n’importe quoi. Y compris tout avouer, sous les feux terribles de son regard. Heureusement pour sa nièce, ce jour-là, son esprit restait embrumé par les effets d’un rhume tenace, accompagné d’une migraine pernicieuse, ce qui amoindrissait ses talents naturels pour mener un interrogatoire. L’adolescente rebelle plaqua une bise sur la joue de sa tante. Puis s’esquiva sans demander son reste.

- Cette conversation n’est pas finie, Prudence Carter !

L’avertissement sonnait comme une menace.

- Je te raconterais le film ! A plus tard !

Prudence se détendit sitôt qu’elle eut dépassé le coin de la rue suivante, longeant les jardinets pour rejoindre l’arrêt de bus le plus proche. La complète tension dans ses épaules ne se relâchait pas pour autant. Elle se sentait coupable. Sa tante n’avait pas tort : elle refusait de réellement parler de ce qui n’allait pas avec son père. Un père qu’elle idolâtrait, en qui elle avait voué une confiance inébranlable pendant des années. Un père qui lui avait menti – comment avait-il pu réussir cet exploit aussi longtemps, d’ailleurs ? Les Carter mentaient généralement très mal, merci les mystères de la génétique ! Certes, il ignorait que la femme qu’il avait épousé et qui lui avait donné une fille, s’avérait être une extra-terrestre. Mais après sa disparition, ses recherches l’avaient mené à la conclusion que tout était faux chez cette femme-là. Angela Burton Carter n’avait jamais existé, sauf dans les souvenirs de Robert et Prudence.

La jeune fille pardonnait difficilement. Lorsqu’elle se savait proche de perdre son sang-froid au téléphone – au point de se mettre à hurler ou de fondre en larmes -, elle trouvait rapidement un prétexte pour raccrocher. Tous plus improbables les uns que les autres. Si Prudence ne se maîtrisait pas, elle risquait également de lâcher la bombe atomique interplanétaire : qu’elle était à moitié extra-terrestre. Ce qui serait un désastre, à coup sûr. Pour l’instant, jusqu’à ce qu’elle puisse plus s’en cacher, elle préférait garder cette information pour elle. Plutôt que de mentir sur son comportement à sa tante, elle optait pour un silence obstiné. Et peu à peu, une étrange routine s’installait à la maison…

- Merde, ils sont passés où ?

Essoufflé et en nage après avoir couru, Prudence poussa enfin la porte du coffee-shop. Elle eut la surprise de n’y voir aucun comité d’accueil. Elle eut beau regarder dans toutes les directions, Jack et Megan ne se trouvaient nulle part dans le coffee-shop. C’était pourtant ici le lieu de rendez-vous prévu ! Avisant le premier type venu, assis sur sa banquette, elle l’interpella :

- ‘Scusez-moi ? Z’auriez pas vu deux ados, un grand brun avec des lunettes et une petite Coréenne avec une casquette de base-ball ?

Sa locution devait écorcher les oreilles de son auditoire mais elle n’éprouvait guère l’envie de se corriger, sur le moment. Elle pesta intérieurement contre elle-même. Elle se savait en retard. Mais elle aurait espéré avoir été prévenue avant de… Ah, oui, ce serait mieux si elle allumait son portable. L’adolescente tira l’appareil amoché de sa poche de jean, le ralluma et en consulta la messagerie textuelle. Zut. Ils venaient tout juste de partir prendre les places au cinéma. Pas de nouvelles de Jace pour l’instant. Elle espérait qu’il ait pu se libérer. Sinon, il allait l’entendre ! Bosser un dimanche, n’importe quoi !

Elle releva les yeux, pour mieux jeter un regard d’excuse à l’inconnu. Sans y prendre garde, elle nota la présence du pot de crème glacée. Elle en aurait bien besoin, elle aussi, de crème glacée, pour y noyer ses problèmes dans les calories.

- Désolée de vous avoir dérangé. Le problème est résolu !...

Elle s’apprêta à faire demi-tour à la vitesse de l’éclair – peu fière de son jeu de mot -. Elle hésita, retourna sa langue dans sa bouche puis lança par-dessus son épaule, avec un sourire :

- Très bon choix de glace !

Bravo. Elle ne pouvait pas trouver mieux pour s’excuser ?
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Message posté : Mar 21 Oct - 18:29 Message
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Décidément, il devait avoir l’air d’un panneau de renseignement. Tout en suçotant consciencieusement sa cuiller, Ambre fixait Prudence avec ses grands yeux blancs — ceux qui avaient été, cinq minutes plus tôt, ses grands yeux verts, et cinq minutes avant cela encore, ses grands yeux pourpres constellés de noir. Salassi avait toujours aimé le pourpre constellé de noir et pour emballer une impératrice, Ambre savait mettre les petits pots — de glace — dans les grands.

Alors que Prudence croyait s’en tirer à bon compte — naïve qu’elle était — Ambre s’exclama :

— Vous avez un nez absolument incroyable.

C’était un compliment. Enfin peut-être. Le jeune homme très enthousiaste se pencha à côté de Prudence — il avait manifestement (et un peu mystérieusement) quitté sa banquette, contourné sa table et abandonné son pot de glace en moins d’une seconde.

— Vous savez que sur la ceinture de…

Là, Ambre émit une série de sons gutturaux difficilement compréhensibles, avant de poursuivre imperturbablement :

— … il y a un astéroïde exclusivement fait de nez ? Enfin, pas tant de nez que de pieds. Les…

Nouvelle symphonie de raclements de gorge.

— … ont une physionomie si particulière.

Ambre se tapota les lèvres avec le dos de sa cuiller d’un air songeur. Cette petite-là avait quelque chose de familier, d’inexplicablement familier. En cinq milles ans, on avait le temps de se construire une intuition et même si Ambre savait rarement ce qui fondait ces fameuses intuitions, il avait appris à les suivre, en supposant que quelque chose, quelque part dans sa mémoire trop encombrée par des siècles et des siècles des péripéties aux quatre coins du Multivers, résonnait avec un présent jamais complètement inédit.

— Vos amis sont passés par ici.

Du bout de la cuiller, il désigna la table à côté de la sienne.

— Il y avait aussi un blond. Avec des fesses…

De la main droite, Ambre mima quelqu’un qui s’agrippait à quelque chose.

— Un jeune homme délicieux.

À n’en pas douter.

— Peut-être qu’ils repasseront par-là.

Il faut espérer que Prudence saurait à l’avenir qu’il était peu prudent d’adresser la parole aux clients solitaires des coffee-shops, eussent-ils l’air de paisibles jeunes gens rêveurs.

— Vous connaissez la chanson.

Ambre se mit à fredonner l’air de « Il court, il court, le furet ».

— Elle a été écrite pour moi.

Bien sûr, il n’avait pas conscience de la contrepétrie. Écrite pour lui, aussi, sans doute.

— Enfin, je crois. Venez, on va les rattraper, vos amis, je connais un raccourci.

Bien des mésaventures dans le Multivers avaient commencé par cette phrase lancée avec un entrain par un petit prince blond — ou un renard — ou un coyote — ou un corbeau : « je connais un raccourci ». Ambre glissa sa cuiller dans une poche de son jean, attrapa brusquement la main de Prudence et l’entraîna vers la sortie du coffee-shop. La porte s’ouvrit sur l’air encore chaud de la fin septembre : et pour cause, en cette saison, la Vallée de Lu-Na-Shi, sur Lukhtar, jouissait d’un climat particulièrement clément.

— Merveilleux !

Ambre lâcha la main de prudence, sortit sa cuiller, la lécha d’un coup de langue avant de tendre le bras en l’air et de tourner lentement sur lui-même. Star City avait définitivement disparu. À droite et à gauche, au sud et au nord en réalité, deux montagnes imposantes, couvertes d’arbres courts aux feuillages rouges, encadraient une vallée étroite où coulait un fleuve dont les eaux calmes, d’un vert vif, offraient un singulier contraste avec la végétation avoisinante. Sur des kilomètres apparemment, nul signe de vie animale ni de végétation : Ambre et Prudence, sur les rives du fleuve, étaient les seuls à se mouvoir.

— Hmm hmm…

Commenta Ambre en abaissant sa cuiller. Le Trickster plissa les yeux, comme s’il cherchait à apercevoir quelque chose, loin en aval du fleuve.

— Il y a une légende, vous savez, à propos de la Vallée de Lu-Na-Shi. On raconte qu’en la dynastie des Amassi, sous le règne d’Amassi-Massi-Assi, pendant la Guerre des Assemblées, la générale Avda Maloshek, qui avait pillé le Trésor Impérial transporté par Lougbat sur la Lune de Lukhtar…

(Ça va, vous suivez toujours ?)

— … s’est éclipsée un jour nuitamment du camp de son armée, avec trois femmes de confiance, pour descendre la Vallée de Lu-Na-Shi, remonter le flanc des Monts Niork-Niork-Niork, jusqu’aux mines de La Moria.

Tiens donc.

— À l’intérieur des mines, elle aurait caché la Sphère du Troisième Ciel, le cadeau que le Dragon Révolu aurait fait à Amassi Fondateur, aux premiers temps de la dynastie. Avda Maloshek espérait pouvoir revenir, après la guerre, dans La Moria pour reprendre possession de la Sphère, mais elle a été tuée à la Bataille d’Arpeto, évidemment.

Évidemment.

D’un ton songeur, Ambra ajouta :

— La Sphère du Troisième Ciel serait assurément un bien beau cadeau, mais l’entrée de La Moria est tombée dans l’oubli…

***

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Message posté : Mer 22 Oct - 18:56 Message
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Are You Alive? / Battlestar Galactica Main Title by Richard Gibbs on Grooveshark

Prudence prit une grande inspiration dans un coffee-shop de Star City…

… Et expira brusquement en un ailleurs parfaitement inconnu.

Cette vision chassa l’air de ses poumons. Elle resta figée, les yeux écarquillés, les bras ballants, le cerveau mis en pause. Quelque chose n’allait pas. Définitivement. On ne franchissait pas la porte d’un coffee-shop pour se retrouver dans un décor de science-fiction. Cela défiait les lois de la physique et de la géographie telles qu’elle les connaissait. Le paysage ne ressemblait à rien qu’elle n’ait déjà vu. Tournant sur elle-même tel un robot mal graissé, ses yeux embrassèrent d’autres portions de ce paysage fantastique. Tout ici recelait une énigme. La couleur des eaux, la forme des arbres, l’air chaud qu’elle respirait. Il n’y avait, ici, pas un grain de poussière qui ne ressemblât à ce qu’elle connaissait de la Terre. Partout où se posait son regard, la nature défiait son imagination. Son cerveau n’en menait pas large, pour traiter ce genre d’informations. Il fonctionnait au ralenti, triant laborieusement les sensations et les éléments visuels, en essayant de former un tout cohérent…

Peine perdue. Sa raison battait la campagne à des années-lumière de là où elle se trouvait actuellement. Sans toutefois connaître le nom de cet « ailleurs », justement.

- On est sur un plateau TV ? glapit-elle d’une faible voix, en manquant s’étrangler avec sa salive. C’est une caméra cachée, c’est ça ?

Non, non, c’était bien trop réel ! De cela, son cerveau pouvait l’affirmer. Elle sentait confusément qu’elle ne se trouvait plus à Star City, ni même sur Terre. Elle ne pouvait pas le formuler ainsi, ni même l’acceptait mais elle le savait.

Comme une voix désagréablement familière s’élevait à nouveau près d’elle, Prudence sursauta, se rappelant la présence du grand adolescent blond qui mangeait son pot de crème glacée un peu plus tôt. Dès lors que son regard se posait sur lui, elle sut qu’il était responsable. D’une manière ou d’une autre, tout ceci était son œuvre. Contrôlait-il les passages inter-dimensionnels, les illusions plus vraies que nature, où peut-être était-il un grand mage ?... Tout bien réfléchis, l’adolescente préférait voir en lui n’importe quoi sauf un mage. Depuis quelques temps, elle était viscéralement allergique à la magie. Merci Bloody Mary ! L’inconnu ne se démarquait d’aucune façon. Comment Prudence aurait-elle pu savoir dans quel guêpier elle mettait les pieds ? Ce type ne paraissait pas très âgé, son allure dégingandée ne présageait pas d’incroyables facultés et ses yeux changeaient de couleur. Quoi de plus banal ?

… Ses yeux changeaient de couleur ?! Avec une rapidité insoupçonnée - au vu de ses maigres performances depuis son atterrissage ici -, le cerveau de Prudence se remémora l’entière – et décousue – conversation – sans queue ni tête – qu’il lui avait tenu avant… Bref, avant. Cela ressemblait à s’y méprendre à une vaste plaisanterie, voire à un remake d’Alice au Pays des Merveilles, avec un type fou – pas désagréable à regarder, cela dit - pour incarner le Chat de Cheshire. Et, avec en tête de l’affiche, une fausse mutante semi-alien pour jouer la petite fille la plus insupportable de l’univers ! Prudence détestait cette histoire depuis son enfance. Visiblement, Lewis Carroll voulait lui rendre la pareille !

- Si tu me parles de mines infestées de gobelin, déclara-t-elle avec sérieux, je te garantis qu’elle va pas être facile à trouver, ta Sphère du Troisième Ciel…

Stop ! Bug ! Prudence se mordit la langue pour s’obliger à se taire. Est-ce qu’elle venait de répondre d’une façon parfaitement normale à l’une des interrogations les plus dingues de sa vie ? Non, elle ne rêvait pas, elle se sentait réellement concernée par le problème de l’inconnu. Pour un peu, elle aurait éclaté de rire. La situation avait beau frôler l’absurdité totale, si l’on n’exceptait les quelques bugs occasionnés dans son cerveau – absolument pas en phase avec la réalité -, elle se fondait plutôt bien dans le décor. Pire encore ! La conversation de cet inconnu se révélait presque limpide. Et pour cause : elle avait tout compris.

- Comment fait-on pour s’y rendre ? T’as un TARDIS ou quelque chose dans le genre, pas loin ?

Ça devenait presque naturel, chez Prudence, tant qu’elle mettait de côté sa rationalité.
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Message posté : Jeu 23 Oct - 11:26 Message
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Ambre regarda Prudence comme si elle avait été une alien et interrogea d’un air perplexe :

— Une caméra ?

…

Qu’est-ce que c’est que ça ?


Ces humains et leur habitude d’inventer perpétuellement de nouvelles choses ! Pourquoi ne se comportaient-ils donc pas comme les sujets de l’Empire des Trois Planètes, qui avaient depuis des siècles atteint un niveau de stabilité technologique — ou de stagnation, auraient considéré d’autres civilisations ?

— Mais la télévision, je sais. Je regarde la télévision chez Andrew.

Andrew, son hébergeur-ami-tuteur-amant-victime-prétenducousinparalliance-guide.

— Il y a cette émission où une femme très méchante pose des questions à d’autres humains, c’est… Terrifiant. On va par là.

Avait-il décrété brusquement, en commençant à marcher dans la vallée. La relative confusion de son interlocutrice ne paraissait pas beaucoup l’émouvoir et pourtant, en plusieurs millénaires, même lui avait eu le temps de comprendre que de pareilles aventures, surgies de nulle part, étaient atypiques pour la plupart des habitants de Multivers. Mais, en plusieurs millénaires, il avait aussi eu le temps d’apprendre à sentir, sous les premières incertitudes, les familiarités secrètes et inconscientes, et pour une humaine transportée à l’autre bout de la galaxie, Prudence ne se débrouillait pas trop mal.

Ambre avait du flair.

— Il n’y a pas de gobelins dans l’Empire des Trois Planètes.

Voyons. C’était à se demander ce qu’on leur apprenait à l’école. En tout cas, Prudence avait l’air parfaitement volontaire : il l’avait senti du bout de sa cuiller à glace. Oubliée, les amis, la séance de cinéma et peut-être même, pour un temps, la planète Terre. Ambre repérait décidément les envies d’ailleurs à des lieues à la ronde.

— J’ai connu une gobeline très sympathique, il y a deux ou trois siècles, qui avaient ouvert une entreprise de tricot sur la bordure du système rémurien. Vous savez, on a beau dire, mais la laine de trolls remplace avantageusement la plupart des calicots.

Ils n’avaient pas commencé à marcher depuis plus de cinq minutes qu’ils étaient déjà montés sur le flanc de la montagne, comme s’ils avaient parcouru plusieurs dizaines de kilomètres en très peu de temps. L’espace plié par les pouvoirs d’Ambre perdait de ses distances insurmontables.

Et pourtant, il n’avait pas de TARDIS.

— Un quoi ?

Le Trickster jeta un regard violet à Prudence.

— Vous êtes vraiment bizarre.

Ils avaient finalement pénétré sous le couvert de la forêt pourpre qui montait aux flancs des deux montagnes, de part et d’autre de la vallée. Là, un sentier se devinait, moins au tracé sur le sol qu’à l’espacement entre les arbres. Personne n’avait dû le parcourir depuis bien longtemps. D’ailleurs, Ambre précisa :

— La Vallée du Lu-Na-Shi est loin d’un des dix-huit sites historiques de Lukhtar. Nul ne peut y pénétrer, sous peine d’exil pour les citoyens impériaux et de morts pour les étrangers.

Une perspective qui n’avait pas l’air de le procurer outre mesure.

— Personne n’a foulé ce sol depuis plusieurs siècles. Lu-Na-Shi n’accueille aucune vie que végétale. Il y a très longtemps, avant la Guerre des Assemblées, des savants ont essayé de déterminer pourquoi la vallée n’abritait aucune espèce animale, mais on n’a jamais revu l’expédition. Certaines légendes racontent que les arbres dévorent ceux qui s’aventurent trop profondément dans la forêt et c’est pourquoi on appelle les flancs des montagnes les Deux Forêts de Sang.

Exil, exécution ou digestion arboricole : autant d’alternatives souriantes qui s’offraient à l’aventureuse Lightning Girl.

— Ce ne sont sans doute que des superstitions, cela dit, si j’étais vous, j’essaierais quand même de ne pas marcher sur les racines.

À peine ce conseil un peu tardif dispensé, Ambre se métamorphosa en renard. La transformation n’avait guère duré qu’une ou deux secondes, en silence, et le Trickster ne s’était pas même arrêté de marcher — un pas, il avait posé un pied sur l’ humus forestier ; l’autre, sa patte trouvait prudemment sa place entre deux racines noueuses. D’ailleurs imperturbable, Renart continuait à parler :

— L’entrée de La Moria est effacée des cartes depuis longtemps. Les structures de la mine sont fragiles et changeantes, et l’entrée en est interdite depuis qu’on a arrêté l’exploitation de l’amizium. Il faut dire que le sol des lunes offre des carrières beaucoup plus riches et beaucoup moins complexes. Mais à l’époque des Rois Miniers, La Moria était un lieu de toute première importance. Je me souviens encore des vaisseaux à minerais qui décollaient des cimes de la montagne, en direction des chantiers spatiaux de la capitale.

À le suivre, cela devait faire référence à une époque antérieure à la Guerre des Assemblées, qui elle-même paraissait révolue depuis plusieurs siècles. Un renard plutôt bien conservé. Il tourna la tête en direction de Prudence.

— Mais dites-moi, qu’est-ce que vous, vous cherchez dans les ruines de La Moria ?

Et il ajouta avec un sourire de renard :

— Personne ne me suit par hasard.

Même si techniquement, il l’avait plus ou moins kdnappée.
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Message posté : Mar 28 Oct - 14:40 Message
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Son interlocuteur parlait beaucoup. Prudence ne pouvait pas le nier. Tout en marchant mécaniquement à ses côtés, son cerveau se résignait à enregistrer les paroles de son guide le plus fidèlement possible. Sa raison grondait à la frontière de son inconscient, vexée d’avoir été mise de côté. Mais c’était pour le mieux. Prudence n’avait vraiment pas besoin de réfléchir pour l’instant. Cela ne ferait que la faire davantage paniquer et remettre en question toute la réalité de cette escapade dans l’inconnu. Pour l’heure, elle se contentait d’acquiescer silencieusement à chacune de ses tirades.

Tout ça, c’est dans ta tête.

Oui, tout cela se passait dans sa tête, bien sûr. Les informations transmises par son cerveau ne pouvaient tromper personne, pas même la conscience récalcitrante d’une adolescente terrienne. Il valait mieux ne pas creuser cette question, à propos de « ce qui est réel » et de « ce qui ne l’est pas ».

- Ah d’solée. J’ai pas trouvé le cours sur les gobelins, au lycée.

A la vérité, elle n’avait pas cherché.

A chaque pas qu’ils effectuaient, les deux voyagèrent semblaient distordre la réalité – si tant est que tout ceci soit réel -. Ils avançaient par bonds dans l’espace. Prudence voyait le paysage défiler devant ses yeux comme s’il se fut agi d’un documentaire animalier. Quand son guide parut subitement perplexe, la jeune fille lui rendit un regard tout aussi interrogatif. Avant de se sentir obligée de lui répondre :

- Un TARDIS. C’est une cabine de police, bleue, qui est plus grande à l’intérieur et qui permet de voyager dans le temps et l’espace… Oublie ce que je viens de dire !

Non, elle ne voyageait pas dans un film. Ici, dans cet ailleurs mirobolant, elle ne pouvait compter que sur la chance. Aucun repère terrestre ne semblait avoir sa place dans ici. Il lui était d’ailleurs plus aisé de tutoyer ce grand adolescent blond. Cela permettait de mieux l’ancrer dans la réalité. Pour l’instant, il ferait office d’ancre, ou de bouée de sauvetage. Elle ignorait jusqu’à sa nature et son nom. Cependant, il était sans doute l’être le plus intelligible du coin, pour une Terrienne.

Il recommença son discours explicatif comme si de rien n’était. Prudence ne sursauta que lorsqu’il lui lança un avertissement. La peur fit faire un bond à la demi-alien, qui prit ensuite grand soin de marcher sur la pointe des pieds, entre les fameuses racines noueuses. Son interlocuteur discourait sans cesse. C’était presque reposant.

Mais dites-moi, qu’est-ce que vous, vous cherchez dans les ruines de La Moria ? Personne ne me suit par hasard.

Prudence jeta un regard interloqué au renard. Tout d’abord, elle parlait soudain à un renard. Est-ce que les renards pouvaient sourire ? Apparemment, oui. Ensuite, de quoi parlait-il ? Le cerveau débranché de l’adolescente butait sur les mots. Que faisait-elle ici ? Que cherchait-elle ?

- Vous m’avez enlevée, monsieur le renard, rétorqua-t-elle sans détours, le vouvoiement lui venant naturellement face à un animal qui parle. Mais votre mission nécessite l’assistance d’un garde du corps. Je suis Lightning Girl, à votre service.

Une petite part d’elle aurait voulu lui hurler que tout était de sa faute, qu’elle voulait rentrer chez elle, que ses amis l’attendaient au cinéma… Elle n’y parvint pas. Tout bien considéré, elle se sentait bien ici. Ce sentiment diffus de liberté lui donnait des ailes. Ses problèmes métaphysiques lui paraissaient dérisoires, en comparaison de ce périple fantastique vers les mines de la Moria – et qu’importait la réalité de cette phrase ! Elle fronça les sourcils, tenta de se concentrer.

- Vous dites qu’un groupe d’exploration a disparu dans les environs. Comment êtes-vous sûr qu’il n’y a eu aucun survivant ?... Et vous avez fait un lapsus ! Si l’entrée de la Moria est perdue, comment peux-ton en interdire l’accès ? C’est donc que quelqu’un doit savoir comment y aller !

Toute à son enthousiasme, Prudence ne remarqua qu’avec un temps de retard le picotement insistant sur sa nuque. Faisant brusquement volte-face, ce fut pour voir, à quelque distance de là, un banc de brouillard épais se promener sur le versant de la montagne. Elle plissa les yeux, espérant distinguer quelque chose à travers lui. Lorsque le brouillard changea subitement de direction, elle sursauta, manqua trébucher sur une racine et se rattrapa de justesse de marcher de dessus en se laissant doucement prendre quelques centimètres d’altitude. Sous ses yeux ébahis, le brouillard s’animait, comme s’il cherchait à capter son regard…

- Euh, monsieur le renard ? J’crois qu’on a un problème. C’est normal, ça ?

Un cri se fit l’écho de sa question. Plus loin sur la gauche, une tâche informe de couleur gesticulait furieusement dans leur direction. S’agissait-il d’un piège ou d’une mise en garde ? Prudence se détourna une micro seconde du brouillard pour prêter attention à cet étrange personnage. N’était-il pas censé n’y avoir aucune forme animale vivante dans les parages ?

- Quoi ?

Lorsqu’elle reporta son regard sur l’écran brumeux, celui-ci paraissait s’être beaucoup rapproché. Il bougeait à une vitesse incroyable.

- QUOI ?!
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Message posté : Mar 28 Oct - 17:40 Message
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Pas de cours sur les gobelins ? Le système d’éducation des États-Unis d’Amérique, planète Terre, Univers Prime, laissait furieusement à désirer. Ambre se promit de poursuivre un autre jour les explications qui s’imposaient pour permettre à sa nouvelle amie d’évoluer sereinement dans l’Univers qui était le sien, sans craindre de commettre toute l’année-lumière un impair mondain en vexant les voyageurs gobelins. C’était très susceptible, les gobelins, il en savait quelque chose. N’avait-il pas été banni de Yulu-Pulu-Tulu pour un malheureux jeu de mots ? Mais c’était une autre histoire.

— Je m’appelle Ambre.

Précisa Renart, qu’on venait d’appeler Monsieur le Renard.

— Mais faites comme tout le monde : appelez-moi comme vous voulez.

Un tel laxisme onomastique expliquait sans aucun doute la complexité de son état civil multidimensionnel.

Ambre put à nouveau constater les failles de la pédagogie américaine quand Prudence détecta un manque de logique dans son discours. La logique ? Lui ? C’était sa seconde nature, voyons ! Il aurait pu être avoir une chaire de logique à l’Académie Sultienne. D’ailleurs, il avait brièvement occupé une chaire de logique à l’Académie Sultienne. Avant d’en être banni pour une sombre affaire de pois chiches. Mais c’était une autre histoire.

Le renard s’arrêta, s’assit, protégea prudemment ses pattes de sa jolie queue touffue, et se mit à son tour à observer le brouillard véloce qui avait attiré l’attention de son amie primo-terrienne. Lorsque Prudence lui demanda prudemment — la bien-nommée — si une pareille manifestation climatologique était courante en ces contrées, Renart répondit de son habituel ton désinvolte :

— Pas du tout.

Il inclina la tête sur le côté.

— C’est même probablement très dangereux.

C’était donc le moment idéal pour se lécher la patte avant-gauche. Pendant que Renart faisait sa toilette, Prudence enchainait les visions inhabituelles. Cette petite-là était émotive : il avait bien fait de l’embarquer avec lui. Il n’empêchait qu’il devait réfléchir. Son esprit aurait fonctionné beaucoup plus vite si Prudence avait eu le bon sens de le gratter derrière l’oreille, mais les humains manquaient parfois d’esprit pratique.

Contraint de se gratter lui-même l’oreille avec la patte arrière, Ambre méditait les curieuses circonstances de leur mort imminente. Le brouillard était décidément de plus en plus proche et il fallait agir vite. Ambre prit la décision qui s’imposait.

— Suivez-moi.

Et le renard se mit à trottiner. À trottiner ? Que dis-je ! À courir. Alors qu’il slalomait entre les arbres, il reprit soudain apparence humaine, se tourna vers Prudence, la plaqua contre un tronc et lui adressa un grand sourire. Sans doute parce qu’il faisait nuit, maintenant. Ou alors, parce que le tronc était un mur de pierre. Le Trickster se recula pour avancer au centre de la pièce caverneuse dans laquelle ils avaient mystérieusement fini leur cavalcade.

— Personne ne saurait tuer quelqu’un avec un chamallow, pourtant, je suis sûr que c’est interdit, en théorie. Personne ne peut entrer dans La Moria, mais il est interdit d’entrer dans La Moria.

Et par conséquent…

— Nous sommes dans La Moria.

Évidemment.

— Étrange brouillard, étrange. La vallée est restée calme pendant des siècles et soudain, un événement aussi inhabituel, aussi admirable. Je crois que c’était une sorte de nuage d’acide. Téléguidé ! Est-ce que c’est possible, ça ?

Il porta un regard interrogateur sur Prudence, avant de se remettre à faire les cent pas.

— Peut-être, sans doute, pourquoi pas. Un nuage d’acide téléguidé pour tuer les intrus. Mais pourquoi ? Pour… Pour… Parce que… Hmm… Tiens, qu’est-ce que c’est ?

Ambre se pencha pour ramasser un morceau de métal par terre. Il l’épousseta du revers de sa manche et le leva pour l’examiner à l’un des très fins rayons de lumière qui tombaient de l’une des trois meurtrières pratiquées haut dans le mur.

— Un morceau d’insignes. L’Académie des Sciences de la capitale, à en juger par le blason. Ainsi les savants sont arrivés jusqu’à l’intérieur de La Moria. Qui l’eût cru… VOUS !

S’exclama avec un enthousiasme débordant Ambre, en pointant Prudence du doigt. Il s’approcha d’elle en deux pas, malgré les cinq mètres qui les séparaient en théorie.

— Beaucoup d’intuition, Mademoiselle Girl, beaucoup d’intuition. De la clairvoyance. Du sang-froid. Un certain sens de l’imagination !

Il tapota de l’index la tempe gauche de la jeune fille.

— Dommage que vous n’en sachiez pas plus sur les gobelins. Une espèce fascinante, en vérité, fascinante. Mais trêve de bavardage, dites-moi tout : qu’est-ce que mon garde du corps sait faire ? Parce qu’autant vous prévenir tout de suite : moi, je ne me bats pas.

Ce n’était pas tout à fait vrai — et c’était surtout rarement utile — mais enfin, c’était un principe général. Soumis à de nombreuses entorses, comme tous les principes généraux, dans le monde d’Ambre.

— Et puis aussi, je ne sais pas du tout dans quelle partie de la mine on est, mais ça devrait aller.

Tant que le brouillard ne les retrouvait pas, bien entendu.
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Message posté : Mar 28 Oct - 22:57 Message
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Prudence cligna plusieurs fois des yeux, en ayant l’air d’un hibou mal réveillé. Où étaient passés la montagne, les racines tueuses, le brouillard se déplaçant à une vitesse vertigineuse ? Dans la pénombre de ce nouveau lieu, elle faisait de nouveau face à un grand adolescent blond, aux yeux changeants et adepte de la crème glacée. Cette apparence paraissait presque aussi perturbante que celle du renard qui parle – et qui sourit -. Ambre – car c’était ainsi qu’il disait s’appeler – recommença sans tarder à se déplacer, très vite et à parler, tout aussi vite. Prudence jeta un lent regard circulaire sur les lieux. Les entrailles de la Moria se révélaient à eux. Elle aurait pu étudier ce nouveau paysage pendant des heures, si son cerveau ne s’était soudain réveillé.

- Si on est là, c’est bien parce que quelqu’un savait comment y entrer. Donc, j’avais raison, monsieur-je-sais-tout, maugréa-t-elle en aparté, avec une parfaite mauvaise foi. C’était peut-être un système défensif ? Ça expliquerait la disparition des précédents visiteurs, renchérit-elle à voix haute, en parlant du brouillard animé.

En deux bonds, Ambre fut de nouveau sur elle, un morceau d’insigne métallique dans une main, l’autre pointée vers sa tempe. Prudence retint un mouvement de recul. Son malaise s’accentua. Entendre louer ses piètres performances intellectuelles la laissait pantoise.

- Euh… Merci.

La question de ses capacités physiques, en revanche, ne posait pas beaucoup de problèmes. Elle n’avait pas besoin de réfléchir pour y répondre.

- Je suis électrokinésiste. Mon corps produit sa propre électricité. Et je sais me battre. Plutôt pratique pour un garde du corps improvisé, hein ?

Ses prunelles s’écarquillèrent brusquement. Alors qu’Ambre poursuivait son monologue sans répit, Prudence se figea. Elle se rappela la présence de cet être informe et coloré, sur le versant de la montagne d’en face, qui avait fait de grands signes à l’approche du brouillard. Et lui, alors ? Quoi qu’il ait été, il ne méritait pas d’être digéré par du brouillard agressif.

- Hey ! On a oublié le…le… le type de tout à l’heure ! Il a essayé de nous avertir, on en peut pas le laisser à la merci de ce truc !

Mais c’était déjà trop tard. Le picotement sur sa nuque, l’impression d’être épiée, recommença à l’assaillir. Un coup d’œil en arrière, vers une obscure galerie et elle sut que le maudit brouillard – ou son copain, allez savoir ! – s’approchait. Ça se déplaçait drôlement vite, ces bêtes-là. Lorsqu’il apparut dans la courbe du couloir, à peine visible dans la pénombre, le cœur de la brave adolescente tressauta. Comment se battre contre quelque chose d’intangible ? Mieux valait courir.

- On a plus l’temps de faire du tourisme ! Prenons la direction que vous voulez mais courez !

Une brève impulsion électrique dans les talons jeta Prudence en avant. Attrapant la main d’Ambre, elle s’élança à travers la première galerie venue, faute d’avoir le choix. Son esprit s’éveillait enfin sous l’effet de la peur. Des milliers de questions l’assaillaient tandis qu’elle courait à en perdre haleine. Parfois, ses pieds touchaient à peine le sol. La foudre circulait à une vitesse folle dans son corps, la propulsant en avant tel un boulet de canon. Ou presque.

Est-ce que leur ennemi les suivait ? Est-ce que les mines étaient piégées ? Ou habitées ? Ou radioactives ? Est-ce qu’on pouvait raisonner le brouillard qui les poursuivait ? Ou le combattre ? Ou juste le semer ?

Et soudain, le sol se déroba sous les pieds de Lightning Girl. Au lieu de tomber dans l’obscurité, elle resta un instant suspendue en l’air, un cri muet logé au fond de la gorge, figée dans une improbable posture de fuite. D’instinct, elle s’était mise en lévitation. Osant un regard sous elle, elle n’y vit que les ténèbres… Ou plutôt, non. Quelque chose brillait là-dessous, comme une nuit d’encre piquetée d’étoiles argentées. Un nouveau bug fut enregistré par le cerveau de Prudence... Non, non, surtout, ne pas se poser de questions !

Un frémissement de peur plus tard, elle se demanda également où en était l’hostile brouillard.

- Ambre, est-ce qu'on l'a semé ? J'vois plus le brouillard !

Monsieur-je-sais-tout devait forcément avoir la réponse.
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Message posté : Mer 29 Oct - 11:55 Message
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— Tous les corps produisent leur propre électricité, Mademoiselle Girl.

Murmura Ambre d’une voix songeuse en scrutant les yeux de son interlocutrice, manifestement hermétique au malaise que leur proximité physique pouvait susciter.

— Enfin, presque. Pas le mien. Peut-être. Tiens, ça fait longtemps que personne n’a essayé de me disséquer. Enfin bref.

Ambre posa une main sur l’épaule de Prudence.

— Mademoiselle Girl, vous serez donc ma garde du corps !

En voilà une qui s’approchait à chaque seconde un peu plus d’une mort douloureuse et étrange. Personne n’avait donc appris à Prudence à ne pas suivre les étrangers bizarres sur des planètes lointaines ? Ambre se détourna pour se remettre à examiner la pièce, tandis que Prudence évoquait le type qu’il n’avait pas vu. L’alien haussa un sourcil. La vallée était peut-être un peu plus habitée que les humains de Lukhtar le prétendaient. En un sens, ce ne serait pas très étonnant.

Ils n’eurent cependant pas le temps de s’appesantir sur la question : Prudence lui agrippa la main et se mit à courir. Elle avait vite compris le principe des aventures ambrées : en courant, on tombait toujours sur quelque chose d’intéressant. Tenez, par exemple, un gouffre étoilé, quelques encablures plus loin. Alors que Prudence lévitait au-dessus de l’étrange phénomène, la voix d’Ambre lui répondit :

— Je crois bien, Mademoiselle Girl.

Ambre contourna la tête de Prudence pour faire du surplace devant ses yeux. L’oiseau-mouche reprit la parole — bon, il ne parlait peut-être pas, mais en tout cas, on l’entendait.

— Sous vos pieds, un gisement d’amizium. L’amizium est un composant essentiel de l’ancien alliage que la flotte impériale utilisait pour permettre les processus de fusion dans ses moteurs spatiaux rudimentaires. Mais depuis, la technologie a un peu évolué et l’exploitation minière s’est arrêtée. Descendons.

Et l’oiseau-mouche plongea dans l’obscurité, pour se poser, quelques mètres plus bas, au centre d’une vaste carrière. On avait creusé un trou circulaire de plusieurs dizaines de mètres de diamètres dans le flanc de la montagne. L’amizium était extrait des parois et remonter à l’étage supérieur, celui où ils avaient couru, par des systèmes de chariots à suspension magnétiques. Évidemment, depuis le temps, les chariots gisaient à droite à gauche dans la carrière. Mais l’amizium sur les parois continuaient de briller et, une fois au fond de la carrière, on pouvait voir autour de soi grâce à la faible luminescence du matériau.

Quand Prudence l’eut rejoint, Ambre expliqua :

— L’amizium a une capacité de stockage photonique très élevée, ce qui explique qu’il conserve sa phosphorescence même après de si longues années. Il devrait briller comme cela pendant plusieurs siècles encore. C’est à cause de cette capacité qu’on appelait les vaisseaux de l’ancienne flotte impériale les Anges de Clarté. Une appellation bien trop poétique, quand on sait à quoi ils servaient, d’ailleurs…

Ambre quitta le centre de la carrière pour s’approcher des parois.

— Vous savez, l’Empire des Trois Planètes, qui regroupe trois planètes…

Si si, je vous jure.

— … et sept lunes, soit à peu près, hm… Soixante-treize milliards de citoyens. Est un empire exclusivement humain. C’est rare. Très rare, même, dans cette galaxie. Et les autres.

Et pour vivre à Star City, la ville la plus cosmopolite de son système solaire, Prudence devait bien s’en douter.

— Si rare, Mademoiselle Girl, que certains observateurs extérieurs se sont posés des questions sur les politiques internes de l’Empire à l’époque des guerres. Votre ami le brouillard me fait penser que les habitants de cette vallée sont peut-être moins inexistants que, disons, indésirables du point de vue de la capitale.

L’Empire des Trois Planètes était bâti sur des siècles de colonisation agressive et de génocides — c’était la vérité à laquelle Ambre faisait allusion et que l’histoire officielle n’écrivait pas. Une part de l’affection d’Ambre pour l’Impératrice Salassi naissait de la volonté encore cachée de celle-ci de réformer les politiques migratoires de l’Empire, censées préserver la pureté si violemment conquises. Le Trickster avait en tout cas toujours supposé que les lointaines entreprises d’épuration avaient été parfaitement efficaces, mais il commençait à en douter.

— Mademoiselle Girl, ne trouvez-vous pas que, pour une carrière creusée dans le flanc de la montagne, cet endroit est singulièrement venteux ?

Et si les brouillards n’étaient pas une arme ? Des ennemis, peut-être, pour l’instant, mais pas des armes. Ce ne serait pas la seule forme de vie gazeuse qu’Ambre aurait rencontré dans ses périples.

— Il doit y avoir des galeries qui partent vers la surface : nous devrions sonder les parois pour tenter de trouver un passage. Et avec un peu de chance, nous recroiserons nos amis les brouillards et nous pourrons en apprendre plus.

Ambre ne devait pas très bien comprendre le principe de la fuite devant le danger.
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Message posté : Mer 29 Oct - 16:58 Message
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C’était beau et étrange. Comme un peu tout ici. Sans un mot, Prudence se laissa doucement tomber dans le trou creusé sous ses pieds, descendant dans l’obscurité de la roche, avant de se retrouver dans une vaste salle éclairée de milliers de lanternes. Elle plissa douloureusement les yeux, patientant le temps qu’ils s’accommodent à la nouvelle luminescence des lieux. Avec stupeur, elle remarqua qu’il ne s’agissait pas de lampes quelconques mais d’un minéral phosphorescent. Sitôt qu’elle eut touché terre – avec un peu de maladresse -, Ambre profita de l’instant pour lui expliquer pourquoi. L’amizium brillait, donc. Intéressant. Toutes les réflexions d’Ambre, dans un sens, étaient intéressantes. Cependant, elle n’était pas certaine de toutes les comprendre…

Face à l’apparente perplexité de son compatriote métamorphe, Prudence se contenta de hausser les épaules. Effectivement, les trucs rares et improbables, elle avait l’habitude d’en croiser régulièrement, maintenant qu’elle vivait à Star City. Le Kansas lui semblait soudain d’une banalité affligeante en comparaison.

L’adolescente commençait à s’agacer de s’entendre appelée « Mademoiselle Girl ». C’était ridicule. Qu’est-ce qui lui avait pris, d’ailleurs, de se présenter sous son surnom héroïque ? Elle soupira.

- ‘Pouvez m’appeler Prudence, ce sera plus simple, dit-elle, avant d’être à nouveau noyée sous le flot de paroles de son compagnon d’aventures.

En dépit la lenteur d’esprit qui la caractérisait aujourd’hui, elle avait parfaitement saisis ce qu’impliquait la notion d’indésirables pour n’importe quelles créatures. N’ayant pas été élevée dans l’ignorance crasse de qui se croit supérieur, la curiosité gourmande de Prudence se gorgeait de livres d’Histoire et d’un peu de philosophie paternelle. Il devenait aisé de croire en la vilenie de l’être humain, quand on regardait en arrière, dans des siècles de guerres et de massacres. La bêtise humaine n’avait aucune limite. L’Empire des Trois Planètes n’avait pas l’air de faire exception. Mais l’optimisme triomphant de l’adolescente poussait celle-ci à croire, depuis toujours, que l’Homme possédait aussi en lui sa propre rédemption. Une erreur n’était rien comparée à tout ce que la race humaine avait créé pour sa planète. En parlant de la Terre…

- Si, si, c’est vrai, c’est venteux mais… Attendez. Y’a des humains dans le coin ? Mais… Mais je croyais que seule la Terre avait… Attendez, j’ai pas tout suivis, là… La race humaine est originaire de quelle planète, s’il y en a en dehors de la Terre ?

Pas la peine de tergiverser. Prudence poussa un énième soupir. Ambre ne tenait pas en place. Il était pire qu’elle, dans un sens. Sauf que lui, eh bien, il définissait très mal la notion de danger. Ou alors, il ne le faisait pas avec les mêmes critères que la jeune Terrienne. Dans tous les cas, la situation restait la même. Prudence se résigna à suivre son étrange compagnon, pour le meilleur et pour le pire. Quel autre choix avait-elle ? Rester ici, dans la clarté d’une carrière rien de moins qu’extra-terrestre ? Ambre possédait la clé de son retour sur Terre. Et même cet aventureux périple dans l’inconnu lui plaisait de plus en plus, elle ne pouvait pas abandonner l’idée de regagner sa maison un jour… Prochainement, se promit-elle silencieusement. Elle devrait rentrer, tôt ou tard.

- D’accord, allons-y ! C’est vous le patron, Ambre.

L’adolescente s’attela donc à la tâche avec sérieux. S’approchant d’une paroi, elle en tâta la surface rugueuse, cherchant une fissure, un interstice ou une crevasse dissimulée dans l’obscurité. N’importe quelle sorte de galerie qui pourrait les mener vers le haut le plus rapidement possible. A demi aveuglée par des fragments d’amizium scintillants comme des étoiles miniatures, ses jambes butèrent contre un charriot renversé. Un juron fut lâché.

- Ce ne serait pas plus simple de revenir dans la galerie du dessus et de rebrousser chemin ?... Ok, j’ai rien dit.

Alors qu’elle peinait à extraire sa chaussure gauche, prise dans le mécanisme brisé d’un charriot, son bras ripa contre la paroi, éraflant sa veste. Un petit morceau d’amizium, rond comme une perle, se décrocha et vint rouler à ses pieds dans un tintement cristallin. Prudence se pencha pour le ramasser. Tout aussi discrètement, elle le glissa dans sa poche de jean. Cela lui ferait un souvenir. Jace la croirait peut-être. Peut-être. Mais Lucy, elle, avait besoin d’une preuve pour croire en quoique ce soit. Elle l’appréciait beaucoup, cette très humaine amie. Même si elle s’irritait souvent de son manque total d’imagination.

- Dites, on n’était pas venu dans les mines de la Moria pour y chercher la euh… la Sphère du Troisième Ciel ou quelque chose comme ça, au départ ? On devrait essayer de la retrouver avant de vouloir réparer les torts de l’Empire envers les brouillards, vous ne croyez pas ?

Lorsque Prudence leva à nouveau la tête, ce fut pour tomber nez à nez avec un écran de brouillard, figé dans ce qu’elle devinait être l’embrasure d’une galerie ascendante. Elle poussa les premières notes d’un cri strident, avant de le réprimer aussitôt, de peur de donner l’alerte à tous ses congénères. Pour une fois, le brouillard restait immobile et ne semblait pas vouloir l’attaquer. Ils se regardèrent en chiens de faïence.

- Euh… Bonjour ? demanda Prudence d’une petite voix.
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Message posté : Mer 29 Oct - 18:12 Message
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Prudence ?

— Entendu, Mademoiselle Girl !

C’était déjà ça.

Lorsque la jeune fille fit part de son étonnement xénobiologique, Ambre la regarda comme si elle venait de parler en klingon.

— Je ne comprends pas.

Demander à un métamorphe millénaire intergalactique les origines de telle ou telle espèce, c’était un peu comme demander à un tigre de distinguer les différentes variétés de salade.

— Et puis humains, chimpanzés, baobabs, qui fait la différence ?

Rajouta-t-il avec un haussement d’épaules entièrement malhonnête, parce que la différence, il la faisait bien, lui, malgré toute sa désinvolture extraterrestre : la preuve, il savait très bien en quelle espèce il avait besoin de se transformer en telle ou telle situation et il était par exemple rarissime qu’en compagnie d’une Terrienne, il prît la forme d’un animal extraterrestre. Mais il y avait des secrets des Galaxies que l’on ne révélait pas aussi aisément.

Mieux valait inspecter les parois. Il ne répondit rien — un miracle — quand Prudence parla de remonter. C’était plus simple. Comme de l’appeler Prudence, plus simple aussi. Mais dans la mesure où ils exploraient une mine abandonnée entourée par une forêt prétendument meurtrière dans un territoire interdit de passage sous peine de mort, il y avait fort à parier que la simplicité n’était pas un critère pertinent pour Ambre.

— Ah, oui, la Sphère, c’est juste…

Il n’y pensait plus.

— Salassi était très fâchée.

Il se détourna de la paroi pour préciser :

— C’est l’Impératrice. Elle a de très jolis yeux.

Ce à quoi Prudence répondit en hurlant, une réaction qu’Ambre ne put s’empêcher de trouver un peu excessive, avant de constater qu’elle était nez-à-nez avec un brouillard. Heureusement qu’elle ne vivait pas en Grande-Bretagne, sans quoi, ses cordes vocales seraient mises à rude épreuve.

— Merveilleux !

Il s’agissait maintenant d’établir contact avec ce qui était, de toute évidence, une forme de vie. Ambre bondit à côté de Prudence, tendit la main, reprit sa main, parce que les brouillards ne serraient sans doute pas les mains, et entreprit de se présenter.

— Je suis Ambre, Gardien du Portail de Maloké, Chevalier de la Voie Lumineuse, Passeur des Novae du Troisième Cadrant, trois fois consécutif Vainqueur du Concours d’Ingestion Buccale de Loshal-Vilapur, Héritier du Haut-Conseil d’Al-Ghûl, représentant plénipotentiaire et membre unique de la Congrégation Sirupeuse, Antienne Vivante des Mille Trois Armées, Céleste Grenouille de Jade, Grand Protecteur de…
— On sait qui vous êtes.
— Ah ! Excellent.

La voix du brouillard — plutôt, les voix du brouillard — avaient résonné toutes à la fois entre les parois de la carrière.

— Vous êtes le mâle de l’Impératrice.
— Alors… Oui, non, c’est très compliqué, en fait.
— Vous êtes humain.
— Dites donc, c’est peut-être pas la peine d’en venir tout de suite aux insultes, là, hein !
— Les humains en sont pas les bienvenus dans le Ventre.
— Je ne suis pas humain.
— Tous les citoyens de l’Empire sont humains.
— Je ne suis pas citoyen de l’Empire. En fait, vous n’avez rien suivi à ce que je vous ai expliqué, c’est ça ?

Ambre avait une façon toute personnelle de négocier.

D’ailleurs, il était en train de grandir.
Beaucoup.

En quelques secondes, Ambre était passé de l’apparence d’un adolescent blond à celle d’un colosse de quatre mères, à la peau d’un rouge sombre et aux yeux parfaitement blancs. Son corps n’était plus couvert de vêtements, mais ça n’avait pas une grande importance : à partir de la taille, il n’y avait que des volutes de fumée noire. D’une voix tonnante, la créature déclara :

— Je suis l’Ambre de la Nuit Sans Fin. J’ai vécu bien avant l’essor de cet Empire et je vivrai bien longtemps après sa chute. Ne me traitez pas comme un humain.

Pure esbrouffe. D’une, cette forme-là n’était pas plus sa forme naturelle que les autres : il l’empruntait à une race de paisibles bergers, dans une dimension recluse et lointaine, avec laquelle il était à peu près sûr d’être le seul à avoir eu le moindre contact. De deux, qu’il fît un mètre quatre-vingt ou quatre, il conservait plus ou moins les mêmes aptitudes, et tout démoniaque et imposant qu’il eût l’air, il n’allait pas se mettre à souffler du feu ou jeter des sorts. De trois, personne ne l’avait jamais appelé l’Ambre de la Nuit Sans Fin, mais ça en imposait. Mais tout ça, le brouillard n’en savait rien. Hé, on ne l’appelait pas Trickster par hasard !

Une silence suivit cette déclaration menaçante et, devant la circonspection du brouillard, Ambre reprit sa forme humaine et déclara d’une voix beaucoup plus apaisante :

— Nous sommes des voyageurs et nous venons en apprendre plus sur vous. Nous ne travaillons pas pour ni avec l’Empire et nos intentions ne sont pas violentes.
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Message posté : Mer 29 Oct - 22:39 Message
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La bouche béante de Prudence s’alliait particulièrement bien avec ses yeux démesurément écarquillés. Pâle et tremblante, elle vit Ambre devenir subitement gigantesque. Il emplissait la carrière, dominant la scène de toute sa splendide hauteur. L’échange de sourds, entre le brouillard et le métamorphe, ne pesait pas lourd dans la balance, face à pareil pouvoir.

- Mais, souffla-t-elle d’une petite voix. Mais… Où est-ce qu’il a appris à négocier ?

Néanmoins, Prudence ne put s’empêcher de se sentir soulagée lorsque son compagnon reprit une forme plus habituelle. Elle se sentait plus en sécurité dans le sillage de l’homme aux yeux multicolores que dans l’ombre du géant tonitruant. Combien de noms un seul être pouvait-il porter ? Ambre paraissait en posséder des milliers. Comment faisait-il pour tous se les rappeler, ou ne pas perdre la tête ?... Tout compte fait, mieux valait ne pas savoir.

- Les voyageurs ne sont pas les bienvenus ici.

Ça, ils avaient remarqués. Le regard de Prudence ne cessait d’aller d’Ambre au brouillard pour revenir ensuite sur Ambre. En tant que chef de l’expédition, lui-seul était accrédité à parlementer. Lui-seul, d’ailleurs, savait très exactement ce qu’il faisait ici, contrairement à son garde du corps. Près de lui, Prudence n’en menait pas large.

- Votre compagne est humaine.

Ça aussi, ils avaient remarqués.

- Que voulez-vous savoir ? Nul ne pénètre l'antique Ventre sans un but précis.

En l’occurrence, ils cherchaient principalement une espèce de joyau – d’après ce qu’elle avait compris - pour l’offrir en cadeau. A qui ? Peut-être à cette Salassi, l’Impératrice dont Ambre semblait être le « mâle » et qui gouvernait cet Empire tri-planétaire. Le brouillard ne la portait pas dans son cœur – s’il en avait un -, en tout cas. Mais l’amour ne se commandait pas ! L’adolescente se retint à grand peine d’ouvrir la bouche pour prendre la défense du métamorphe. Bouche close, au moins, elle limitait les dégâts dans la négociation.

- Suivez-nous. Votre humaine n’est pas digne de confiance. Elle ne peut nous suivre là où nous allons.

Prudence avala sa salive de travers.

- Quoi ? Vous allez me laisser là, toute seule, dans cette carrière abandonnée ? Pas question !

Ses pommettes rougirent d’indignation. La peur d’être laissée en arrière n’était rien face à sa colère. Sa vexation ne faisait que croître. La vraie Prudence Carter remontait enfin – péniblement – à la surface. Il était hors de question qu’elle soit mise de côté. C’était son combat autant que celui d’Ambre, dorénavant. Elle le suivrait tout le temps qu’il aurait besoin d’elle. Jusqu’à trouver cette foutue Sphère-truc et rentrer chez elle. Et de toute façon, elle n’était même pas totalement humaine, alors merde !

- Je ne suis pas son humaine ! Je représente la garde rapprochée de l’Ambre de la Nuit Sans Fin, alors un peu de respect ! Je suis Prudence Carter, alias Lightning Girl, fille de la Terre et d’Ilboria ! Je viens, que cela vous plaise ou non. Je ne quitte pas Ambre d’une semelle.

D’où lui venaient ces mots ? Des quelques bribes échappées du discours télépathique de Lena L’y et d’une brusque inspiration lyrique, sans doute. Elle ne se serait pas crue dotée d’un tant soit peu d’éloquence. Elle n’avait pas oublié. Cette brève rencontre avec Lena L’y restait gravée au fer rouge dans sa mémoire. Ses pensées résonnaient encore clairement dans son esprit. Des pensées qu’elle aurait voulu enfouir plus profondément encore. Et qu’elle avait refusé, avec acharnement, de dire à voix haute, de peur de les rendre réelles. Ilboria, avait dit Lena L’y. La race des Ilborion. La race de sa félonne de mère.

A l'heure actuelle, ses connaissances sur le sujet se limitaient à lancer des noms, au hasard d'une rencontre extra-terrestre. Elle ignorait tout des secrets qui se cachaient derrière ce simple mot : Ilboria. Et ce n'était pas le plus important, pour l'instant. Il fallait espérer qu'il soit en odeur de sainteté pour le brouillard.

- Ilboria n’est ni notre ennemie ni notre amie.
- Tant mieux ! Comme ça, on va pouvoir baser notre relation sur du neuf.
- Si vous voulez nous suivre, vous devez laisser la Larme ici.
- Hein ?

Elle comprit en un instant de quoi parlaient les voix émanant du brouillard. La Larme. La petite pierre argentée, qui luisait doucement dans sa paume tandis qu’elle la retirait délicatement de sa poche. Abandonner sa trouvaille lui faisait mal au cœur. Elle aurait tant voulu la conserver, non comme un gage de bonne foi envers ses amis, mais parce que ce fragment d’amizium pourrait éternellement lui rappeler son escapade sur une autre planète… Si elle s’en sortait vivante, évidemment.

- Voleuse… Voleuse… Voleuse… Voleuse…

Le mot ricocha sur les parois rocheuses en centaines d’échos. Si le brouillard avait eu des yeux, ceux-ci l’auraient fixée sans relâche, noirs d’accusation. Le morceau de métal luminescent tomba dans la poussière de la carrière. Prudence rentra violemment les mains dans ses poches de jean pour en masquer le tremblement.

- Ça va, je l’ai jeté ! Satisfaits ?

Il y eut un silence pesant. Puis le brouillard s’anima, se reculant dans la galerie ascendante, livrant le passage aux deux voyageurs.

- Suivez-nous. Évitez de parler trop fort. Vous pourriez réveiller Ceux-Qui-Veillent.

Allons bon. D’autres locataires des mines ? Ils avaient l’air tous aussi charmants les uns que les autres.
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Message posté : Jeu 30 Oct - 11:46 Message
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Ambre s’était désintéressé de Brouillard pour détailler le profil de Prudence. Ilboria ? Elle n’avait sans doute pas jeté ce nom au hasard. Mais elle n’avait pas l’air non plus de bien savoir ce dont il s’agissait. Une métisse, donc. Qu’est-ce qu’une métisse d’Ilboria pouvait bien fabriquer sur la planète Terre ? La Terre de l’Univers Prime était encore bien protégé contre les incursions extraterrestres et, depuis son retour, Ambre n’avait pas rencontré beaucoup de voyageurs intergalactiques. Dommage, à son sens : ce petit monde qui orbitait autour d’un petit soleil sans intérêt aurait beaucoup à apprendre du vaste univers auquel il appartenait. Mais les primo-Terriens étaient des gens un peu timorés. Prudence, en revanche…

La prétendue voleuse se débarrassa de sa trouvaille et ils purent se mettre en route. Une transformation en colibri plus tard et ils rebroussaient chemin dans la galerie supérieure, cette fois-ci d’un pas plus mesuré. À côté de Prudence, Ambre laissait le brouillard les précéder, et puisqu’ils ne pouvaient pas parler fort, il murmura :

— En plus, j’ai déjà un humain. Il s’appelle Andrew, il est très…

Ambre mima un espace d’une vingtaine de centimètres avec ses deux mains et ce n’était probablement pas pour décrire un goujon.

— Intéressant.

Parmi les innombrables coutumes qui avaient du mal à s’imprimer dans le cerveau d’Ambre, la pudeur tenait une bonne place. Il baissa les mains. Un humain, donc. Une impératrice. Et des centaines d’autres conquêtes, un peu partout dans le Multivers, qu’il retrouvait selon sa fantaisie. Il était le mâle de cette impératrice-là, il était la femelle de ce berger-ci, et encore beaucoup d’autres choses.

Comme si la transition entre les mérites physiques de son humain et Prudence était parfaitement évidente, il enchaîna :

— Ilboria, hein. Je me disais aussi que vous aviez quelque chose de… de… Voilà. Ilboria. Évidemment, j’aurais dû y penser plus tôt : ça explique l’odeur.

Restait à savoir si cette remarque incidente était un compliment, une insulte ou une simple constatation involontairement désobligeante. De toute façon, ce n’était pas le moment de s’étendre sur le sens de la conversation d’Ambre, parce que le sol était en train de trembler.

— C’est normal ?
— Quoi donc, Ambre de la Nuit Sans Fin ?
— Le sol.

Ce n’était pas le tremblement de terre du siècle, et en plus, c’était déjà fini, mais ils étaient tout de même sous des tonnes et des tonnes de roche, au cœur d’une montagne, et Ambre préférait avoir le temps de préparer sa fuite, si tout ça devait s’effondrer. Le silence répondit à sa question et Ambre se fendit d’une nouvelle précision.

— Le sol tremble.
— Je ne comprends pas ce que vous dites.

Ambre fixa le brouillard. Ah. Oui. Forcément. Les mouvements sismiques, ça ne devait pas dire grand-chose à des êtres gazeux.

— Non, rien, laissez tomber.
— Je ne comprends pas ce que vous dites.
— Laissez t… C’est une expression.
— Vous êtes un être étrange, Ambre de la Nuit Sans Fin.
— Il parait.

Et ils reprirent leur chemin. La carrière quittée, ils commençaient à passer dans une succession de salles qui ressemblaient à vrai dire plutôt aux coulisses d’un vaisseau spatial ou d’une base scientifique qu’à une mine. Des intérieurs métalliques, désormais recouvert de poussières, des aménagements fonctionnels où l’on pouvait encore deviner, selon les pièces, des réfectoires, des salles de repos ou des dortoirs.

Ambre observa tout cela avec un intérêt certain, puis il se pencha à l’oreille de Prudence et souffla :

— Dites-moi, Mademoiselle Girl. Mettons que vous exploitiez une mine quelque part, pour un minerai précieux. La technologie change, vous décidez d’arrêter l’exploitation de la mine et vous transférez vos installations ailleurs, n’est-ce pas ? Si c’est comme ça que ce sont passés les choses, alors pourquoi tout est resté ici ? Les meubles, les caisses, les outils.

Ça n’avait pas beaucoup de sens, d’un point de vue économique.

— Si vous voulez mon avis, Mademoiselle Girl…

Et sinon, eh bien, c’était pareil.

— … l’arrêt de l’exploitation n’a pas été aussi volontaire que l’Histoire Officielle veut bien le dire.

Ah, qu’il regrettait de n’être pas venu visiter la Moria quelques décennies plus tôt ! Cette mine renfermait des mystères bien plus fascinants qu’un joyau perdu. Par exemple, qui aurait cru qu’à six pieds sous terre et même beaucoup plus, il aurait fait si chaud ? Depuis quelques secondes, la température montait en flèche pour atteindre des sommets tropicaux.

— Le Ventre.

Annonça enfin Brouillard, alors qu’ils achevaient leur pénible progression sur une galerie caillouteuse, qui avait bifurqué à partir des installations pour avancer vers une lumière orangée. Ambre fit quelques pas de plus et se pencha pour observer le Ventre. Un sourire se dessina sur ses lèvres.

— Qui l’eût cru… Un volcan…

Et en bas d’une falaise de plusieurs mètres, le magma de roche en fusion bouillonnait, tandis que sur les parois du cratère qui faisait la cheminée du volcan, des brouillards tournoyaient et dérivaient. Ambre plissa les yeux avant de se tourner vers Brouillard.

— Vous êtes de l’amizium à l’état gazeux, c’est ça ? Et les Larmes, l’amizium à l’état solide… La Moria n’est pas une mine…



C’est une nécropole.
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Message posté : Jeu 30 Oct - 16:44 Message
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- L’odeur ? Quelle odeur ? gronda Prudence à voix basse, un pli menaçant fronçant ses sourcils.

Les allusions de son comparse quant aux qualités physiques de son « Andrew » la laissaient de glace. L’adolescente comprenait mal quelle transition pouvait se montrer logique, entre cette remarque et celle du métissage. A bien y réfléchir, rien ne semblait fonctionner d’une manière logique et rationnelle dans le cerveau d’Ambre. Elle devrait arrêter de se poser la question. Il ne servait à rien de chercher des réponses là où il n’y en avait pas.

Prudence oublia tout sur l’instant, jusqu’à la présence d’Ambre, dès qu’ils pénétrèrent dans l’avant-poste des anciens mineurs. Cela ressemblait plus à décor de Star Trek qu’à une réelle passerelle de forage. La voix murmurante d’Ambre à ses oreilles lui rappela l’existence de son étrange compagnon avec un léger sursaut. Elle aurait été bien en peine de le contredire. Son avis silencieux rejoignait le sien. Elle ne put qu’acquiescer, tandis que se dévoilait sous ses yeux ébahis les vestiges trop propres de l’exploitation minière.

Les brèves mais insistantes secousses sous ses pieds la confortaient dans l’idée que cette planète n’était hospitalière ni à sa surface, ni dans son sous-sol. Ce qui n’était guère rassurant. De plus, avec un temps de retard, Prudence s’apercevait qu’il n’y avait réellement aucune espèce animale vivante dans les environs. Aucun arachnide extra-terrestre ne tissait sa toile entre les instruments abandonnés. Pas même de mousse verdâtre ne poussait résolument sur les parois. Enfouie sous des milliers de tonnes de roche, avec l’impression de piétiner un sol sacré avec ses converses poussiéreuses de Terrienne, Prudence s’imaginait piégée dans une immense ruche habitée par du vent. Au moins, il y avait de l’oxygène…

- On est arrivé ?

Le Ventre était un volcan. Quoi de plus normal. L’incroyable chaleur des lieux ne dérangeait pas excessivement l’adolescente. Si elle avait été perdue sur la calotte glaciaire, elle se serait sûrement trouvée au plus mal. A peine consciente de ce qu’elle faisait, de ce qu’elle risquait, et des extraordinaires capacités de résistance qui sommeillaient encore dans son organisme, la jeune fille osa faire un pas en avant. Elle se pencha sur la formidable lumière qui bouillonnait furieusement en contrebas, venant ensuite lécher les parois et rougissant la mine dans toute sa gloire. La flamboyance du magma devenait hypnotique. Prudence se recula d’un bond.

- Je ne comprends pas ce que vous dîtes. Ce mot nous est étranger.
- Une nécropole…

Mais Prudence ne se laissa pas abattre. Son esprit était déjà loin.

- Alors ça veut dire que… Oh mon Dieu !

Raté. Il n’y avait pas plus de Dieu chrétien ici, que de Terriens pour y croire.

Des images horrifiantes défilèrent dans son esprit. Des soldats de l’Empire – des humains – profanant les tombes luminescentes. Des scènes de massacres, où ce qu’elle imagina être un ventilateur géant, dispersait les brouillards éplorés. Des vaisseaux parcourant l’espace – de terribles Anges de Clarté, d’après Ambre -, assemblés et propulsés avec les os d’une race négligée et oubliée. Des larmes vinrent brûler les yeux de Lightning Girl. Ainsi était née la légende des mines de la Moria. Sur des monceaux de mensonges et un abject génocide.

Et elle avait tenu dans sa main un brouillard fossilisé. Beurk ! Prudence ravala ses larmes et son accès de sensiblerie. Le cœur battant à tout rompre, elle se tourna vers Brouillard – lequel méritait une majuscule, pour définir l’identité de leur guide.

- L’Empire vous a décimé pendant si longtemps ! N’avez-vous pas combattu ? N’avez-vous pas essayé de négocier ? Pourquoi n’avoir pas appelé à l’aide ? Vous n’aviez rien pour vous protéger d’eux ?

La voix de Prudence manqua échapper à son contrôle et monter dangereusement dans les aigus. Elle se contint, préférant avaler sa salive avant de renchérir :

- Depuis combien de temps vivez-vous ici ? Vous vous cachez de l’Empire ?
- Nous ne nous cachons pas. Ceux-Qui-Veillent nous protègent.
- Ah d’accord ! Dans ce cas, où étaient-ils quand les impériaux exploitaient cet endroit et vous volaient vos Larmes, hein ?
- Je ne comprends pas ce que vous dites.
- Merde, ça aide pas.
- Nous sommes.

Ça devenait presque une conversation philosophique. Prudence se creusa la tête, les lèvres pincées. Rien ne laissait supposer que les lois de la physique soient les même ici que sur Terre. Mais il ne lui coûtait rien de demander.

- Vous êtes. Oui, d’accord… Donc, si j’ai bien compris. Vous ne naissez pas, vous ne mourez pas vraiment : vous vous transformez quand l’heure est venue. De l’état gazeux à l’état solide. Et vice-versa. J’ai raison ?

Elle releva les yeux sur Brouillard, attendant son assentiment. Constatant qu’il se taisait, elle prit son silence pour un signe encourageant.

- L’Empire ne vous a pas vraiment combattu, il n’en a pas eu besoin. Il n’a fait que se servir dans des ressources inépuisables. Il vous a massacré rien qu’en exploitant ce qu’il pensait être de gigantesques mines.
- Nous sommes les Pleurs du Ventre.
- Bah, je pense bien que vous avez pleuré ! Il emportait des vôtres pour construire des vaisseaux et faire la guerre ailleurs, vous le saviez, ça ?
- Le Ventre réclame vengeance.
- Ben il aurait fallu la réclamer avant que l’Empire ne se désintéresse totalement des mines…
- Ambre de la Nuit Sans Fin, vous êtes notre sauveur.

On croit rêver…

Et les brouillards de tourbillonner avec fureur dans la lueur rougeoyante du volcan.
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Message posté : Ven 31 Oct - 12:22 Message
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Pendant que Prudence conversait avec Brouillard, Ambre examinait l’intérieur du cratère. L’histoire de la vallée se recomposait lentement dans son esprit, une contre-histoire dans laquelle le rôle d’Avda Maloshek lui paraissait de plus en plus trouble. Ambre avait toujours soupçonné que la légende de la Sphère du Troisième Ciel, donné par le Dragon Révolu à Amassi Fondateur, recouvrait une réalité un peu plus terre-à-terre. Il avait cru que les Amassi, venus de l’hémisphère sud de Lukhtar, plus volcanique, avaient découvert là-bas une gemme cristallisée à flanc de volcan, que le volcan avait permis d’assimiler la gemme à la légende du Dragon Révolu et que la succession des siècles s’était chargée du reste.

Et si la Sphère avait été originaire de la Moria ? Et si Avda Maloshek n’était pas venue y cacher un trésor de guerre, mais y restituer une possession dont le Ventre avait été longtemps privé ? Était-elle vraiment morte à la Bataille d’Arpeto ? Son nom tira Ambre de ses pensées et il quitta le cratère des yeux pour fixer à son tour Brouillard.

— Votre sauveur ?

Ce n’était pas la première fois — loin de là — qu’on lui confiait son rôle et il l’avait exercé souvent avec succès. Mais sous ses airs insouciants et fantasques, Ambre avait la sagesse de ses millénaires, et il avait appris que l’injustice des oppresseurs ne créait pas toujours la justice des opprimés.

— Prudence et moi avons encore un voyage à faire. Nous reviendrons avant la tombée de la nuit.

Cette fois-ci, il ne l’avait pas appelée Mademoiselle Girl. Un coup d’œil lui avait suffi pour deviner l’émotion de la jeune femme.

— Nous ne pouvons pas vous laisser partir.
— Personne ne retient mes mouvements. Je reviendrai et il faudra vous satisfaire de ma parole.

Qui ne valait absolument rien — il était le Trickster, après tout. Ambre prit la main de Prudence dans la sienne et recula d’un pas. Brusquement, les mines s’éloignèrent, d’abord perceptibles comme un paysage qui défilait, bientôt troublées en des couleurs informes. Des étagères couvertes de livres se substituèrent à la Moria et la fraîcheur d’une climatisation silencieuse et invisible à la fournaise du volcan.

— Au risque de vous paraître insensible, il est parfois nécessaire de prendre un peu de distance avec les survivants. Venez.

Ils étaient dans une bibliothèque : Ambre en ouvrit la porte et ils sortirent dans un couloir. La clarté du jour remplaçait désormais celle de l’amizium. Le couloir flottait à trois mètres au-dessus du sol, en un vaste carré qui longeait chaque façade d’un bâtiment de même forme. En contrebas, une cour et, à en juger par les petits humains qui s’ébattaient dans tous les sens en criant, c’était une cours de récréation.

— Nous sommes à Ham.

Oui, comme le jambon.

— C’est la capitale de Lukhtar. La Moria est… vous diriez à quelques centaines de kilomètres. L’Empire des Trois Planètes n’a plus connu de guère depuis cinq générations. C’est l’une des nations les plus pacifiques du secteur. Raciste, sans aucun doute. Xénophobe, sans aucun doute. Bien qu’à vrai dire, à l’échelle de votre planète, je veux dire la Terre, la xénophobie des Planètiens soient très relatives. Si l’on considère la manière dont les primo-Terriens traitent les extraterrestres…

Évidemment, les deux situations étaient incomparables.

— Disons que dans la mentalité planétienne, dans celle des humains en tout cas, les choses sont un peu comparables à ce que les humains de votre planète font avec… Disons les primates. Vous les enfermez, dans le meilleur des cas dans des réserves, dans le pire dans des laboratoires, pour tester vos médicaments et vos produits chimiques. Vous empiétez sur leur territoire et vous ne leur reconnaissez pas le droit de citoyenneté, même si nombre de primates adultes sont plus intelligents que vos enfants nouveaux-nés. Pour certains d’entre nous, dans l’Univers, la manière dont les humains sur Terre se comportent avec les autres habitants de leur planète est tout aussi… troublante… que le racisme planétien. Lorsque vous regardez les rues de Ham, tous les passants ont l’air humain ; lorsque vous regardez les rues de Beijing ou de New York, l’impression n’est pas différente.

Le couloir paraissait se poursuivre indéfiniment, même si la cour à côté d’eux restait immobile — un paradoxe pour la physique la plus élémentaire.

— Je n’essaye pas de vous faire la morale, bien sûr, simplement de vous faire comprendre que si l’histoire de l’Empire est bâtie sur une exploitation, l’histoire de l’humanité terrienne n’est pas toujours très différente. Avec ceci à l’esprit, considérez, Prudence, que les Brouillards ont conservé en mémoire ce qui s’est passé il y a des siècles et des siècles, mais que la mémoire humaine n’est pas aussi précise. Ce que nous venons d’évoquer dans les mines est presque une antiquité pour ces enfants. Quelle sorte de vengeance peut avoir du sens ? Pourquoi souffriraient-ils d’un passé depuis trop longtemps révolu ? La vallée est interdite depuis des siècles. Qui est porteur ici, à Ham, sur Lukhtar, dans tout l’Empire, des crimes commis au-delà de la mémoire humaine ?

Soudainement, Ambre n’avait plus du tout l’air fantasque ou déconnectée de la réalité des événements. Le Trickster bifurqua, ouvrit une porte et guida Prudence dans l’une des salles des Archives Impériales, à quelques kilomètres de là. Il se tourna vers le mur où la porte qu’ils avaient empruntée avait disparu et l’effleura du bout des doigts. Le mur s’illumina et une interface informatique apparut. Ambre commença à jongler du bout des doigts avec toute sorte de symboles étranges.

— Avda Maloshek, Avda Maloshek. Voilà. Fille de Naila Jaspur et Jogdar Maloshek. Petite-fille d’Ouriane Maloshek, contre-maîtresse du niveau 33 dans les mines de la Moria. On dirait que tous les humains de Lukhtar n’étaient pas si étrangers à la cause des brouillards que notre ami a bien voulu nous le dire. Mais enfin…

Ambre se détourna du mur pour poser des yeux d’un gris argenté sur Prudence.

— Que pensiez-vous que nous deviens faire, Prudence ?
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