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Comme sur des roulettes

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Message posté : Mer 25 Juin - 14:55 Message
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Le réveil sonne une demi heure plus tôt que d'habitude. A tâtons je cherche à appuyer sur le bouton qui le fera taire. Ces petites choses sont bien pratiques, casse-pied aussi quand on faisait un rêve agréable et qu'elles vous l'arrachent sans remords. Je roule un peu sur le côté, cherchant le contact de l'autre, cet autre qui n'est plus là même si chaque matin je le cherche, pas que le matin d'ailleurs. Puis la réalité revient me heurter de plein fouet, mon cœur se serre. Alors je m'extirpe du lit comme si cela pouvait suffire à chasser le chagrin de son absence. J'ouvre la porte de ma chambre en me frottant les yeux de l'autre main. Clyde est là qui me fait la fête, sans lui je serais sans doute seule au monde vu que je travaille beaucoup et qu'il me reste peu de temps pour rencontrer des gens. Je n'ai plus de famille depuis que Ian est mort, ma mère est introuvable et mes parents adoptifs font comme si je n'avais jamais existé. J'ai perdu de vue mes rares amis, si tant est qu'on appelle amitié une relation qui s'éteint si vite. Bref, il me reste mes patients, une bonne dose de motivation pour avancer. Et le gentil toutou évidemment qui me quémande un peu d'attention dès le lever. Je le caresse et me penche pour déposer un baiser sur le dessus de sa tête. Je fais réchauffer une tasse de café, mange un fruits et un peu de fromage blanc sucré. J'enfile mon débardeur et mon short gris ainsi que des dessous pour aller courir. Un petit tour à la salle de bain et je suis partie, le golden retriever m'accompagne.

Une fois la balade matinale accomplie, je me glisse sous la douche et enfile une autre tenue de sport. Ce matin j'ai un rendez-vous un peu particulier avec Abban, un de mes patients. Après trois séances un peu chaotiques et pas très fructueuses, je lui ai proposé un entretien bien moins formel autour d'une activité qu'il apprécie : le roller. Je n'aurais plus qu'à passer me changer ici ensuite et me rafraîchir avant de reprendre ma routine au cabinet. Pour l'heure, je me prépare à affronter cette forte tête. Il a un avantage sur moi, je n'ai jamais enfilé ce genre de choses. Arrivée sur place, je l'attends sur l'ancien parking désaffecté qui sert de piste improvisée à de nombreux skaters et autres aficionados de la glisse. Le jeune homme arrive un peu après moi. Nous avons fixé le rendez-vous un peu plus tôt pour être certains d'avoir un peu de tranquillité. Dès la fin de matinée de nombreux adolescents viennent se retrouver ici.


« Bonjour Abban, j'espère que tu es en forme pour mon premier cours de roller !

Je le mets volontairement dans une position de force, histoire qu'il se sente plus en confiance pour la suite. Je redoute un peu de devoir monter sur ses roulettes, je suis certes agile et j'ai un bon sens de l'équilibre en général. Pourtant enfilez des patins à un chat et vous verrez le résultat ! J'ai déjà patiné sur la glace, j'ai fait du ski, je n'ai aucune idée de si c'est la même chose ou non. Je pose les fesses sur un petit muret histoire d'enfiler les dits instruments de torture. On dit que le ridicule ne tue pas, me montrer dans une position de faiblesse devant un patient n'est certes pas la meilleure chose à faire. Je souhaite simplement que cela donne naissance à une petite complicité entre nous pour que la suite soit plus facile. Prenant appui, je me redresse tant bien que mal.

- Alors je t'écoute, que me conseilles-tu histoire que je parvienne à te suivre dans cette première balade.

Nous nous élançons lentement, lui avec plus d'aisance que moi. Je ne sais pas si ma mutation est un atout ou non, malgré tout je ne m'en sors pas si mal. Le terrain est plat pour le moment, c'est l'idéal histoire de prendre mes marques.

- Comment va ta sœur ?

Ce sujet a des chances de le faire parler parce qu'ils sont très proches. Si j'ai bien compris c'est même pour elle qu'il s'est lancé dans la thérapie. Malheureusement il continue de se braquer dès qu'on s'aventure un peu trop dans le vif de sujets pourtant importants. Il me laisse en dehors et demeure une énigme jusqu'à présent.

- Qu'est ce qui t'a fait découvrir ce sport et qu'apprécies-tu autant quand tu viens ici ?

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Message posté : Jeu 26 Juin - 11:53 Message
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DRRRIIIIING.

— Grmph.

DRIIING.

Abban leva péniblement une paupière, en s’écartant d’Aishlinn.

DRIINNG.

— Pffff.

… driiing…

Le son du réveil matin était considérablement étouffé par sa soudaine disparition qui l’avait emmené sous une pile de linge, dans le dressing, mais Abban fut quand même contraint de se relever — ce qui, pour sa part, impliquait d’apparaître soudainement dans le dressing pour éteindre le réveil et permettre à Aishlinn de se rendormir, puis d’apparaître dans les toilettes, dans la cuisine, dans sa chambre, dans le dressing, dans la cuisine, dans la salle de bain, dans le dressing, dans sa chambre, dans la cuisine, dans… Le rituel matinal d’Abban, long, complexe et fait de téléportations successives, avait de quoi mettre à rude épreuve les nerfs de n’importe qui d’autre, mais dans Nalebo Hall, tous les habitants avaient pris l’habitude de la vie saccadée du jeune homme : Ashan et Abline, les deux chats, continuaient, imperturbables chasseurs, à traquer un ennemi invisible dans les couloirs, Thabo lisait le journal dans un des salons sans se soucier des bruits espacés de son protégé et Aishlinn dormait.

Si Abban se levait si tôt, c’était qu’il devait sortir et quand Abban sortait, il fallait se préparer. Le temps consacré par le jeune homme à cette activité cruciale était considérable : la coiffure seule l’occupait pendant de longues minutes, sans compter les crèmes hydratantes de ceci, les sourcils qu’il fallait inspecter, la douche interminable, avec le gant exfoliant, bref, toutes les étapes nécessaires à l’adoption d’une apparence convenable sans laquelle, selon les critères de l’Irlandais, on avait une tête de sauvage à demi-civilisé, dans le meilleur des cas.

Résultat, lorsque le jeune homme apparut dans une ruelle qui longeait l’un des bâtiments donnant sur le parking désaffecté, il n’avait pas simplement l’air d’un adolescent venu faire du roller : il était l’incarnation du look skate-mais-pas-trop sur lequel les jeunes filles pouvaient rêver devant MTV, mais en (un peu) moins viril. Comme d’habitude. Abban n’eut aucun mal à retrouver sa psychologue sur le parking et, même sans son pouvoir de localisation, il eût sans peine identifier la jeune femme à son air perdu. Il faut dire qu’elle ne se fondait pas exactement dans la masse.

— Salut.

Abban rajusta nerveusement la bretelle de son sac à dos. D’accord, il faisait à peu près tout nerveusement et surtout en présence de Raven. S’il continuait à admettre — difficilement — que la consulter était une bonne idée, particulièrement alors qu’Aishlinn allait mal, il avait encore un peu de mal à se faire à l’idée qu’une pareille consultation impliquait de se montrer ouvert, honnête ou, à tout le moins, communicatif. Que certaines informations sensibles sur le Cartel dussent rester confidentielles lui servait d’excellente excuse pour ne pas dire grand-chose à sa psychologue, si bien que les progrès n’étaient pas fulgurants.

D’ailleurs, lorsque la femme l’interrogea sur le cas sensible Aishlinn, Abban haussa les épaules.

— Elle dort.

Certes. Tout cela était décidément fort bien engagé. La méthode peu conventionnelle de la sortie à deux tenait quasi du dernier recours. Abban s’assit sur le muret et sortit de son sac des rollers probablement hors de prix. Comme ses vêtements, d’ailleurs. Mais Abban ne s’était jamais exprimé sur le gouffre qui séparait son accent très populaire et l’aisance financière dans laquelle il paraissait vivre. En fait, Abban ne s’était pas exprimé sur grand-chose. Il se redressa et se mit à évoluer avec aisance sur le bitume, même s’il devait se forcer à ralentir — vraiment pas dans ses habitudes — pour ne pas semer son acolyte du jour.

— J’aime bien me déplacer.

Fut la réponse laconique qu’il apporta à Raven. Laconique mais sincère. Il songea un moment à en rester là, mais un regard vers la psychologue lui confirma qu’elle attendait un peu plus de sa part.

— J’aime bien me déplacer en général, je veux dire. J’suis pas trop du genre à rester en place, en fait.

Sans blague. Il fallait le voir sur le fauteuil, au cabinet, en train de gigoter dans tous les sens.

— Et j’aime bien aller vite. V’savez, quand c’est fluide. Les rollers, quand on en fait bien, comme le skate, ça change le monde, ça change la ville, parce que tous les obstacles, ça devient des rampes, et qu’on peut glisser au milieu des gens. Ça change les règles, et ça, c’est trop cool. C’pareil en bagnole ou en moto, en fait.

Tant qu’on ne respectait pas le code de la route.

— Mais l’roller, c’est différent, parce que c’est l’corps qui bouge et du coup on se sent… ça…

En fait, Abban n’avait aucune envie de parler de son corps. Il haussa les épaules.

— ‘Videmment, faut un peu d’niveau, mais v’z’allez voir, ça va v’nir. Vous vous débrouillez pas mal pour une…

Vieille. Diplomatiquement, Abban suggéra :

— Débutante. V’savez, c’t’une question d’équilibre. V’savez marcher, v’savez faire du roller. C’est juste que marcher, c’est la règle, la glisse, c’est l’exception. C’t’une question de mental, c’est tout.

Facile à dire quand on avait dix ans de pratique derrière soi et un solide entraînement de cambrioleur.
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Message posté : Ven 27 Juin - 11:09 Message
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La réponse laconique de mon jeune patient ne me surprend pas plus que cela. J’espérais évidemment qu'il m'offre un peu plus de matière sur laquelle travailler. Parfois l'absence de réponse est encore plus parlante que les mots. Il va donc falloir m'en contenter. Le sujet sœur est encore inabordable visiblement. Tant pis, je ne renonce pas pour autant. Il reviendra tôt ou tard sur le tapis. Ce n'est pas si facile de me concentrer et sur mes pieds montés sur patin et sur le déroulement de la séance. Je ne peux pas prêter attention aux sensations de glisse, je ne suis de toute façon pas ici pour m'amuser. Pas de chute pour le moment, espérons que cela continue.

C'est une chose de remarquer qu'Abban a la bougeotte, c'en est une autre de savoir qu'il en a lui-même pleinement conscience. J'ai trop peu d'éléments encore pour déterminer s'il souffre d'hyperactivité. La société nous pousse de toute façon à ne pas rester passif, comme si prendre du temps pour soi n'avait rien d'utile. Les êtres qui ont ce besoin d'action, de mouvements ont souvent peur de se poser et de faire face à ce qu'ils ressentent, ce qui leur manque, ce qui les frustre, ce qui les fait souffrir. Si jamais ils se stoppent, l'anxiété revient, les questions, les doutes, les peurs... Il est plus facile de bouger, de s'occuper que de les affronter.


- Je comprends que tu puisses aimer cela oui, tu dois te sentir plus libre, un peu en dehors des gens lambdas comme moi qui se traînent sur le trottoir.


Je lui adresse un sourire complice en continuant moi-même à avancer. Je tente une accélération juste pour voir si je saurais m'arrêter, histoire d'être capable de le suivre sans trop avoir à réfléchir à mes pieds. Je gagne doucement en assurance, ce n'est finalement pas aussi insurmontable que je me l'étais figuré.


- Je n'ai pas un trop mauvais équilibre d'habitude. J'avoue que le fait de rouler a quelque chose de déconcertant au début, on se sent loin de ses petites habitudes. La sensation est plutôt grisante, je vois pourquoi tu aimes ça. Tu viens souvent ici te mêler aux autres ?

Une façon détournée de l'interroger sur ses rapports avec les jeunes de son âge. Le mental dont il parle je l'ai. Je suis du genre très déterminée quand j'ai une idée en tête, je pense qu'il en serait surpris. J'imagine qu'il me voit comme une bureaucrate un peu plan-plan. Je n'ai pas que ce côté calme et posé que les gens voient. Je suis aussi une grande nerveuse qui aime les sensations fortes et le sport, même si je n'ai pas toujours le temps ou l'occasion de les faire ressortir. L'image qu'il a de moi n'est pas au cœur du problème, même s'il se confierait plus facilement sans doute à quelqu'un qu'il respecte vraiment. J'espère bien y parvenir.

- Tu partages cette passion avec ta sœur ? Qu'est-ce que vous aimez faire quand vous êtes tous les deux ? Quelles sont vos différences et les choses qui vous rassemblent ?

Avec un peu de chance ce sujet léger me permettra d’enchaîner sur d'autres plus importants, à moins que mon patient ne me mette un nouvel embargo. Auquel cas il me faudra ruser pour parvenir à mes fins. Je préfère jouer franc-jeu, les bases d'une relation psy/patient doivent reposer pour moi sur une certaine sincérité. Même si ce n'est pas moi qui me livre, je ne triche pas avec eux. Abban n'est pas le jeune le plus loquace que j'ai reçu dans mon cabinet, ce n'est pas le plus secret non plus. Il m’apparaît tout de même comme un défi à relever si je veux un jour parvenir à l'aider. Je vais d'ailleurs tenter une autre approche.

- Cela te dit un petit jeu ? Nous allons imaginer que tu es ta sœur, tu dois agir et parler comme elle pour les minutes à venir. Si je lui demandais de te décrire, qu'est-ce qu'elle me dirait sur toi ?

Les jeux de rôles fonctionnent avec certains, ils pensent au côté ludique, se prennent au jeu et se lâchent un peu plus facilement. J'ignore si Abban sera un bon client pour cela, je ne perds rien à essayer et cela colle pas si mal avec notre activité. On a plus facilement tendance à exprimer la façon dont les autres nous perçoivent qu'à dire ce que nous pensons de nous. Parfois cela nous aide aussi à réaliser certaines choses essentielles, voir rehausse notre estime de nous-même.




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Message posté : Sam 28 Juin - 14:01 Message
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— Me mêler aux autres ?

La bonne blague. Abban regarda un peu déconcerté les quelques skateurs qui circulaient sur le parking. Certains y expérimentaient sur le plan des figures qu’ils travailleraient ensuite sur des terrains plus inégaux ; d’autres, bien moins expérimentés, comme Raven, venaient s’initier à la pratique de la glisse, parfois avec de enfants. Abban ne se mêlait pas aux autres. Abban était avec Aishlinn. Son effort suprême avait été de former un couple avec Jake, mais même cette époque-là était déjà révolue. Quant aux jeunes de son âge…

— D’habitude, j’fais du skate sur les docks. Dans les endroits un peu tranquilles. C’est mieux parce que…

Parce qu’en réalité, il ne voulait parler à personne : il ne savait pas comment on abordait d’autres adolescents, il ne savait pas s’ils le trouveraient intéressants et il était presque certain de les trouver fades. Lui qui n’avait jamais juré que par Aishlinn et qui n’avait longtemps compris les relations humains que comme un jeu de quitte ou double, où il n’y avait d’autre choix que l’indifférence ou l’amour fusionnel, ne se sentait pas très à l’aise à la perspective de se faire des amis, même s’il apprenait, lentement mais sûrement, comment on s’y prenait, avec Alex.

— J’sais pas, j’viens pour faire du roller, du coup, on s’en fout un peu, qu’il y ait des autres ou non.

Il était évident qu’il n’était pas lui-même convaincu par ses propres paroles. Physiquement, c’était plus simple, évidemment. On rencontrait un garçon dans un bar, à peu près n’importe lequel, on parlait parce qu’il fallait bien parler, on couchait avec et on partait comme un voleur ensuite. C’était à peu près le seul contact régulier qu’Abban avait longtemps eu avec les êtres humains, en dehors de son travail. Ce n’était pas, après tout, songeait-il, comme si sa conversation était d’un très grand intérêt. En revanche, le sujet Aishlinn, lui, était d’un grand intérêt.

Aussitôt, Abban se mit à sourire et chanta les louanges de sa jumelle :

— Aishlinn, elle est genre, super douée, mais dans tous les sports, un truc de ouf. On fait pas qu’du sport, aussi, on fait d’la cuisine, vraiment beaucoup, on adore ça, du coup on r’garde pas mal les shows à la télé, c’est juste trop drôle, les mecs, jamais ils ont vu de vrais plats, quoi, c’pas possible, puis les phrases à la con, sérieux. On aime bien les films aussi, puis les voitures, et les motos, la mécanique en général, en fait, et les chats, et les fringues, et…

Voler des objets rares.

— … les jeux vidéos, ‘fin moi, surtout, j’aime bien la r’garder jouer, parce qu’elle est tellement plus doué qu’moi. Linn, c’est moi, mais en mieux.

Quant aux différences… Quelle drôle de question ! Puisqu’ils étaient jumeaux, il n’y en avait pas, n’est-ce pas ? Si l’on omettait le petit détail qu’ils n’étaient pas du même sexe, n’avaient pas les mêmes pouvoirs, les mêmes amis, la même profession, les mêmes ambitions, la même façon de voir le monde, la […], Abban et Aishlinn s’estimaient parfaitement identiques. Cela dit, Abban ralentit peu à peu en réfléchissant à la dernière question de sa thérapeute.

— Elle pense que…

Bon, il n’avait pas entièrement compris le principe du jeu de rôle, mais il se sentait de toute façon très mal à l’aise à l’idée d’imiter sa jumelle. L’idée d’y échouer l’angoissait trop. Il finit par s’arrêter.

— Elle pense que je suis parfait, mais elle pense aussi qu’j’suis fragile et… Je sais pas trop. Des fois, j’ai l’impression qu’elle croit qu’j’peux tout faire, qu’j’ai trop bien réussi dans la vie…

Même s’il ne parlait jamais à Raven de ce qu’il faisait dans la vie, justement.

— qu’j’progresse super vite, mais on dirait qu’ça la rend super triste. On dirait qu’elle voudrait que, j’sais pas, qu’j’sois toujours comme avant. Aussi… Euh…

Abban haussa les épaules.

— J’sais pas si elle sait vraiment c’qu’elle pense de moi. Avant, on était tout l’temps sur la même longueur d’ondes, depuis qu’on est ici, j’ai l’impression qu’on s’comprend plus. ‘Fin, pas tout l’temps, mais v’savez, dans l’fond, qu’on… Est différents.

Différents d’avant ou différents l’un de l’autre, c’était difficile à dire.

— V’z’avez des frères et sœurs, vous ?

Il ne savait pas s’il avait le droit de poser des questions, lui.

— ‘Fin, bien sûr, c’pas pareil. On est pas frère et sœur. On est jumeaux. les gens, ils ont l’impression qu’ils comprennent ça, mais en vrai, j’crois qu’i’ s’rendent pas vraiment compte. C’pas qu’j’l’aie connue toute ma vie, v’voyez, c’est qu’c’est ma vie. Littéralement.

Très littéralement, même, puisque leur pouvoir commun impliquait que ses blessures étaient aussi celles d’Aishlinn et inversement — leur gémellité avec des conséquences tout à fait concrètes.
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Message posté : Lun 30 Juin - 11:45 Message
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Il semble qu'Abban recherche d'avantage la solitude lors de cette activité que le contact. Je ne vais pas renchérir sur le sujet, certains ont moins besoin des relations sociales que d'autres. Je creuserai un peu plus tard pour savoir s'il ne se renferme pas trop. Les jumeaux développent généralement leur individualité à l'adolescence. La fusion se gomme un peu au profit de l'indépendance bien qu'ils continuent à cultiver un lien unique. De ce que j'ai compris, mon patient vit encore avec sa sœur. Il serait intéressant pour moi de la rencontrer également, sauf que je ne suis pas certaine qu'il soit d'accord. En tous cas il se montre coopératif pour une fois. Il me fait l'étalage des qualités et talents d'Aishlinn. Je souris en l'entendant les énoncer. Sa dernière remarque manque de me faire rater un virage. Il n'est pas rare parmi les frères et sœurs de les voir se comparer les uns aux autres. Même d'ailleurs pour nos amis, on se sent inférieur quelques fois à leurs prouesses ou leurs traits de caractère.

- En quoi penses-tu qu'elle est mieux que toi ? N'y a-t-il pas des domaines où tu t'en sors mieux qu'elle ?

Le risque est toujours de vivre dans l'ombre de l'autre. Dans ce genre de relation on constate souvent la présence d'un meneur et d'un suiveur, le second est plus dépendant que le premier qui semble plus facilement se satisfaire de son autonomie. Sauf que lorsqu'il prend son envol et aspire a une vie plus libre, le jumeau qui reste en souffre. Je décortique sans le montrer chacune de ses phrases, chacun de ses mots. Leurs centres d'intérêt sont assez variés, probablement parce que chacun a apporté les siens et que leur complicité a fait le reste.

- Est-ce qu'il y a des choses que tu aimes faire et pas elle, et inversement ? Quels sont les activités que tu pratiques seul ou des loisirs qui n'appartiennent qu'à elle ?

Le jeune homme peine à se mettre dans la peau de sa sœur. Ce qu'il me livre est un peu confus, assez parlant tout de même pour me donner de quoi approfondir le sujet. De ce que j'entends, leur relation a évolué il y a peu. Au moins il admet qu'il existe bien des différences entre eux. Le danger est toujours de voir l'autre comme une prolongation de son être et de ne plus vouloir faire quoi que ce soit sans lui. Même si les jumeaux possèdent dans la majorité des cas un lien extrêmement fort, il s'agit tout de même de deux entités bien différentes qu'il ne faut pas toujours réunir en une seule.

- En quoi penses-tu qu'elle a raison ou tort dans tout ce que tu m'as énoncé ?

Je suppose que sa vision à lui sera plus critique et plus dure. Il ne risque pas de se voir comme un être parfait, c'est tant mieux puisque la perfection nul ne peut l'atteindre. On doit tous apprendre à être plus indulgents envers soi-même, cela n'a rien de facile d'autant qu'il ne faut pas tomber non plus dans l'excès d'indulgence. Je rebondis en tous cas sur le point qui me semble le plus important. J'ai bien envie de savoir ce qui commence à les séparer.

- Sur quoi portent vos sujets de désaccords aujourd'hui ? Et toi est-ce que tu regrettes l'époque où vous étiez toujours sur la même longueur d'ondes ?

Je patine sans même m'en rendre compte bien que je prenne plus de précautions à certains passages difficiles en suivant Abban. Il m'interroge sur ma famille. J'ai pour habitude de ne pas trop me livrée, surtout dans mon travail. Seulement je sais aussi que je ne peux pas demander à mes patients une entière transparence si je ne suis pas prête à donner un peu de moi quand ils le demandent. Tant qu'on ne dépasse pas un certain cadre, je n'ai rien contre leur curiosité à mon sujet. La question qui revient beaucoup d'ailleurs chez mes jeunes patients est de savoir si j'ai des enfants. Celle-ci me change un peu.

- Non, je n'ai ni frère ni sœur. J'aurais aimé en avoir.

J'aurais pu préciser à ma connaissance, car parfois je me suis demandée si ma mère n'aurait pas pu avoir un autre enfant après m'avoir abandonné. J'en doute car elle se laissait difficilement approcher. Elle m'avait bien eu moi... Ces incertitudes sur ma propre génitrice me tuent bien souvent, elles me minent. Enfin j'ai accepté depuis un moment déjà de lâcher prise sur le sujet. Pour l'heure de toute façon ce n'est pas de moi qu'il est réellement question. Et cette précision aurait probablement apporté d'autres questions. Je ne suis pas celle qui est là en thérapie aujourd'hui. 

- Votre relation n'appartient qu'à vous en effet, vous la tissez à deux depuis toujours. Il n'est donc pas si surprenant que d'autres ne puissent pas comprendre ce que vous partagez puisqu'ils en sont extérieurs. Comment leur décrirais-tu votre lien ?

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Message posté : Mer 2 Juil - 10:15 Message
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En observant les familles qui patinaient, Abban ne se demandait pas si ce n’était pas cela, la plus grande différence, entre Aishlinn et lui. Est-ce qu’Aishlinn n’avait pas souhaité avoir une famille, une vraie famille avec un père au moins ? Quelque chose d’un peu plus normal ? Il se souvenait avoir lui-même songé à un enfant avec Jake, mais il se connaissait : il y avait bien des choses auxquels il songeait comme ça, par une lubie du moment, et qui n’avait pas une si grande importance pour lui. Dans le fond, Abban était satisfait de sa vie étrange et hors norme, et le pavillon de banlieue ne l’attirait pas.

Il détourna les yeux. En quoi Aishlinn était-elle meilleure que lui ? Quelques mois plus tôt, il eût répondu qu’elle était plus forte, plus décidée, plus à même d’envisager méthodiquement leur avenir commun et, surtout, leur carrière criminelle, mais s’il était là ce jour-là, à discuter avec une psychologue, c’était précisément parce que les rôles s’étaient inversés et que le poids de responsabilités inédites pesaient désormais sur ses épaules.

— Elle est plus…

Un peu songeur, il murmura :

— … humaine.

Il avait mis du temps à s’en rendre compte, mais désormais, ça lui paraissait évident. Aishlinn était plus douce que lui, et d’une douceur qu’il ne jugeait pas comme une faiblesse. Sa jumelle avait approché Star City d’une manière bien différente de la sienne et, beaucoup plus que lui, elle avait accueilli la diversité de la ville plutôt que de la considérer comme le territoire de tous les dangers. Sans doute ne se percevait-elle pas de la même manière — elle le lui avait assez dit — mais Abban était profondément convaincu que la jeune femme était moralement supérieure.

— Moi je suis… Je suis…

Meilleur criminel, sans doute, désormais, meilleur enquêteur. Plus fort. Plus dangereux. Abban n’était pas trop sûr de la manière de tourner une réponse qui touchait de si près aux activités professionnelles nécessairement confidentielles qui étaient les siennes. Il finit par hausser les épaules et lâcha laconiquement un peu éclairant :

— Plus efficace.

La question suivante lui arracha un rire nerveux et sans réfléchir, il lança :

— Ben, de toute évidence, on est pas ensemble quand on… euh…

L’adolescent jeta un regard un peu perplexe à Raven. Pour lui, sa psychologue était à peu près comme Charlie Lane : beaucoup trop âgée — oui, oui — pour avoir encore une activité sexuelle.

— … fait des trucs.

Voilà. Bien entendu, il aurait préféré que sa jumelle ne fît pas de trucs et certainement pas avec cet idiot de Japonais électrique qui ne la méritait. D’ailleurs, personne ne la méritait, ce qui était une excellente et très objective raison pour qu’Aishlinn demeurât chaste, même si personne n’avait l’air d’accord avec ses projets en la matière.

C’était en tout cas la première fois qu’Abban, même à mots couverts, évoquait sa vie sexuelle, et à en juger par la promptitude avec laquelle il évacua le sujet, c’était aussi un terrain sensible.

— P’têtre on aime pas tout à fait les mêmes sports, et elle est pas non plus aussi à fond que moi sur les vêtements. Moi, j’suis pas trop fan de…

… magie.

— … dessin. Mais n’empêche, on a quand même beaucoup de trucs en commun.

Pour le coup, c’était parfaitement objectif. Leur véritable différence tenait beaucoup plus aux personnes qu’ils fréquentaient l’un et l’autre qu’aux activités qu’ils pratiquaient, mais Abban n’avait aucune envie de le suggérer : entre Adrian, le mage-vieux-mais-pas-trop, Alex-Chase-le-criminel-ressuscité, Suzaku-le-chef-de-gang-de-la-Triade, Lukaz-le-cambrioleur-breton, Thabo-le-baron-du-crime-Sud-Africain, leur cercle social ne se prêtait pas vraiment à une discussion publique.

— Mais on est pas d’accord sur…

Et c’était l’objet principal de la crise du moment. Le regard d’Abban s’assombrit et il acheva :

— Notre père.

Cette fois-ci, il n’y eut pas besoin de le pousser :

— C’est juste un gros looser qu’a jamais rien fait de constructif d’sa vie, qui s’imagine qu’i’ nous a appris des trucs, mais genre, trop pas. OK, ouais, p’têt, quand on avait neuf ans, mais on est juste tellement plus doués qu’lui qu’j’comprends pas comment il peut être aussi con. C’t’un vrai crétin, en plus il nous aime pas, et Linn, elle lui mange dans la main. Sérieux, quoi… Le mec, j’comprends pas c’qu’il a d’plus qu’moi. J’suis genre, mille fois plus doué qu’lui, et moi, j’l’aime vraiment, et elle, elle me ment pour rester avec lui, elle fait les trucs dans mon dos, elle…

Contenir ses émotions n’avaient jamais été le fort d’Abban et, à ce titre, les précédentes séances avec Raven avaient été une forme de petit exploit contre-productif pour lui, mais l’accumulation des questions sur Aishlinn avait ouvert les valves et le jeune homme était en un sens soulagé de pouvoir répandre sa bile. Il en avait même oublié la dernière question.

— J’veux dire, j’veux bien, j’ai pas toujours été super présent et tout, mais y a des limites, quoi. C’pas comme si Patrick nous avait élevés, c’pas comme si on avait pas foutu en famille d’accueil. Il sert juste à rien. J’préférerai encore qu’i soit mort.

Sans doute pas, parce que tout portait à croire que les gens qu’Abban eussent vraiment voulu voir mort auraient eu peu de chance de survivre.
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Message posté : Jeu 3 Juil - 10:44 Message
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Je l'amène à développer un peu plus sa relation avec sa jumelle. Les résultats ne sont pas des plus probants, au moins il me livre quelques points sur leurs ressemblances et leurs différences. Il ne considère pas réellement qu'ils sont une seule et même entité, ce qui est déjà bien. Je trouve son choix de mots curieux. Cela attise mon envie de creuser la question pour savoir à quoi exactement il fait référence. J'ignore si je fais bien de lui livrer certains points concernant les différences fondamentales entre deux êtres, même des jumeaux. Il ne sera possiblement pas prêt à l'entendre. D'un autre côté, s'il le fait, s'il prête un peu foi à ce que je dis, peut-être que cela l'aidera dans sa compréhension de leurs divergences.

- On attribue le développement d'une personne, de son caractère notamment à trois phases fondamentales. D'un côté la part génétique ou disons héréditaire, et rien que dans celles-ci les différences entre un garçon et une fille ne serait-ce que biologiquement sont bel et bien existantes. Ensuite la part congénitale qui renvoie à l'évolution de l'embryon dans le ventre de sa mère. Même pour des faux jumeaux cette expérience peut-être très légèrement différente. Et enfin on trouve la part d'acquis : l'éducation, la culture, les événements traversés, le cursus scolaire...

Je tourne la tête vers lui en souriant. J'espère que certains termes techniques ne l'ont pas assommé au point qu'il dédaigne mes propos. Je trouve fascinant ce genre de détails et tellement révélateur. Je ne vais pas pour autant trop développer ce point, sauf s'il montre un intérêt réel pour ce que je dis. Ne regardant plus la voie sur laquelle nous glissons, je manque de me ramasser et me retiens à son bras le temps de rattraper mon équilibre.

- Oh pardon... Ma main se retire de sa prise. Ce que je veux dire par là, c'est qu'il n'est pas si étonnant que vous ne réagissiez pas de la même façon, qu'elle semble plus humaine selon tes critères. Les femmes expriment plus facilement leurs sentiments, les hommes bien que plus émotifs souvent ont tendance à tout intérioriser. Peut-être as-tu déjà entendu dire que le cerveau gauche est plus développé chez les filles, alors que c'est le droit chez les garçons.

Je ne sais vraiment pas s'il se sentira concerné par ce genre d'explications. A mon sens cela éclaire bien des choses et remet en cause parfois notre façon de percevoir ce qui nous entoure. Le souci est qu'on a tendance à traiter différemment garçon et fille dès l'enfance. Les parents choisiront du rose ou du bleu en fonction du sexe, des voitures ou des poupées. Même si certains prônent de plus en plus l'égalité et appellent à gommer ces disparités. Évidemment ce n'est pas une science parfaitement exacte, la preuve on trouve des transgenres.

- Tu veux bien me donner un exemple, quelque chose face à laquelle Aishlinn se montre plus humaine que toi ?

Je souris alors qu'il évoque je pense les relations intimes. Je ne relève pas, l'intimité doit rester où elle est. A moins qu'il ressente le besoin de s'ouvrir aussi sur ce sujet. Cela n'a pas l'air d'être le cas. On en vient ensuite à un élément visiblement important puisqu'il est la cause de leurs discordes : la figure paternelle. Ses propos sont très durs, j'en ai entendu des bien pires dans mon cabinet. Les enfants qui expriment une souffrance liée à leurs parents sont relativement nombreux. Comme cette petite que j'ai en thérapie depuis 8 mois et qui a été convaincu pendant des années que sa mère ne l'aimait pas, pour de mauvaises raisons.

- Penses-tu réellement que la relation qu'entretient ta sœur avec ton père soit en compétition avec celle que toi tu as avec elle ? Est-il possible que son attitude cachottière soit motivée par le fait qu'elle sait que tu désapprouves son lien avec Patrick et ne souhaite pas s'opposer à toi sur ce sujet, ou simplement te décevoir ?

Je parle d'un ton doux, je sens bien qu'il est électrique et en colère. Il est bénéfique qu'il puisse extérioriser tout cela. J'espère qu'en parler le libérera et que je pourrais l'amener à envisager les choses sous un angle différent. Il ne s'agit pas forcément de le réconcilier avec son père, sauf si lui en ressent le besoin. On en est bien loin pour le moment.

- En quoi penses-tu que la relation entre Aishlinn et ton père puisse être néfaste ? Qu'est-ce qui la motive elle malgré les erreurs de votre père à lui donner une chance ?



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Message posté : Ven 4 Juil - 11:30 Message
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Une moue un peu dubitative passa sur le visage d’Abban alors que Raven lui expliquait la différence des sexes. L’adolescent n’était pas toujours le plus progressiste qui fût et son éducation catholique irlandaise avait développé en lui une bonne dose de machisme et même — c’était un comble le concernant — un peu d’homophobie. Cela dit, depuis qu’il était arrivé à Star City et qu’il avait été confronté à un monde étrange et divers, depuis, surtout, qu’il travaillait étroitement pour le Cartel dirigé d’une main de fer par César, Abban avait revu beaucoup de ses préconceptions sur ce qu’étaient naturellement les femmes. Cette histoire de cerveau ne le convainquait pas beaucoup et puis, Aishlinn et lui, on les avait souvent pris pour des sœurs jumelles, à cause de sa propre androgynie. Du coup, ça revenait du pareil au même — non ?

En une demi-fraction de seconde, alors que Raven commençait à chuter, Abban la retint de son autre main. Pour quelqu’un qui était absorbé par une conversation si personnelle et si chargée en émotion, l’Irlandais avait des réflexes… remarquables. Cette aptitude surhumaine était si profondément ancrée en lui qu’il ne se rendit pas même compte qu’il venait d’en faire l’usage et ce fut sans s’inquiéter des soupçons qu’un geste aussi providentiel pouvait éveiller éventuellement chez sa psychologue qu’il reprit le fil de la conversation. Ou plutôt, répondit évasivement :

— Hm… J’sais pas trop…

Des exemples de situations dans lesquelles Aishlinn se montrait plus humaine que lui, il n’en manquait pas, mais elles impliquaient généralement leurs activités criminelles de moins en moins partagées. La thérapie naissante de l’Irlandais était singulièrement compliquée à la fois par sa propre propension à ne pas répondre sur certains sujets délicats et par la nécessité dans laquelle il se trouvait d’éviter bon nombre de thèmes, en raison de ses activités professionnelles. Heureusement, la question paternelle était, elle, quasi inépuisable.

— Bah ouais, c’est c’que j’dis : elle m’l’a caché parce elle m’fait pas confiance.

Ce n’était pas vraiment ce que Raven avait dit, mais que voulez-vous : il est un peu têtu.

— J’suis même pas sûr qu’elle lui donne une s’conde chance, en fait. Je crois que…

Il haussa les épaules. Malgré la conversation qu’il avait eue avec Aishlinn, les motivations de celle-ci lui demeuraient largement obscures, et c’était peut-être ce que cette affaire avait pour lui de plus douloureux : se trouver dans l’incapacité manifeste de comprendre intuitivement celle qu’il connaissait pourtant si bien.

— J’crois qu’elle veut, genre, une figure d’autorité dans sa vie, quelqu’un pour la guider et tout. Mais c’est complètement con, puisqu’elle m’a moi !

Certes. Que les motivations d’être un guide pour sa jumelle d’un côté et de l’autre d’être exactement semblable et au même niveau qu’elle fussent directement contradictoires ne semblait pas chiffonner l’Irlandais. Une nouvelle fois, Abban s’arrêta sur ses rollers et leva les yeux vers Raven.

— V’savez, j’ai conscience que, euh, j’sais pas, y a des tonnes d’gens qui passent chez vous parce leur père est naze, et qu’ils aiment pas leurs parents, à cause qu’ils les ont forcés à bouffer d’la soupe ou à faire des études de médecine, des trucs dans l’genre. Mais pour nous, c’pas pareil. J’veux dire, quand j’dis qu’Patrick c’t’un looser, j’dis pas ça parce qu’il aime pas ma coupe de ch’veux. J’dis ça parce qu’c’est un taulard ivrogne, qu’il nous a abandonnés, Linn et moi, et qu’il a rendu not’ mère folle, et que…

Les larmes avaient monté aux yeux d’Abban. Il cligna plusieurs fois des paupières, pour les contenir, en détournant le regard. Le jeune homme prit une profonde inspiration.

— J’suis pas juste en colère. J’ai peur qu’il l’embarque dans des trucs pourris. J’ai peur qu’elle finisse dans ses embrouilles et qui lui arrive du mal. J’ai peur qu’si elle m’fait pas confiance, si elle r’vient pas à moi, j’la perde pour toujours, qu’elle s’perde pour toujours. J’sais que j’suis pas… super fort, ou super… intelligent. Que j’ai pas l’air rassurant et tout. Mais j’vaux quand même mieux qu’lui. J’la mérite plus que lui.

Tant bien que mal, le jeune homme essaya de se recomposer un visage égal, avant de faire face de nouveau à Raven.

— Mon problème, c’est pas ma relation avec Linn. J’sais c’que j’veux, j’sais c’qui cloche. Mon problème, c’est d’arriver à être plus fort, en général, dans la vie, pour qu’elle puisse compter sur moi. Mon problème, c’est tout l’reste.

À l’entendre, la thérapie était une sorte de contrôle technique de son cerveau au garage de la psychologie, comme si Raven pouvait resserrer quelques boulons et rajouter de l’huile. Certes, c’était l’assurance qu’il avait acquise, au fil des mois, à Star City, et son élévation progressive dans les instances du Cartel, qui avaient remis en question la distribution des rôles entre Aishlinn et lui, si bien que son plan consistait pour l’essentiel à continuer de creuser le problème plutôt qu’à envisager une nouvelle manière de le résoudre. Mais la psychologie, à Abban, ce n’était pas son fort…
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Message posté : Mar 8 Juil - 11:10 Message
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La surprise est agréable, Abban me parle sans trop de difficultés de son paternel et de ce que son retour soulève comme soucis dans sa relation avec sa sœur. Je ne sais pas s'il est prêt à faire le cheminement pour lequel il s'est adressé à mon cabinet, au moins je lui offre l'opportunité d'exprimer ce qu'il garde au plus profond de lui. J'espère que ce sera un pas vers d'avantage. Glissant toujours sur les rollers et ce malgré ma maladresse d'un peu plus tôt, j'essaie de regarder vers lui le plus possible. J'évite malgré tout de paraître trop insistante pour ne pas le mettre mal à l'aise.

- Si j'ai bien compris, votre père a été absent une bonne partie de vos vies. Peut-être que ce lien a manqué à Aishlinn, peut-être qu'elle ressent le besoin aujourd'hui de combler ce vide. Même si vous êtes tous les deux très proches, elle te voit sans doute dans un autre rôle. Crois-tu pouvoir être tout pour elle ? Ne peut-elle se reposer sur d'autres personnes ou vouloir tisser d'autres formes de relations ?

Mon esprit analyse tout ce qu'il me dit, réfléchit à comment l'amener à se poser les bonnes questions, à ne pas rester bloqué sur ce mode de pensée. Il est naturel qu'il veuille protéger sa sœur, et tout autant qu'il n'accorde pas sa confiance à quelqu'un qui l'a déçu par le passé. Je ne peux m'empêcher d'envisager une thérapie familiale. Il est parfois plus probant de confronter les désaccords dans un cabinet, d'amener les uns et les autres à livrer ce qu'ils ressentent, leurs reproches, leur faire réaliser les points de vue de ceux qui les entourent et qu'ils ont pourtant tendance à oublier. C'est trop tôt évidemment, on va devoir faire un gros travail avant que je ne puisse juste soumettre cette idée.

- Penses-tu vraiment devoir et pouvoir être un père pour elle ? Qu'est-ce qu'un père selon toi, quel est son rôle ?

Je n'ose pas parler de leur mère dont je ne sais rien encore. Il est facile de constater que c'est un point délicat. Il se confiera là-dessus quand il se sentira prêt. Cette séance est un réel progrès déjà, je ne veux pas la saborder en en demandant trop.

- J'entends bien que ton père a commis de nombreuses erreurs avec vous. Est-ce qu'il a réussi certaines choses ? Lui trouves-tu quelques qualités ? Comment se comporte-t-il aujourd'hui avec toi ? Avec ta sœur ?

Je m'abstiens d'un geste de réconfort qui pourrait être mal interprété. Ce n'est nullement que la détresse de mon patient me laisse indifférente, bien au contraire. J'ai horreur de voir les autres souffrir. Seulement s'il cherche à cacher ses larmes, ce n'est certainement pas pour que je vienne derrière remarquer qu'il a pleuré d'une façon qui le mettrait mal à l'aise. Le flot de paroles ne s'interrompt presque pas, voilà tout ce qui m'importe.

- Comment as-tu réagi devant elle quand tu as découvert qu'ils passaient du temps ensemble sans toi ? Lui as-tu dit pourquoi tu avais peur qu'elle reprenne contact avec ton père ? Qu'a-t-elle répondu ?

De mes quelques années d'expériences professionnelles comme personnelles, j'ai réalisé que le dialogue peut désamorcer bien des conflits et des quiproquos. On a trop souvent tendance à taire ce que l'on devrait dire au contraire. Les choses que l'on garde en soi finissent par empirer, la goutte d'eau grossit pour devenir torrent, parfois il est trop tard quand enfin il se déverse.

- Et comment penses-tu devenir plus fort ? Que veux-tu faire pour parvenir à être plus rassurant à ses yeux pour qu'elle s'appuie sur toi et non sur lui ?


Comme toujours, je cherche à percer le fond de sa pensée, à l'amener à se poser les bonnes questions. Je ne peux pas lui apporter des évidences toutes faites qu'il rejettera juste parce qu'elles viennent de moi et non de lui. Il faut qu'il réalise certaines incohérences dans ses pensées, qu'il évolue de lui-même avec mon aide. Cela ne se fera pas en un jour bien sûr. Il me faut surtout éviter qu'il se ferme à nouveau, montrer que je sais écouter, que je ne juge pas et qu'il peut me faire confiance. Cela se tisse au fil du temps pas juste en faisant du roller tous les deux. Globalement je suis ravie en tous cas de ce premier pas en avant, reste à poursuivre sur cette lancée sans le brusquer.
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Message posté : Mer 9 Juil - 11:06 Message
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Tant que la conversation permettait à Abban de s'étendre sans contradiction sur les défauts de son père et d'exprimer une colère pour la première fois entendue et une déception dont il lui semblait que tout le monde s'obstinait à l'ignorer, la conversation se déroulait avec plus de facilité en effet qu'à l'ordinaire, mais à peine la psychologue entreprit-elle de l'aider à construire un point de vue plus nuancé qu'Abban eut à nouveau l'impression d'être laissé seul en tête à tête avec un ressentiment dont personne ne voulait voir le bien-fondé. Combien de fois Aishlinn, surtout, avait survolé ses récriminations sans rien répondre ?

Cette fois-ci, Abban s'arrêta de patiner pour de bon et son regard bleu s'était fait froid lorsqu'il se posa sur son interlocutrice. En quelques secondes, en quelques questions surtout, Abban avait retrouvé ce qui faisait de lui l'un des jumeaux Mac Aoidh et ce qui avait rendu la tâche des psychologues scolaires, avant Raven, des assistantes sociales en Irlande, de ses professeurs même, bien impossible : la profonde conviction que le reste du monde serait à jamais incapable de comprendre ce qu'était son existence. La seule chose qui avait changé, au fond, c'était qu'Aishlinn faisait un peu plus partie, chaque jour, du reste du monde.

— Pfff... Des fois, j'me dis vraiment qu'vous pigez que dalle.

Et voilà : ils étaient retournés plusieurs séances en arrière, quand il avait franchi pour la première fois les portes du cabinet de Raven, sans espoir, sans conviction, sans coopération, mais là tout de même, contredisant par sa simple persistance à ne pas s'enfuir ses reproches et sa mauvaise volonté.

— Non, il a pas d'qualités. V´z attendez à quoi, qu'fonde une belle famille américaine, comme dans vos séries ? Qu'on s'réconcilie pour vivre une vie harmonieuse ? C'pas comme ça la vraie vie, hein. Vous les psys, v´z avez t'jours c't'idée à la con qu'tout va rentrer en l'ordre quand les gens acceptent de s'parler. Mais ça marche trop pas comme ça. Les gens s'parlent pas, parce qu'ils s'comprennent pas. Personne sait c'qui fait, alors comprendre les autres, c'est juste inutile. C't'une manière de s'cacher qu'à la fin, on est juste seul, et faible, et triste, et sans personne.

En soi, cette déclaration constituait encore une forme de progrès : c'était la première fois qu'Abban évoquait en termes plus généraux que ses problèmes présents sa conception de l'existence. Elle avait fait jusque là partie de tout ce qu'il n'évoquait pas : sa mère, son frère, son travail, sa sexualité, son éducation scolaire, ses projets d'avenir.

— Y a pas de réconciliation. Y a pas d'père. Patrick, c'pas un père, c't'un type qu'a éjaculé une fois au bon moment, super les qualifications. Il a vachement chanceux de nous avoir eu, parce que sans nous, il s'rait encore au fond de son trou à rat à Dublin. Sans Linn, en tout cas. Parce si ça t'nait qu'à moi, il prendrait un aller direct pour l'aut´ bout du monde et j'peux vous dire qu'il y resterait.

Encore une fois, pour un adolescent de dix-neuf ans, Abban paraissait bien certain de ses capacités à se défaire durablement d'un individu indésirable et, à en juger par son air de détermination, ses paroles n'étaient pas lancées en air.

— D'venir plus fort, pour moi, c'est pas d'venir heureux. C'pas vivre avec mon père en paix. L'bonheur, c't'un mot inventé par la classe moyenne pour décrire le pot-au-feu. Y a pas d'bonheur : les gens partent, les gens meurent, les gens nous trahissent. On a jamais d'raison d'vivre que pour les autres et les autres arrêtent pas d'nous décevoir. À la fin d'la journée, on s'sent juste sale et con d'y avoir encore cru, et quand l'lendemain on s'réveille encore, on s'dit qu'on a eu tort de pas s'jeter sous un train.

Tout cela Abban le pensait sincèrement. Mais pas tout le temps. Raven l'eût interrogé le jour suivant, peut-être même une heure plus tard, que le discours de l'Irlandais eût été bien différent, plein d'une ambition surhumaine et de solides espoirs. La personnalité borderline de l'Irlandais faisait jouer ses émotions aux montagnes russes et Raven, pour l'heure, n'en avait que les plus mauvaises parts.

— Vous voulez que j'vous dise quoi ? Que j'peux pas être son père ? Bah ouais, je sais, merci le scoop. Patrick non plus. Personne peut être not´ père. C'est trop tard, c'est raté, c'est comme ça, la place est vide. Moi, j'veux bien m'contenter d'êt´ son jumeau, mais apparemment, ça non plus, c'est plus possible. Alors j'fais quoi ? Parce j'veux bien m'poser des questions et tout, mais si ça m'aide que dans vingt ans à pas avoir trop de regrets quand j'verrais qu'j'aurais raté la vie, j'préfère autant dépenser mon fric dans d'nouvelles paires de chaussures, hein.
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Message posté : Sam 12 Juil - 11:01 Message
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L'explosion de mon patient me surprend, même si j'aurais dû m'y attendre. Ce n'est jamais agréable de voir la colère de quelqu'un se tourner contre vous, surtout quand vous êtes parfaitement irresponsable de sa source ou de tous les phénomènes qui l'ont amplifié. J'encaisse sans ciller, m'immobilisant tant bien que mal sur les rollers pas trop loin de lui. Je me tourne pour lui faire face, les traits de mon visage n'expriment aucune contrariété ou agacement. La pire des choses à faire serait sans doute de monter le ton à mon tour. Au lieu de quoi je reste aussi douce et patiente que possible. Je le laisse déverser tout ce qu'il taisait jusqu'ici, même me méjuger bien que cela non plus ne soit pas plaisant. Il me faudra tout de même rectifier cette mauvaise opinion qu'il se fait de moi, sans quoi la thérapie et les progrès d'aujourd'hui risquent fort de mourir dans l’œuf. Tout va se jouer sur mes tournures, sur mes choix de mots. On verra s'il a assez confiance pour croire en ce que je vais dire ou non.

- Ça t'a fait du bien ? Tu peux déverser tout le mal que tu penses sur ton père ou sur le reste du monde encore si tu en as besoin. Mais avant je dois te dire que tu te trompes sur un point. Je me fous royalement que tu te réconcilies ou pas avec ton père et non je suis revenue depuis belle lurette de l'image de la famille idéale qu'on nous vend à la télévision. J'en suis revenue parce que j'évolue comme toi dans la vraie vie, celle où les gens qui nous détestent nous font du mal, et où ceux qu'on aime nous en font encore plus. J'aimerais que nous soyons d'accord sur une toute petite chose toi et moi... Je suis là pour t'aider toi, te rendre plus fort ou plus heureux oui je l'espère. Je ne peux le faire que si tu acceptes de croire en moi et de ne pas me voir comme une ennemie, de ne pas imaginer derrière chacune de mes phrases un piège que je vais te tendre.

J'essaie de ne pas trop bouger, il n'est pas si évident pour moi de rester statique en étant montée sur ces engins à roulettes. Et je ne peux pas penser à la fois à mon équilibre et à ce que je dois dire. Mon ton reste posé, aucune agressivité ou colère.

- Tu as raison, on fait la différence entre un géniteur et un père, tu connais cette différence et je ne vais certainement pas défendre Patrick pour sa conduite. Je ne tiens pas d'avantage à ce que tu lui pardonnes pour qu'il se sente mieux ou ait une place dans ta vie. Je ne défends pas ses intérêts mais les tiens. Vivre avec toute cette colère, toutes ces blessures c'est difficile et douloureux. On a tous les nôtres, je veux juste te permettre de les apaiser un peu, de ne pas leur donner trop d'emprise sur toi pour que tu puisses te construire sur autre chose, que tu deviennes plus fort comme tu le désires.

Il a abordé tellement de choses négatives en si peu de temps que je ne sais pas par où commencer surtout que je n'ai pas envie de l'assommer sous des discours qu'il jugera probablement inutile. C'est fou d'être aussi sombre et désabusé à un âge aussi jeune. A moins que la colère et la déception ne l'aient juste poussé là à noircir le tableau.

- Le bonheur n'est pas une notion fixe et durable. Il est fragile, il va et vient, dépend de chacun de nous. Le bonheur ça s'apprend, en ne posant pas toujours un regard dur sur ce qui nous entoure, en sachant apprécier les petits moments agréables quand on en a. Le bonheur c'est quand tu ris avec ta sœur, quand vous partagez quelque chose tous les deux devant un de vos jeux, en faisant du sport. Le bonheur c'est quand une personne que tu aimes te dit quelque chose de gentil, quand elle sourit et est bien avec toi. Ok, peut-être qu'il ne dure pas, peut-être que les gens nous déçoivent, nous trahissent, peut-être qu'il vaut mieux s'enfermer dans son coin ne laisser personne approcher, vivre seul et ne croire en rien. C'est ce que tu aimerais ? Il n'y a pas des choses capables de te rendre heureux ?


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Message posté : Dim 13 Juil - 12:40 Message
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La colère d’Abban ressemblait somme toute beaucoup à de la panique. Il avait bien conscience qu’à dix-neuf, ses inquiétudes auraient dû être moins fortes et moins obsédantes, qu’à dix-neuf ans, il aurait dû songer avec une relative insouciance à l’avenir qui se présentait à lui et, pendant quelques années, c’était ce qu’il avait fait, avec Aishlinn. Il ne s’était jamais inquiété de ce dont le lendemain serait fait — certes, sa vie avait été pénible et brutale, son esprit retourné cinq ou six soirs par semaine par les inexplicables angoisses et les tristesses insurmontables dont il était victime, mais il avait toujours été capable de rebondir, moitié par force de caractère, moitié par trait morbide. Désormais, les choses étaient différentes ; désormais, Abban avait des problèmes d’adulte, de véritables problèmes, grands et compliqués, des problèmes de personnes qu’il ne savait absolument résoudre.

Ce qu’il sentait surtout, c’était du découragement. Où qu’il regardât, dans son existence, il trouvait ses propres échecs, les gens qui s’éloignaient d’eux et les consolations qu’il avait accueillies bon gré mal gré, les consolations qu’il vantait à Aishlinn quand celle-ci lui faisait part de ses doutes, le restaurant, Thabo, leur vie à deux, malgré tout, lui-même n’était pas sûr de pouvoir les goûter comme elles le méritaient et en profiter comme il l’aurait dû. Les dernières questions de Raven remuèrent le couteau dans la plaie et quelques larmes silencieuses roulèrent sur les joues de l’adolescent.

Abban les essuya d’un revers de manche avant de hausser les épaules.

— ‘Sais pas.

Les yeux baissés vers ses pieds, le jeune homme murmura :

— J’ai plus envie de faire de rollers.

Son ton était morne : le vent de la colère était retombé. Abban était coutumier de ces brusques et radicaux changements d’humeur : celui-ci était moins spectaculaire que d’autres, mais c’était tout de même le premier symptôme net de sa maladie que Raven pouvait voir de première main. L’Irlandais se détourna et patina lentement jusqu’au muret, pour s’y asseoir et enlever ses rollers.

Pendant quelques secondes, il resta silencieux à fixer les rollers qu’il tenait dans la main, sans véritable expression, à peine conscient de toute évidence de ce qui se passait autour de lui : second symptôme. Puis il releva les yeux vers Raven et glissa, un peu à contrecœur aurait-on dit :

— Désolé.

Les excuses, c’était toujours un peu un exploit pour lui, même si Aishlinn, puis Jake et Thabo, lui avaient appris à admettre un peu plus ouvertement ses erreurs.

— J’aurais pas dû, j’ai pas…

Nouveau haussement d’épaules.

— J’sais pas.

Abban entreprit de renfiler ses baskets hors de prix. Après avoir consciencieusement ajusté ses baskets et rangé ses rollers dans son sac à dos, il reprit la parole d’une voix lasse :

— J’me suis jamais dit qu’être heureux, c’était l’but dans la vie. J’veux dire, OK, y a des bons moments, mais sérieux, y a pas une journée, y a pas une demi-journée sans qu’on s’sente vraiment, vraiment malheureux et qu’la vie vous retourne l’estomac, alors bon…

Pour lui, c’était une évidence. Il était sincèrement persuadé que le monde entier faisait l’expérience des mêmes angoisses que lui et il ne devinait pas que les autres étaient capables de passer des heures et des jours entiers sans saute d’humeur, que tout le monde n’était pas brusquement envahi, sans raison, par des angoisses incontrôlables, que le sentiment d’une identité fragmentaire ou inexistante n’était pas un sentiment largement partagé ou que le besoin compulsif de vitesse, de danger et de risque n’était pas un impératif biologique de l’espèce humaine. Abban parlait trop peu et trop peu sincèrement aux autres pour mesurer toute la distance qui séparait son caractère de celui des personnalités mieux équilibrées.

— J’ai pas envie d’m’enfermer dans mon coin, mais, j’veux dire, c’est comme ça. J’ai pas envie d’être en colère, mais c’est comme ça. Et puis… Bah, je sais pas, faut pardonner, ouais, c’est sûr, mais y a des moments, faut pas être trop con non plus, et être en colère, ça donne la force pour écarter les dangers. Comme Patrick.

De toute évidence, le problème était beaucoup plus vaste qu’un père peu méritant.

— Si j’suis pas en colère, j’suis pas assez fort. J’ai juste envie de m’allonger et d’attendre que ça passe. Ou alors juste m’allonger. Que ça passe pour de bon. Que ça…

Abban prit une profonde inspiration mais laissa sa phrase en suspend. Il n’évoquait jamais qu’à demi-mots ses envies de repos définitif et même à Aishlinn, il était rare qu’il déclarât tout de go : j’ai envie de mourir. Elles étaient limpides, pourtant : Abban n’avait pas assez de conviction pour bien les dissimuler.

Le regard de l’adolescent se tourna vers Raven et, avec un peu de timidité, il interrogea :

— Ça veut dire qu’j’suis un cas désespéré… ?
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Message posté : Jeu 17 Juil - 11:13 Message
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La peine de mon jeune patient me touche de plein fouet. Mon côté maternel me pousse à avoir un geste affectueux pour le consoler. Je me retiens de le faire car là n'est pas ma place d'une part et que d'autre part je pense que ce serait mal perçu. Je me contente de le laisser ouvrir les vannes pour un petit moment, reprendre ses esprits. Ce temps est mis à profit de mon côté pour analyser ce qui vient de se produire, le discours tenu par Abban. Forcément j'en viens à m'interroger sur cet état émotionnel passant subitement de la colère à l'abattement. Il faudrait que le sujet soit creusé pour vérifier qu'il ne souffre pas d'un trouble. Certains indices m'amènent à le penser, seulement je n'aime pas tirer de conclusions trop hâtives. Beaucoup de psys ont tendance à vouloir absolument mettre leurs patients dans une case et le bourrer de médicaments. Je ne suis pas de cette école-là. Je devrais me sentir soulagée de pouvoir ôter mes roulettes pour retrouver mes confortables baskets en toile. Ce n'est pas vraiment le cas puisque plane au-dessus de moi la crainte qu'il ne décide du même coup que la séance est finie. C'est à moi de valoriser ce qui vient de se produire afin qu'il ne reste pas sur une sensation d'échec alors qu'il vient de faire au contraire un premier progrès.

- Peut-être que ta perception des choses est légèrement troublée par un phénomène que tu ne peux pas contrôler. Je pense que nous pourrions travailler tous les deux là-dessus afin que tu te sentes mieux.

Pendant qu'il reprend la parole, je récupère mes chaussures et m'appuie de nouveau sur le petit muret pour changer ce que je porte aux pieds. Je n'en suis pas moins attentive à chacun de ses mots. Mon visage ne trahit aucune émotion même quand je suis en désaccord avec ce qu'il exprime. J'ai l'air toujours aussi sereine. Je me redresse alors qu'il me demande si son cas est désespéré. Un sourire doux et bienveillant se dessine sur mes lèvres.

- Non, bien sûr que non ton cas n'est pas désespéré Abban. La preuve, tu viens déjà de faire un grand pas en avant ne crois-tu pas ? Tu as mis des mots sur ce qui te fait souffrir le plus, sur ce que tu ne parviens pas à maitriser. Tu t'exprimes sur des choses qui te sont personnelles. C'est un bon début, si je sais ce qui te tourmente je peux t'aider à le dépasser. Seulement pour cela il faut que tu le veuilles et il faut que tu me fasses confiance.

Je pose les rollers près de mon sac, le sujet et le moment sont trop importants pour que je m'occupe de les ranger. C'est une étape qui pourrait se révéler décisive. Pourtant je ne suis pas si certaine encore que mon patient soit prêt à la franchir. Il est encore trop sûr de sa vision des choses, de sa perception pour laisser une place à la mienne. J'espère me tromper.

-La colère peut-être un bon moteur je te l'accorde pour certaines choses, néanmoins elle est aussi traitresse et trompeuse, elle fausse nos jugements, déforme notre perception des autres et est mauvaise conseillère. Elle nous pousse à des actes que l'on regrette souvent. Pour ce qui est de pardonner, il n'est pas question d'oublier et de laisser l'autre nous blesser à nouveau quand on ne peut lui faire confiance. Il s'agit d'avancer, de percer un abcès pour qu'une blessure qui nous empêche d'aller mieux puisse enfin cicatriser. Et le pardon dans ce cheminement n'est que la dernière étape. Pardonner à Patrick ce n'est pas lui faire une place dans ta vie. C'est dire "tu m'as fait du fait souffrir, tu as mal agi mais je ne veux pas rester piégé à jamais dans ce moment douloureux. Alors je te pardonne et enfin je vais pouvoir passer à autre chose, avec ou sans toi."

Mon regard clair se rive dans le sien, le sourire se dessine toujours sur mes lèvres.

- Tu sais ce qui est un bon moteur, meilleur que la colère, ce qui peut te rendre plus fort et même plus heureux ? La volonté, la détermination. Je suis certaine que tu les as en toi Abban, là enfoui quelque part sous cette montagne de colère, de doutes et de souffrance. Est-ce que tu as envie qu'on les cherche tous les deux ? Est-ce que tu as envie que je t'aide comme tu l'as dit à notre première rencontre à être plus fort ?
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Message posté : Dim 20 Juil - 13:40 Message
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Au fond de lui, Abban commençait à se rendre compte, lentement, qu’il avait cherché chez Raven l’occasion non de devenir plus fort mais de pouvoir exprimer sans détour une faiblesse et des incertitudes qui le tourmentaient, mais dont il ne pouvait pas faire part à Aishlinn, sans prendre le risque de l’éloigner, dont il ne pouvait pas faire part à Thabo, qui peut-être l’abandonnerait, croyait-il, quand il se rendrait compte qu’il était autre chose que le Passeur à l’excellente réputation criminelle auquel il s’était associé et dont il ne pouvait plus faire part à Jake, qui faisait désormais partie de son passé.

Il le savait désormais, quelque chose, dans ses méthodes, ne fonctionnaient pas. D’ailleurs, des méthodes, pour vivre, il n’en avait pas vraiment. Ses principes s’appliquaient à des situations morales beaucoup plus générales et, surtout, beaucoup plus professionnelles que les circonstances quotidiennes de son existence et, dans sa vie à lui, dans la succession des petites affaires privées qui formaient le jour après jour de son adolescence finissante, Abban n’avait rien pour se guider que des habitudes acquises au fil des années, dans les situations les moins propices.

La colère, les reproches, la possessivité ou la tristesse insurmontable étaient tout ce qu’il avait toujours eu à sa disposition pour réagir ; en un sens, d’ailleurs, ces émotions-là ne l’avaient pas entièrement desservi, puisqu’il était arrivé à tirer son épingle du jeu à Star City et que sa situation présente était somme toute incomparablement plus confortable et stable que sa situation passée, à Dublin, dans les quartiers pauvres, à vivre de petits coups incertains. Mais les nouveaux outils se heurtaient désormais à de nouveaux et anciens obstacles jamais surmontés et leur efficacité avait atteint ses limites.

Sous ses réactions épidermiques, il n’y avait plus enfin qu’une chair malade incapable de connaître son propre mal. Là, assis sur le muret, les coudes sur les genoux, le regard dans le vide, il était plus réceptif en réalité qu’il ne voulait bien l’admettre aux conseils de Raven. Si l’exigence de pardon ou la nécessité de se défaire de ses colères cadraient mal avec la personnalité qu’il devait adopter pour entretenir sa réputation de criminel, elles résonnaient avec son éducation catholique et la foi qu’il conservait toujours.

Abban, qui continuait à verser une part substantielle de ses profits illégaux à sa nouvelle paroisse de Star City, Abban qui allait à la messe, n’était pas étranger à une conception du pardon encore infiniment plus exigeante que ce que lui proposait Raven. L’Irlandais avait parfaitement conscience d’être encore bien loin d’une existence véritablement chrétienne. Et pourtant. S’il lui avait été moins difficile de quitter Jake, c’était bien parce que celui-ci avait toujours regardé sa foi avec une indifférence certaine — et même parfois, aux yeux d’Abban, avec une once de condescendance. Pour Abban, le pardon était un impératif religieux, plus encore qu’une ressource psychologique.

Alors, finalement, il hocha timidement la tête, quand Raven lui proposa un pacte de confiance. Il ne savait pas très bien quelles limites il lui donnait. C’était évident : il ne pouvait pas tout dire. Le secret médical, il n’y croyait pas trop, et puisque est-ce que ça couvrait bien les crimes ? Mais pour l’heure, il n’avait rien de mieux à proposer et puis, il avait envie d’y croire. Il se sentait un peu naïf peut-être — à entendre Raven, les choses devaient être si simples et si naturelles. Ça ne marchait pas comme ça dans la vraie vie, non ? Pas dans la sienne. Mais c’était une version du monde pleine de consolations.

Le silence était retombé entre eux. Après un moment, le jeune homme interrogea :

— Et du coup, qu’est-ce j’suis censé faire ? Genre, j’vais l’voir et j’lui dis qu’j’le pardonne ? Parce, y a un truc, d’jà, à l’église, j’ai jamais vraiment compris, mais voilà.

Abban se redressa un peu pour parler.

— On t’dit, vas-y, Jésus il pardonne à tout le monde. OK. Jésus, c’est Jésus, genre, l’fils de Dieu. Moi j’suis pas tellement ça. Trouver la force de pardonner, j’comprends pas la logique. Quand j’suis en colère, c’est pas parce que j’ai envie d’être en colère, v’voyez ? Quand j’suis triste, c’est pas qu’j’aie la volonté d’être triste. C’est juste comme ça. On contrôle pas ses émotions, sinon, j’sais pas, c’est pas des émotions, c’est des idées.

D’un autre côté, on ne contrôlait pas non plus toujours ses idées. Plus Abban y pensait, plus il se demandait s’il restait encore quelque chose à contrôler dans l’existence.

— C’est pas comme si là j’pouvais décider qu’j’le pardonnais. J’lui en veux, j’lui en veux, c’est comme ça, j’y peux rien. Ou alors c’est juste moi. Vous contrôlez vos émotions, vous ? Parce que ça, ça s’rait un vrai super-pouvoir.

Sa dernière formulation semblait suggérer qu’il comparait le contrôle de soi à d’autres super-pouvoirs dont il aurait été plus familier — encore un élément de sa vie mystérieuse sur lequel Abban n’était pas très disert.
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Message posté : Lun 21 Juil - 13:22 Message
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Mon cœur bat un peu plus fort dans ma poitrine, le silence est légèrement oppressant pour moi parce que je sais le moment décisif. Soit j'ai réussi à me faire entendre et avec un peu de chance Abban sera décidé à continuer notre travail, soit je l'ai braqué et ce sera perdu. Dès notre première rencontre, j'ai senti qu'il ne serait pas facile de franchir ses défenses, de l'atteindre. Pourtant je ne suis pas du genre à renoncer, et j'ai lu dans son regard une détresse qui m'a touché même s'il jouait les durs. Ce serait rageant d'avoir enfin réussi à le faire s'ouvrir pour qu'il me bloque à nouveau, me tourne le dos. Non, je ne souhaite vraiment pas que cela arrive. Les secondes semblent s'étirer, puis les minutes. Pour ne pas rompre ce silence qu'il instaure avec un mot de trop, je me décide à remettre les rollers dans mon sac. Je sors une bouteille d'eau, en prends une gorgée et enfin il reprend la parole. Avant que je n'aie pu lui répondre, il se lance dans une tirade sur la religion. J'avoue que la foi en un quelconque dieu n'est clairement pas ce qui me caractérise. Pour autant je respecte celle des autres. J'ai bien été à quelques cours de catéchisme il y a longtemps de cela. Je dois en avoir quelques vieux restes enfouis quelque part dans mes souvenirs, même s'ils remontent à une époque que j'aimerais oublier.

- Non je ne contrôle pas mes émotions, elles finissent par retomber. Surtout si on a l'occasion de les exprimer. Toi tu les enfermes, tu les gardes et elles ne peuvent pas s'apaiser d'elles-mêmes ainsi. La preuve, regarde toutes celles que tu as pu libérer un peu aujourd'hui. Si tu le veux, voilà ce que nous ferons les premiers temps, tu me diras tout de ta colère ou de ta peine.

Mes doigts vissent le bouchon sur la bouteille. Je la range dans la poche latérale de mon sac et le pose sur le muret contre moi.

- Pour le pardon il ne suffit pas de dire "je te pardonne" pour que cela fonctionne. Et Jésus était plus qu'un simple humain. D'abord il va falloir me parler de tout ce mal que Patrick t'a fait, de toutes ces choses pour lesquelles tu lui en veux. Je t'aiderai à les exorciser, à travailler sur tout cela et un jour tu seras à même de pardonner, d'avancer. Ce n'est pas facile bien sûr, tu as l'impression que toute cette colère fait partie de toi depuis si longtemps déjà. Mais tu sens bien aussi qu'elle t'empêche de te sentir mieux non ?

Mon visage est tourné vers lui, je guette le moindre signe, la plus infime réaction sans le montrer.

- Je sais que c'est dur à croire pour toi là maintenant, mais tu pourras aller mieux. Ce sera long, ce sera parfois difficile. Tu viens de faire un grand pas déjà, et pour cela tu as de quoi être fier de toi. A moins que tu aies d'autres questions ou que tu veuilles me parler de certaines choses dès maintenant, je pense que nous pouvons arrêter là pour aujourd'hui. Veux-tu que nous nous retrouvions en dehors du cabinet la semaine prochaine ? Est-ce que ce sera plus facile pour toi de me parler à l'extérieur ?

Je lui souris, je ne suis pas pressée d'arrêter là la séance, mais je pense qu'il a déjà pas mal de choses à digérer. Je ne veux rien brusquer ou précipiter. J'aimerais qu'il parte d'ici avec un petit espoir ou rien qu'avec l'idée d'envisager ce changement, cette possibilité de s'ouvrir sur ce qui lui pèse tant sans même qu'il le sache. Ce sera compliqué je le sais bien, de l'amener à s'apercevoir qu'il est dans l'erreur, dans de fausses impressions sur de nombreux points. Il s'est construit de cette façon. Je suis certaine que c'est possible et je compte bien l'aider à aller mieux.

- Comment tu te sens là Abban ? Que penses-tu des choses que l'on s'est dites aujourd'hui ?

Son regard à lui est important, sa perception des événements diffère beaucoup de la mienne. Il est donc primordial que je me fie à ce qu'il ressent, si tant est qu'il veuille bien me répondre. Moi je vois le progrès, j'espère sincèrement que le fait de m'avoir parlé a pu le soulager un peu. J'espère aussi avoir réussi à le rassurer, seulement j'ignore s'il croit suffisamment en moi pour que ce soit le cas.
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