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Le Signe des Gémeaux

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Message posté : Mar 24 Juin 2014 - 19:18 Message
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***

Deux semaines auparavant

— Je t’ennuie peut-être ?
— Hein ? Nan. Trop pas.

Tu parles. Abban regardait dans le vide depuis déjà dix bonnes secondes, alors que Jenna lui vantait les mérites de ces fichiers clientèle, pour lesquels de nombreuses sociétés seraient prêtes, selon elle, à payer très, très cher. Et — le monde n’était-il pas bienfait ? — elle en connaissait justement quelques-unes, de ces sociétés. Avec un altruisme dont on ne pouvait pas douter et contre une compensation oh, modeste, elle s’engageait à assurer la transaction, pour peu que le Passeur voulût bien régler une toute petite formalité pour elle : dérober les fameux fichiers depuis les serveurs en circuit fermé de l’entreprise, où ils se trouvaient encore.

— Non parce que je peux toujours demander à quelqu’un d’autre, hein, si tu as mieux à faire…
— T’sais quoi ? On va faire ça.

Abban disparut brusquement et, dans un appartement miteux du District Est, son père sursauta et manqua de s’éborgner avec une fourchette.

— Qu’est-ce que…
— Ta gueule.

Ah, la pitié filiale !

— Putain, j’aurais dû l’sentir plus tôt. C’est parfois difficile de sentir la différence entre la localisation et l’moment où tu penses à quelqu’un, mais sérieux, pourquoi j’aurais autant pensé à un mec comme toi ?
— Hey, gamin, je suis encore ton père…
— Ouais, ouais, c’est ça…

Abban faisait les cent pas dans ce qui tenait lieu de cuisine, indifférent aux fulminations mal contenues de son géniteur.

— Qu’est-ce que tu fous là ?
— C’est chez moi.
— J’veux dire, comment t’es arrivé ici ?
— Pas tes affaires.

Mais Abban, anticipant la réponse, avait déjà disparu.

***

24 juin 2014

— Ça va ?
— Oui.

Thabo était un peu perplexe. D’un côté, Abban était très convaincant. D’un autre, il avait transféré toutes les affaires jadis transportées à l’As de Pique de retour à Nalebo Hall et avait laconiquement déclaré que Jake et lui, « c’était fini ». Sa fréquentation des salles d’entraînement avaient monté en flèche, ce qui ne l’empêchait pas de disparaître pendant des jours entiers, parfois plusieurs de suite, si bien qu’aux yeux d’Aishlinn, qu’il n’avait pas beaucoup croisée, d’ailleurs, comme par magie, il paraissait bien vivre encore la moitié de son temps chez son ancien compagnon. Le petit manège avait duré une semaine.

La première semaine avait été consacrée à faire toute la lumière sur les circonstances de l’arrivée de son père à Star City. Dans un premier temps, Abban avait voulu croire qu’il s’était débrouillé par ses propres moyens, même si au fond de lui, le doute n’était pas permis. Les preuves réunies étaient indubitables cependant. Aishlinn avait organisé l’évasion et l’extraction. Bien organisé, d’ailleurs, mais pas assez pour tromper le Passeur. Pas indéfiniment. Et pourtant, elle lui avait menti, elle avait gardé un secret de cette ampleur pendant… Plusieurs mois.

Abban s’était senti trahi, d’abord. Puis dévasté. Misérable. Au bout du rouleau. Il s’était effondré pendant de longues heures sans rien dire, avec Macha, au fond de la baie. Puis il avait éprouvé de la colère pour cette jumelle indigne qui l’avait si profondément trahi. Et ensuite, il avait compris. Si Aishlinn cherchait Adrian, si elle cherchait leur père, c’était que lui, Abban, le seul et vrai homme (herm) de son existence, l’avait laissée tomber. Il n’avait pas été à la hauteur. Il s’était complu dans une histoire extérieure, avec un criminel parfois violent, et l’avait laissée elle, désœuvrée, sans secours. Alors même qu’il s’élevait dans les hautes sphères du Cartel, il avait continué à la considérer comme la plus forte d’un duo qui peut-être n’existait plus, alors que toute évidence, il était maintenant de sa responsabilité de la protéger.

Une fois cette prise conscience pleine et entière, Abban n’avait hésité qu’une fraction de seconde à rentrer à l’As de Pique et à tirer un trait sur sa vie avec Jake. Il avait disparu avec ses affaires et quelque nostalgie qu’il avait senti poindre, dès son apparition à Nalebo Hall, il n’avait pas regretté depuis une seule seconde son choix. Il avait même été rassuré de constater qu’en lui, le sort d’Aishlinn l’emportait infiniment sur toute autre considération. La semaine suivante, il l’avait passé à organiser son existence pour atteindre son objectif : devenir l’homme de la situation. Il avait besoin de s’entraîner plus. Il avait besoin d’être moins fragile. Thabo, Alex, un psychologue, Macha : tous les adjuvants étaient bons pour le préparer.

Il ne se sentait pas du tout prêt. Il avait peur. Il avait envie de pleurer. Il avait envie que quelqu’un le serrât dans ses bras. Sous les yeux de Thabo, l’Irlandais disparut.

— J’vais pas y arriver.

Alex dut engloutir un demi-litre d’eau pour se remettre de sa quinte toux.

— J’ai failli m’étouffer avec cette cacahuète.
— Tu manges des cacahuètes à cette heure-ci ?
— Il y a une heure pour manger des cacahuètes ?
— Qu’est-ce que tu fais ?
— Je… euh… travaille…

Abban se pencha pour lire sur l’écran de l’ordinateur.

— « Comment devenir un bon coup en 5 leçons ». Sérieux, mec, t’es encore sur cette histoire ?

Alex rabattit l’écran de l’ordinateur contre son clavier et pivota sur sa chaise.

— Comment ça, tu vas pas y arriver ?
— J’suis pas assez fort. J’suis perdu. J’ai peur. Elle me déteste maintenant. Elle veut plus de moi. Je vais mourir.

Rien que ça.

La relation qui unissait les jumeaux Mac Aoidh dépassait Alex. Comme 90% des relations humaines, c’est vrai, mais pire.

— Écoute, Abban…

L’Irlandais posa un regard humide et plein d’espoir dans celui du type qui en était réduit à regarder des articles idiots sur Internet pour apprendre à être un bon coup, parce que son petit ami avait été empoisonné par du sang de vampire. Drôle de ville.

— Je vous connais. Enfin, je te connais toi, surtout, mais ce que vous avez, Aishlinn et toi, votre lien, c’est pas quelque chose qui peut être cassé comme ça. Un peu abîmé, peut-être, mais il n’y a rien d’irréparable, et peu importe que tu te sentes prêt ou non : maintenant, tu arrêtes de te morfondre et tu prends tes responsabilités, parce que tu en es capable, parce qu’elle a besoin de toi et parce que tu vaux mieux qu’un type qui se morfond en ruminant ses malheurs.

Faites c’que j’dis, pas c’que j’fais.

— Faites c’que j’dis, pas c’que j’fais.
— Quoi ?
— Rien. Merci. Hé, Alex…
— Oui ?

L’ordinateur disparut pour laisser place à un tube de lubrifiant.

— Arrête d’lire et active toi un peu. J’suis sûr qu’ton mec t’ennuie et les réponses s’trouvent pas dans un port USB.
— Quel rapport avec un port USB ?

Mais Abban avait déjà disparu.

— Toi, si un jour tu fais pleurer ma sœur, j’te fais bouffer tes yeux.
— Quoaaaaaaaaaah…

Jace avait tenté de se retourner pour voir à qui appartenait la voix derrière lui, mais il avait oublié qu’il courait sur un tapis. Le temps pour lui de se relever après une chute peu glorieuse, Abban n’était plus là. Adossé à un mur en face d’une moto d’exception, l’Irlandais suivait la progression d’Aishlinn jusqu’à son cadeau de Noël et quand la jeune femme apparut, il lui adressa un sourire nerveux.

— Salut, bébé…

Abban se détacha de son mur.

— J’sais pas s’t’es toujours fâché à cause d’la visite d’Jake à Nalebo Hall, mais j’suis plus avec lui maintenant. J’l’ai lâché pour p’voir m’occuper d’toi. Pour qu’toi et moi, on soit sur la même longueur d’ondes. Pour qu’on ait pas d’secrets l’un pour l’autre. Pour…

Une grand-mère qui menaçait de passer sur le trottoir et d’interrompre cette importante conversation disparut pour apparaître sur le trottoir d’en face. Persuadée d’avoir un peu trop dosé ses médicaments, elle reprit son chemin.

— … qu’tu t’sentes en sécurité, ‘vec moi. J’veux pas qu’t’aies peur, mon cœur. J’veux pas qu’t’aies b’soin…

… de quelqu’un d’autre, c’était ce qu’il avait failli dire, mais c’état parfaitement contre-productif, maintenant, il en avait conscience : il voulait qu’Aishlinn eût Adrian pour veiller sur toutes ces choses magiques auxquelles il ne comprenait rien, qu’elle eût Thabo pour la faire profiter de son expérience, qu’elle eût, même s’il aurait préféré se faire arracher les tétons que de l’avouer, Suzaku pour la distraire. Ou l’autre blondinet abruti-pas-si-abruti-que-ça avec son sourire à la con, s’il le fallait vraiment.

— … de loosers dans ton existence.
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Message posté : Mer 25 Juin 2014 - 17:27 Message
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« Combien d’fois faut que j’te dise que j’aime pas c’tte bière ? »

La canette vola à travers l’appartement. Aishlinn se pencha sur le côté pour l’éviter pendant qu’elle entendait la boite métallique s’écraser sur le mur derrière elle.

« J’t’ai d’jà expliqué qu’l’magasin en bas faisait pas celle qu’tu voulais, j’ai pas eu l’temps d’aller à un autre. »

Son père se désigna de l’index, l’air complètement choqué par cette révélation qu’il n’entendait pas pour la première fois.

« Est-ce que ça à l’air d’être mon problème ? »
« Mais… »

Les journées ne faisaient que 24 heures. Aishlinn restait humaine. Comment elle était supposée trouver le temps de s’occuper du restaurant qui avait ouvert, de continuer ses cours de magie, de s’entrainer et, en même temps de continuer les vols sur lesquels elle avait des plans ? Et là, on ne prenait pas les contretemps que pouvait lui apporter un français membre d’une organisation secrète, les visites de Suzaku qui ne comprenait rien aux changements de la vie de l’irlandaise ou les blocages dans un livre avec un membre de la légion des étoiles.

« Mais ? »
« C’est bon, j’y vais. »

C’est elle qui aurait dû avoir le pouvoir de téléportation.

*****

« T’fais quoi ? »

Logiquement ça devait être un bon jour, elle avait tout fait correctement : la bonne bière, le frigo était rempli et elle avait même préparé quelques plats pour les trois jours à venir pour qu’il n’ait rien à faire, sans oublier un brin de ménage. Le gène pour le nettoyage, de toute évidence, elle ne le tenait pas de son père.

« J’me remets en circuit, on m’a filé un truc à faire pour prouver que j’ai pas perdu la main. »

C’était son père, jamais elle ne dirait – ou ne penserait trop ouvertement – qu’il n’avait jamais eu de grande envergure. Le boulot qu’on lui avait filé devait être super simple, du coup, il ne devrait pas avoir trop de difficulté. Elle l’interrogea pour entendre qu’il avait juste un dossier à aller chercher dans une petite entreprise.

« C’est cool, du coup t’vas pouvoir rappeler certains contacts, t’refaire un réseau et tout, t’sais pour avoir des infos, les plans, et tout. »
« Tu crois tu vas m’apprendre mon boulot ? C’est quand même moi qui t’ai tout appris. »
« Désolée. »

Et pour la énième fois, elle baissa à nouveau la tête, en se disant qu’elle avait été un peu trop loin. Mac Aoidh senior expliqua qu’il n’avait pas envie de se faire chier à faire des trucs aussi débiles et futiles, qu’il valait bien mieux que ça et qu’il voyait cette opération comme une sorte de mise à l’épreuve débile.

« Tu devrais aller l’chercher, toi, ce dossier. »
« J’crois pas non. J’bosse plus pour l’cartel et puis… »
« Tu as raison, je vais demander à Abban. »

La pire chose qu’il puisse faire en réalité mais, pour une fois, il n’était pas trop con pour se rendre compte de certaines choses. Aishlinn soupira en tendant la main.

« Donne-moi c’que t’as, j’m’en occupe. »

*****

Sur la corniche du toit d’un immeuble, les genoux repliés contre elle, ses bras les entourant, Aishlinn regardait la ville en contrebas. Est-ce qu’elle avait fait une connerie ? Non, elle n’arrivait pas à voir les choses de cette manière. Elle n’arrivait même pas à prendre conscience – ou ne le voulait pas – des raisons qui l’avaient poussé à faire sortir son père de prison. Prendre l’apparence d’un gardien, lui voler ses clés et badges, faire sortir plusieurs prisonniers, créer un mouvement de panique pour faire sortir son père tranquillement pendant que le reste de la prison travaillait à rattraper les fuyards : finalement, ça n’avait pas été bien compliqué. Elle s’était dit que son père la remercierait, qu’il la verrait enfin comme quelqu’un de douée mais elle n’avait rien eu de tout cela. Pas grave, il n’était simplement pas très expressif.

Elle était complètement paumée, incapable de trouver sa place depuis qu’Abban s’était éloigné. Il suffisait de voir la manière dont il évoluait au sein du Cartel depuis qu’elle en était partie pour comprendre qu’elle s’était foirée sur toute la ligne avec lui. Sans elle, il évoluait beaucoup plus vite et, bizarrement ça correspondait un peu près au moment où il s’était foutu avec l’autre abruti de Jake. Qu’un étranger puisse avoir une influence plus bénéfique qu’elle sur Abban était quelque chose qu’elle vivait mal. Très mal. L’impression de n’avait été qu’un boulet au pied de son jumeau, qu’une personne l’empêchant d’évoluer comme il le voulait alors qu’il en avait largement les capacités.

Des années de rôle remises en cause, l’impression de ne plus être capable de faire face à quoi que ce soit et ce besoin refoulé d’être driver. Son père ce n’était pas seulement le besoin de retrouver l’approbation de quelqu’un, sa relation avec lui était la manière dont elle se voyait : une simple gamine, incapable de rien qui n’est même pas foutu de répondre correctement aux demandes des autres. Elle avait besoin de lui pour s’améliorer parce qu’il était le seul à lui dire les choses franchement. Pas comme Abban qui ne voulait pas la froisser, probablement. Pas comme Adrian qui, de toute façon, croyait que le monde entier était peuplé de gens bien. Pas comme Suzaku qui n’avait rien d’objectif. Pas comme Jace qui… En fait, elle n’en savait rien pour lui, trop peu de rencontres à leur actif.

Un revers de manche sur ses yeux plus tard, Aishlinn se releva pour quitter le toit. Elle passa au manoir Pennington dont elle possédait les clés – les clés de deux manoirs, ça mérite d’être souligné – pour y étudier quelques sorts dans un coin et, deux heures plus tard, elle en sortit pour aller récupérer sa moto et rentrer. Ou se balader à travers la ville, elle ne savait pas trop encore. Ce qu’elle n’avait pas prévu, en revanche, c’était la présence d’Abban. Et dire qu’à leur arrivée ici, que l’un retrouve l’autre à la sortie d’un boulot ou autre était quelque chose de normal. Aujourd’hui, ça semblait presque être exceptionnel à en juger par l’étonnement qui passa pendant une seconde ou deux sur le visage de l’Irlandaise. Elle aurait aimé pouvoir lui sourire en retour mais se rappela des nombreuses erreurs qu’elle avait faite avec lui, du problème qu’elle représentait dans sa vie et, par conséquent, elle ne sut pas quoi faire d’autre que de l’écouter en s’arrêtant face à lui.

Voilà, elle était tellement naze qu’il lâchait un type pour s’occuper d’elle. Elle n’était tellement pas capable de s’en sortir toute seule qu’il voulait être présent pour elle. Aish était pire qu’un boulet. Elle baissa la tête, chose qu’elle avait bien appris à refaire ses derniers temps mais la releva bien vite quand il parla de loosers dans son existence. Elle plissa légèrement les yeux.

« Et j’peux savoir d’qui tu parles là ? »

Elle ne parlerait pas de son père, pas de son initiative, ce qui laissait peu de personnes potentielles. Pas comme si Aishlinn était la personne la plus entourée au monde.

« J’pensais qu’ça c’était un peu arrangé avec Adrian, parc’qu’c’est loin d’être un looser, il est juste… J’sais pas, un peu zarbe des fois. » Surtout vieux dans sa façon d’penser. « Et Su’, même s’tu l’aimes pas, c’quelqu’un bien. »

Autant que pouvait l’être un chef de gang criminel. Elle ne cita pas Jace, pas dirigé contre lui mais, avec deux rencontres, difficile de le compter dans le paysage. Thabo n’était pas visé par la phrase d’Abban, elle n’avait jamais eu l’impression qu’il est des problèmes avec cet homme. La seule personne qui pouvait être désignée par le terme looser, dans cet entourage très restreint, finalement c’était elle.

« Et non, j’suis plus fâchée contre toi pour Nalebo Hall. » Elle haussa les épaules, de toute façon c’était fait, il était son jumeau, comment elle aurait pu continuer à lui en vouloir ? « Mais j’t’ai jamais d’mandé d’le laisser. ‘Fin j’sais pas, t’vois, mais d’puis qu’t’es avec lui, t’avances super bien. » Sans elle, donc. « Alors t’aurais p’t-être pas dû faire ça… Pas pour moi. »

Parce que ça lui donnait encore l’impression d’avoir tout fait de travers, d’être encore un problème et un frein à la vie d’Abban. C’était dingue de s’y prendre aussi mal avec une personne supposée être votre moitié. Mais à aucun moment, même par fierté, elle réfuta le fait d’avoir besoin d’aider et d’avoir besoin de quelqu’un auprès d’elle. Aishlinn balança les bras en signe d’impuissance.

« J’sais pas quoi faire Abban, c’est la loose totale. J’ai l’impression qu’chacune d’mes actions ne sert qu’à te freiner, qu’j’suis incapable d’savoir quoi faire pour qu’ce soit bien pour toi. Du moment qu’on était ensemble, j’m’en rendais pas compte, et j’croyais bien faire mais, sérieux, r’garde comment t’évolues bien quand j’suis pas là ! » Elle soupira. « T’as pas b’soin moi en fait, tu t’en sors mieux sans moi. »
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Message posté : Mer 25 Juin 2014 - 23:25 Message
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Abban avait tourné et retourné cette conversation dans son esprit pendant plus d’une semaine, mais il avait oublié tout ce qu’il avait à dire. Enfin, pas ce qu’il avait à dire, mais la manière subtile et bien pensée qu’il était parvenu à trouver. Enfin, pas qu’il était parvenu à trouver lui, mais que Macha avait suggéré. Certes, la voiture avait composé des discours très inspirés mais essentiellement constitués de citations des plus beaux discours politiques présents sur Youtube. Quand même, ça avait eu de la gueule. Et là, devant Aishlinn, il ne savait plus trop comment s’en sortir.

Avant, en fait, ça avait été facile. Il se rendait compte de ça, maintenant. Qu’avant, il suffisait de tourner en roue libre. Entre eux, ça ne marchait pas forcément bien, pas forcément pour le mieux, mais ça marchait facilement : chacun se morfondait, s’excusait, se répandait en contrition, puis en accusations, ou dans l’autre ordre, et rien n’était réglé à la fin de la discussion. Mais maintenant, Abban était sûr de sa propre valeur. Oh, pas partout. Pas tout le temps. Pas dans tous les domaines. N’empêche. Il était membre du Cartel. Il était célèbre. Et il savait qu’il pouvait résoudre ce problème-là. OK, il avait eu une toute petite minuscule crise de confiance devant Alex, mais ça faisait partie du jeu.

Alors devant l’adversité, Abban eut un réflexe Mac Aoidh : manger.

— C’qu’on va faire, déjà, c’est s’faire une glace. Viens.

La main de l’Irlandais se referma sur la main de l’Irlandaise, leurs doigts s’emmêlèrent et ils firent leur apparition entre une benne à ordures et une échelle de secours.

— Ouais, OK, là, ça pue, mais j’promets, ça s’améliore.

Abban entraîna sa jumelle à sa suite, à grands pas, pour rejoindre une avenue passante entièrement piétonne bien fréquentée avec les beaux jours, où il reprit un rythme de marche beaucoup plus tranquille. Comme souvent, leur duo attirait des regards perplexes, qu’une ressemblance certaine autant que l’androgynie d’Abban justifiaient : il y avait ceux qui croyaient à un couple mixte, ceux qui voyaient un couple de lesbiennes, ceux qui devenaient le frère et la sœur et ceux, la majorité, qui ne savaient vraiment pas quoi penser.

— T’sais pourquoi j’réussis si bien au boulot ? C’pas parce qu’il m’a aidé.

Il préférait ne pas prononcer son nom même si, au contact d’Aishlinn, comme celles de son corps le faisait souvent, la blessure de son âme perdait en douleur, sans qu’il s’en rendît encore tout à fait compte.

— C’est parce qu’j’veux qu’tu sois fière de moi. Parce qu’j’suis fier de toi, j’te trouve classe, la magie, j’trouve ça classe. OK, au début, ça m’paraissait un peu flippant et tout, mais en Irlande, dans la grotte, c’tait que’que chose, et même si Adrian, il est pas toujours super, euh… Dumbledore, bah n’empêche, c’t’impressionnant. Moi, j’veux pas faire tâche à côté, alors j’me démène. Si t’étais pas là, j’resterai à nager dans ma médiocrité.

Comme leur père.

— J’dis pas qu’j’suis médiocre, hein. J’suis un putain de…

Voleur. Ce qu’il valait mieux ne pas souligner au milieu des passants, peut-être.

— … d’pro. J’suis à ton niveau. J’en ai rien à foutre qu’tu sois pas à la table des négociations, là-bas…

Il parlait de l’entrepôt du Cartel, le QG où il avait désormais ses entrées.

— … et qu’tu fasses cavalier seul. Cavalière seule ? Ça s’dit. J’sais jamais. ‘Fin bref. Jouer en indépendant, c’pas l’signe d’l’échec. Sérieux, Alex, il fait pas partie d’l’entreprise, et euh… On peut pas vraiment dire qu’ce soit une p’tite frappe.

Ou alors, on ne survivait pas longtemps — sauf pour devenir persuadé, pour le reste de ses jours, d’être Casimir de l’Ile aux Enfants.

— Et puis, j’sais pas, mettons que tu veuilles pas… travailler dans la même branche… mais devenir une grande…

Magicienne ? OK, les glaces, pour avoir une conversation entre eux, ce n’était peut-être pas l’idée du siècle.

— … dessinatrice. Eh ben ce s’rait cool, nan ? Ou même, grande ou pas, on s’en fout. J’veux dire, on s’est jamais dit qu’on dominerait l’monde. On s’est dit qu’on manquerait d’rien, et j’crois qu’c’est plutôt largement validé, comme objectif. ‘Fin, on peut t’jours faire agrandir la maison pour installer une piste de bowling, mais t’sais, Thabo, l’est plus tout jeune, il s’baisse pas comme ça.

Abban risqua un sourire, en espérant que son trait d’humour aux dépends du Sud-Africain parviendrait à dérider un peu sa jumelle. En attendant, il les glissait dans une file d’attente où des touristes français à l’accent approximatif imposaient à tout le monde une patience angélique, parce qu’il essayait de décrypter, avec une application de leur iPhone, le nom des différents parfums de sorbets. Évidemment, Abban commença aussitôt à tendre le cou, sur la pointe des pieds, pour voir ce qu’ils pouvaient bien fabriquer, là-bas devant.
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Message posté : Jeu 26 Juin 2014 - 18:22 Message
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Le voyage en Irlande, pour elle, avait surtout été un fiasco monumental. Elle avait fait la seule chose qu’elle ne devait absolument pas faire, elle avait exaspéré Adrian plus qu’autre chose, mis Abban en danger, …, et tuer une paire de chaussures et la tenue qui allait avec ! Mais là n’était pas le sujet, finalement, Abban avait tout résumé dans une seule phrase : Abban avait réussi parce qu’il l’avait aidé. C’était là tout le problème de cette vaste affaire, elle n’était pas à l’origine de l’évolution de son jumeau, un élément extérieur – ou un parasite, au choix – avait mieux su s’y prendre avec Abban pour pouvoir l’aider. Si elle n’était même pas fichue d’aider la personne qu’elle était supposée connaitre le mieux, à quoi elle pouvait servir ?

Aucune idée de comment il s’y était pris pour construire son discours mais faire une comparaison avec Alex, pas sûr que ce soit l’idée du siècle. Ok, elle lui était redevable pour l’avoir aidé à sortir Abban d’un monde plongé à l’époque des westerns spaghetti mais ça restait Alex, une personne qu’elle trouvait vraiment trop bizarre pour être appréciable. Sérieusement, il ne lui manquait pas un petit côté humain à ce type ?

« Thabo a des problèmes de dos ? » Elle releva un regard un peu inquiet sur Abban pour y voir son sourire. « Aaah » En fait c’était de l’humour. « D’accord. »

Bon il était temps d’être un peu plus attentive, si elle voulait éviter qu’Abban se sente obligé de lui faire parvenir un mail pour la prévenir qu’il allait faire un trait d’humour. Hochement de tête. Sourire. Bref, il était mignon Abban – ça, personne n’oserait le remettre en doute, faut savoir préserver de bonnes relations – mais elle se permit quand même de remettre en doute son objectivité.

« J’sais pas, t’sais. » Elle inspira, pourquoi il fallait que ce soit si long pour juste deux glaces ? « L’truc c’était pas uniqu’ment d’manquer d’rien. ‘Fin, c’est ça mais pas seul’ment sur un plan financier, t’vois ? »

Il avait toujours été hors de question de lui offrir la vie qu’il avait eu en Irlande, du moins, pas dans une baraque pourrie, pas avec des gens sur qui il n’était pas possible de compter. Elle avait voulu être tout à la fois, une jumelle, une sœur, une amie, une mère, celle qui le guiderait vers une vie cool, comme celle qu’il aurait souhaitée. Bêtement, elle avait cru avoir les épaules pour ça, qu’elle y arriverait parce que tout n’était qu’une question de volonté et, ça, elle n’en manquait pas quand il s’agissait d’Abban. La volonté n’était pas suffisante.

« J’voulais… J’sais pas. Qu’t’es des repères, j’voulais en être un, t’sais pour qu’tu puisses faire tout c’qu’tu voulais. Et, au final, c’pas moi dont t’avais b’soin. J’pensais qu’j’y arriv’rais qu’je s’rais quoi faire, comment l’faire… Et, un mec qui sort d’nulle part, s’en sort bien mieux qu’moi. »

Nos chers touristes fraçais, incapables de la moindre politesse, avaient enfin réussi à se décider sur un choix de parfum. Les choses allaient peut-être pouvoir avancer un peu. Pas que pour eux d’ailleurs.

« J’t’en veux pas, j’lui en veux pas. En fait, à bien y réfléchir, j’m’en veux même pas. ‘Fin si, quand même un peu parce qu’j’ai l’impression d’mettre foirée, t’vois mais… Mais j’ai r’tourné l’problème dans tous les sens et, en fait, là où j’me suis plantée c’est en croyant qu’j’avais les bagages nécessaires pour y arriver. »

Comment espérer être le repère fiable de quelqu’un quand, de son côté, on en avait aucun. Parce que, des repères, elle n’en avait aucun. Aishlinn était une vraie girouette. Trainer avec Abban et, hop, elle faisait des trucs pour le Cartel. Trainer avec Adrian, et hop, elle s’achetait une conscience et revoyait ses objectifs. Son père revenait et, hop, elle remettait une fois de plus tout en cause. Si elle ne savait pas ce qu’elle voulait, comment le guider lui ?

« J’sais vraiment pas c’qui t’es passé par la tête pour croire t’avais b’soin d’faire des choses pour qu’j’sois fier de toi, j’le suis d’jà d’puis super-longtemps. » Depuis, euh… Ben presque 20 ans, une éternité quoi. « On t’met n’importe où, t’sais toujours t’adapter. Puis franch’ment, t’parles d’mes talents dessins mais, sérieux, tu t’es vu ? C’t’hallucinant c’tte façon qu’t’as d’évoluer. On est partit t’étais d’jà un bon livreur et, maint’nant, c’est limite l’monde qui s’livre tout seul. »

L’évolution des pouvoirs d’Abban avait toujours de quoi l’impressionner, ça ne semblait pas avoir de limites, les choses ne semblaient pas avoir de fin. Il avait toujours une nouvelle amélioration, si ce n’était pas une nouvelle capacité.

« Bon et elles se sont décidées les deux pipelettes ? »

Ah oui, effectivement, ils avaient vraiment avancé. Aishlinn plissa les yeux, l’air de vouloir foudroyer le marchand – c’est peut-être pour ça qu’elle avait un problème avec la foudre, elle ne pouvait pas le faire elle-même ! Aishlinn resserra ses doigts sur ceux d’Abban, l’air de vouloir lui faire comprendre qu’une fois les glaces en main, il pourrait les téléporter ailleurs parce qu’il était hors de question de filer la moindre pièce à ce type. En attendant, elle passa sa commande.
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Message posté : Ven 27 Juin 2014 - 21:58 Message
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Alors que les glaces se rapprochaient, Abban comprenait petit à petit que leur relation n’avait pas été aussi parfaitement égale qu’il l’avait longtemps cru, avec beaucoup de mauvaise foi, peut-être. Il s’était toujours reposé sur Aishlinn et, machinalement, il avait eu l’impression qu’Aishlinn se reposait sur lui, mais la vérité, à entendre l’Irlandaise qui brossait un tableau assez différent de leur relation, c’était qu’elle était l’aînée et lui le frère cadet. Ainsi donc avait-il été un poids, pour elle, une source d’inquiétudes, une responsabilité supplémentaire dans une famille qui lui en confiait déjà beaucoup trop.

Oh, Abban ne manquait pas entièrement de lucidité. Il savait qu’il était faible, inconstant, capricieux, instable, fragile, dépendant, lunatique. Il savait tout aussi bien qu’Aishlinn, malgré les apparences, malgré ce que pouvaient penser tous ceux qui les entouraient, était bien plus douée que lui pour ravaler ses émotions, baissait la tête et faire le travail qu’on attendait d’elle. Mais il avait cru, naïvement, que la relation n’était pas à sens unique. Maintenant, il se sentait comme un parasite qui avait aspiré jusqu’aux dernières forces de sa grande sœur.

— Prune et citron, murmura Abban d’un air triste.
— Quoi ?
— Prune et citron.

Il tendit la main pour attraper sa glace. Il dut même se mettre sur la pointe des pieds, parce que le stand était surélevé et que le marchand ne faisait pas beaucoup d’efforts pour se baisser jusqu’à lui. Ses talons se reposèrent sur le sol et l’idée qu’il avait dû aller chercher sa glace lui fit monter les larmes aux yeux.

— Sept dollars cinquante.

Abban se détourna et rentra dans les gens derrière eux, avant de disparaître avec Aishlinn. Dans la confusion, on ne sut pas trop ce qu’ils étaient devenus, alors qu’assis sur une jetée, le jeune homme léchait ses boules sans conviction en regardant l’océan.

— Qu’est-ce que t’aimerais faire, dans la vie ?

D’un coup de langue bien calculée, Abban rattrapa une coulée de prune, avant d’appuyer sur l’écran de sa montre.

— J’veux dire… Avant, on voulait d’venir voleurs, les meilleurs du monde, mais t’es plus au Cartel, alors j’suppose qu’c’est pas ça qu’tu veux faire. Moi, je sais pas c’que j’veux faire. Y a un truc, j’ai compris, quand on réussit, c’est qu’on finit par faire un autre boulot qu’celui dont on rêvait.

Abban haussa les épaules.

— J’dis pas c’est naze, enquêter. Ça paye vachement bien. Des fois j’vole des trucs. C’t’intéressant, t’sais, comme un bon jeu d’énigmes. Puis… J’me fais des r’lations, et comme ça, on est plus en sécurité. Mais c’est moins drôle. En même temps, d’venir l’meilleur voleur du Cartel, sans toi, ça aurait été… triste.

Le citron n’était pas mauvais non plus. Acide.

— Avant, j’étais triste, mais tu sais, le gros désespoir inexplicable. Encore maintenant, ça arrive. T’sais comment j’suis. J’peux pas expliquer. C’est juste… ça monte, là, comme ça, et j’me dis, j’sais pas, ouais, peu importe. Maintenant, j’suis aussi triste différemment. J’crois qu’j’ai une tristesse d’adulte. C’t’une sale maladie. Être adulte. On d’vient responsable, et tout. Y a des gens, c’est quand i’ commencent à payer des factures. À faire des mômes. Moi, c’est l’moment où j’ai commencé à faire des choix raisonnables. Y a un an, toi et moi, on allait nager avec des dauphins. Maintenant, on est là l’un à côté d’l’autre, et tu caches not’ père dans un appart sans m’le dire, tu m’caches Dieu sait encore combien d’aut’ trucs et moi, j’fais carrière. J’avais même un mec, sérieux, quoi. C’est bien, hein ? J’me faisais plus tirer par n’importe qui dans des chambres d’hôtel pourrie à trois heures du mat’, c’était presque la vie respectable, quoi.

La glace disparut des mains d’Abban pour aller on ne savait trop où. Il n’avait plus faim.

— J’me demande à quel moment on s’est r’gardé et on s’est dit qu’on pouvait s’mentir. T’sais, c’t’un truc, ça m’a travaillé, toute cette semaine. J’ai cherché si y avait genre un événement. Un instant. Un truc que j’aurais fait, qu’t’aurais fait. ‘Fin, bref. T’sais, si t’as besoin d’une épave pour t’sentir mieux, d’un truc à t’occuper, t’as pas b’soin d’aller chercher une épave dans les taules de Dublin. J’peux redevenir une épave. C’est pas compliqué, c’est juste là, même pas au fond de moi, juste à la surface. J’fais semblant, j’arrive même à m’convaincre moi-même, mais y a des jours, si j’me r’gardais dans l’miroir, j’pourrais m’trancher les veines.

L’adolescent adressa un sourire à la première vague venue.

— Comme quoi, y a des choses qui changent pas. C’est pour ça c’est naze, devenir adulte : tu d’viens plus raisonnable, mais la vie continue à ronger comme l’acide. J’pensais qu’les gens adultes ils vivaient une espèce de demi-coma. Maintenant, j’me dis qu’ils sont tous désespérants au fond. L’aut’ jour, j’suis allé dans l’métro, pour voir : tu les r’gardes dans les yeux et tu vois les larmes qu’ils pleurent pas. Franchement, à c’compte-là, j’préfère encore être personne.
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Message posté : Dim 29 Juin 2014 - 21:44 Message
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Aishlinn n’avait même pas touché à sa glace, elle en avait même oublié les parfums qu’elle avait demandés. Elle se souvenait s’être demandée si les poissons aimaient la glace et si c’était judicieux de balancer son cornet dans l’océan devant eux. Mais, dans le fond, ce qu’elle retenait surtout c’était ce qu’avait dit Abban. Non, elle n’avait aucune idée de ce qu’elle voulait faire. Non, il n’y avait pas eu de moment où elle s’était dit qu’elle pouvait lui mentir. Est-ce qu’elle avait besoin que quelqu’un aille mal pour se sentir utile ? La question méritait réflexion, ce qui était déjà une avancée en soi, plutôt que de hurler au scandale en disant qu’Abban n’avait jamais été une épave. Notons, quand même, qu’elle était loin de le considérer de cette manière. Non, le problème n’était pas là. Pas du tout.

Elle baissa les yeux sur les vagues. C’était con mais, au final, elle avait l’impression qu’Abban était en train de la noyer sous les reproches. Ce qu’elle avait essayé de lui dire, c’est que c’était elle qui avait besoin de repères, besoin de quelqu’un de stable qui puisse la guider. Et, du coup, elle ne comprenait pas trop les propositions d’Abban. Du moins, pourquoi redevenir comme avant, s’il arrivait à s’en sortir ? C’était pire que tout, il était là à marquer les progrès qu’il avait faits, même s’ils étaient encore instables, tout en laissant entendre qu’elle les foutait en l’air. N’avait-il pas dit qu’il avait laissé un type stable dans sa vie, à cause d’elle ?

« Fait chier ! »

Elle baissa son regard sur sa glace qui avait commencé à lui dégouliner dans les mains. Le cornet balancé dans la flotte – vérifions sir les poissons aiment la glace – elle attrapa une serviette en papier sortie de nulle part dans les mains de son jumeau en le remerciant. S’essuyer les mains, sans réussir à enlever la dose de culpabilité et reprendre la parole.

« Comment t’veux qu’j’me sentes Abban ? Tu trouves une sorte d’équilibre ou, du moins, tu commences à avancer, et là, j’deviens celle qui’t-tire vers l’bas. J’t’en veux pas, c’juste qu’ça confirme c’que j’disais, c’que j’ressens. »

Quitte à parler, autant le faire le plus sincèrement possible. Sans s’énerver, sans chercher à rejeter la faute sur quelqu’un. Elle n’avait aucune envie de se disputer avec lui, ni même d’élever la voix, juste de lui dire comment elle ressentait les choses et d’entendre comment c’était de son côté. C’était peut-être ce qui avait manqué à leur relation ? Qu’est-ce qu’elle en savait, elle, du haut de ses dix-neuf ans ! Aishlinn ne s’était jamais senti aussi jeune de toute sa vie.

« J’crois qu’j’ai toujours su que quelqu’chose n’allait pas. T’sais, qu’t’étais pas forc’ment heureux, pas tout l’temps, pas comme il faudrait, j’sais pas. J’ai fermé les yeux, pas parc’que j’m’en fiche et qu’j’t’aime pas mais j’avais pas envie d’entendre ou d’comprendre, qu’j’pouvais pas m’occuper d’toi. J’voulais… »

Elle balança ses pieds dans le vide, son regard toujours sur l’horizon en se disant que, si elle ne le regardait pas, elle arriverait mieux à parler. Pas envie de voir un regard déçu, pas envie de le voir acquiescer quand elle disait s’être plantée royalement, pas envie de voir sa réaction alors qu’elle poursuivait.

« En fait, t’sais, j’suis horribl’ment égoïste. C’moi qui a b’soin d’gens, qui a b’soin d’toi. Et j’crois, dans l’fond, qu’j’voulais pas t’laisser partir parc’qu’j’voulais pas quelqu’un s’en sorte mieux qu’moi avec toi, j’voulais pas qu’tu partes et qu’tu comprennes qu’j’ai pas assuré. »

Tellement égoïste qu’elle avait été incapable de voir que Jake – quoiqu’elle en pense – était bien mieux que tous les tordus sur qui Abban avait pu tomber. Révélation assez difficile à encaisser pour elle, surtout en se souvenant de la fois où elle avait retrouvé Abban en boule dans leur ancien appartement. A quelle moment elle avait refusé de voir que ça, c’était bien pire que Jake ? Si demain, dans une semaine, dans un mois, il rentrait marqué de bleus parce qu’il avait repris ses anciennes habitudes, comment était-elle supposée réagir ?

« J’voulais t’garder sans penser aux restes parc’qu’j’suis incapable d’savoir quoi faire toute seule. Plus t’avançais loin d’moi, plus t’allais mieux. Notre père, c’est… J’sais pas, j’vais b’soin que quelqu’un soit fier, j’me suis dit qu’il s’rait content qu’j’le fasse sortir, qu’il verrait qu’j’peux faire des trucs bien. Puis… J’sais pas, t’parles d’vie d’adulte alors qu’j’ai l’impression d’être soudain’ment une gamine qui a b’soin d’gens. J’me rends compte qu’j’sais pas prendre les bonnes décisions et, t’vois, si quelqu’un d’autres, un adulte, les prends pour moi alors, moi aussi j’pourrais avancer. »

Et là, si elle se jetait dans l’eau, est-ce que les vagues contre la berge étaient assez violentes pour lui fracasser le crâne ? Dans l’hypothèse où son pouvoir ne se déclencherait pas par réflexe.

« Y a pas un moment où j’me suis dit qu’j’pouvais t’mentir et t’cacher des choses. Y a un moment où j’me suis dit qu’j’savais pas pourquoi mais j’d’vais l’faire parc’qu’j’en avais b’soin et qu’j’aurais jamais su comment l’expliquer. J’ai pas les réponses à tout, j’vais jamais vraiment su c’qu’j’faisais. Juste j’le faisais en espérant qu’ça irait. »
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Message posté : Lun 30 Juin 2014 - 11:10 Message
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— Pfff, n’importe quoi…

Abban avait très posément écouter les explications d’Aishlinn — posément, c’est-à-dire en multipliant les moues contrariées et dubitatives, et en battant des jambes au-dessus de l’eau, contre la digue, en se balançant aussi, un peu, d’avant en arrière, et puis en tentant de suivre des yeux les poissons qu’il était le seul à voir, loin sous la surface de l’océan. Et c’était son verdict : n’importe quoi.

— T’sais, j’veux bien être fort pour toi et tout, mais s’tu veux rien faire, ça sert à rien. Sérieux, t’attends quoi au juste ? T’veux des gens pour t’guider et tu vas l’sortir lui d’prison ? Thabo, il est là pour faire la tapisserie, peut-être ? Charlie, elle décore ? Adrian, c’est l’plombier ? Meuf, des gonzes pour t’guider et dire quoi faire, t’en as dix fois plus qu’d’habitude. Et i’ sont fiers de toi, hein. Si c’tait pas l’cas, ça f’rait longtemps qu’t’apprendrais plus la magie et qu’on vivrait plus à Nalebo Hall. Sérieux, tu penses qu’Thabo, il nous laisse vivre chez lui parce qu’on est des voleurs vachement super classes ? Il nous laisse vivre chez lui parce qu’il a jamais eu d’gosses et qu’i’ nous aime bien.

Certes, lui même n’y avait jamais pensé, mais maintenant qu’il le disait, ça lui paraissait assez évident. Peut-être les intentions de Thabo avaient été initialement fort différentes et beaucoup plus professionnelles, mais la manière dont le Sud-Africain s’était comporté ces dernières semaines, et pendant toutes les crises des jumeaux, prouvait assez que son intérêt pour eux ne relevait pas de la pure stratégie criminelle.

— ‘Videmment qu’t’as b’soin d’eux et encore heureux qu’t’aies b’soin d’moi. J’sais pas si y a un truc qui t’échappe, dans jumeaux, mais t’es pas la sœur aînée et moi l’frère cadet.

Abban s’interrompit. Inspiration. Expiration. C’était en réalité beaucoup plus difficile de demeurer calme une fois près d’Aishlinn que lorsqu’il méditait sa petite intervention tout seul dans son coin. Après quelques instants, d’une voix plus posée, le jeune homme reprit la parole :

— Désolé.

Il était temps de faire preuve de maturité et de sincérité. Pour un peu, on aurait dit qu’on tentait de lui décaper la bouche à la soude.

— Je suis en colère contre toi. À cause de notre père. Je suis en colère parce que tu m’as rien dit avant, pendant et après. Que ça fait du coup des semaines que tu me mens. Tu m’as trahi et ça m’rend triste. J’suis en colère parce que t’as plein d’gens autour de toi, d’accord, pas des centaines, mais deux ou trois, qui valent dix fois plus que lui, qui essayent de t’approcher et que tu jettes tous plus ou moins. C’que tu fais pour lui, c’t’une insulte pour moi, une insulte pour Thabo, une insulte pour Adrian. Et c’t’une insulte pour toi. Patrick, il est trop con pour comprendre c’que tu veux. Il a jamais aligné plus deux idées et jamais rien fait d’mieux qu’voler un pneu. Super le respect du mec. Toi, t’es v’nue ici, t’as un manoir, t’as appris la magie, non mais putain, Linn, sérieux, la magie, quoi. Même pas on savait qu’ça existait. Et i’ t’faut pas un an pour arriver à lancer tes premiers sorts. T’as été choisie par Thabo. Choisie par Adrian. J’veux dire, t’as pas candidaté et tout : t’es tellement forte qu’i’ t’ont choisie.

La montre d’Abban se mit à clignoter. Un appel téléphonique. Le Passeur jeta un coup d’œil au cadran, sur lequel s’était dessiné une couronne de lauriers. César. Il effleura l’écran et le clignotement disparu. Occupé.

— Si ton problème, c’est qu’j’sois pas heureux, bah mon problème, c’est qu’tu sois pas heureuse. Si ton problème, c’est qu’tu t’sens seule sans adulte, bah choisis-en qui vaillent la peine, c’pas qui t’manque. Si ton problème, c’est qu’tu sais pas quoi faire, ben demande leur un plan. Sont fort pour ça, les adultes, i’ z’ont t’jours des idées, ça d’vrait aller vite. Si ton problème, c’est qu’t’es pas assez fort, bah entraine toi plus dur, écoute. On a chez pas combien d’hectares pour ça, puis c’bien la peine d’se taper l’chef d’la Team Alpha si c’est pour pas avoir d’programme d’entrainement. L’mec, c’est tout c’qu’i fait d’sa vie.

Il n’avait pas pu s’en empêcher. On ne se refait pas.

— On va pas tergiverser cinq milles ans sur pourquoi on est là. J’considère pas qu’c’est ta faute, j’trouve pas t’as ruiné ma vie. T’as des problèmes, j’viens m’occuper d’toi et si j’ai pas d’remords en plaquant l’reste, c’est bien qu’le reste est moins important. Maintenant qu’on est là, on peut commencer à regarder devant, plutôt qu’en arrière. T’as dix-neuf ans, Linn, t’as encore l’temps pr’savoir c’que tu vas faire d’ta vie et tirer l’bilan, mais c’est pas trop tôt pour s’bouger un peu.
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Message posté : Mar 8 Juil 2014 - 12:04 Message
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« C’pas que j’veux rien faire… Merde, Abban, c’est que… »

Elle soupira, secoua la tête et reporta son regard sur les vagues. A quel moment ils avaient cessé de se comprendre ? Est-ce que c’était de sa faute à elle ? Est-ce qu’ils s’étaient déjà vraiment compris ?

« C’est des conn’ries. Adrian il ramass’rait l’premier chien égaré sur son passage. Thabo, c’nous qu’il voulait après, juste, j’sais pas, il fait sa crise d’la centaine et nous prend pour les gamins qu’il n’a jamais eu. Charlie… Sérieus’ment Charlie ? La meuf est même pas fichue d’parler à son frangin ! »

Thabo mit à part, c’était tous les autres le problème. Adrian et Charlie, leur morale, leur façon de voir la vie et de condamner tous les actes criminels. C’était en trainant avec eux, avec lui surtout, qu’Aishlinn avait commencé à s’acheter une morale, à faire n’importe quoi et à s’éloigner d’Abban. Elle le voulait bien si elle l’acceptait mais, voilà, elle était horriblement partagée entre cette nouvelle façon de voir les choses qui lui convenaient mieux et l’éloignement que ça avait occasionné.

« Lui, c’est la famille… J’crois… J’dis pas qu’il est parfait et j’suis d’accord sur l’fait qu’on assure mieux qu’lui mais, c’notre père. »

Elle haussa les épaules en se disant qu’on pouvait donner tous les torts du monde à Patrick, n’empêche qu’avec lui, elle était bien obligée de se focaliser sur les vols. Elle devait oublier un peu sa morale à deux balles qu’Adrian avait réveillée chez elle et, comme ça, avec le temps, elle finirait par revenir sur le chemin qu’elle avait quitté. Peut-être que comme ça elle retrouverait sa relation avec Abban. Aish avait un putain de problème avec la figure paternelle alors, plutôt que de chercher une sorte de père de substitution avec une morale à la con, elle devait simplement récupérer le sien et faire en sorte qu’il soit fier d’elle.

« C’pour ça qu’j’t’ai rien dit Abban. » Elle inspira. « Parc’qu’tu veux pas comprendre qu’moi, j’ai b’soin d’lui. T’peux dire c’que tu veux mais c’lui qui nous a mis dans c’tte voie, lui qui nous a filé nos premiers contacts. La base, même si on l’a très vite quitté, c’était lui. J’pouvais pas laisser là-bas. »

Et le laisser croire que ses rejetons étaient des bons à rien comme il l’avait dit à la prison. Elle avait besoin de lui prouver le contraire, qu’il le reconnaisse, peut-être parce qu’elle avait besoin de savoir qu’elle n’avait pas fait que n’importe quoi sur toute la ligne. L’avis d’Abban, celui de Thabo ou même celui d’Adrian n’avait rien d’objectif selon elle. Patrick, au moins – de son point de vue – disait les choses comme elles étaient.

« Et j’m’en balance d’un plan établi par Jace, j’parlais pas d’être forte sur un plan physique. » C’est psychologiquement qu’elle s’écroulait. « Puis, j’sais même pas pourquoi tu parles d’lui, j’l’ai croisé quoi, deux, p’t-être trois fois. »

Et ça lui suffisait pour que, plus tard, elle s’amuse à acheter des figurines parce qu’elle s’inquiète. Finalement, le petit Jace aussi, il fallait qu’elle s’en méfie. Elle devenait vraiment n’importe quoi à s’inquiéter pour tout le monde. Bientôt elle se la jouerait mère Theresa à vouloir sauver le monde entier. N’importe quoi. Normal qu’elle veuille que son père revienne dans son existence, sinon elle allait finir comme bénévole humanitaire de l’année.

« J’veux juste, qu’on s’occupe du restaurant. J’veux, j’sais pas, faire un point sur l’reste, comprendre en quoi j’ai changé, m’retrouver, arrêter d’me poser des questions qu’j’me suis jamais posées. J’veux d’un nous, d’un nouveau nous. »

Même si elle ne savait pas trop ce qu’elle entendait par un « nouveau nous », quelque chose avait changé depuis Star City, les choses avaient évolué. Tout ce qu’elle voulait c’était qu’ils évoluent avec ces changements aussi, qu’ils s’adaptent mais qu’ils restent un « nous ».

« J’veux pas des adultes qu’j’ai d’jà parc’que c’est d’puis qu’j’écoute leur plan, leur idée, leur bonne morale qu’j’déconne complet. »

La dernière fois qu’elle avait vu Adrian, elle avait flippé qu’il la laisse tomber, elle avait compris qu’elle avait besoin de lui dans sa vie et…Et parce qu’elle avait un foutu problème c’était de le comprendre qui avait fait qu’elle avait besoin de s’éloigner. Même inconsciemment, elle était réfractaire à l’attachement, sans être fichue de savoir d’où ça pouvait venir.

« J’suis désolée t’sais. Vraiment désolée de n’avoir rien dit, qu’tu n’sois pas d’accord mais, j’reviendrais pas en arrière. »

Et de ce qu’elle savait, ça ne faisait pas partie des pouvoirs d’Abban non plus. Et puis, même si elle le pouvait, à coup sûr, elle referait la même chose : sortir leur père de prison.

« J’veux pas qu’tu sois en colère contre moi. En fait, j’te d’mande même pas de comprendre, juste d’entendre qu’moi, j’en ai b’soin. »

Après tout, si elle ne pensait pas en avoir besoin, elle n’aurait jamais fait quelque chose en sachant très bien qu’Abban finirait par être au courant et qu’il le prendrait mal.
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Message posté : Mer 9 Juil 2014 - 19:08 Message
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Un long silence suivit les dernières déclarations d'Aishlinn, et c'était en quelque manière une amélioration sensible, parce que la première réaction d'Abban avait été de l'envoyer balader, métaphoriquement, et la seconde de s'envoyer balader lui, très littéralement. À la place, il garda les yeux fixés sur l'océan, parvint même à ne pas pleurer — peut-être que ce n'était pas très difficile, à vrai dire, peut-être qu'il n'avait aucun mérite : il n'avait pas vraiment la force de réagir, alors c'était assez simple de garder son calme.

Il avait cru naïvement qu'en confrontant Aishlinn, il parviendrait à lui faire sentir et la gravité de la situation paternelle et l'excellence de leur existence par ailleurs. Il se rendait compte désormais que ses espoirs avaient été vains et sans doute un peu puérils. Il en était réduit désormais à chercher dans sa mémoire une situation où Aishlinn, par le passé, avait été inconsciemment plus cruelle encore avec lui, mais il n'en trouvait aucune : là, sur la digue du port de Star City, aux yeux d'Abban, ils avaient atteint le sommet de l'éloignement. Là, sa jumelle lui avait dit qu'elle ne souciait pas qu'il la comprît, qu'elle ne voulait pas de son avis et qu'elle ferait le point, toute seule, sur son existence, dont il se retrouvait de facto exclu.

— Ouais...

Il se sentait immensément vide. Comme ça devait être calme, de s'allonger au fond de l'océan — songeait-il en observant au loin un tanker qui entamait les manœuvres d'approche, au port industriel.

— J'suis pas en colère...

Il le pensait vraiment. Il avait tort évidemment, mais il était habitué aux colères violentes et soudaines, chaudes et brusques, toutes différentes du ressentiment froid, amer et rentré qui le gagnait à présent, sous les couleurs premières d'un vaste découragement. Tout ce qu'il voyait, c'était qu'il ne lui restait plus qu'à investir la toute petite portion de vie qu'Aishlinn daignait encore lui consacrer. Les deux adolescents apparurent la seconde suivante dans le bureau du Malachi Road, le leur théoriquement, celui de Thabo bien plus souvent, en pratique, plus à même de gérer les opérations administratives et comptables qui y avaient cours.

Abban se téléporta encore dans l'un des fauteuils de cuir, tira une feuille blanche d'un tiroir, attrapa un stylo et commença par tracer deux colonnes.

— Les produits de saison vont un peu changer, va falloir revoir les menus.

Il n'avait même pas essayé d'adopter un ton dégagé, sans parler de feindre l'enthousiasme : sa voix dépassionnée et lointaine était semblable à ce qu'elle avait toujours été, ces soirs, ces matins ou ces après-midis où Aishlinn le retrouvait immobile, le regard dans le vide, incapable de bouger ou de parler, parce que c'était comme ça, parce que c'était son caractère, disaient les jumeaux, faute de vouloir appeler ça une maladie.

D'ailleurs, précisément, Abban regardait sa feuille sans la voir. Son visage, pendant cinq secondes, peut-être dix, avait perdu toute expression. C'était un état de demi-conscience, une sorte de renoncement temporaire à l'existence, en attendant le découragement nécessaire aux mesures plus radicales. Il releva finalement les yeux et murmura un mensonge traditionnel auquel ni l'un, ni l'autre, ne croyaient plus depuis longtemps.

—Désolé, j'suis fatigué. J'ai pas beaucoup dormi.

Il fixa Aishlinn en essayant de ne pas se laisser gagner par l'absurdité âcre de la situation. C'était ça qu'ils allaient faire, maintenant ? Parler fruits et légumes en prétendant qu'Aishlinn n'avait menti, qu'elle ne l'avait pas écarté de son existence et que leur père, qu'il sentait quelque part dans un recoin de son cerveau, ne vivait pas là, comme eux, dans la même ville ?

Le téléphone d'Abban sonna. L'Irlandais jeta un coup d'œil à l'écran.

— Les Gitans.

Mais ça, Aishlinn, elle s'en fichait, pas vrai ? Parce que ça ne faisait pas partie du nouveau nous. Ça, c'était son moi tout seul, maintenant, et ça ne datait pas d'hier. Aishlinn l'avait abandonné depuis tellement longtemps au milieu du Cartel qu'Abban avait l'impression d'avoir vécu une seconde existence toute entière.

— J'voulais aussi faire un truc autour... Des fruits à coque. Des noix. Des cacahuètes. C'est une affaire de texture, et puis c'est compliqué, les gens voient pas ça souvent. J'ai goûté un truc à Chinatown, des nouilles aux cacahuètes, j'aurais truc à emporter, parce que je bossais, et ça m'a donné l'idée, je crois.

Il avait essayé de retrouver en s'écoutant parler l'enthousiasme sincère qu'il avait éprouvé pour le projet, ce jour-là, mais le restaurant désormais, devenu le lot de consolation de leur naufrage en double solitaire, avait perdu le charme magique des réalisations communes. Abban comprenait enfin ce que Thabo avait ressenti, quand il s'était réveillé pour la première fois seul dans son grand manoir rêvé en tandem, réveillé avec la conscience que l'autre était parti.
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