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« Un mensonge en entraîne un autre. » -

 
Message posté : Mar 19 Juin 2012 - 0:03 Message
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« Un mensonge en entraîne un autre. » - 120621125832248225
Secrétariat de monsieur Cordell, j'écoute ? Oui, veuillez patienter...


      « Secrétariat de monsieur Cordell, j'écoute ? Oui, veuillez patienter... Irène cala le combiné avec son épaule et farfouilla dans un tiroir à la recherche d'un post-it et de quoi écrire, mais ne trouva que de l'air, et des trombones. Beaucoup de trombones. Comme toujours, tous les stylos avaient disparus, emportés par l'ouragan Aaron, et ceux qui restaient, restaient parce qu’ils ne marchaient pas. Au cœur d'une pile de dossiers à rabat rouge, elle posa une main tâtonnante sur un agenda de cuir grand ouvert qui établissait son emploi du temps de la journée, heure par heure, et sur le criterium qui y était accroché, et qu'elle tira, et posa, sur le bloc jaune fluo presque fini. Je vous écoute ? Ah ! Maître Montgrant, comment allez-vous ? Son visage s'éclaira l'espace d'un instant et un sourire tendre flottait sur ses lèvres; le vieil avocat était un homme instruit et intègre qui avait su lui plaire par sa verve et son charisme, détonants pour son âge avancé. Trente ans de moins et il avait dû être un homme exceptionnel. Aaron se plaisait à le traiter comme vieillard sénile ce qui, pour lui, signifiait plus ou moins qu'il l'appréciait. Demain ? Si ça vous arrange, oui, tout à fait. Le Parisien, à quatorze heures. Des pâtes excellentes, oui, oui. Aux morilles. Je ne sais pas, pour les grenouilles. Très bien, passez une bonne soirée, à demain. » Elle raccrocha. De son écriture sèche et penchée, elle griffonna l'heure et la date à laquelle elle aurait rendez-vous avec l'avocat d'Aaron. Elle. Son rendez-vous. Cette semaine, cela faisait trois mois qu'elle était entrée à son service et, bien qu’elle ne regrette rien, ça lui semblait être une éternité. Une semaine avec Aaron valait quatre ans. Au moins. Il lui fallait une attention quasi-constante et, depuis quelques semaines, le président avait commencé à se reposer presque entièrement sur elle pour tout. Elle l’avait su par le directeur du laboratoire, son cancer progressait. Et avec lui la fatigue. Alors Irène faisait tout son possible pour être la plus présente pour lui. Il ne le disait pas, et ne lui dirait sûrement jamais, mais il en avait besoin. D'autant qu'il la payait suffisamment pour qu'elle accepte de faire plus ou moins tout ce qu'il lui demandait. Elle prit son téléphone portable noir comme un coquillage, sublime, dernier cri, son agenda et descendit au laboratoire. Du bout des doigts, elle appela l'ascenseur, jeta un coup d'œil distrait à sa montre et à son prochain rendez-vous. Il n'était prévu que dans une heure, ce qui lui laissait un peu de temps pour Lui. L’aiguille qui pointait chacun des treize étages migrait lentement d’un bout à l’autre du cadran quand elle mira son reflet dans les immenses baies vitrées et eut du mal à se reconnaître tant elle avait changé en quelques mois. Sa silhouette restait un peu trop mince et longiligne mais ses formes s'étaient considérablement arrondies. Épaules, seins, hanches, fesses, cuisses; il ne restait rien de l'anorexique - diabétique - timide et mal habillée. Sur les très avisés conseils de son richissime et séduisant patron, et avec l'aide de son très gras salaire, elle s'était concoctée une garde-robe plus adaptée, plus appréciable. Au regard. À son regard. S’il ne lui avait encore jamais fait de remarque sur sa très nouvelle façon de s’habiller, elle doutait qu’il n’y ait jamais pensé. Son attention avait changé.

      Un ding. La double porte s'ouvrit, dégueulant un flot de bureaucrates pressés qui la saluèrent tous dans des excès polis. Elle serra des mains à la volée, offrit des sourires, accepta poliment - avec un enthousiasme feint - des rendez-vous galants auxquels elle n’irait jamais. Depuis plusieurs semaines déjà, elle passait pour être l'amante et conseillère d'Aaron (Qui donc avait fait courir cette rumeur stupide ?) ce qui avait, en dépit de l’imbécilité d’un tel ouï-dire, l'avantage non-négligeable de lui assurer au sein de la société un respect quasi-révérenciel. Ce qui n'était pas pour lui déplaire; Ses premières semaines à la Cordell tower n'avaient pas été de tout repos. On l'avait quasiment traitée comme une moins que rien : L’obligeant à servir le café, photocopier, nettoyer... Jusqu'à ce qu'Aaron mette un holà monumental : elle était SA secrétaire. Ses récentes apparitions aux réunions de service et séances de brainstorming, ses nombreux rendez-vous avec les collaborateurs de l'entreprise Cordell, ses relations étroites – et ambiguës - avec le président avaient contribué à lui forger une image de femme opportuniste et vénale. Mais terriblement dangereuse. Efficace. Elle s'en fichait; Désormais on la respectait, on la craignait, et Aaron savait que tout n'était qu'un tissu de mensonge. Pour elle, c’était ça l’important. Si elle avait su qui avait fait courir la rumeur, elle l’aurait embrassé. Peut-être une femme jalouse. Ou même un homme. Et puis, était-ce vraiment faux ? Elle savait s’avouer bien jouer au jeu du pouvoir, et y prendre plaisir. Elle pénétra la cabine et poussa le '2' en relief. D'après les dires de son patron, il allait passer une grande partie de la journée dans son laboratoire, c’était donc en toute logique là-bas qu’elle le trouverait. Elle avait besoin de le voir pour les deux trois arrangements que nécessitait son très prochain procès, celui auquel elle allait se présenter à sa place – Il était malade. Injonction du tribunal pour trouble à l'ordre public. Une invention pétaradante qui avait bondi de son jardin pour défoncer le toit de la villa de son voisin. Les portes s'ouvrirent sur les locaux aseptisés du deuxième étage, où chaque couloir ressemblait, à l’identique, au précédent. Sans une once d'hésitation, elle se dirigea vers le plus grand laboratoire – le numéro 6 -, sortit le pass magnétique que le lui avait fait faire Aaron, le présenta à la borne, poussa les portes, déverrouillées.

      Le laboratoire n°6 était immense, d'un blanc pur et immaculé, impeccable du sol au plafond. Elle sentait dans l'air l'odeur agressive de l'antiseptique et craignait pour les poumons fragiles d'Aaron, qu’elle cherchait désespérément des yeux. Mais c’est le visage du directeur qu’elle croisa. Sourire aux lèvres, Jonathan se dirigea résolument vers elle, retirant de son nez ses lunettes de sureté et lui serra chaleureusement la main, lui déposa un baiser sur la joue. Elle lui rendit son sourire avec une œillade séduisante. « Tu es très en beauté, aujourd'hui. » Elle vit son regard chocolat - chaud - se poser sur la courbure de ses jambes, la cambrure de son escarpin. Ça faisait bien de l'effet. Mais pas à la bonne personne. « Monsieur Cordell est là ? Demanda-t-elle. J'ai besoin de lui parler. » Tout en sachant pertinemment que s’il était là, il se serait précipité que elle, elle continuait à le chercher des yeux, s'attendant presque à le voir surgir, penché au-dessus d'une épaule, ou à la lorgner de loin. Mais en dépit de ses espérances, il n'y avait nulle trace de lui. « ‘Monsieur Cordell’ ? Je pensais que vous aviez dépassé cette relation employeur-employé, lui et toi ! À moins que ce ne soit son fantasme... Elle le houspilla du regard mais il ne départit nullement de son sourire goguenard. Je plaisante, bien sûr. Il est très étrange mais pas à ce point-là... Elle haussa les sourcils, ce qui le fit soupirer. Et il n'est pas là, désolé. Et je ne l'ai pas vu de la journée. » Ajouta-t-il, devançant de loin ses questions. Elle le remercia d'un hochement de tête et tourna les talons. Il la héla une dernière fois : « Tu es prise ce soir ? » Irène glissa vers lui un regard pénétrant : « Babysitting. » et regagna le bureau de son patron non sans rire. Travailler pour Aaron Cordell s'apparentait en effet à du babysitting. Un instant, elle avait espérait qu'il ait refait surface et l'attendent patiemment, assis sur son fauteuil de cuir, mais là encore ses espoirs se trouvèrent infondés: le bureau était désespérément vide. Vide ? Pas totalement. Sur le chêne massif de l’immense bureau, elle repéra un tube qui ne lui était pas inconnu. Prescrit au nom d’Aaron Cordell, le Gleevec, un traitement oral contre la leucémie myéloïde chronique, une boîte pas même entamée et pourtant ordonnée depuis plus d’une semaine. Son cœur s’arrêta de battre. La jeune femme se résolut à l’appeler, chez lui puis sur son téléphone portable. Son numéro composé, elle laissa sonner. Encore. Et encore. Et tomba chaque fois sur le répondeur. Puis elle entendit la sonnerie, comme au sortir d’un rêve, par la fenêtre ouverte du bureau présidentiel. Si caractéristique. C’était la bande originale d'un jeu vidéo bien connu qu’Aaron adorait. Et ça venait du toit.

      Flacon en main, elle grimpa quatre à quatre les marches menant au dernier étage et poussa avec angoisse la porte blindée qui coulissa sur ses gonds dans un grincement désagréable. Comme toujours, un vent frais et violent fouettait le sommet de la tour Cordell, qui ébouriffa ses boucles châtaines et duquel elle prit une grande bouffée. Il était là, ronflant, allongé sur une des cheminées, un coussin sous la tête et un magazine sur le visage. Son téléphone vibrant gisait à ses côtés. Elle soupira, rassurée et écœurée, et s’accroupit près de lui, ôtant de son visage le magazine qui le cachait à ses yeux. Il était beau, surtout quand il dormait.

      « Monsieur Cordell , elle l’appela doucement mais fermement. Il papillonna des yeux à plusieurs reprises, sourit en la voyant. Sans lui rendre son sourire, elle lui jeta sur le ventre le tube de cachets. Vous m’aviez promis. » Le visage de son patron fondit dans un masque renfrogné. Il marmonna des « Ouais... Je prends. Je prends. » en avalant des comprimés. Elle lui enleva le tube des mains alors qu’il s’apprêtait à en prendre un de plus et le reboucha. « C’est important… S’il vous plaît, prenez ça au sérieux. » Son ton était plus plaintif, plus doux, mais elle déplorait véritablement le comportement d’Aaron. Il grommela de plus belle qu’il ferait attention, à l’avenir, et glissa le tube dans sa poche. Elle m’emmerde… Ça la frappa de plein fouet. Elle sentit ses yeux s’écarquiller malgré elle, ses mains lâcher brusquement son téléphone et son agenda qui allèrent tous deux s’écraser sur le gravier du toit, dans bruit mat. Le vif lui monta aux joues. Elle l’avait entendu distinctement. Mais Aaron n’avait pas parlé. Elle n’avait pas vu ses lèvres bouger. Mais elle l’avait entendu. « Je vous emmerde ? » Demanda-t-elle tout à trac, abasourdie.

      Et dans une œillade mauvaise, Aaron répondit : Oui, vous m’emmerdez.

      Sans un mot, la mort au cœur, elle ramassa son téléphone. Quitta le toit, le siège de l’entreprise Cordell, elle ne salua personne. Il y avait un parc, qui s’étendait au pied de la tour, entre l’entrée et le parking. C’est là qu’elle trouva refuge, auprès d’un chêne au tronc épais contre lequel elle prit appui. Aux racines duquel elle tomba, les jambes sciées par l’émotion. Un flot de larmes quasi-ininterrompu sourdait de ses yeux azuréens. Mais il n’était presque pas question d’Aaron ; Son patron pouvait être un con, et bien qu’elle en ait soupé de son caractère, il n’était pas la raison principale de son bouleversement. Il avait, certes, été injuste. Elle était encore trop naïve de croire qu'elle avait un peu de valeur à ses yeux milliardaires.

      Mais merde ! Elle avait entendu ses pensées !

 
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Message posté : Jeu 21 Juin 2012 - 0:19 Message
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      Sa mauvaise humeur s’était emparé de lui une fois de plus au moment du réveil, et Aaron regrettait déjà ses paroles. Il était trop tard néanmoins, Charissa était déjà partie, les yeux larmoyants, l’air profondément attristé par les mots durs de son patron. Il avait voulu la retenir pour s’excuser, mais au moment de l’interpeller, elle avait déjà franchi la porte. Se lever pour la rattraper lui avait paru être un exploit impossible à réaliser, il était complètement épuisé. La veille, il s’était échappé du travail une nouvelle fois pour lutter contre un gang criminel organisé en train de braquer une banque à Port-Royal. L’opération l’avait impliqué davantage que prévu, puisque les bandits s’étaient montrés rusés et prêts à tout, même à exécuter leurs otages. Aaron avait encore en tête la vision de cette jeune trentenaire dont la cervelle avait explosé sous ses yeux, alors qu’il les menaçait d’une dernière sommation pour tenter de ramener les braqueurs à la raison. Il ne s’était pas senti particulièrement fautif, suite à l’acte assassin, simplement perdu. Face à une telle cruauté, comment changer la face du monde ? Un bref moment de désespoir l’avait assailli avant qu’il ne reprenne les choses en main et mette fin à cette tragédie à l’aide de grenades aveuglantes dont il avait le secret. Cette fois, il avait fait face à la police pour leur donner des explications sur les évènements. Une fois le rapport établi, le commissaire du quartier et lui-même s’étaient regardé fixement et avaient chacun hoché la tête d’un air entendu. Laissant là l’équipe d’intervention et une famille éplorée, l’Archange avait rejoint sa demeure, avait ôté son armure à toute vitesse et avait rejoint son lit. Mais la nuit avait été courte, trop courte pour le PDG du SEL qui n’avait pas réussi à trouver le sommeil avec facilité. Des cauchemars l’avaient ébranlés, et cette fois Charissa n’avait pas été là pour le rassurer. Des cauchemars terribles, où la jeune femme tuée revenait d’entre les morts pour lui parler. Sa voix semblait vomir les mots qu’elle prononçait, et le trou dans son crâne était toujours présent ; sa chair se décomposait sous les yeux d’Aaron. Finalement, il s’était installé face à son ordi, noyant sa détresse nocturne dans des jeux en ligne abrutissants. Lorsque l’aube darda ses premiers rayons à travers la fenêtre, il éteignit l’unité centrale et partit prendre une douche. Une fois lavé, fringué et rassasié, le milliardaire appela un taxi pour le conduire au SEL, et il y parvint sous le coup des dix heures.

      Le travail en labo ne l’avait pas inspiré, et il s’était ainsi retrouvé sur le toit, évitant de passer par la case « Charissa » pour ne pas se faire prendre à ne rien faire, comme souvent ces derniers temps. Mais cette fois il avait un alibi, il prenait congé de ses activités non pas par flemmardise mais par souci de préservation de sa santé mentale, en rapport aux évènements de la veille. Il avait juste besoin d’un peu de temps pour se reposer et laisser cette tension s’évacuer, rien de plus. Mais il avait fallu qu’elle vienne pour lui parler d’une histoire de… Médicaments ? Ces bonbons inutiles ! Cette tromperie idiote et sans intérêt conjuguée avec son malaise du braquage l’avait énervé, mais pas suffisamment pour envoyer paître sa secrétaire. Jusqu’à ce qu’elle ne dise la phrase de trop. Comme si elle avait lu dans ses pensées, elle avait dit ce qu’il fallait pour lui faire franchir la limite entre la colère contenue et la méchanceté gratuite. Et à présent, elle était partie. Probablement pour la journée. Ce qui signifiait qu’Aaron allait devoir s’occuper de ses histoires de rendez-vous et d’appels téléphoniques tout seul, s’il ne voulait pas être débordé plus tard. Il essaya tout de même d’appeler Charissa sur son portable, gracieusement offert par lui-même deux semaines plus tôt. Un véritable bijou technologique. Mais de toute évidence, Charissa avait éteint son bijou. Elle désirait être seule, tout comme Aaron avait décidé d’être seul pour la matinée. Le physicien dévala les marches de l’escalier de secours pour rejoindre son étage, et c’est en approchant de son bureau soigneusement rangé par sa bienfaitrice qu’il remarqua deux choses. La première, c’était un bout de papier sur lequel figurait, griffonnées à la hâte, l’heure et la date du rendez-vous fixé avec son avocat. « Ainsi, elle comptait y aller à ma place… » Murmura-t-il entre ses lèvres, grattant d’une main son visage mal rasé. La seconde chose qu’il remarqua fut l’absence TOTALE, absolument TOTALE, de dossiers en retard sur le bureau. Sa secrétaire avait vraiment travaillé d’arrache-pied ces derniers jours. Et il la traitait comme une merde. Bravo Aaron, pensa-t-il en se frappant le front de la paume de sa main. Il décida sans plus attendre de reporter, pour la dernière fois de la semaine, le travail qu’il avait à fournir pour se concentrer sur celle qui lui sauvait la vie, du moins juridiquement parlant. Il devait s’excuser.

      Aaron saisit le combiné sans fil accroché au mur près de l’ascenseur et composa le 1. L’appareil était relié à ses homologues de chaque étage ; la ligne était locale et lui permettait de correspondre rapidement avec ses employés aux différents niveaux du SEL. La voix pétillante d’Emma Sheldon se fit entendre distinctement à travers le téléphone. « Monsieur Cordell ? Que puis-je pour vous patron ? » Aaron cambra son corps pour s’étirer, sans parvenir à réprimer un bâillement, chose que souligna la préposée à l’accueil et aux emplois du temps. « Vous devriez vous reposer M.Cordell… Surtout si vous n’êtes pas... » Mais Aaron ne voulait pas savoir ce qu’il n’était pas et la coupa en plein milieu de sa phrase : « Merci madame Sheldon. Dites, auriez-vous vu ma secrétaire sortir du bâtiment ? » Un silence ponctué de « Hum » et de « Et bien » prolongea sa question, et la réponse finale fut d’autant plus inutile. « Non. Je ne me souviens pas l’avoir vu, en tout cas. Vous cherchez mademoiselle Hailee ? C’est important ? Vous avez essayez son portable ? » Aaron eut un soupir exaspéré. Des questions pertinentes, comme d’habitude. Il se demanda un instant si elle le faisait exprès, ou si les gens étaient juste tous cons. Quelle humeur de merde il avait. « Oui madame Sheldon, j’ai essayé son portable. Navré de vous avoir dérangé. Aure… » Cette fois, ce fut Emma Sheldon qui l’interrompit. « Dites monsieur Cordell ! C’est vrai cette histoire avec mademoiselle Hailee ? Vous… Sortez ensembles ? A moins que ce ne soit qu’une histoire de sexe… » Toujours la langue bien pendue, la vieille. « Il y a là bien plus que du sexe, madame Sheldon. C’est une sorte de… D’éclipse je dirais. Imaginez l’énergie du soleil, en phase parfaite avec toute cette… Densité lunaire. Vous voyez ? » Emma Sheldon eut un hoquet mêlant surprise, approbation et gêne. « C’est… Oh… Ohhhh. Et vous faites ça combien de fois par jour ? » Parvint-elle à déglutir. « Demandez-donc à mes meubles. Ce qui est sûr, c’est que je ne veux pas que ça s’ébruite. Miss Hailee ne doit pas savoir que je vous en ai parlé. Faites comme si je ne vous avais rien dit ok ? Elle est timide. » Le couinement de madame Sheldon fut significatif. Après quelques dernières politesses, Aaron raccrocha. La réceptionniste n’avait pas vu Charissa. Soit elle n’avait effectivement pas quitté le SEL, auquel cas Aaron comptait au moins une heure pour fouiller tous les étages et la trouver ; soit elle l’avait quitté et Emma n’avait simplement pas fait attention, trop occupée à ses parties de solitaire. Franchement, qui travaillait ici ? Peut-être son équipe du labo. A part eux, néant.

      Aaron se tourna vers son bureau. Le papier à l’écriture griffonnée de Charissa y figurait toujours. La tête du PDG du SEL heurta doucement le mur contre lequel il était appuyé. Quel ennui que toutes ces choses. Mais désister le boulot à Charissa était bien trop facile. Il était temps de s’impliquer un minimum.

      Lorsque Aaron sortit du Parisien, il était dix-sept heures de l’après-midi. Chris Montgrant lui tenait la porte, et le milliardaire hocha la tête en sa direction, un sourire aux lèvres. « Je suis surpris, Aaron. D’ordinaire vous m’appelez pour repousser nos rendez-vous, pas pour les avancer. » Aaron tapota l’épaule de son avocat, l’air entendu. « Oh vous savez, il y a des jours comme ça, où on prend conscience que le monde ne peut pas avancer si vous ne faites rien. » Maître Montgrant eut un regard dubitatif. « C’est à cause de votre secrétaire n’est-ce pas ? Vous lui en demandez trop. » Aaron parut à la fois stupéfait et impressionné par la perspicacité de l’homme de droit. « Que… Quoi… Comment vous… ? » L’avocat éclata de rire. « Ah c’était donc bien ça ! Vous savez… Pour changer à ce point ses habitudes, je me doute qu’il ne peut qu’y avoir une femme derrière tout ça. » Aaron rougit, percé à jour. « Ce n’est pas ce que vous croyez ! Certes j’essaye d’alléger ses charges mais il n’y a rien entre nous. J’aimerais juste qu’elle cesse de se plaindre parce que je suis… Fatigué. » Chris Montgrant afficha un air plus sérieux. Marié depuis 27 ans, le vieil homme savait y faire avec les femmes. « Aaron, Aaron… Si vous voulez qu’une femme cesse de vous en vouloir pour quelque chose, faites-lui simplement plaisir. Diminuer ses tâches ne suffira pas à l’apaiser, essayez plutôt… Un cadeau. » Aaron se récria aussitôt : « Mais je lui ai offert un appartement ! » Montgrand posa à son tour sa main sur son épaule. « Un cadeau plus… Personnel. L’appartement, c’était en lien avec le boulot. Offrez-lui plutôt quelque chose d’attentionné, de joli, de mignon. Quelque chose qu’elle aimera. » Aaron acquiesça lentement. L’idée n’était pas bête. Ce serait en quelque sorte la cerise sur le gâteau, après avoir accompli ses diverses « missions » à sa place. Oui… Tout ça semblait parfait. Il ne restait plus qu’à trouver l’idée du présent. Aaron salua son avocat préféré et prit congé de lui. Il se retrouva ainsi en plein cœur du centre-ville, à une heure de pointe où la circulation incessante et le vacarme des piétons fusionnaient en un brouhaha infernal. Il fit quelques boutiques à la recherche d’une robe, d’un bijou ou d’un sac ayant la prétention de satisfaire sa secrétaire avant de se rendre compte qu’il ne connaissait absolument pas ses goûts en matière vestimentaire. Et le sujet était particulièrement délicat, chez les femmes. Il le savait, non pas d’expérience, mais pour avoir vu plusieurs fois sa mère beugler sur son père qui lui ramenait d’immondes chausses. Il ne voulait pas répéter l’erreur de son ascendance. Aaron s’arrêta en plein milieu d’une rue bondée et lança un regard éperdu atour de lui. Au bout d’un moment, son regard s’arrêta sur un magasin sur sa gauche. La vitrine de la boutique ne l’inspira pas, au début, puis un détail attira son attention. Ses lèvres s’étiolèrent en un immense sourire, il avait trouvé.

      Il ronflait dans le lit de la chambre qu’il avait lui-même aménagé chez Charissa, lorsqu’un couinement spontané le réveilla. Il observa la boite, elle était toujours là. Aaron sortit de « sa » chambre et se dirigea vers le frigo pour y taxer du coca. Il fut désappointé en s’apercevant qu’il n’y en avait plus. Pourtant il lui semblait que Charissa était allée faire les courses la veille… Dubitatif, il ouvrit le placard où se cachait la poubelle. Il trouva à l’intérieur du sachet plastiques une bonne dizaine de canettes meurtries, agonisantes, d’où suintaient quelques ultimes gouttes noirâtres. Le coca contenait de la caféine, et elle n’arrêtait pas depuis quelques temps. L’explication à sa surproductivité digne d’une machine de guerre tenait là : elle se droguait au coca pour tenir. Aaron s’en voulut et referma la porte du placard. Il n’avait plus soif. Le physicien passa une heure sur le laptop que sa secrétaire avait acheté deux semaines plus tôt (elle lui avait créé une session, fatiguée de le voir foutre le bordel sur la sienne). Il en était à sa quinzième vidéo sur Youtube lorsqu’un bruit de clé se fit entendre derrière la porte d’entrée. Il déglutit. L’heure des excuses était arrivée.

      Lorsqu’elle pénétra son appartement, Charissa ne le remarqua pas tout de suite. Elle commença tout d’abord par refermer la porte derrière elle, rétablit le verrou grâce à deux tours de clé, posa son sac, enleva ses chaussures, sa veste, et avança d’un pas dans sa direction, toujours sans le voir. Aaron avait remarqué les traces de larmes sur ses joues, deux terribles sillons dont il était responsable. Tristement, il pensa « Pauvre type ». Ce fut à ce moment-là que la jeune femme leva les yeux vers lui et le surprit, confortablement installé sur son fauteuil du salon. « J'aimerais rentrer à la maison sans rapporter de travail. » Le ton était sec, cassant. Elle s’échappa en direction de la salle de bain. Aaron joua la carte de l’humour, sans pour autant parvenir à briser cet étau de culpabilité qui compressait son ventre. « Comme vous y allez ! S’écria le milliardaire. Je ne suis pas un dossier ! En tout cas je n’ai pas plusieurs couches. Je précise. » Une voix s’éleva depuis la salle de bain, couverte par un bruit d’eau coulante. « Oh que si, vous en tenez une bonne, de couche ! » Aaron se détendit. Elle n’avait pas perdu de son sens de la répartie, c’était un début. Il se leva du luxueux fauteuil pour s’approcher de la porte contre laquelle il s’adossa. Il leva les yeux au plafond. « Vous êtes sûre que vous voulez m’en vouloir ? Cela m’éviterait de m’abaisser à m’excuser. Je n’ai pas l’habitude. C’est pas sympa. » La porte s’ouvrit soudain et Aaron faillit chuter en arrière. Il n’avait pas entendu le bruit d’eau s’arrêter. Sans un regard, Charissa passa devant lui, entourée uniquement d’une serviette -courte- et s’avança jusqu’à sa chambre. « Je suis sûre de vouloir que vous partiez. À demain, Monsieur. » Le « Monsieur » s’était montré particulièrement agaçant, tant par la prononciation accentuée sur le mot que par l’accent sarcastique de la jeune femme. Mais Aaron ne voulut pas céder à une des solution de facilité qui s’offraient à lui : la fuite ou la lâcheté. « Attendez Charissa ! Attendez ! J’ai un truc. Vous allez… Aimez. Oui vous allez aimer. » En courant, il détala jusqu’à la chambre d’ami retrouver la boîte. Elle était tombée par terre, mais ce n’était pas un problème, il la sentait toujours frémir. Il s’en empara et retourna jusqu’à la porte de la chambre de son employée, demeurée entrouverte. Lorsqu’il la poussa, Charissa se trouvait juste derrière. Il eut un sursaut de peur et se mordit la lèvre inférieure en voyant son regard noir se poser sur lui. Néanmoins, il alla jusqu’au bout de son acte en tendant la boîte à la jeune femme. Elle jeta un regard à la boîte, puis reporta son attention sur lui. Elle regarda de nouveau la boîte, et l’observa à nouveau droit dans les yeux. « Vous pensez vraiment que je vais oublier ? Vous croyez que vous pouvez m'acheter avec des cadeaux ? » Elle fit volte-face et partit se coucher. Elle éteignit aussitôt la lumière de chevet qu’elle avait allumé pendant qu’il était allé chercher son cadeau dans la chambre d’ami. Désorienté, Aaron restait plongé dans le noir, en plein milieu de cette pièce qui lui était hostile. « Mais bien sûr que oui ! » Sa boutade résonna et n’obtint aucune réponse. Il fut pris d’une peur presque panique, celle qu’elle ne lui pardonne pas son attitude dérangeante et dérangée. « Écoutez Charissa, je m’excuse, vraiment. J’ai été un sale con tout à l’heure, je ne voulais pas vous faire de peine. J’étais mal luné, c’est tout. Je suis sûr que ça vous arrive aussi… Au moins une fois par mois même ! » Un murmure s’échappa de sous les couvertures. « Partez, Aaron. » Il comprit que tout ce qu’il dirait ne servirait à rien. Elle ne voulait vraiment pas lui parler, du moins pour la soirée. Elle l’avait même appelé par son prénom et n’avait pas lâché un sempiternel « Monsieur Cordell », ce qui prouvait bien que quelque chose n’allait pas. Il renonça à insister et abdiqua, soupirant tristement en se dirigeant vers la porte de la chambre. « Okay, j’y vais. Je vous laisse quand même le cadeau. C’est pour vous. Mais ne vous en occupez pas que demain matin, sinon il meurt à mon avis. Et ça risque de puer. Bonne nuit, Charissa. » Il ferma la porte et déposa la boîte devant. D’un pas hâtif, il rejoignit l’entrée de l’appartement et s’en alla en claquant doucement la porte.

      Il ne lui restait plus qu’à dormir et attendre le pardon de son employée. Une première.
 
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Message posté : Mar 3 Juil 2012 - 0:27 Message
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      _ Aaron… Monsieur Cordell, reprit-elle, attendez. »

      Il se figea, le doigt sur le bouton d’appel de l’ascenseur. Irène se tenait dans le couloir, maintenant ouvert d’une main le battant de sa porte blindée, de l’autre la ceinture de son peignoir, qu’elle serra une fraction de seconde avant qu’il ne se retourne. Elle avait attrapé son saut-de-lit en quatrième vitesse, à la seconde où le déclic de la porte s’était fait entendre, et s’était précipitée à la sortie, non sans jeter un œil suspicieux au paquet qu’elle avait, l’instant d’après, dépassé en courant. Il était tard, la plupart de ses voisins devaient dormir et elle n’avait nulle envie de devenir le centre des conversations huppées de son lotissement. La voisine ramène n’importe qui chez elle ? Elle se prostituait peut-être, après tout. « Vous prendrez bien un café. » Susurra-t-elle. Ce n’était pas une question ; le ton de sa voix était onctueux, mais ferme et sans équivoque. Elle lui avait fait goûter au plaisir d’être refoulé, non sans y ressentir une satisfaction malsaine. Et maintenant qu’elle savait que ça l’avait touché, d’une manière ou d’une autre, ils étaient quittes et l’affaire était close. D’autant que la demoiselle avait bien plus intéressant à faire… Elle jubilait à cette idée. Aaron se retourna en silence d’abord étonné, puis ravi. Un sourire mince étira ses lèvres : « Même deux, si vous voulez. » Sa secrétaire acquiesça chaleureusement et regagna la douceur de son appartement, laissant derrière elle la porte ouverte. Ses cheveux encore mouillés laissent dans son sillon un sillage humide à l’exhalaison florale. Elle se dirigea prestement vers la machine à café, qu’elle actionna du bout des doigts et ouvrit les placards un à un, à la recherche d’une tasse. Malgré le ronron de l’engin, le bruit de la porte et le raclement de la chaise haute lui apprirent qu’il s’était assis au bar de sa cuisine américaine. Quel revirement de situation..., pensa-t-il. Je me demande bien pourquoi... Un sourire étiola les lèvres de la jeune femme. La dernière goutte de café tombée, elle posa devant son patron la tasse fumante, et le sucrier, et se sentit revenir des mois auparavant, à leur première rencontre. De la même façon que ce jour-là, il laissa ses yeux glisser du poignet au coude, du coup à l’épaule, de l’épaule au visage. Mais dans son regard, il n’y avait plus une once de pitié. Il y avait maintenant une affection pure et sincère. Et lui, que pouvait-il lire dans son regard à elle ? « Vous devez vous demander…, elle s’appuya sur le bar et scruta profondément son visage, pourquoi un tel revirement de situation… » Aaron bégaya, écarquilla les magnifiques saphirs qui lui servaient de prunelles, une beauté rare dont elle put se repaître avec délectation. Un poisson joliment ferré. « E… En… En effet, oui… » Elle baissa la voix et les yeux, pris un sucre et le laissa s’imprégner, puis se dissoudre dans la tasse. Il lui semblait qu’elle pouvait entendre le cœur de son patron, battre à tout rompre. Comment elle sait… ? Son sourire s’étira un peu plus. « Je vous rassure, je ne suis pas schizophrène. (Plus maintenant, pensa-t-elle amèrement.) Je vous en voulais vraiment. Et je vous en veux toujours un peu, ajouta la jeune femme alors qu’une expression victorieuse commençait à naître sur son visage. Mais je sais aussi que vous avez un caractère de cochon. Il allait protester, mais elle le coupa sans manière. Ça fait deux fois, et laissez-moi vous dire qu’il n’y en aura pas de troisième. » Il hocha la tête gravement, porta la tasse à ses lèvres et la vida d’un trait. Quelle femme !

      « Vous voulez des congés payés ? » Lui demanda-t-il tout à trac. Irène le débarrassa de sa tasse, l’air pensif. Des congés ne lui feraient sans doute aucun mal. Depuis quelques jours, la fatigue se faisait cruellement ressentir. Mais pouvait-elle le laisser ? Et que ferait-elle de ses journées surtout… Son travail, et lui, elle n’avait que ça. « Pourquoi ? » Lui demanda-t-elle franchement étonnée. Il argua que c’était le moins qu’il puisse faire pour elle avec tout le travail qu’il lui avait donné. Elle chercha, en vain, la moindre trace d’ironie, mais il était définitivement sérieux. Était-ce là de la culpabilité ? Si elle ne tenait pas tant à lui, elle aurait été tentée de l’exploiter. « Non merci. » Sourit-elle. « Pourquoi ? » La question allait d’elle-même. Elle lui servit un nouveau café, toujours souriante, mi-amusée, mi-attendrie. « Quelle question ! Je m’ennuierais bien trop. » Un éclat passa les yeux d’Aaron, qu’elle identifia aussitôt. Taquin. « Mais vous avez un nouvel ami à présent ! » Un nouvel ami ? Elle fronça les sourcils et entrouvrit la bouche, pleine d’une franche incompréhension. « Qui ça ? Jonathan ? » Son patron étaient les deux seules personnes de son entourage direct. Encore que ce dernier n’ait pu faire partie de son entourage concret que depuis quelques heures. C’était lui qui l’avait trouvée, dans le parc et, bien que ses larmes se soient taries depuis longtemps, il sut immédiatement que quelque chose n’allait pas. Il s’était assis à côté d’elle, sans mot dire. Avait regardé la nuit succéder au jour. La Lune au Soleil. Les étoiles aux nuages. Puis il lui avait demandé si ç’avait été à cause d’Aaron, ce à quoi elle avait acquiescé honteusement. Irène mentait, et la vérité était toute autre. Une vérité qu’elle se targuait désormais d’avoir toujours sue, mais qui ne s’en sentirait pas ébranlé ? Elle entendait les pensées. De quoi diable était-elle capable d’autre ? Il était tellement plus simple, plus humain, de rejeter la faute sur horrible patron. Jonathan, lui, y avait vu là l’occasion de passer une soirée avec elle, ce, qu’en vain, il s’était évertué à obtenir les mois durant et qu’elle lui avait toujours refusé. Et ce soir, elle n’avait pas besoin de réconfort, mais de se prouver qu’Aaron n’était pas le centre de son monde. Alors elle avait accepté, y voyant là l’occasion idéale. Mais son patron ne quittait jamais vraiment ses pensées. Il fronça les sourcils : « Hein ? Je parle de... Vous n'avez pas regardé dans la boîte ? » La jeune femme lui fit remarquer qu’elle était bien trop occupée à lui courir après. D’un signe de tête, il l’invita à regagner sa chambre. C’est alors que ses mots lui revinrent : « Mais ne vous en occupez pas que demain matin, sinon il meurt à mon avis. » Et si ça pouvait mourir, ça voulait dire que c’était vivant. Oh mon dieu Aaron, qu’avez-vous fait … ? Sans le quitter des yeux, et il souriait, le bougre, elle se dirigea dans sa chambre, prit le paquet et le posa sur le lit, à ses côtés. Ça bougeait. La boîte avait des trous. Ça couinait. Un ricanement. Aaron était nonchalamment appuyé sur le cadre de la porte, et la regardait intensément, sourire aux lèvres. Irène glissa un doigt dans le nœud qui tenait fermé le paquet et le défit.

      Le couvercle se soulevait par intermittence, des petits coups de tête donnés comme des appels. Le groin posé sur la rainure de la boîte, un minuscule cochon s’évertuait à voir ce que lui cachait désespérément son monde de carton. Irène leva des yeux attendris sur Aaron. « Si j’étais vous, je l’appellerais Bacon. » Il lui lançait un regard indescriptible. J’étais sûr qu’elle aimerait… Elle prit la minuscule boule rose dans ses mains et la leva à son visage, pour qu’il puisse la voir. Le coup de foudre fut immédiat. Il était si mignon ! Si petit ! Irène le posa sur ses genoux et lui flatta la tête. Il tomba allongé et vrombit de contentement. Il était craquant. Elle craqua. Les yeux pétillants d’Irène allèrent à la rencontre de ceux d’Aaron. « Vous commencez à bien me connaître, sourit-elle. Il lui sembla qu’il rougissait. Je vais l’appeler… Aaron « Bacon » Carlson. Ça lui va bien, vous ne trouvez pas ? »




      Cochon confié. Un dossier dans une main, un crème pris au Starbucks du coin dans l’autre, Irène avait attendu l’étage dix-sept. Il était neuf heures moins deux. Lorsqu’elle avait poussé la porte du bureau, presque son bureau, la première chose qu’elle avait remarqué, était les stores levés. Un jour levant pointait à l’horizon et noyait Star City sous l’aube d’une orange. Vive. Colorée. Elle avait eu le temps de penser que c’était l’œuvre de la femme de ménage avant de remarquer une seconde chose. Le PDG. Costume. Cravate. Il l’avait attendu patiemment sur son canapé d’appoint, la tête jetée en arrière, un crayon en guise de moustache. C’était un jour faste, se souvenait-elle avoir pensé avec un sourire. « Vous êtes tombé du lit ? » Elle s’était assise à ses côtés, sirotant son café trop sucré. Il était parti de chez elle peu de temps après avoir fini son deuxième café. Et s’était couché peu de temps après être arrivé chez lui, puisque c’était de son lit qu’il lui avait envoyé le sms concernant son arrivée entier et vivant. Elle ne s’était pas attendue à le voir le matin. Elle ne s’était même pas attendue à le voir l’après-midi. « L'avenir appartient à ceux qui se lèvent tôt, Charissa. Ou pas. Enfin, je veux vous montrer ma volonté travailleuse et ma prestance hors du commun. » Elle avait jeté sa tête, et sa longue chevelure rougeoyante, en arrière et avait fixé le plafond en souriant. « Votre avenir est déjà entre vos mains. Enfin, espérons que ça dure. » Elle pensait n’avoir rien à ajouter sur sa prestance, car il était clairement d’une élégance rare, et n’importe quel autre président aurait fait figure de souillon face à lui. Intelligent, beau, riche. Dieu était décidément bien injuste. « Nul ne peut prévoir l'avenir, jeune sotte. Allons, j'ai du boulot pour vous, mais ce sera plutôt léger. Des instruments de labo à acheter dans une boutique spécialisée, je n'ai trouvé personne pour aller faire les courses. » Elle avait tendu devant lui une jambe effilée, terminée par un escarpin noir et luisant et s’était exclamée d’un air outré : « Vous savez comme c’est une horreur de marcher avec ça ? » Il rit. Elle avait néanmoins ajouté qu’il allait lui falloir sa carte de crédit, qu’elle comptait se rendre à la banque avant d’entamer ses achats. Et qu’elle emprunterait la Rolls. D’un œil mauvais, il lui avait tendu son portefeuille, qu’elle avait cueilli dans ses mains d’un air conquis, et laissé s’échapper un « sangsue » très convaincant. Aux anges, la jeune femme avait bondi sur ses pieds, saisit son sac et ouvert la porte du bureau en ajoutant d’un air espiègle qu’elle serait vite de retour. « Ne mettez pas les doigts dans les prises. » Et elle l’avait vu sourire. Son si beau sourire. Pour la dernière fois sans doute.

      Elle sentit la morsure du métal froid contre sa tempe et ferma les yeux. Elle n’allait pas pleurer. Elle ne leur offrirait pas ça. Les mains moites, elle attendit. Son cœur avait même cessé de s’affoler. Elle attendait.

      Elle savait, elle l’avait entendu, il n’hésiterait pas un seul instant.
      Elle entendit le déclic de la gâchette.
 
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Message posté : Sam 14 Juil 2012 - 2:02 Message
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      Il entendit le déclic de la machine à café. Aaron saisit un gobelet plein dans le réceptacle prévu à cet effet et intégré à la machine (Dieu quelle technologie !) et pressa le bouton OFF. Le liquide traversa sa bouche et lui brûla très légèrement le palais. Un « expresso » parfait, à faire pâlir Georges Clooney. Il se laissa tomber dans son siège de bureau molletonné et savoura le liquide chaud à petites gorgées. Il méritait bien sa pause, après tout le travail accompli. Il s’était occupé d’étudier les demandes des actionnaires, un travail crevant qu’il n’avait pas traité à la légère. Des actionnaires dépendait en partie l’avenir de l’entreprise, et même s’il aimait jouer au plus malin avec eux, il lui fallait les caresser dans le bon sens du poil. C’était ça aussi, les responsabilités d’un patron. Faire le lèche-cul. Une demande de rendez-vous était prévue pour la semaine prochaine : il devait rencontrer un certain Randy Fallorner, un homme d’affaire qui souhaitait s’intéresser à l’entreprise. D’un point de vue économique, bien sûr. « Les économistes se foutent de l’énergie solaire. » pensa-t-il en absorbant le fond de son gobelet. Mais pour autant que ces riches personnalités se désintéressaient de ses travaux, il avait besoin d’eux pour les poursuivre. Un paradoxe, ou plutôt une situation commune de la société humaine. Aaron jeta le gobelet à la poubelle et chercha la télécommande sur le bureau. Il avait en effet deux télécommandes : celle du canapé, et celle du bureau. Cela lui évitait de parcourir trois mètres s’il voulait regarder la télé depuis son fauteuil. Le PDG du SEL aimait appeler cela de l’« optimisation d’efficacité ». Charissa le traitait simplement de gros. Ah, les femmes.

      Dehors, le vent rugissait avec violence contre la baie vitrée. Aaron sentait le froid pénétrer à travers la paroi transparente et frissonna. Ce bref tremblement lui valut d’appuyer sur le mauvais bouton, et d’atterrir sur la chaine d’info régionale. Lui qui voulait simplement regarder des dessins animés japonais. Mais c’est ce frisson qui lui permit de voir le flash spécial qui se déroulait sur la chaine, et ce simple frisson se transforma peu à peu en une crainte de plus en plus terrifiante. C’était comme si un étau glacial s’était resserré sur son corps et lui faisait ressentir une bien amère sensation. La journaliste assise devant son téléprompteur, une pouffiasse reconnue et adulée, décrivait avec une fausse expression de compassion une prise d’otage dans l’une des principales agences de banque du centre-ville. Charissa n’avait-elle pas mentionné qu’elle devait se rendre à la banque avant d’aller chercher les pièces dont Aaron avait besoin ? De quelle banque s’agissait-il ? Aaron reconnut l’agence filmée par les reporters sur place. C’était celle où il avait l’habitude d’aller… Et où Charissa l’avait déjà accompagné. Il lui avait donné le code secret de sa carte bleue pour lui permettre justement de faire des emplettes à sa place. En plus de tout cela, c’était la plus proche du SEL. Si Charissa avait dû en choisir une, c’était forcément celle-ci. « Une seconde prise d’otage en deux jours, génial. Et cette fois, ma supercrétaire est impliquée. Encore plus génial. » Aaron avait prononcé ces mots à haute voix, complétement perturbé par le flux d’informations qui lui parvenaient depuis la télé. « Dangereux criminels », « terroristes inconscients », « fous destructeurs » étaient les expressions qui revenaient le plus souvent. Sa main pressa subitement le bouton rouge de la télécommande. Aaron saisit sa tête entre ses mains. Comment diable pourrait-il avoir le temps de rentrer chez lui sans voiture à disposition puisque Charissa avait pris la Roll’s, d’enfiler l’armure et d’arriver jusqu’à la banque sans que les terroristes n’aient exécuté quiconque ? Aussi rapides étaient les ailes de son armure, il ne pouvait décidément pas compter sur les transports en commun. Il lui fallait agir en vitesse, et peut-être se passer de l’armure cette fois.

      Aaron ouvrit l’un des tiroirs inférieurs de son bureau et poussa un soupir de soulagement. Elles étaient là.

      ~


      Jamais le milliardaire n’avait couru aussi vite. Dès qu’il fut sorti de l’ascenseur du SEL, il traversa le rez-de-chaussée à toute vitesse sans prendre le temps d’expliquer le pourquoi du comment de son attitude à Emma Sheldon, qui l’avait vu filer comme une flèche depuis son bureau à l’accueil. Il s’écrasa presque contre le portique tournant de l’entrée et faillit perdre patience lorsqu’il dut attendre les cinq secondes nécessaires à sa sortie de l’immeuble. La banque n’était qu’à quinze minutes de marche, Aaron pensa qu’il pourrait l’atteindre en environ sept minutes s’il courrait. Et il courra. Il fut pris d’un point de côté au moment où il traversa la rue pour changer de trottoir mais conserva la même allure, ne se laissant pas dompter par la douleur. Après tout, la vie de Charissa était en jeu, et un point de côté n’allait pas le tuer. Au bout de quatre minutes de course effrénée, ce fut le souffle qui lui manqua. Il ne cessa pas d’inspirer à fond pour lutter contre ses poumons en feu, et malgré son envie de vomir il continuait toujours de courir. Il parvint finalement à l’agence et ralentit la cadence, ce qui lui permit d’observer ce qu’il se passait. Les forces de police étaient encore peu nombreuses, en pleine phase de déploiement devant l’entrée principale de la banque. Ce n’était qu’une question de minutes avant que tout le périmètre ne soit quadrillé, et que le bâtiment ne soit complètement encerclé pour boucher les issues. Sans compter les hélicoptères et les journalistes qui risquaient de multiplier à mesure que l’intervention évoluerait. Aaron ne pouvait risquer de se faire remarquer, et n’avait donc plus un instant à perdre.

      Le milliardaire se précipita jusqu’à la façade de la banque qui lui faisait face. Bientôt les policiers viendraient se poster à sa place et l’obligeraient à s’éloigner. Décidemment, il ne pouvait compter que sur lui-même. Aaron plongea la main dans la poche intérieure de sa veste et en ressortit ce dont il avait besoin. Ce n’était qu’un prototype mais il était proche de la version finale qu’il avait conçu quelques mois plus tôt, et il était presque sûr qu’elle fonctionnerait. La fenêtre de la banque, deux mètres au-dessus de lui, donnaient sur la pièce centrale où devaient se situer les bandits comme les otages. Par chance, celle-ci était demeurée à moitié ouverte, ce qui éviterait le bruit de verre brisé. « Sainte mère de Dieu, faites que les séances de lancer de poids à la fac n’aient pas été inutiles. » marmonna-t-il entre ses dents. Il tendit son bras en arrière et le rabattit brusquement en avant.

      La grenade vola jusqu’à la fenêtre et s’engouffra à travers l’ouverture. La détonation résonna jusqu’à l’extérieur de la banque dans une sorte d’intense « Fzzzzuiiiiiii » et l’éclat de lumière fut comme un éclair en plein jour. Il y eut des hurlements. Aaron se couvrit brusquement les yeux avec la manche de son caban pour se protéger. D’ordinaire, la visière de l’armure lui offrait une protection adéquate, mais cette fois il était « nu », en quelque sorte. Le milliardaire dépourvu de son blindage s’éloigna autant qu’il put de l’agence de banque en courant, durant toute la durée du flash. Lorsqu’il prit fin, il était à l’écart du trottoir, près d’une voiture de sport garée sur le bord de la route appartenant sans nul doute à l’un des gros clients de la banque. Résonna alors le premier hurlement. Cri déchirant l’air, Aaron le perçut comme la clé de son succès. Il savait que les preneurs d’otage, au même moment, grondaient leur désespoir à plein poumons, se croyant soudainement aveugles. Effectivement, ils étaient devenus aveugles et ce pour une durée limitée de quelques minutes, suffisante pour que les snipers des forces spéciales postés sur les immeubles environnant avertissent les sections d’assaut de la vulnérabilité des terroristes. Suffisante pour que ces hommes expérimentés puissent s’introduire dans le bâtiment et neutraliser rapidement chacun de ces criminels. Suffisante pour que… Bang. Aaron sourit. Il entendit d’autres détonations à l’intérieur de l’agence, des tirs précis, méthodiques, dirigés. Les agents d’élite faisaient leur boulot. Aaron attendit, patient, tout en se dirigeant vers l’entrée de la banque, affichant un air étonné de spectateur lambda. Des véhicules de police étaient stationnés de part et d’autre de la route, et une bonne dizaine d’entre eux collaient littéralement la façade avant de l’agence. En l’espace de quelques minutes, des renforts conséquents avaient rappliqué. Aaron chercha des yeux l’officier de police le plus proche, et obtint ce qu’il voulait. Un grésillement de talkie-walkie se fit entendre depuis la poche d’un jeune gringalet. Aaron supposa qu’il exerçait le métier depuis peu, car au travers de sa voix était perceptible la note d’hésitation d’un débutant. « Agent Sven au rapport chef ! L’équipe Yuma Leader… Re… Reçu ! Zone sécurisé ? Très bien chef, je… Je communique l’info aux autres ! » Le freluquet détacha le récepteur de son oreille et répéta la nouvelle d’un ton mal assuré en direction de ses collègues quelques mètres plus loin. Deux minutes plus tard, l’un des agents d’élite sortit en trombe de la banque et cria aux plus proches policiers d’alerter une ambulance : il y avait un blessé grave. Le cœur d’Aaron se serra, ses mains se crispèrent dans ses poches. Un blessé ? Un homme ? Une femme ? Comment était-ce possible ? Une balle perdue ? En théorie, l’explosion lumineuse de la grenade était si puissante contre les adversaires proches qu’elle affectait directement le système nerveux central, et le stimulus visuel si violent qu’il entrainait une paralysie passagère de l’individu affecté. Aux yeux d’Aaron, il était impossible que quiconque soit capable d’un acte physique après avoir subi un choc pareil. Presser la détente d’une gâchette faisait partie de cette catégorie d’actes. Etait-il possible que l’un d’entre eux ait eu le temps de se protéger de l’impact ? Cela paraissait irréalisable, le délai existant entre le contact du projectile avec le sol et l’apparition totale du flash étant d’une milliseconde. Improbable mais pas impossible : pour une raison inconnue, l’un des criminels avait peut-être protégé ses yeux à temps. Mais l’hypothèse d’une balle perdue semblait bien plus crédible. Une crise d’épilepsie ? Quelle qu’en était la cause, Aaron espérait que Charissa n’était pas la « blessée grave » dont il était question. Aux sirènes de police vrombissantes vint s’ajouter celle d’une ambulance en train d’arriver sur les lieux du drame. Dès qu’elle s’arrêta de rouler, une équipe du service médical de l’hôpital le plus proche sortit du véhicule pour se précipiter vers le premier agent de police venu. Aaron était trop loin pour saisir la conversation mais l’officier indiqua aux hommes en blouse la direction de l’agence. Les infirmiers s’élancèrent en même temps vers la banque mais s’arrêtèrent brusquement sur le pas de la porte, lorsque l’un des troupiers d’élite interrompit leur course en se plantant devant la porte d’entrée. Ils échangèrent quelques mots, et Aaron vit clairement l’agent baisser les yeux vers le sol. Les infirmiers baissèrent les bras les uns après les autres, donnant à la scène un air presque dramatique. Près d’Aaron, une journaliste fraichement arrivée suivie de près par un escadron de cameraman se mit à décrire à son tour les évènements aux téléspectateurs. « …Dangereux. Les criminels ont néanmoins été neutralisés grâce à l’intervention des forces spéciales. Il semblerait qu’une grenade aveuglante de fabrication et d’appartenance mystérieuse soit impliquée dans l’échec du braquage. Aucun des otages n’a subi de blessures à l’exception d’une jeune femme d’une trentaine d’année, décédée à la suite de celles-ci. Nous vous informerons des… » Mais Aaron n’écoutait déjà plus. Il avançait. D’abord en marchant. Puis en trottant. Enfin, il courut jusqu’au barrage policier. « Monsieur, il est interdit de… » Aaron voulut écarter l’homme en uniforme qui lui barrait la route mais ce fut comme essayer de déplacer un rocher. « Écoutez je dois… Je dois savoir qui est mort. Laissez-moi passer. » Mais le policier resta de marbre. « Monsieur, pour votre sécurité je ne suis pas autorisé à… » Le milliardaire changea alors de stratégie. « Ma FIANCEE ! Ma FIANCEE est à l’intérieur ! Je DOIS savoir si elle va bien ou si elle va partir à cette foutue MORGUE ! » Gronda le président du S.E.L de toute sa hauteur. L’officier grimaça, mal à l’aise, mais ne bougea pas d’un centimètre. De toute évidence, il ne pouvait faire autrement que respecter les ordres. Aaron se résolut à attendre sur place le dénouement de ce tragique incident. Ses pensées convergèrent vers sa secrétaire, il pensa avec force et espoir : « Charissa, vous avez un cochon à charge, ne le laissez pas devenir orphelin. Et puis merde, je ne vous ai jamais demandé de me laisser tomber.» Et Aaron attendit. Il attendit plusieurs minutes, des minutes qui s’égrenaient de la même manière que des heures. Puis, lorsque vint le moment fatidique, lorsque la civière apportée par les infirmiers ressortit de l’agence, couverte d’un drap blanc, Aaron crut devenir fou. Il fallait soulever ce drap, il fallait qu’il sache. Et quand allaient sortir les otages ? Le PDG du S.E.L fusilla du regard le policier en face de lui et se précipita jusqu’à la civière en route pour l’ambulance. L’infirmier qui fermait la marche l’aperçut et lui demanda de s’éloigner mais Aaron ne tint aucunement compte de ses paroles inutiles et agrippa d’une main le bout du drap couvrant le corps. Il ôta la couverture du cadavre en tirant d’un coup sec le tissu et découvrit l’identité morte. C’était une femme d’une trentaine d’années, rousse et avec de l’embonpoint, quoique un joli visage. Au-dessus de ses yeux clos on pouvait voir le trou laissé par l’impact de la balle, au sommet du front. Un centimètre de plus et la pauvre femme aurait survécu à son agresseur. C’était vraiment terrible. Mais ce n’était pas Charissa. Aaron était à la fois soulagé et dégouté par sa découverte. Comment pouvait-il être soulagé par la mort de cette femme ? Simplement car elle n’avait aucune importance pour lui. Quel égoïsme. La nature humaine lui parut soudain d’une insondable cruauté. Mais au fond, il s’en fichait. Il s’en fichait car, au même moment, l’agent de police posté devant la porte de l’agence s’écarta pour laisser passer un vieillard octogénaire, dont Aaron remarqua les tremblements lorsque sa canne s’appuya sur le béton. Plusieurs personnes visiblement en état de choc passèrent l’entrée principale avant qu’Aaron n’aperçoive enfin sa secrétaire saine et sauve. Il contint sa joie et réprima l’envie de crier l’allégresse qui lui emplissait le cœur (à moins d’un mètre se trouvait un cadavre en train d’être recouvert pour la deuxième fois par un personnel médical furibond) et se contenta de sourire. Un sourire léger, imperceptible, mais qui contenait tout l’état d’esprit d’Aaron. Lorsque Charissa l’aperçut, elle se figea quelques instants et s’avança jusqu’à son employeur. Celui-ci porta une main sur son épaule et la serra fortement, sous le coup du bonheur. Il avança ensuite sa seconde main vers la jeune femme et la figea dans les airs, s’attendant à une poignée chaleureuse. « Mazel Tov Charissa ! Vous venez de gagner une semaine de congés payés ! Pas belle la vie ? » Elle ne lui tendit la main que faiblement, et Aaron observa scrupuleusement son visage. Ses blessures physiques paraissaient minimes en comparaison avec son état moral. Elle avait l’air extrêmement fatiguée, perturbée et vieillie en même temps. C’était comme si elle venait d’apprendre qu’elle était en phase terminale d’un quelconque cancer. Aaron se mordit la lèvre inférieure et sentit ses yeux picoter, il relâcha sa main et l’enlaça tendrement, passant ses bras autour de sa silhouette fragile et fragilisée. Lui-même avait déjà fait l’expérience de frôler la mort à plusieurs reprises et avait eu ses propres phases de dépression ; il ne souhaitait cela à personne. Charissa l’étreignit à son tour, il sentait qu’elle pleurait. « Vous m’avez vraiment foutu la trouille. »
 
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Message posté : Mer 18 Juil 2012 - 12:37 Message
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      L’intangible reprenait consistance entre les bras d’Aaron. Irène avait fermé les yeux pour mieux goûter au bonheur d’entendre tout contre elle le cœur battant de l’homme qu’elle aimait, de sentir la chaleur de son souffle, la tendresse qui irradiait de son corps. Elle se perdait dans la force de son étreinte. C’était enfin fini. Les larmes, qui n’en finissaient pas de couler, sourdaient de ses yeux en des sillons humides sur sa peau livide, roulant jusqu’au col de son chemisier en lambeaux. Bues. C’était fini. Et elle était sauve. Elle avait la tête qui tournait, l’adrénaline y pulsait un feu d’enfer. Elle avait le cœur au bord des lèvres, pleine encore des atroces souvenirs de la journée, et de l’odeur suffocante de la peur. Elle avait la bouche enflée remplie de sang, soulignée de sang, son œil bordé d’une ecchymose noire ne s’ouvrait presque plus. Mais c’était fini. Elle s’en était sortie. Et voilà qu’il surgissait de nulle part, et s’ancrait dans sa réalité inconstante. Et elle s’accrochait à lui, désespérément. Des questions lui brûlaient les lèvres qu’elle ne pouvait prononcer, par manque de volonté : Pourquoi êtes-vous là ? Comment avez-vous su ? Mais elle se fichait du pourquoi et du comment. Il était là, il la protégeait. C’était fini. Ses yeux rougis glissaient, absents, sur la foule et sur la scène de crime, maintenant balisée. Elle voyait les portes grandes ouvertes de la banque, la lumière chatoyante des néons d’or sur les cadavres des preneurs d’otage, le sang partout, jusque sur les murs. Elle distinguait chacun des quatre-vingt-sept impacts de balle qui ornaient les murs de l’agence. Elle voyait les otages qui, comme elle, reprenaient corps avec la réalité. Elle entendait leurs pensées qui la submergeaient, elle sentait leur soulagement, le bonheur de retrouver leurs familles, elle voyait la souffrance et les larmes des blessés. Les pin-pon assourdissants des pompiers, et des forces de l’ordre. Les injonctions, les cris, le blabla incessants des journalistes, les hélicoptères. Les lumières, les sons, les pensées. Comme un brouhaha hébétant. « Vous m’avez vraiment foutu la trouille. » La voix d’Aaron la sortit de sa stase, comme une lumière dans la nuit. À contrecœur, elle se détacha de lui pour lever les yeux vers son visage inquiet. Dans le coin de ses prunelles, il lui semblait voir des larmes. Avait-il été tant affecté par sa prise en otage ? Elle voulait y croire. Irène essaya de lui sourire, mais sa bouche meurtrie lui fit un mal atroce, la rappelant à sa douleur, aux horribles heures qui venait de s’écouler. À l’horrible sensation de la mort au bout d’un canon. La jeune femme n’en put plus. À bout de force, elle s’épancha. Elle ne pouvait faire autrement. « Je suis désolée…, bafouilla-t-elle d’une voix éraillée par les pleurs, pardon. Je suis désolée… » Aaron lui donna une petite tape attendrie sur le front, lui assurant qu’en rien, elle n’avait à s’excuser pour ça, mais au lieu de la déculpabiliser, l’attention qu’il lui portait redoubla ses larmes. Il la reprit dans ses bras. Elle était épuisée mentalement et physiquement, et n’aspirait plus qu’au repos et au calme. Elle ne désirait que l’oubli, et l’oubli était un luxe qu’elle ne pourrait jamais s’offrir. Il lui sembla cependant qu’Aaron ne l’entendait cependant pas de cette oreille. Aussi, lorsqu’elle lui fit part de son désir de rentrer chez elle, il s’exclama, grave et outré : « Il n’en est pas question ! Ce dont vous avez besoin est un aller simple pour l’hôpital le plus proche. » Et elle n’avait pas même cherché à le convaincre. Elle acquiesça faiblement, lui indiquant la voiture d’un signe de tête, glissant dans sa main les clés poisseuses de sang coagulé.

      Il lui ouvrit la porte côté passager, referma derrière elle quand elle se fut installée et prit place au volant. En d’autres circonstances, Irène lui aurait fait remarquer qu’elle aurait plus vite fait d’aller à pied, mais l’angoisse avait tari son humour et les mots mouraient dans sa gorge avant même qu’elle n’ouvre la bouche. Le voyage se fit dans le silence le plus total, du moment où le président du S.E.L tourna la clé dans le contact au moment où la lumière blafarde de l’hôpital l’arracha à sa torpeur. Il avait eu la bonne idée d’éteindre la radio, pour lui épargner un énième bilan des faits, dont chaque version changeait. Près d’une heure s’était écoulée depuis que les forces spéciales avaient mis fin à la prise d’otage, la douleur n’en était pas moins vivace pour chacun d’entre eux. Ce soir, aucun ne dormirait. Ils avaient talonné de près les ambulances qui se rendaient à l’hôpital central de Star City, dans le quartier des finances. La jeune femme allait tâter sa lèvre ensanglantée quand le Président l’en dissuada d’une tape sur la main. « Nous sommes arrivés. » Annonça-t-il en se garant tout près de l’entrée flambant neuve des urgences. Une douleur sourde irradia du coude au poignet quand elle tendit la main pour déverrouiller la portière, et c’est Aaron qui dut se précipiter pour la lui ouvrir dans une moue mécontente. Au-dessus d’eux, le signe rouge et blanc des « Urgences » déchirait le noir de la nuit de sa lumière aveuglante, comme suspendu dans le vide. L’homme mit une main sur son épaule et, ensemble, traversèrent le parking pour rejoindre la double porte automatique de l’hôpital.

      Une armada de médecins avait été mobilisée pour l’incident, ce qui n’avait pas empêché les urgences d’être rapidement submergés par le flot de blessés. « Installez-vous là-bas, lui glissa Aaron en désignant un banc vide, je me charge de votre inscription. » Elle acquiesça. Le hall d’entrée avait été aménagé pour faire face à l’arrivée massive de patients ; plus de sièges, plus de banc, de lits pour l’attente des plus grands blessés. Irène reconnaissait la plupart des gens présents qui, comme elle, s’étaient retrouvés otages du groupuscule terroriste. En vérité, très peu de visage lui étaient inconnus. Par intermittence, une voix annonçait qu’une cellule psychologique allait être mise à disposition pour quiconque le désirerait, et ce dans les plus brefs délais. En guise d’attente, supposait-elle. La jeune femme leva mécaniquement les yeux vers les haut-parleurs qui hurlaient de leur voix écorchée, dans des gerbes de grésillements. Jamais psychiatre ne lui avait apporté un quelconque soutien, et aujourd’hui ne serait pas différent. Elle espérait qu’Aaron n’ait pas l’idée de la faire consulter… Irène était en train de scruter les néons et leurs lumières dures quand il revint près d’elle, seulement quelques minutes après, excédé. « Personne n’est supposé être incorruptible ! Bougonna-t-il en s’asseyant à ses côtés. Elle lui offrit un faible sourire, auquel il répondit tendrement. Vous allez mieux on dirait… » Elle ne répondit pas de suite, jetant des regards éperdus dans la salle pleine à craquer. Si elle allait mieux ? Les pensées, les douleurs de chacun d’entre eux la transperçaient de toute part. Et la civière recouverte d’un drap blanc attendait dans un coin de la pièce, comme si, d’un instant à l’autre, son occupante aller se réveiller d’un lourd, très lourd sommeil. Elle voyait encore son visage suppliant, ses yeux qui la scrutaient. Et qui hurlaient. Non, définitivement non. Elle n’allait pas mieux. « Je vais bien, tout va bien… » Murmura-t-elle alors que de nouvelles larmes s’étaient mises à couler de ses yeux. Aaron passa un bras compatissant autour de ses épaules : « Ne la regardez pas. C’est inutile. » Inutile. C’est vrai que ça l’était. Ça ne pourrait pas la ramener, ça n’étancherait pas sa culpabilité. Mais il y avait dans ce drap tiré une constance, une tangibilité qu’elle se devait de saisir. « Vous ne comprenez pas…, commença-t-elle. Aaron la dévisagea gravement, l’enjoignant par son silence, à lui parler. Cette femme… Je l’ai VUE se faire tirer dessus. Elle était à mes côtés. Ce sang, elle désigna les gouttes qui maculaient son visage d’albâtre, c’est le sien. SON sang, putain. Ils l’ont abattue de sang-froid. Je le savais, j’aurais pu l’en empêcher. J’aurais pu… dû… » Irène jeta sa tête en arrière, crispant ses poings douloureusement, se mordant la lèvre au sang. « Ne dites pas de conneries, ce sont des terroristes. Que vouliez-vous faire ? Si vous aviez agi, vous auriez très certainement subi le même sort que cette femme. » D’un doigt, le milliardaire essuya le sang qui perlait à ses lèvres.

      « Mademoiselle Hailee ? Irène leva la tête. Une petite femme la fixait en souriant, un dossier à la main. Vous me suivez ? » Après avoir confié ses affaires à Aaron – Il insista pour l’accompagner à plusieurs reprises – elle suivit le médecin dans l’une des dix-sept salles d’examen que comptait l’hôpital. La pièce était exigüe, lumineuse et aseptisée. La forte odeur de désinfectant, qui la prit à la gorge, et les morceaux de verres ensanglantés qui gisaient dans une cuvette en inox laissaient supposer que le patient précédent avaient dû être blessé par les éclats de verre qui avaient volé suite à l’explosion. « Installez-vous. » Le médecin désigna la table d’examen recouverte d’un drap blanc, sur lequel Irène s’installa sans mot dire. Après avoir passé des gants, la femme – une asiatique d’une cinquantaine d’années – alluma un halogène et examina son visage. « Ça n’a pas l’air trop grave, maugréa-t-elle, vous avez eu de la chance dans votre malheur... Irène inclina gravement la tête, n’ajoutant rien. Vous n’aurez pas même besoin de points. Temps et crème cicatrisante feront l’affaire. » Elle sortit une compresse stérile d’un sachet, l’arrosant abondamment de désinfectant et nettoya la plaie qui ornait sa lèvre et qui, une fois le sang ôté, n’avait plus rien d’impressionnant. La sensation d’avoir la bouche en feu ne cessa que de longues minutes plus tard. Elle lui tendit une deuxième compresse, lui intimant de comprimer la blessure pour stopper le saignement. La femme eut une moue mauvaise en constatant les ecchymoses noires qui commençaient à courir le long de son poignet. « Vous pouvez le bouger, lui demanda-t-elle en manipulant ses articulations d’une main experte. Irène acquiesça dans une grimace douloureuse. Je ne pense pas que ce soit fracturé. Nous ferons une radio demain par mesure de précaution, pour ce soir je ne peux seulement vous poser une attèle. » La jeune femme acquiesça.

      « Ça a été ? » lui demanda son patron quand elle regagna la chaleur suffocante de la salle d’attente. Irène passa son manteau, récupéra son sac et, d’un signe de tête, l’invita à sortir. Elle ne supportait plus cet endroit, et ne voulait pas y rester ne serait-ce qu’une seconde de plus. Une fois regagnée la fraîcheur nocturne, la jeune femme lui expliqua qu’elle n’avait rien de grave, mais qu’il lui serait nécessaire d’y retourner afin de pratiquer des examens complémentaires, lui montrant en guise de preuve son poignet fermement bandé. À son grand soulagement, Aaron n’aborda pas le sujet du soutien psychologique. « Je vais rentrer, maintenant, je pense. Je suis vraiment épuisée, je ne tiens plus de bout. Le bus passe dans dix minutes alors… Bonne nuit et à dem… » Il la coupa net. « Je vais vous raccompagner. » Ce n’était pas une question, et il n’attendait pas de réponses. Sans se faire prier, la jeune femme grimpa à sa suite dans la rolls, passa sa ceinture et cala sa tête contre la vitre. Loin sur sa gauche se dressait la silhouette massive du S.E.L, et elle savait qu’à son pied s’étendaient les lotissements professionnels des employés. Son logement. Ils en avaient pour une bonne heure de route, plus avec les embouteillages. Le quartier du centre serait sûrement encombré à cause des voitures de police et ils devraient dévier par le tour des finances. « Vous devriez dormir… » Commença Aaron. Le désinfectant avait anesthésié sa plaie, Irène put offrir à son patron un sourire faible mais vrai. « Je vous trouve bien attentionné, c’est rare. Dois-je m’y habituer ou… ? » Le Président lui rendit son sourire sans quitter la route des yeux, et dans un soupir fatigué, teinté de moquerie, il lui ordonna de dormir. Ce qu’elle exécuta sans rechigner. Bercée par le ronron de la voiture, par les irrégularités des routes de la ville, par la musique que crachait le poste de radio – Un vieux tube des années 80 – et par la voix fredonnante d’Aaron qui chantait faux et grave, la jeune femme finit par trouver le sommeil. Un sommeil léger et sombre, mais un sommeil tout de même.

      Elle rouvrit les yeux peu avant qu’il ne gare la voiture dans le parking souterrain du lotissement, mais jusqu’à ce qu’elle passe la porte de chez elle (Comment avait-il eu les clés ?), Irène ne se réveilla pas complètement. Elle ôta ses chaussures dans un gémissement béat, sa veste, qu’elle ne prit même pas la peine d’accrocher au porte-manteau, et se jeta sur le canapé, rompue. Son patron s’agenouilla près d’elle, l’observant consciencieusement. Elle ouvrit des yeux lourds de fatigue. « Vous avez faim ? Lui demanda-t-il. Je peux vous faire quelque chose à manger si vous voulez. » Elle secoua la tête négativement, non sans avoir préalablement envisagé l’idée de croquer à pleine dent dans un morceau de poulet tapissé de mayonnaise. « Monsieur Cordell, je suis vraiment épuisée vous savez. » Il posa une main avenante sur son front, insista, arguant qu’il fallait qu’elle mange. Mais la jeune femme secoua négativement la tête. « Il faut… » Le regard d’Aaron était empreint d’une tristesse qui lui fit mal au cœur. « Très bien... » Marmonna-t-elle, à contrecœur. Mais son patron avait déjà bondit derrière la cuisine, lui promettant une omelette digne des meilleurs chefs cuisiniers. On y croyait. L’odeur initialement alléchante des œufs brouillés laissa bientôt place à un vague relent de cramé qu’Aaron justifia comme étant le « Feu mis trop fort ». Quelques minutes plus tard, cependant, il déposa sur la table basse une omelette brouillée noircie sur une bonne moitié et une canette de coca glaciale. Elle se redressa. « Je suis désolé pour le… , Aaron désigna son plat, dont elle avait déjà mangé la moitié. La moitié pas grillée. Pas mauvaise, dans le fond. Je peux aller vous chercher quelque chose à manger si vous voulez. Des surgelés ! Ça je sais faire, les surgelés. » Elle rit doucement, attendrie par son pitoyable patron. « Je préfèrerais que vous restiez » Avoua-t-elle faiblement. « Alors je reste. » sourit-il en s’installant sur le canapé à ses côtés. Des perles d’eau gouttaient de la canette qu’elle avait dans la main à son chemisier. Si, par intermittence, elle déglutissait quelques gorgées de sa boisson, ils n’échangeaient par un mot depuis plusieurs minutes déjà et, ni l’un, ni l’autre ne semblait être gêné par la situation. « Vous voulez en parlez, Charissa ? » « Charissa ». Ce nom devenait insupportable à ses yeux. Parfois, elle avait envie de tout lui déballer. De lui dire qui elle était, d’où elle venait et ce qu’elle pensait de lui. Juste pour alléger sa conscience. Combien de temps encore comptait-elle vivre dans le mensonge ? Elle n’avait rien à cacher, après tout. Il pourrait comprendre. Maintenant, elle n’avait plus rien à cacher. « Non… Je n’ai pas très envie. » Murmura-t-elle, en baissant les yeux. Son cochon passa sous la table basse, laissant son groin courir le long de la jambe de sa maîtresse, ses yeux comme des gouttes d’huile suivaient intelligemment la discussion. C’était à croire qu’il comprenait. Elle le prit doucement, le déposa sur ses genoux pour le câliner. J’aimerais tellement pouvoir l’aider, pensa Aaron. Au fond d’elle, Irène était désolée pour son patron, mais ce dont elle avait besoin ce n’était pas de parler. C’était de se racheter. « Vous devriez peut-être aller dormir, suggéra-t-il tristement, je vous veillerai. » D’un signe de tête vigoureux, Irène sauta sur ses pieds et se dirigea vers la salle de bain, laissant Bacon aux soins de l’homme, ou l’homme aux soins du Bacon, non sans une once d’inquiétude. Il était tellement imprévisible ce petit, Aaron. La porte de la salle fermée, Irène se déshabilla entièrement, examina son corps meurtri dans l’immense miroir qui surplombait le lavabo de gré. Son œil commençait à prendre une vilaine teinte violette, de même que le pourtour de sa bouche, là où l’un des terroristes lui avait donné un coup de crosse. Elle avait, au bras droit, la marque des doigts de l’homme qui l’avait forcée à se mettre à genoux et aux genoux la trace de son choc au sol. En plus de son poignet, qu’elle défit de l’attèle, elle avait douze coups et blessures visibles. Aucune n’était grave ; elle s’en était bien sortie. La jeune femme releva le rideau de douche et fit couler un bain brûlant, dans lequel elle fit fondre une pastille effervescente à l’abricot. En temps normal, c’était le genre de réflexe qui la délassait un maximum au sortir du travail. Cette journée avait beau être la pire de sa vie, elle désirait retrouver sa routine routinière et s’abandonner à l’oisiveté la plus totale. Lorsque la baignoire fut remplie, Irène s’immergea entièrement dans l’eau en frissonnant de plaisir. La tête rejetée sur une serviette moelleuse, elle se prit à repenser à ce qui s’était passé. Une erreur, elle le savait.

      Elle avait garé la voiture devant l’entrée de la banque. Par chance, une place venait de se libérer à quelques pas de là, ce qui, dans le quartier du centre, revenait à éviter de payer un parking hors de prix. Après s’être assurée d’avoir bien fermé la voiture, elle avait pénétré dans la banque, bondée, et, directement à sa droite, arraché un ticket de la borne de gestion d’accueil. En lettres noires, le chiffre « 87» indiquait son ordre de passage. Le tableau d’affichage mentionnait lui, rouge sur noir, « 74 ». Elle se revoyait plier son ticket dans tous les sens, le fourrer dans la poche de son tailleur, l’en sortir. Elle se revoyait compter les secondes de l’immense horloge du hall, voir le « 74 » passer au « 75 », une femme sortir, ignorant sa chance. Elle se revoyait penser qu’il n’y avait plus douze mais onze personnes devant elle. Enfin, elle la revoyait elle ; La femme devait avoir son âge, et feuilletait une revue pour future maman. Elle se rappelait avoir pensé qu’un jour, elle aussi aurait un enfant, tout en espérant que ce jour n’arrive pas trop tôt. La guichetière venait d’avoir appelé le numéro « 75 » quand ils étaient entrés dans la banque. Ils étaient sept, cagoulés et armés jusqu’aux dents. L’un d’entre eux, le plus grand, avait tiré une rafale d’automatique en l’air, leur hurlant de s’allonger au sol, ce que chacun avait fait sans poser de questions, d’autant qu’ils avaient promis un trou dans le crâne de quiconque se rebellerait. Et Irène le savait, elle avait entendu leurs pensées, ils n’hésiteraient pas à tuer. Ils l’avaient déjà fait. Ces hommes n’étaient pas venus pour cambrioler la banque, mais pour revendiquer la toute-puissance d’une sombre organisation sur les bas-fonds de Star City. À leurs dires, l’argent ne les intéressait que moyennement, et c’était la soumission d’une économie capitaliste qu’ils recherchaient. Et le temps avait passé. Elle ignorait depuis combien de temps elle était allongée au sol quand les sirènes des forces de l’ordre avait retenti, mais lorsqu’elle avait tenté de jeter un œil à l’horloge, elle avait écopé d’un violent coup de cross de MP5, et maculé les dalles de marbre de son sang. Le moment vint où les forces de l’ordre annoncèrent, en guise d’ultimatum, que des snipers avaient été postés à des endroits spécifiques des bâtiments alentours, prêts à agir au moindre faux pas. Mais au lieu d’insinuer le doute et la peur dans le cœur des terroristes, l’annonce avait fait l’effet d’un coup de pied dans une ruche. L’un des hommes l’avait empoignée de force, mise à genoux et avait braqué sur sa tempe le canon du semi-automatique. Comme chacun des sept autres otages qui avaient eu le malheur de plaire à leurs ravisseurs. Les hommes avaient su qu’ils n’en ressortiraient pas vivants, alors il avait fallu des exemples. Comme cette femme. Comme elle-même. C’était comme ça, c’était de la malchance. Simplement de la malchance. Et c’était par malchance qu’ils allaient être exécutés. Ils avaient choisi cette femme, pour commencer l’oraison funèbre. Ils les avaient traînés au centre du hall, où tout le monde pouvait les voir. Et ils l’avaient tuée, elle en premier. Aussi simplement qu’ils auraient cueilli une fleur, ou jeté une pièce dans une fontaine. Ils l’avaient tuée.

      Et elle n’avait rien fait. Elle aurait pu tenter de les raisonner, elle connaissait leurs pensées, elle aurait pu vouloir être sacrifiée à sa place, juste le temps que les forces de l’ordre agissent. Par la simple force de sa volonté, elle aurait pu arracher l’arme de sa main, ou repousser son esprit le temps de s’échapper. Mais elle n’avait rien fait, encore maintenant, sans savoir pourquoi. Les yeux verts de la femme l’avaient fixé jusqu’à ce que son crâne explosé ne heurte le sol dans un bruit sourd. Et même encore, quand elle fermait les yeux, il lui semblait les voir. Et il y avait eu le flash.

      Des coups sourds résonnèrent à la porte, et Aaron, du fond de son rêve, lui demanda si tout allait bien, inquiet de ne plus l’entendre. Mignon. Une fois douchée, encore perturbée des réminiscences de la prise d’otage, Irène se traîna jusqu’à son lit, où elle se fourra jusqu’au cou. Jamais ses draps ne lui avaient semblé plus accueillants. Aaron s’était installé un fauteuil près d’elle, et son ordinateur sur les genoux, pianotait allègrement. Quand elle vint se coucher, il lui souhaita une douce nuit, lui déposa un léger baiser sur le front – auquel elle rougit plus que de raison, mais sans doute ne le remarqua-t-il pas – et éteignit la lumière de sa lampe de chevet. Il ne lui fallut que quelques minutes pour sombrer dans un profond sommeil.
 
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Message posté : Mer 25 Juil 2012 - 22:33 Message
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      Ses yeux s’accoutumèrent bien vite à l’obscurité et il discerna sans peine la silhouette de sa secrétaire emmitouflée dans sa couverture. Il avait fermé le notebook de Charissa quelques minutes auparavant lorsqu’il avait senti ses yeux fatiguer. Aaron contemplait scrupuleusement la forme dissimulée par les draps. Il repensait à la journée qu’ils avaient passé, à sa prise de risque, et au traumatisme subi par sa précieuse employée. Il était également passé par là lorsqu’il s’était mis à endosser le poids constant du super-héroïsme. Après tout les super-héros n’étaient pas des dieux mais bien des mortels (du moins, pour la plupart d’entre eux !) et ne pouvaient pas tout empêcher. Ainsi, lors des débuts de l’Archange, Aaron avait affronté un super-vilain qui sévissait du côté des périphéries de la ville, et celui-ci, sorte de monstre difforme, avait éventré un enfant sous ses yeux. C’était sa première expérience face à la mort : froide, rapide, cruelle et douloureuse. Aaron avait cru ne pas pouvoir tenir le choc. Mais bien vite il s’était repris, prenant conscience que c’était ce genre de perturbations dans le moral d’un super-héros qui constituait la seule véritable menace, la peur. La peur étant le véritable monstre de l’histoire, la peur distillant son venin dans les veines des héros pour assécher leur courage et leur bravoure. Rien n’avait été plus terrible pour l’Archange que d’être confronté à cette toute nouvelle émotion pour la première fois. La « vraie » peur symbolisant en effet à elle seule une effroyable sensation qui vous glace le sang jusqu’à la moelle, surtout quand elle est tournée contre vous-même et remet en cause vos aptitudes et vos capacités. Charissa, encore plus jeune qu’Aaron à l’époque où il avait fait cette abominable rencontre, avait certainement dû souffrir autant que lui.

      Aaron se leva hors de son fauteuil rembourré pour s’approcher du lit de sa secrétaire. Son visage inexpressif semblait plongé dans un sommeil profond et le président du SEL approcha ses doigts des mèches qui s’étalaient sur ses joues et sur sa bouche et les écarta comme s’il avait voulu écarter d’elle les plus vils et les plus terribles cauchemars. Il observa ses paupières, paisibles, et ses lèvres immobiles. Rien ne paraissait l’agiter dans ses rêves, et ce fut ce qu’Aaron espéra de tout son cœur. Il espérait également que cette épreuve difficile s’efface de son esprit le lendemain mais il savait pertinemment que c’était impossible. Ce souvenir restera gravé en elle pour le restant de ses jours, pensa-t-il non sans tristesse. Tout comme celui de ce petit garçon se vidant de sang qui gisait devant lui, quelques années plus tôt. Mais le pire restait son dernier regard : chargé de détresse, de panique, de terreur et pire encore, d’une lueur d’espoir. Ce jeune enfant déchiré, brisé par une douleur sourde et intolérable, lui avait jeté un dernier regard d’où émanait une étincelle d’espérance en croyant que l’Archange, symbole de l’héroïsme qui se dressait non loin devant lui, allait venir le sauver. Aaron s’était approché et lorsqu’il s’était agenouillé près de lui, l’enfant était mort. Il avait pleuré, pleuré toutes les larmes de son corps devant ce funeste spectacle. Il avait ressenti le besoin de hurler, de hurler sa rage et sa frustration à l’univers, mais pas un son n’était sorti de sa bouche. L’Archange s’était alors remis sur pied et s’était avancé devant son adversaire, prêt à mettre sa vie en jeu pour détruire cette créature infernale. Jusque-là, Aaron avait toujours conservé ses distances avec ses ennemis en les combattant par crainte de subir des blessures au corps à corps, mais cette fois, il s’était jeté sur le monstre qui l’avait aussitôt saisi entre ses mains gigantesques et avait broyé l’une de ses ailes mécaniques. Mais l’Archange avait enfoncé l’un de ses poing dans la gorge de l’indicible créature et avait tiré l’un de ses rayons au maximum de sa charge, réduisant le cerveau de la bête humaine en un tas de cendre fumant. Au jour d’aujourd’hui, Aaron ne conservait plus aucun souvenir de l’identité de cet être malfaisant mais ne parvenait pas à oublier le regard en train de s’éteindre du petit garçon blessé.

      Aaron fut tiré de ses sombres pensées par un grattement derrière la porte. Alerte, il se dirigea vers la source du bruit sans se douter un instant qu’il s’agissait en fait du petit Bacon, inquiet pour la santé de sa maîtresse. Lorsqu’il tourna la poignée et jeta un coup d’œil par l’entrebâillement de la porte, Aaron sentit l’animal lui percuter le pied pour rentrer. Le président du SEL s’accroupit pour saisir entre ses mains le mini-cochon tout suintant et tout couinant qui se tortillait pour s’échapper. « Dieu que tu es sale toi ! Murmura Aaron à la sensation des saletés sous ses mains. Tu n’approcheras ta maman que quand je t’aurai fait faire un brin de toilette. T’es allé rouler sous les meubles ou quoi ? » En guise de réponse, le cochon lâcha un « Gruiiiik » plein de ressentiment. Le Bacon sous le bras, Aaron s’en alla jusqu’à la salle de bain où il posa l’animal rose dans la baignoire. Le cochon se mit à gémir de plus belle lorsqu’Aaron fit couler l’eau et tenta de s’échapper en parcourant l’intégralité de la surface de la baignoire en trottant sur ses petites pattes, comme pour repousser l’échéance du contact avec l’eau chaude. Aaron souleva le pommeau de douche et eut un grand sourire sadique : « C’est l’heure mon cochon ! Tu pourras pas y échapper ! » Le jet partit et inonda Bacon de pieds à la queue en tire-bouchon. Le mini-cochon entra en frénésie et commença à secouer son petit corps sans interruption, aspergeant du même coup le milliardaire. Aaron siffla et tenta de maintenir le cochon d’une main tandis qu’il le mouillait avec l’autre, mais Bacon ne se laissa pas faire pour autant. Au contraire, il se déchaina davantage. La lutte dura une dizaine de minutes durant lesquelles Aaron jura, pesta et insulta le cochon de tous les noms de saucisse existants. Lorsqu’il ferma le robinet, il était presque aussi trempé que la bête maléfique. « Allez sors de là saucisson ! Déguerpis ! Va rejoindre ta mère stupide cervelas ! » Rugit-il en extirpant Bacon hors de la baignoire et en le jetant presque sur le carrelage couvert par de nombreuses flaques. Le milliardaire passa dix nouvelles minutes à éponger le sol de la salle de bain, les cheveux en bataille, la chemise humide et tout collant de sueur. Finalement, il décida de suivre la même voie que le cochon et de prendre lui aussi une douche, dégouté de lui-même. La fraicheur de l’eau lui fit énormément de bien, il décrassa son corps suant et se sentit renaitre. Lorsqu’il passa la savonnette sur son bras droit, il eut comme un élancement dans cette partie du corps et une fois la douleur passée, il comprit pourquoi. Lorsqu’il avait jeté la grenade par la fenêtre de l’agence, il avait trop tiré sur le muscle et avait ressenti une vive souffrance partant de son épaule jusqu’à son avant-bras en le froissant légèrement. Il n’avait pas l’habitude de lancer manuellement des grenades puisque son armure de combat disposait d’un lance grenade automatique et qu’il lui suffisait de viser pour tirer une grenade par commande vocale ou en pressant un simple bouton sur son bras. D’ordinaire, ses muscles n’étaient pas sollicités lors de ses interventions. Il pensa que le moment était peut-être venu pour lui de faire du sport, s’il voulait conserver la forme et continuer à rentrer dans son armure. Il repensa au club de boxe où il s’exerçait, lorsqu’il était encore étudiant à l’université. Il avait continué l’entrainement quelques années après la fin de ses études, puis avait cessé de manière plutôt abrupte lors de la fondation du STAR – C&K, suivant les conseils de son ancien ami et associé Layne Karson. A présent, l’idée de s’y remettre l’enchantait et il décida d’appeler son ancien entraineur dès le lendemain. Aaron ferma le robinet de la baignoire et essuya son corps enfin propre et frais avec la serviette de bain de Charissa, n’en ayant pas trouvé d’autre à disposition. En enfouissant son visage dans la serviette, il sentit une douce odeur de fleur enivrer ses sens. S’agissait-il de l’adoucissant qui avait servi lors du dernier lavage ou s’agissait-il simplement de l’odeur charnelle de sa chère secrétaire ? Aaron s’en imprégna quelques secondes supplémentaires avant d’étendre la serviette sur une corde à linge prévue à cet effet. Il sortit en caleçon de la salle de bain et rejoignit la chambre de Charissa, s’affala dans le fauteuil où il se tenait une demi-heure plus tôt et s’y endormit presque aussitôt.

      Il fut cependant réveillé tôt le lendemain par les grouinements de Bacon, lui-même réveillé par les mouvements de sa maîtresse. Charissa était assise sur le bord du lit, la tête baissée, lui faisant dos. Aaron ne put donc pas observer directement sa mine, mais l’immobilisme de la jeune femme semblait indiquer qu’elle était toujours autant traumatisée que la veille. Aaron se leva, contourna le lit pour prendre place devant elle. Il fut tellement surpris en constatant son air serein qu’il trébucha sur le tapis et failli s’étaler de tout son long, ce qui n’aurait pas été sans déplaire au Bacon, le petit fourbe. Lorsqu’il retrouva l’équilibre, Aaron s’accroupit devant elle pour s’assurer qu’il ne s’était pas trompé. Et bien non : Charissa affichait en effet une expression pleine de tranquillité, de sérieux, rejetant le trouble et la peur. Stupéfiant. Aaron agrippa le visage de sa secrétaire d’une main, le fit pivoter à quatre-vingt-dix degré dans un sens, puis dans l’autre, avant de s’exclamer d’un air incrédule : « Vous n’êtes pas Charissa ! » Elle repoussa sa main en rétorquant qu’il n’était qu’un crétin, et le milliardaire remarqua une sorte de léger éclat au fond de ses yeux myosotis ; un éclat qu’il n’avait pas l’habitude de voir chez une femme. Il se fit la réflexion qu’il était en caleçon, mais cela ne le dérangeait pas outre-mesure. Bacon était bien à poil, lui. Il se gratta machinalement le menton et fronça les sourcils. « Et vous allez… Bien ? » Charissa sourit, de son petit sourire en coin dont elle avait le secret et qu’Aaron avait appris à reconnaitre, plissa les yeux et affirma sans une once d’hésitation : « Je vais bien, merci. » Une déclaration claire et simple, dont il était impossible de douter, même une seule seconde. Elle allait bien. Bien. Comment ça bien ? Comment pouvait-elle allait bien ? Tant de question qui s’entassaient dans la tête d’Aaron sans qu’il n’y comprenne goutte. Et plus il s’interrogeait, plus son sourire semblait radieux, comme si elle se moquait gentiment de lui, mais cela ne pouvait pas avoir de rapport. Aaron se releva doucement en se grattant cette fois la tête, toujours aussi désarçonné. Il s’ébroua et décida de ne pas s’en préoccuper davantage ; après tout, c’était une bonne nouvelle. Il quitta la chambre après avoir ordonné à sa secrétaire de l’y attendre le temps qu’il lui prépare un petit déjeuner bien consistant. Il fut suivi de près par Bacon qui jouait sans doute le rôle d’espion auprès de sa maîtresse, craignant que le méchant Cordell ne décide d’empoisonner les toasts. Aaron alluma la cafetière après avoir rempli le conteneur d’eau, placé le filtre et ajouté la mouture de café et envisagea de préparer des œufs brouillés pour sa protégée. Bacon vint se ficher à de multiples reprises entre ses jambes et c’est au bout de la quatrième fois que le milliardaire craqua et l’envoya bouler d’un coup de pied dans son petit ventre rebondi. Le cochon grouina de colère et se retrouva coincé sur le dos, les pattes en l’air. « C’est tout ce que tu mérites misérable saucisson. Je te libérerai peut-être après. » Aaron put terminer sa préparation sans le moindre encombre et chargea le tout sur un large plateau. Il retrouva sa jeune employée dans sa chambre et posa le plateau sur sa table de nuit. Charissa parut surprise de tant d’attention de la part de son patron au cœur de pierre, et lui demanda s’il ne voulait pas manger lui aussi. Aaron déclina la proposition, préférant chercher un jean à enfiler dans « sa » chambre. Au passage, il en profita pour retourner Bacon du bout des orteils, craignant une morsure de mini-cochon en colère. Lorsqu’il revint à nouveau dans la chambre de sa secrétaire, elle était debout et s’étirait, rassasié. La vision de son corps cambré fit saliver intérieurement Aaron, qui ne dit mot mais fixa les formes visibles sous son pyjama avec attention. Sa délectation mentale prit fin lorsque la jeune femme le contourna pour ramener le plateau et s’engouffrer dans la salle de bain. Elle lui pria de « rester sage » juste avant de refermer la porte derrière elle et Aaron sourit à pleine dents, à la différence du cochon près de lui, terrorisé à l’idée de rester près de cet homme si diabolique.

      ~
      Aaron regarda le soleil monter dans le ciel par la fenêtre entrouverte. Il était huit heures du matin et c’était samedi. Pas de boulot, pas de labo, une journée tranquille (ou plutôt, une journée encore plus tranquille) s’annonçait. Depuis la fenêtre, Aaron pouvait apercevoir la rue qui prolongeait l’agence de banque où avait eu lieu le braquage. Les bras croisés tout en entendant couler l’eau de la douche que prenait sa secrétaire, il se souvenait de son action en tant que simple « civil ». Il avait pris un risque en agissant ainsi, et il avait pris ce risque parce qu’il s’agissait de Charissa. Indéniablement, il tenait beaucoup à elle. Cela justifiait-il de mettre en péril sa double identité ? Oui et non. Il savait que si la situation devait se reproduire, il le referait sans hésitation. Néanmoins, il ne voulait plus que cela se reproduise. Pour cela, il avait besoin d’améliorer son efficacité, d’élargir son champ d’action. Il avait nécessairement besoin d’un plan. Et le plan, il l’avait. En réalité, il l’avait depuis plusieurs mois mais il ne s’était jamais pressé pour lancer les travaux. Cette fois il était plus que décidé. Dès lundi, il mettrait en place l’annexe au sommet du SEL, là où lui seul aurait accès. Un local verrouillé par de nombreux codes de sécurité qui garantiraient la sécurité de son armure. Il avait économisé un bon paquet de dollars pour mettre ce projet à exécution en de brefs délais, pour ne pas éveiller l’attention. Il décida de contacter l’architecte à qui il avait décidé de confier la construction dès lundi. En attendant il comptait bien employer son temps à s’assurer du bien-être de Charissa, qui lui semblait tout de même étrange et très légèrement inquiétant. Lorsqu’elle sorti de la salle de bain, uniquement drapée d’une serviette humide, la mine de son attachante employée demeurait toujours aussi paisible. Aaron déclara alors de but en blanc : « Ça vous dirait de passer la journée sur mon yacht ? » La jeune femme adopta un ton sarcastique avant de lui lancer une pique en guise de réponse : « La journée… C’est le temps qu’il nous faudra pour rejoindre les quais avec votre Roll’s ? Aaron lui tira la langue. Mais j’accepte volontiers, je ne suis jamais monté sur un bateau. » Le PDG du SEL fut satisfait de cette réponse et hocha la tête pour signifier son contentement. Il répondit néanmoins non sans cynisme. « C’est un bateau à énergie solaire, au fait. Il faut attendre trois heures pour que le moteur démarre. Et prier pour qu’il n’y ait pas de nuages. » Rire jaune. Aaron dut dégager de la pièce pour la laisser s’habiller, et annonça qu’il l’attendrait dehors pour se rendre dans le quartier portuaire de StarCity.

      Lorsque Charissa poussa la porte d’entrée de son immeuble et retrouva son patron dans la rue, Aaron remarqua qu’elle s’était habillée spécialement pour l’occasion : bottes, jean et pull léger en cachemire. « Prête pour l’aventure la bleusaille ? » Charissa rit. « Plus que jamais mon capitaine ! » Ensembles, ils marchèrent jusqu’au garage où Aaron avait garé la Roll’s la veille, puis Aaron conduisit en direction du quartier du Front de mer. La circulation automobile se montra quasiment inexistante et ainsi, ils ne subirent aucun embouteillage tout le long du trajet. Aaron avait allumé la radio et la musique de sa station préférée s’était mise à grésiller, les tubes des années 90 emplirent la voiture et le cœur des deux passagers. Ils atteignirent le port en moins de trois quarts d’heure de route et Aaron put trouver une place en moins de dix minutes entre deux restaurants du front de mer. En sortant de la voiture, le milliardaire eut plaisir à respirer les embruns marins. « Ah ! Malgré toute cette foutue pollution, on sent la mer ! L’azur véritable ! Ah ! Ça m’avait manqué ! » Le président du SEL mis sa main en visière pour regarder leur situation par rapport à son bateau personnel. Il expliqua à Charissa qu’il était situé à l’une des extrémités du port, et qu’un gardien était supposé le surveiller et l’entretenir. En réalité le type était payé à ne rien faire, ou presque, et menait donc une vie plutôt tranquille aux frais d’Aaron Cordell. Mais au moins, il faisait bien le peu qu’il avait à faire.

      Ils marchèrent une dizaine de minutes le long de la zone portuaire, appréciant la brise légère et l’odeur de la mer. Ils virent des dockers occupés à charger des bateaux de marchandise, des vendeurs de poisson frais et autres crustacés. L’ambiance marine était présente et ne fit que renforcer l’euphorie d’Aaron Cordell. Charissa, qui le suivait de près, tournait également la tête pour observer les marins et commerçants. Aaron se rappela la première fois qu’il avait pris la mer, alors qu’il avait dix-sept ans. Son école avait organisé un concours en sciences physiques, et le gagnant remportait le droit de partir en croisière une semaine durant, tous frais payés par la scolarité. Premier de sa classe, Aaron avait bien évidemment remporté le concours avec son prototype de lance-banane mitrailleur (le thème du concours étant « Arme déjantée »). Le jeune Aaron encore bien loin d’être milliardaire s’était émerveillé de cette croisière de rêve, et avait passé son temps sur le pont du bateau à contempler la mer de saphir qu’il sillonnait. Loin des villes, loin de la terre, loin des problèmes. Aaron s’était ensuite surpris à feuilleter dans des magazines destinés aux riches personnalités mettant en avant des bateaux à vendre, allant de la simple voile au yacht sur mesure. Lorsqu’il devint milliardaire, Aaron concrétisa son rêve et acheta l’une de ces merveilles pour profiter au mieux de ses vacances. Le modèle qu’il prit n’était pas excessivement cher et conservait une taille modeste, parfaite pour l’utilisation qu’il voulait en faire. Lors de ses périodes de vacances et certains week-ends, il partait alors en mer à bord de son navire et sirotait des cocktails sur un transat. Il piquait une tête quand il en avait envie, disposait d’une télévision et d’une bonne dvdthèque, ainsi que d’un bar personnel rempli de bonnes bouteilles. Nombre de choses réjouissantes à faire découvrir à sa secrétaire, en somme.

      Ils parvinrent au ponton de pierre qui conduisait à son bateau. D’un geste, Aaron incita sa secrétaire à le suivre et ils firent rapidement face au « Soleil des mers ». A la vue de leur embarcation, Charissa n’essaye même pas de cacher sa surprise. L’air stupéfait qu’elle afficha fit gonfler l’orgueil d’Aaron qui bomba le torse comme un coq. « J’parie que vous en aviez jamais vu de pareil pas vrai ? » Et Charissa de répondre, les yeux baissés, les joues légèrement rougies par la honte : « Je… Je ne suis jamais monté sur un bateau… » Aaron se sentit con. Qu’il pouvait se sentir con parfois ! A croire qu’il en était vraiment un, de con. Il bredouilla des excuses rapidement et s’élança jusqu’à sauter à l’échelle qui menait sur le pont du Soleil. Parvenu en haut, il lança un clin d’œil à sa secrétaire, l’enjoignant de faire la même chose. Lorsque Charissa le rejoignit, il porta ses mains en haut-parleur et se mit à hurler. « MOOOONSIEUR LEVIIIIIITTT !! » Le vieil homme sortit aussitôt de la cabine de capitaine et vint à sa rencontre en trainant la patte. Manifestement, l’ancêtre venait d’être réveillé. « Hmmmm’sieur Cordell ? Je savais pas que… Que vous veniez aujourd’hui. » Aaron aimait bien Levitt, un vieux marin qui avait été le premier à se présenter lorsqu’il avait proposé le poste. Levitt était un vieux de la vieille, qui avait vu par-delà les océans pendant de très nombreuses années. Il avait commencé comme simple docker, puis avait progressivement grimpé les échelons jusqu’à devenir capitaine de son propre navire dont il s’était servi pour pêcher de gros spécimens en haute mer. Mais malheureusement pour le vieux marin, l’addiction aux jeux lui avait fait perdre son bateau et depuis, il travaillait pour Aaron. Le PDG du SEL passa un bras autour des épaules de Levitt, comme pour le soutenir. Il sortit de son pantalon une liasse de billets et la lui tendit. « Tenez Monsieur Levitt. Je sais que j’aurais dû prévenir avant. Payez-vous un bon hôtel avec ça, ou allez vous amuser comme vous le sentez. » Le marin accepta de bon cœur les billets verts et sourit à Aaron d’un air enjoué. « Merci Monsieur Cordell ! Le Soleil est nickel, j’ai fait le grand ménage il y a deux jours seulement. Par contre y a plus d’bières… » Aaron rit et donna une bourrade à Levitt. « Sacré pirate ! On revient lundi matin, vers huit heures je pense. » Le vieil homme parut surprit. « On ? » Il jeta un coup d’œil derrière Aaron et découvrit Charissa, qui n’avait pas ouvert la bouche depuis leur arrivée. « C’est vot’ femme ? » Le teint d’Aaron vira au rouge et il secoua l’ancêtre du bras avec lequel il l’entourait. « Vous picolez trop, Levitt ! C’est ma secrétaire ! Je l’emmène vers le large, elle a besoin d’un peu de tranquillité ! » L’œil du marin luisit. Aaron sentit venir la blague salace et y coupa court. « Elle s’appelle Charissa Hailee, elle travaille au SEL depuis plusieurs mois. » Levitt hocha la tête d’un air entendu même si Aaron perçut toujours une certaine lubricité dans son regard. Il leva les yeux au ciel. Ils discutèrent quelques minutes avant que le vieil homme ne parte et après une chaleureuse poignée de main. Au passage, Levitt fit un clin d’œil à Charissa qu’Aaron ne put voir. La jeune femme sourit, le vieil homme paraissait lui avoir fait bonne impression. Le PDG du SEL s’en alla vers la salle des commandes, suivi de près par sa secrétaire. Ils traversèrent le pont, et Aaron s’aperçut que Levitt n’avait pas menti sur la propreté du Soleil : le sol luisait. Charissa semblait subjuguée par la prestance du navire : le yacht possédait un compartiment en son centre comprenant trois pièces sur trois étages, visibles derrière des parois transparentes. Celle du bas correspondait à un salon, la seconde correspondait au bar et à la cuisine, la dernière enfin correspondait à la chambre à coucher. Le reste de l’espace n’en demeurait pas moins luxueux : au-devant du navire, près du poste de commande, on pouvait apercevoir des transats et un parasol géant. Aaron ouvrit la porte de la cabine « du capitaine » comme il aimait l’appeler, et pénétra à l’intérieur. Il lança les machines, s’installant sur le siège moelleux placé devant. Il sentit le bateau vrombir à l’approche du départ et sourit. Cette sensation lui avait manqué, n’étant pas parti en mer depuis des mois. Charissa s’assit dans un autre fauteuil situé tout près de lui et contempla le port à travers la baie vitrée sans mot dire, sous le coup de l’émotion. Aaron saisit la barre et s’éloigna du quai.

      Ils avaient quitté les côtes de StarCity vingt minutes plus tard. Aaron avait ouvert les fenêtres de la cabine et ils pouvaient sentir le vent ébouriffer leurs cheveux, tandis que le bateau semblait de plus en plus voler par-dessus l’eau à mesure que sa vitesse augmentait. Le boss Cordell admonesta sa secrétaire alors que celle-ci était en pleine admiration de l’azur scintillant. « Alors moussaillon ! Quel effet ça vous fait ? » Le regard de sa secrétaire convergea dans sa direction et se fit faussement indifférent. « Bof ! » lâcha-t-elle simplement pour le taquiner. Aaron enclencha l’accélération pour surprendre sa secrétaire et les yeux de celle-ci s’écarquillèrent en voyant des gerbes d’eau asperger la vitre. Charissa s’agrippa à son bras et couina brusquement. Son petit tour avait eu l’effet escompté, le milliardaire ricana avant de revenir à une allure plus calme. Peu à peu, Charissa desserra son emprise et lui jeta un regard boudeur. Lorsqu’ils furent suffisamment loin de la ville, Aaron coupa les moteurs. Il se tourna vers la jeune femme pour lui annoncer qu’ils allaient s’arrêter là, le temps de lui faire visiter les lieux. Ils sortirent de la cabine et Aaron lui fit faire le tour du pont, pointant du doigt certains endroits du bateau, comme le compartiment central, pour lui expliquer ce qu’il y avait à chaque étage. Il lui apprit également la présence d’une garde-robe où figuraient des maillots de toutes tailles pour les invités, et d’un frigo plein de bières (même si c’était plutôt pour Levitt) et de cocas. Aaron désigna un panier rempli de crèmes solaires et de lotions pour les peaux brûlées, « au cas où ». Le milliardaire conclut la visite en annonçant à sa chère secrétaire qu’il allait préparer des sandwichs pour le déjeuner. Charissa approuva chaleureusement et Aaron s’en alla aussitôt en direction du compartiment et de la cuisine. Il était presque midi.
 
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Message posté : Mer 8 Aoû 2012 - 14:40 Message
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      Le soleil frappait durement ; L’éclat revêche de ses rayons se reflétait sur les remous de la baie de Star City avec une froideur aveuglante, blanc sur bleu. Les sourcils délicieusement froncés au-dessus de son nez mutin, Irène observait l’horizon aux mille éclats. Dans le ciel délavé, pas un nuage. La ligne nette se démarquait des vagues sombres, nimbées de lumière, et il y avait dans ses yeux d’azur une absence lénitive, contemplative, reposée. Allongée sur le pont, elle avait replié l’une de ses jambes, et laissé son bras pour reposer sa tête, et la chaleur étouffante de l’après-midi jouait des coudes avec le vent froid du large, ébouriffant le caramel chaud de ses cheveux libres. Les souvenirs se perdaient dans le flot indicible de ses pensées ; La prise d’otage, la fusillade qu’elle avait laissées à des kilomètres de là ressurgissaient de son subconscient comme un relent aigre et rancunier. Qu’elle chassa d’un revers d’esprit. Non, l’heure n’était ni au remord, ni à la désespérance. La jeune femme s’en serait voulue de foutre en l’air les efforts notables que son séduisant patron mettait en œuvre pour elle – Et un peu pour lui, elle n’en doutait pas. En outre, ç’aurait été cruel envers elle-même de ne pas profiter du moment privilégié qu’elle avait à partager avec Aaron Cordell.

      Au bout de ce qui sembla une éternité, Irène vint à se poser la question de savoir ce que l’homme fabriquait ; Son absence se prolongeait, sa faim croissait et la course du soleil dans le ciel lui indiqua qu’une bonne heure avait passé depuis qu’il était prétendument parti faire des sandwichs. Irène se dressa sur un coude, scrutant le pont à sa recherche – Elle l’avait déjà surpris plusieurs fois à l’observer du coin de l’œil, en silence – mais dut rapidement se résoudre à l’évidence : Il n’était pas là. La jeune femme se leva, rapidement déstabilisée par le roulement du yacht, et suivit le bastingage pour accéder à la cabine « salon », de laquelle partait l’escalier menant à la « cuisine ». Une fois la porte refermée, du bas de l’escalier raide et étroit, la jeune femme appela doucement son patron. Sa voix paniquée résonna jusqu’à elle, dans une précipitation perceptible, le bruit étouffé d’une chute métallique et d’un chapelet de jurons. « UNE SECONDE ! » Lui hurla-t-il. Mais sa secrétaire avait déjà commencé à gravir les marches quatre à quatre, mortifiée d’inquiétude. Lorsqu’elle émergea de la trappe, elle posa la main sur un morceau de jambon. Ses grands yeux bleus levés sur une scène de carnage s’écarquillèrent, et il ne fallut pas plus longtemps à sa bouche voluptueuse pour afficher un sourire moqueur, qui se mua rapidement en un franc éclat de rire. « Mais bon sang qu’est-ce que vous fichez ? » Des aliments jonchaient le sol, quand ils n’étaient pas écrasés sur le plan de travail et dégoulinaient le long des placards aux côté d’une mayonnaise au tube mal bouché. Aaron, qui lui lançaient un regard inquisiteur, avait délaissé gilet et T-shirt au profit d’un nu parfait sur lequel elle attarda les yeux avec appétit. Il rugit férocement : « Des sandwichs pardi ! Vous croyez qu'ils se vont se faire tout seul ? C'est de la CUISINE ! » Le rire d’Irène redoubla de clarté, et elle parvint même à arracher un sourire à son délicieux patron quand elle renchérit que les sandwichs gagnaient « selon toute vraisemblance ».

      La jeune femme émergea entièrement du trou et s’approcha d’Aaron, ramassant sur sa route ce qui traînait par terre et d’un geste éloquent, jeta le tout dans la poubelle d’appoint de la kitchenette. Il affaissa aussitôt les épaules, d’un air dépité, et son regard blasé se tourna vers les deux misérables sandwichs qu’il avait ‘réussi’ à préparer ; Des masses informes dégoulinantes de mayonnaise, reposant dans le creux d’une assiette noyée de jus de tomate. Mais il leva vers elle des yeux si plein d’espoir désabusé qu’elle ne put s’empêcher de lui faire entendre que, non, ça n’avait pas l’air si dégoutant. Il soupira : « Vous croyez qu'il y a des navettes maritimes de Mc Do qui font la livraison ? » Elle fit non de la tête et, dans un sourire tendre, prit le couteau qui pendait au bout de son bras mollement retombé le long de son corps, lui promettant de l’aider à faire quelque chose de meilleur. Il grimaça de douleur. Irène jeta le grattoir sur le plan de travail et prit dans ses petites mains la poigne de son patron, sur laquelle une longue estafilade courait de la paume au bout de l’index. Comment s’était-il fait ça ? Mystère. « Vous êtes blessé ! » Son adorable colère était entièrement tournée vers son négligeant de patron. Elle leva vers lui de sublimes yeux bleus, noirs de ressentiment, se dirigea résolument vers l’armoire à pharmacie qu’il lui avait indiqué quelques heures plus tôt, « Au cas où » et revint avec du désinfectant et des pansements. « Je suis... Non mais ce n'est... Qu... Que faites-vous ? » Elle leva son visage à quelques centimètres du sien, rouge et timide, planta ses prunelles claires dans celles d’Aaron. « Je m’occupe de vous. Souffla-t-elle sèchement. Cette femme est... Surprenante. Merveilleuse ! Irène entendit clairement la pensée et, bien que retournée, des papillons dans l’estomac, n’en laissa rien paraître. Il avait lui-même l’air agréablement surpris, bien qu’il s’enferme résolument dans un mutisme lourd de sens. Elle appliqua généreusement le désinfectant sur la balafre, ignorant les gémissements de l’homme, et pensa la plaie. Estimez-vous heureux que je n’ai pas poussé le vice jusqu’à vous faire un bisou magique. » Conclut-elle d’un air faussement boudeur. « Oh, faites donc si vous voulez. » Irène leva les yeux au ciel, à l’air faussement coquin d’Aaron, et se dirigea vers le plan de travail pour continuer là où son patron s’était arrêté. Après réflexion, elle décida en vérité de reprendre tout depuis le départ, et jeta les résidus de pain qui avaient commencé à fondre dans l’assiette. Elle sentait dans son dos le regard de président qui coulait de ses épaules au creux de ses reins, s’attardait sur la courbe de ses hanches. Tartiner des tranches et des tranches de pain de mie de mayonnaise, couper des rondelles de tomates, trancher du fromage, plier le jambon.

      Ses mains jaillirent de part et d’autre de sa taille mince, s’appuyant sur le bois de la planche à découper. Irène s’était figée, le cœur battant, en sentant le torse robuste d’Aaron se plaquer à son dos, presser son bassin. Ses jambes autour des siennes, ses bras musculeux l’écrasant presque ; il l’entourait toute entière et c’est, éperdue, qu’elle s’abandonnait à lui. La gorge serrée, elle ferma les yeux, embarrassée mais conquise, devina ses sublimes lèvres, son souffle, se perdre dans les boucles chocolat de ses cheveux qui, à chacune de ses expirations, dérangeait une mèche folâtre. Elle sent bon…, pensa-t-il en laissant son nez jouer dans les creux de son oreille. Aaron glissa ses mains sur les siennes, entrelaçant leurs doigts pour lui faire lâcher le couteau auquel elle s’agrippait, et se pencha sur son épaule. Un « Laissez-moi vous aider » cajoleur venait effleurer la courbe de sa mâchoire quand la jeune femme trouva la volonté de se dégager des bras de son patron. La vue de son sourire victorieux la mit hors d’elle ; elle se sentait bafouée et moquée. Et frustrée.

      Son poing s’écrasa sur son genou dans un bruit sourd. Une fois remontée sur le pont, la jeune femme s’était blottie dans le creux de l’une des chaises-longues qui le parsemait. Les lèvres mordues, Irène fulminait littéralement. Elle tempêtait intérieurement, tripotant un fil dépassant de son jean, essayant de l’arracher avec acharnement. Mais ses pensées étaient bien loin. À quoi rimait son petit jeu stupide ? Pour qui se prenait-il ? Sous-jacente à sa colère sourde, la crainte légitime de n’être qu’un jouet de plus entre les mains du milliardaire. Bien sûr, elle avait apprécié. Elle aurait pu apprécier le moment, si elle n’avait pas remarqué le rictus malsain sur sa face d’empaffé. Actuellement, elle n’avait pour lui que du dégoût et de l’amertume. Il s’était tendu vers elle comme un fruit mûr, prêt à être cueilli, mais humide et électrique, lui aurait donné un coup de jus sitôt qu’elle aurait posé la main sur lui. Elle se sentait comme prisonnière d’un prédateur un peu trop vorace. Avide. Mais avide aussi de réaction, songea-t-elle. S’il faisait ça pour la provoquer – Et elle n’en doutait pas une seconde –, ses réactions un peu trop vives le pousserait à continuer, comme un rat qu’on titille d’une aiguille pour qu’il court. Alors quoi Irène ? Rentrer dans son jeu ? Tu n’y penses pas ! Et pourtant, elle y pensait. Rentrer dans son jeu serait le meilleur moyen de s’assurer qu’il arrête rapidement, avant que la plaisanterie n’aille trop loin. Trop loin dans son lit. Quand bien même ce ne serait, pour elle, qu’à moitié regrettable, elle doutait que le Cordell soit animé de la même passion.

      En entendant les bruits de pas d’Aaron dans l’escalier, Irène passa ses lunettes de soleil et s’allongea sur la chaise longue, l’air de rien. Lorsque le milliardaire s’assit à ses côtés, il ne fit mention ni de ce qui s’était passé, ni de la réaction de la jeune femme qui, excédée, décida d’en faire tout autant. Elle leva ses lunettes sur le haut de son crâne, dévoilant ses yeux myosotis au PDG qui les fixa quelques instants. Pour leur beauté ? Ç’eut été trop beau. Il cherchait dans le fond de son regard une réponse à sa provocation, ce que la belle ne pouvait se résoudre à lui offrir. Elle jeta un coup d’œil presque dédaigneux aux sandwichs qu’il lui tendait et murmura un « Y’a du mieux » moqueur. Quand elle tendit la main pour saisir l’un des clubs, il lui répondit d’un sourire acerbe. Irène ne remarqua pas qu’elle était affamée avant de croquer une première bouchée de son sandwich. Une fois fait, c’est en engloutissant qu’elle dévora les trois restants qui lui étaient échus, ce qui lui valut une remarque cynique de son patron qu’elle balaya d’un revers de main. « Si vous n’aviez pas tant traîné… » En effet, le cadran de sa montre affichait quinze heures passées. Il renchérit qu’il aimait « m'appliquer à la tâche. Dans tout ce que je fais. » La jeune femme ne trouva pas de meilleure opportunité pour asticoter un peu son patron. Penchée vers lui, elle le regarda sous ses cils, et à ses lèvres ourlées du léger sourire en coin dont elle avait le secret, un murmure transparut comme un soupir : « Tout ? »

      « Tout. »

      Le reste de l’après-midi fila dans l’ersatz de jeu qui tissait leur relation. Il y avait entre eux une tension palpable, mais elle savait que seuls ses sentiments étaient sincères et que, pour Aaron, il ne s’agissait que d’un amusement dont elle avait idée de le lasser au plus vite. Avant qu’elle ne le remarque, le crépuscule avait laissé place à l’après-midi, et le tissu sombre du ciel s’était piqueté de novæ, en ces lieux plus brillants que dans aucune autre des parties de Star City. Loin de la pollution lumineuse de la ville, et loin de son rythme infernal, il semblait que les étoiles prennent un droit inaliénable sur la nuit, et sur le rêve. Ses jambes trempaient jusqu’aux genoux dans l’eau noire de la baie de Star City ; Ses bottes reposaient à côté d’elle, et c’était avec délectation qu’elle avait trempé le bout de ses orteils dans l’eau glaciale, laissant doucement ses chevilles, puis ses mollets s’immerger, se complaire, dans la morsure salée de l’onde. Le seul bruit qui rompait la nuit impénétrable était le clapotis régulier du ressac contre la coque du yacht. Le départ d’Aaron, qui avait décidé de prendre une douche, lui avait permis de s’axer sur la tranquillité de la baie, et sur son bien-être personnel. Du repos, en somme. Le ciel la rappelait à la Légion, et à la résolution qu’elle avait prise. Psilad. Les capacités exceptionnelles que la nature lui avait accordées ne pouvaient, ni ne devaient rester secrètes. Peut-être existait-il un service, où l’on recherchait les télépathes pour des missions d’espionnage, ou d’infiltration. Peut-être pouvait-elle intervenir en tant que médiatrice, ou se servir de ses dons télékinésiques pour coopérer pendant les prises d’otage. Irène tendit la main devant elle, cueillit dans le creux de sa paume une perle d’eau qu’elle s’amusa à faire rouler sur le bout de ses doigts. Mais comment faire ? Devait-elle agir avant de pouvoir prétendre y rentrer ? Devait-elle être… Soutenue par l’un des héros qui en faisait déjà partie ? Elle serait bien en reste, ne connaissant ni héros, ni membre de l’UNISON, ni personne sinon son imbécile de supérieur.

      Un bruit de pas régulier résonna sur le pont, derrière elle. Il vint s’asseoir près d’elle, dans l’espace étroit de l’ouverture du yacht, simplement habillé d’un pantalon. « C'est plutôt sympa pas vrai ? » Lui dit-il avec douceur. « C’est vrai. » Répondit-elle doucement, le visage toujours tourné vers les étoiles. La voix douce d’Aaron s’éleva une fois de plus, pour préciser qu’elle aubaine c’était de pouvoir faire ça, et combien le décor le changeait de la métropole. Elle approuva, ajoutant qu’on ne naissait pas tous avec les mêmes chances. « Vous savez, quand je suis né mes parents n'étaient pas très riches. Bon, on n’était pas à la rue, mais quand même. C'était limite les fins du mois. » Irène gardait les yeux rivés au ciel, où de fins nuages commençaient à s’agglutiner. Il pleuvrait, cette nuit. « Je ne parlais pas de ça…, le coupa-t-elle presque. Vous êtes un homme intègre et intelligent. Vous avez eu la chance de faire des études et de vous construire un avenir. On ne naît pas tous avec les mêmes capacités. » Il s’esclaffa et railla qu’il était effectivement génial, et qu’il se sentait vraiment désolé pour son QI féminin « ma chère ». Irène tourna son regard abyssal vers lui, et un sourire serein retroussa ses lèvres. Elle s’était doutée d’obtenir une réponse comme ça, venant de lui, et commençait sérieusement à se demander ce qu’elle pouvait bien trouver à ce type, tout en sachant que la façade qu’il affichait cachait un être d’une profonde douceur. La pensée fugace d’un Aaron-amant lui traversa l’esprit, mais elle la balaya rapidement, et fut heureuse de savoir que, contrairement à elle, l’homme ne pouvait lire les pensées. La jeune femme se pencha près de lui, si près que leurs souffles se mêlaient dans une danse suave et humide, qu’elle pouvait presque sentir la chaleur de sa bouche tout près de la sienne. Elle aurait eu envie d’y goûter, de presser ses lippes aux siennes, de glisser sa langue sur leurs commissures chaudes, de sceller leurs soupirs. Mais le fantasme laissa bientôt place à une réalité outrecuidante qui la rattrapa violemment. « Si vous n'étiez pas mon patron, je vous jetterai à l'eau, je piquerai votre yacht et je vous laisserai barboter dans votre suffisance. » Aaron s’exclama avec une fierté outrée qu’elle ne pouvait pas faire ça au héros de la ville. Avec amusement, la jeune femme se dit qu’Aaron n’avait du héros que le charisme, et que si son courage était à la hauteur de sa présomption, Superman pouvait aller se rhabiller. « C’est à mon patron, que je ne peux pas faire ça. Je tiens à mon travail. » Aaron leva ses sublimes yeux vers elle, et la dévisagea outrageusement. « Et ? » Mais la belle ne se laissa pas impressionner et, laissant glisser son regard sur les lèvres d’Aaron. « Et que j’ai un loyer à payer… » Silence. « Et ? » Elle leva les yeux au ciel d’un air faussement exaspérer et conclut qu’elle s’ennuierait de lui, ce à quoi il répondit un charmant « Tout de même ! Merci bien ! »

      _ Votre suffisance n'a d'égale que votre égocentrisme, souffla-t-elle.
      _ C'est exact, et je vous répondrai qu'il n'y aucun mal à ça, tant qu'on œuvre dans le bon sens !
      _ Quel sens ?
      _ Le sens des responsabilités, Charissa. Ce n'est pas pour rien que le SEL existe ! »

      Il sourit à son rire léger, et son visage se métamorphosa. La suffisance avait laissé place à un air doux et sincère, ses yeux rieurs, au creux desquels se dessinaient des pattes d’oie, brillaient tendrement d’un éclat amusé. Elle savait alors qu’il ne la taquinerait plus pour le moment. Il avait envie d’autre chose, de quelque chose de plus profond, de plus intime. « Vous prendriez un verre avec moi ? » La jeune femme aurait voulu lui demander s’il était plus doué en cocktails qu’en sandwichs, mais l’instant n’était plus à la provocation. Elle se contenta alors de secouer la tête, acceptant chaleureusement sa proposition et le suivit à l’intérieur de la cabine, dans le salon presque plongé dans la pénombre où l’homme avait d’ores et déjà pris soin d’installer une coupe de champagne onéreuse dans un sceau de glaçons, probablement juste après être sorti de la douche. Elle apprécia silencieusement le geste en s’installant sur le divan et le regarda ouvrir la bouteille précautionneusement. Dans un « plop » sonore, le bouchon sauta par l’une des fenêtres et une mousse crème s’écoula du goulot de la bouteille, signe que l’alcool était d’une qualité exceptionnelle. Il lui servit une coupe, avant de s’en verser une à son tour, puis saisit une minuscule télécommande noire qui traînait sur la table basse et pianota les boutons à sa surface.

      Les premières notes de piano lui donnèrent des frissons. Quand il s’installa près d’elle, Irène rejeta sa tête en arrière, sur le fauteuil, et ferma les yeux, laissant la musique l’emplir et la porter. Aaron avait soigneusement choisi l’un de ses albums préférés et les premières tonalités de Georgia On My Mind résonnèrent dans la cabine richement équipé de caisses pour son plus grand plaisir. On aurait pu se croire au milieu-même de la musique, portés par les sons et les couleurs de Ray Charles. Aaron, la tête lui aussi reposée sur le canapé, près d’elle, fredonnait gravement les paroles, s’arrêtant parfois pour prendre une gorgée de champagne. Irène ouvrit les yeux et le scruta. « Je ne savais pas que vous aimiez le jazz… » Lui susurra-t-elle doucement. Il soupira de contentement : « J'aime un peu de tout. Du rock violent au rap vexant. Le jazz, c'est dans mes instants mélancoliques. » Les dernières notes moururent…

      Il posa la coupe quand le morceau se termina puis lui tendit la main. « Vous dansez ? » La jeune femme allait faire remarquer qu’il n’y avait plus de musique quand le trombone de What a wonderful world fractura le silence dans un grésillement rauque. Conquise, elle délaissa aussitôt son verre à moitié entamé pour passer ses bras autour du cou d’Aaron, alors que, lui, enlaçait délicatement sa taille. Elle précisa dans un souffle qu’elle ne savait pas danser, ce qui n’eut pas l’air de le déranger outre mesure. En calquant ses pas sur le balancement léger de ses hanches, Irène s’abandonna entièrement à lui et, dans la quiétude de ses bras, se blottit contre son torse robuste. Sans cesser de fredonner, il remonta ses bras le long de son dos, étreignant non plus ses hanches, mais ses épaules. Prisonnière de ses bras, elle l’entendait chanter au creux de son oreille. Chanter et la bercer. I see friends shaking hands.....sayin’… how do you do. They're really sayin... « I… Love you. »

      Elle sourit tristement, soudainement exténuée, mais ne quitta la chaleur de son étreinte que lors des toutes dernières secondes du morceau, le cœur affolé mais l’esprit mélancoliquement apaisé. Alors, recouvrant tout deux le moelleux du canapé du yacht, elle avala d’un trait ce qu’il restait de sa coupe de champagne, et posa sa tête lourde et endormie sur l’épaule de son patron. Elle le sentait lui caressait doucement les cheveux juste avant qu’elle ne sombre. Elle se demanda si son attachement était sincère.
 
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Message posté : Sam 11 Aoû 2012 - 23:40 Message
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      Ce premier jour passé en compagnie d’Irène avait été remarquablement délicieux. Peut-être parce que la jeune femme elle-même était délicieuse ? Aaron, retranché derrière ses piques et son cynisme, avait eu peine à cacher son irrésistible attirance. Cela avait commencé par une petite provocation de son cru, dans la cuisine du yacht, où il s’était délecté du contact avec son corps, ses hanches, ses mains. Un désir naissant du fond des entrailles l’avait incité à agir ainsi, et même s’il avait apprécié ce fugace instant où il aurait pu la prendre toute entière, Aaron Cordell n’était pas du genre à profiter de la situation. Cela n’avait duré que quelques secondes, un petit jeu tout au plus. Un jeu que le PDG du SEL avait sitôt regretté : cela n’aboutirait à rien. Ainsi, il avait fait comme si rien ne s’était passé, et avait passé un bon moment à discuter avec sa secrétaire. Charissa avait évoqué le fait qu’il s’en était bien sorti dans la vie, ce à quoi il avait répondu qu’il était un génie dans l’âme. Il réalisa en disant cela qu’il aimait à se conforter dans son rôle de milliardaire excentrique, présomptueux et orgueilleux, peut-être dans le but de ne pas trop dévoiler son côté sensible. Aaron Cordell était un homme sensible qui employait à tort et à travers son cynisme pour éviter que les gens ne se rapprochent trop de lui. Il ne souhaitait pas être trop proche des gens. Sa double identité et sa paranoïa chronique en étaient les causes principales. Sa condition de héros le forçait à vivre en solitaire pour ne pas risquer de perdre des proches si un de ses ennemis venait à le battre et à l’identifier. Aaron ne se sentait pas toujours invincible dans l’armure, au contraire, il se sentait parfois faible et fragile. Il ne se leurrait pas : la défaite faisait partie du quotidien des super héros. Pour le moment, il avait eu de la chance, mais il était sûr qu’un jour il tomberait sur plus fort que lui. Ce jour-là, il ne voulait pas que ses proches soient mêlés à ses adversaires. Et s’il s’entichait trop de Charissa, ce qui risquait fort d’arriver, il mettait sa vie en jeu. Un jeu froid et cruel.

      Mais pour le moment, ils étaient sur ce bateau, bien loin de Star City, bien loin du reste du monde. Personne n’était là pour leur faire de mal, personne ne savait qu’ils étaient là à part peut-être un vieux matelot bourré. Aaron décida de ce fait qu’il fallait en profiter, et il proposa en fin de journée à Charissa de danser avec lui. Ils s’étaient enlacés sous les trompettes du jazz et Aaron avait chantonné tout en savourant l’odeur de ses cheveux et de son cou. Il hésita à l’embrasser pour clore la danse, mais n’en fit rien. La jeune femme et lui s’assirent sur le divan, et Charissa finit par poser la tête dans le creux de son épaule avant de s’y endormir. Aaron lui caressait doucement et longuement les cheveux, conquis par leur extrême suavité. Une heure passa, une heure durant laquelle Aaron écouta les élans de la mer tout en prêtant attention au souffle apaisé de Charissa, puis il pensa au confort de sa belle employée. Il passa un bras autour de ses épaules et sous les articulations de ses genoux et la souleva doucement : une vraie plume. Il monta avec elle jusqu’au dernier étage du compartiment central du navire et la déposa sur le lit. Elle n’avait pas bronché le temps du « voyage », soumise à un profond sommeil. Il s’apprêtait à quitter la pièce lorsqu’il s’interrompit, fit quelques pas en arrière et embrassa le front de la jeune femme. Sa peau était douce et chaude, Aaron y attarda ses lèvres un moment avant de se redresser et de quitter définitivement la pièce. Le milliardaire descendit les marches quatre à quatre jusqu’à la cuisine, où il se servit un ultime cocktail. Il sortit à l’extérieur et observa sans mot dire l’océan silencieux. Le tumulte citadin avait été laissé sur les quais, à présent les vagues avaient remplacé les hommes. C’est avec mélancolie qu’il se laissa transporter dans ses souvenirs, et ce jusqu’à l’extinction.

      Aaron se réveilla couché sur le pont du navire avec un affreux mal de dos. Il se rappela s’être assit pour profiter de la fraicheur nocturne, son cocktail à la main. Puis il s’était vraisemblablement endormi comme une masse, le verre vide gisait d’ailleurs à ses côtés. Aaron se leva péniblement et senti de violentes courbatures parcourir son corps endolori. Il se sentait sale, englué par la transpiration de la veille. Il partit en quête d’un maillot de bain dans le salon du yacht et en dénicha un à l’intérieur d’un tiroir. Il se dévêtit et l’enfila, puis il s’élança sur le pont et plongea dans l’eau en survolant la barrière de sécurité. L’eau était fraiche, rien de plus agréable durant cette chaude matinée ensoleillée. Il entendit un bruit sur le pont et fut surpris par la tête de Charissa soudainement apparue au-dessus de la barrière. Son air ensuqué était le signe qu’elle venait à peine de se réveiller. « Venez ! Hurla Aaron. Il y a des maillots féminins dans l’armoire du salon. » La jeune femme acquiesça et revint quelques minutes plus tard avec un adorable bikini orange. Aaron ne put s’empêcher de dévorer du regard la tenue deux-pièces et ce qu’il y avait dessous. Charissa sauta dans l’eau et éclaboussa le milliardaire qui but la tasse. Elle remonta rapidement à la surface et Aaron lui reprocha de n’être qu’une baleine. Une bataille d’eau s’ensuivit, gagnée par la déesse des eaux. Aaron toussait, mais ses quintes de toux étaient entrecoupées de francs éclats de rire. Ils barbotèrent une demi-heure, puis ils remontèrent lorsqu’ils ne sentirent plus leurs doigts et leurs orteils. Aaron trouva deux serviettes et passa l’une d’entre elle sur les épaules fragiles de sa secrétaire. « N’allez pas foutre de l’eau partout dans le salon ! » s’exclama-t-il avec son légendaire sourire. « Je vous laisse ce plaisir » répondit-elle en souriant elle aussi. Aaron la bouscula pour la peine et elle tenta de le pousser avec ses deux bras, mais le milliardaire l’en empêcha en attrapant ses bras et la regarda fulminer sans pouvoir rien faire contre sa force. « Vous êtes si fragile ! Ça donnerait presque envie de vous protéger. » Les sourcils de sa secrétaire se froncèrent. « Presque ?! » Son air faussement rageur parut à Aaron comme un comble de la mignonnerie. « Oui presque ! Vous êtes trop une emmerdeuse à côté de ça. Vous perdez des points, que voulez-vous ? » Charissa se débâtit pour s’enlever à son emprise mais Aaron resserra doucement sa poigne et l’attira brusquement à lui. Aaron lâcha soudain prise et recula, feintant un éclat de rire. « Vous voyez ? Je peux vous secouer dans tous les sens sans problème ! Vous devriez penser à faire des cours de self-défense ou un truc du genre. » La jeune femme demeura muette d’hébétude. Aaron se tourna pour ne pas laisser transparaitre sa gêne déclara qu’il était l’heure de lui faire découvrir la pêche à la ligne.

      Quinze minutes plus tard, ils étaient tous deux assis sur le bord de la devanture du navire, chacun une canne à pêche entre les mains, et ils patientaient. Personne n’osait parler, c’était à peine si Aaron avait ouvert la bouche pour lui expliquer comment fonctionnait la canne à pêche. L’ambiance était bizarre. Aaron sifflota à un moment, puis s’arrêta subitement lorsqu’il s’aperçut que cela rendait les choses encore plus bizarres. Il se risqua à jeter un coup d’œil à Charissa : elle observait fixement le fil de sa canne, le seul échappatoire pour ne pas avoir à croiser son regard. Aaron tenta de briser la glace. « Vous trouvez ça comment ? C’est reposant hein ? » La jeune femme bredouilla quelques mots signifiant qu’elle appréciait le calme de l’activité. Aaron acquiesça du regard et se retourna vers sa propre canne à pêche. « La journée va être looongue » pensa-t-il. Au bout d’une vingtaine de minutes, la corde de Charissa tira vers le bas. Aaron bondit sur ses deux pieds et, oubliant l’événement perturbateur de la matinée, se mit à hurler à pleins poumons : « Viiiiiiiiiiiiiiiteeee CHOPPEZ CE SALIGAUD !! » Charissa se mit à mouliner et à tirer en arrière, s’étant levée à son tour. Le poisson résistait, Aaron le voyait bien, mais il n’osait pas prendre Charissa entre ses bras pour l’aider à le remonter. Pas après ce qu’il s’était passé. Pourtant, il se passa quelque chose de très étrange. Le poisson émergea subitement de l’eau, hameçon toujours dans la bouche, et tomba tout à coup dans le seau qu’ils avaient prévu pour leur partie de pêche. Aaron fut stupéfait par cette réussite totale, et même un peu jaloux. Lui-même n’aurait pas pu en faire autant. « Coup de chance du débutant. Je vous propose un concours ! » Elle sourit et approuva l’idée. Aaron se rassit et serra fort la canne entre ses doigts, adoptant un air concentré qui ne lui allait pas du tout. Dix minutes passèrent avant que la ligne de Charissa ne tremble à nouveau, et que le poisson qui s’y était accroché ne fasse le même bond en direction du saut que le précédent. Aaron était dubitatif. Comment s’y prenait-elle ? La chose se répéta encore trois fois, de la même manière, tandis que la canne à pêche d’Aaron ne bougeait absolument pas. Au bout d’une heure passée après le début du concours, Aaron soupira et se déclara perdant. Il voulut remonter son hameçon et s’aperçut que ce dernier ne figurait plus au bout de la ligne. Il semblait avoir été arraché du bout. Comment se pouvait-il qu’il n’ait rien senti ? Ce n’était décidément pas son jour de chance. Charissa paraissait radieuse, contente de sa victoire. Aaron tira la langue et s’enfuit en direction du salon.

      Ils étaient assis dans le salon à regarder un film sur l’écran plat fixé au mur lorsque l’orage éclata. Aaron avait vu au travers des vitres les nuages noirs s’accumuler au-dessus du yacht. Lorsqu’un éclair avait illuminé la pièce, Charissa avait sursauté sur le divan, et Aaron avait crispé sa main sur l’accoudoir de celui-ci. Peu de temps après, l’averse se mit à tomber et le tonnerre redoubla d’intensité. Les vagues commencèrent à secouer le navire, ce qui ne rassura pas la secrétaire d’Aaron. « La frousse ? » suggéra Aaron d’un air amusé. Le regard mal assuré de Charissa se tourna d’abord vers les vagues, puis vers son patron. « Pas du tout ! » clama-t-elle sur un ton piqué de fierté. Aaron rit et lui fit un clin d’œil. « Allez, c’est flippant avouez. Moi aussi je flippais au début, quand j’ai commencé le bateau. Et puis, j’ai connu pire. Je peux vous assurer que ce « Soleil » est invincible. Surtout par temps de pluie ! » Il eut droit pour réponse à un regard noir et un « Mais je vous dis que je n’ai pas peur ! » contrastant derechef avec l’angoisse lisible dans ses yeux. Aaron prit la main de la jeune femme et la regarda fixement. Il sentait qu’elle tremblait légèrement. « Ne vous inquiétez pas. Je suis là. » Charissa enleva vivement sa main, comme sous l’effet d’une brûlure soudaine, et leva les sourcils. Dans la pénombre de la pièce, Aaron remarqua tout de même qu’elle rougissait. « Et c’est sensé me rassurer ? » Le PDG du SEL se mit à rire de nouveau alors qu’un nouveau coup de tonnerre frappait la mer au loin. « Absolument pas ! D’ailleurs il n’y a qu’une bouée, si le bateau sombre… Et comme j’ai la direction de l’entreprise, comprenez que… » Il cessa de blaguer lorsqu’il remarqua que la jeune femme s’était recroquevillée sur elle-même, frissonnant au rythme des éclats lointains. Aaron s’approcha d’elle et passa son bras sur ses épaules. « Plus sérieusement, je vous jure que ça va aller. C’est normal d’avoir peur. Essayez d’inspirer doucement et de vous calmer. Ce genre d’orage ne dure jamais longtemps par ici. » Charissa appliqua son conseil à la lettre et Aaron lui caressa doucement l’épaule dans l’espoir de l’aider à s’apaiser. Quel héros il était, pensa-t-il non sans cynisme. Il avait plus de mal à gérer cette situation qu’à arrêter des terroristes. Drôle de paradoxe.

      L’orage finit par se calmer au bout d’une trentaine de minutes, comme l’avait escompté le milliardaire. Pendant une demi-heure, rien n’avait été dit, rien ne s’était passé. Une tension étrange avait saturé l’air, puis s’était éteinte en même temps que la foudre. Aaron avait lentement ôté son bras, Charissa s’était décontracté. La journée reprenait son cours. Même l’épisode de la matinée s’était dissipé avec les nuages. Aaron se leva pour aller jusqu’au bar, il en sortit deux verres et prépara deux mojitos, son cocktail favori. Il en amena un à sa secrétaire qui l’accepta avec plaisir et sirota doucement le sien, se délectant du goût du rhum, du citron vert et de la menthe fraiche. Un camarade de boxe lui avait appris à les faire lors d’une cérémonie de remise des prix à son club de l’université. Il était fier de savoir les préparer, et fut heureux de voir que Charissa en redemandait. Ils en burent trois chacun avant de se mettre à somnoler tous deux sur le divan, terrassé par la subite montée de chaleur due au retour du soleil.

      Les étoiles parsemaient le ciel et Aaron contemplait ce dernier depuis l’arrière de son bateau. Charissa vint le rejoindre et resta muette, laissant le milliardaire apprécier cet instant délicieux. Ils avaient dîné (Charissa avait cette fois préparé le repas, après avoir insisté auprès de son patron) et s’enivraient à présent de la légèreté de l’air marin. Aaron s’imprégnait une dernière fois de cet univers particulier, sachant pertinemment que le lendemain marquerait le retour vers la terre ferme. Ce fut Aaron lui-même qui rompit le silence avec une phrase mélancolique. « Dommage que ce soit déjà la fin, pas vrai ? » Les yeux de la jeune femme se baissèrent et elle répondit par un « Ouais… » à triste consonance. Aaron se voulut charmant. « Profitons de notre seconde et dernière soirée… Qu’est-ce qui vous ferait plaisir ? » Elle parut réfléchir. « Ce qui vous fera plaisir me fera plaisir. » Aaron hocha doucement la tête. « Alors soit. Venez avec moi ! » Aaron emmena Charissa jusqu’au salon et entreprit de se saisir d’une énorme masse au-dessus de l’armoire. Il s’agissait là d’un matelas que le milliardaire essayait d’attraper. La jeune femme l’aida, et ensembles ils l’installèrent au dehors, juste sur le pont. Aaron s’allongea sur le dos et se mit à contempler. A contempler et à écouter. L’instant était magique, incroyablement paisible. Aaron leva son bras au-dessus d’eux et indiqua à sa secrétaire la position de certaines constellations qu’il connaissait par cœur. Charissa l’écoutait attentivement, il en était flatté. La lune était pleine, ronde et sa lueur diffuse éclairait faiblement l’obscurité. Aaron avait en effet éteint toutes les lumières pour plus de tranquillité. Le seul bruit qu’ils entendirent fut celui des vaguelettes se brisant sur la coque du navire. La quiétude la plus totale les envahit, et ils savourèrent cette émotion le plus longtemps possible. A un moment, Aaron glissa sa main dans celle de sa secrétaire, qui la serra tendrement. Il s’aperçut qu’il était en train de vivre l’un des moments les plus heureux de sa vie. Il ferma les yeux.

      Lorsqu’il se réveilla, il était plus de minuit. Charissa dormait à ses côtés, la tête tournée dans sa direction. Un vent frais s’était levé, et il la vit frissonner dans son sommeil. Il se leva et partit lui chercher une couverture dans le salon. Lorsqu’il revint, la jeune femme était carrément recroquevillée sur elle-même sous l’effet du froid. Aaron la couvrit et la regarda dormir. Cela faisait plusieurs fois qu’il la regardait ainsi, et il n’en était même pas étonné. C’était comme regarder un ange dormir, il y avait là quelque chose d’extraordinairement beau. Charissa bougea brusquement. Elle se réveillait. Aaron s’était allongé auprès d’elle et la regardait ouvrir les yeux. Elle sourit. « Je ne vous ai pas dit bonne nuit, Charissa. Bonne nuit. » La jeune femme lui répondit d’une voix douce. « Bonne nuit, monsieur Cordell. » Aaron se pencha pour déposer un léger baiser sur son front, mais au dernier moment il se ravisa. Ses lèvres se déposèrent directement sur les siennes. Il ressentit le contact chaud, humide, comme le paroxysme de la tendresse et sentit également qu’elle lui rendait ce baiser. Au bout de quelques secondes, il détacha ses lèvres et, toujours souriant, lui répéta ces mots doux : « Bonne nuit, ma chère Charissa. »

      Ils se levèrent le lendemain vers 6 heures du matin et Aaron partit mettre les machines en route pendant que sa secrétaire faisait un brin de toilette. Le baiser de la veille n’avait pas été oublié, mais aucun d’entre eux n’en fit mention, ni même ne fut gêné à cette pensée. Il y avait quelque chose qui s’était tissé en eux, un lien plus fort que de la simple affection. Aaron le savait, et il espérait que les choses demeurent ainsi. Une fois rentré à Star City, tout cela n’aurait plus de sens.

      Du moins, c’est ce qu’il croyait.
 
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