AccueilFAQRechercherMembresGroupesS'enregistrerConnexion

Partagez | 

« Au-dessus des nuages, le ciel est toujours bleu. » [Terminé]

Voir le sujet précédent Voir le sujet suivant Aller en bas
Message posté : Dim 13 Mai - 0:40 Message
Obtenir l'URL : Cliquer ici

avatar
Invité
Invité
Afficher le profil
Je vous fais entièrement confiance.


      En ce jour de pluie, Aaron Cordell s’était rendu à l’évidence qu’il n’arriverait à rien en restant assis derrière son bureau. Les nuages crachaient leur colère sur Star City, et Lincoln n’était pas épargné par le semblant d’averse qu’ils provoquaient. Les trottoirs glissaient, les caniveaux débordaient presque et les voitures roulaient au pas, ralenties par une visibilité extrêmement réduite. Les commerces qui exposaient leurs produits en extérieur avaient rentré leur marchandise et fermaient chacun leur enseigne pour la journée car, de toute façon, il n’y aurait aucun client avec ce temps de chien. Aaron pensait justement que ce n’était pas un temps pour mettre un pied dehors, et encore moins pour l’Archange. Il sourit à lui-même en pensant qu’il aurait dû développer une autre armure basée sur l’eau et le modèle des barrages hydrauliques pour être paré à tout moment, qu’importe le climat. Le physicien foulait du pied les rues trempées du quartier de Lincoln, vêtu pour l’occasion d’un imperméable gris et de bottes noirâtres qu’il avait conservé de son ancienne vie du centre-ville de Star City. Sa mère les lui avait acheté peu de temps avant son emménagement provisoire à Hamlin au siège de la STAR – C&K ; car tel était son nom à l’époque. Elle savait en effet que son fils ne faisait attention à rien, en particulier les jours de pluie, et risquait de patauger dans toutes les flaques de la ville si elle ne faisait rien pour lui. Et en effet il était en train de patauger, mais au moins et grâce à sa mère il gardait les pieds au sec. Sa capuche était rabattue sur sa tête mais son visage à l’air libre était humide, ses lunettes affichant une constellation de gouttes d’eau qu’il s’efforçait de temps à autre d’éponger avec un pan de sa chemise, sous l’imperméable. Sa barbiche mal rasée stoppait quant à elle les perles d’eau qui ruisselaient le long de ses joues et s’accrochaient aux poils de son menton dans un dernier élan d’espoir, avant de s’écraser rageusement sur le haut de son col.

      Aaron ne s’était pas retrouvé à Lincoln complétement par hasard, bien que le hasard eut son rôle à jouer dans cette histoire : il s’y était surtout retrouvé parce qu’il s’était échappé de son bureau pour profiter de la saucée. En regardant les trombes d’eau s’abattre sur la paroi vitrifiée depuis l’administration du SEL, il s’était rendu compte qu’il ne s’était pas baladé un jour de pluie depuis plusieurs années maintenant. A chaque fois qu’il pleuvait, il préférait ranger sa tenue de héros au placard car il ne bénéficiait pas d’un système de visibilité optimal prévu pour cette éventualité. « Pas encore pensé aux essuie-glaces intégrés » pensait-il avec humour. Ces jours-là, il restait enfermé dans son laboratoire personnel et se lançait dans de nouvelles expériences pour tenter de révolutionner la face du monde. Mais aujourd’hui, Aaron Cordell avait vu l’averse se déclencher tout à coup, après la brusque réunion d’une assemblée de nuages noirs. Il s’était dit qu’il en aurait pour une ou deux heures, puis qu’il rentrerait terminer ses travaux en laboratoire pour clore la journée. Il s’était littéralement « enfui » puisqu’il n’avait pas pris le temps ni d’avertir ses conseillers ni de laisser un quelconque mot d’explication justifiant cette disparition. James Coggins, son plus fidèle inspirateur, risquait de lui passer un savon (par savon, il entendait une nouvelle leçon de morale proférée par un sexagénaire à la fois grincheux mais également affectueux et inquiet pour l’avenir de son jeune ami) mais James comprendrait, parce que James croyait comme tous les autres qu’Aaron était atteint d’un incurable cancer qui le forçait à rentrer chez lui de manière soudaine et impromptue. Aaron n’appréciait pas de devoir mentir à son monde, mais il était bien obligé de le faire pour l’Archange. L’Archange justifiait tous les mensonges.

      Aaron tourna à l’angle de l’une des rues de Lincoln sans même savoir où il était : il se sentait incroyablement bien pour un menteur et un tire-au-flanc. Ses bottes soulevaient des gerbes d’eau semblables à de minuscules raz-de-marée à chaque fois qu’il posait le pied dans une nouvelle flaque, et cela l’amusait comme un gosse. A un moment donné, il tourna la tête à 180° et, une fois assuré qu’il était bien seul, il sauta à pieds joints dans une étendue liquide d’un bon mètre de diamètre et aspergea du même coup l’intégralité de la vitre d’une voiture garée près de lui. Lorsqu’il se rendit compte que cette dernière n’avait pas été complètement fermée et qu’il avait inondé le volant et le tableau de bord du véhicule, il s’écarta rapidement du lieu du crime. Sa promenade sous les flots le laissait rêveur, et il se sentait retomber en enfance.

      Un couinement grinçant vint perturber son idylle, et en levant la tête il aperçut la licorne du Black Unicorn en train de le toiser depuis son enseigne. Aaron ouvrit la bouche et la referma aussitôt, surpris de s’être retrouvé une nouvelle fois face à ce bar miteux. Il se souvint de la dernière fois qu’il était venu, et surtout de la jeune femme qui l’avait servi. La dureté de son patron lui revint en mémoire, ainsi que son état au comble de la fatigue. Il avait eu de la peine pour elle, de la compassion même. Mais il n’avait rien pu faire d’autre que de lui donner un gros pourboire, pensant que la roue tournerait bien assez tôt pour cette jeune femme aux allures de douceur et de gentillesse. Rien n’en fut : il en eut la preuve aussitôt, et ce fut un choc plutôt éprouvant pour lui.

      La jeune femme était là, pas dans le bar mais à l’extérieur, assise sur le rebord du trottoir. Elle tremblait et semblait être en train de pleurer, bien que la pluie ne confonde son affluence tumultueuse avec ses pleurs. Ses mains crispées se tortillaient entre ses genoux, et ses mèches couleur caramel collées sur ses tempes rappelaient sa maigreur extrême. Près d’elle était posé un sac de voyage bleu ciel qui n’était pas complètement fermé et laissait rentrer l’eau à l’intérieur : Aaron supposa qu’elle s’en fichait dans la situation misérable dans laquelle elle était plongée, un véritable enfer aquatique. Aaron jeta un coup d’œil par-delà l’une des fenêtres du Black Unicorn. Le patron, « Joe », occupait la même place que des semaines auparavant, face à son poste de télévision miniature, tonnant des ordres de sa voix nasillarde et perverse. Il avait trouvé un nouveau serveur, peut-être une femme, qui lui convenait certainement plus que l’autre en termes d’esthétique. C’était ainsi que ce genre d’hommes vivaient : en se raccrochant par tous les moyens à ce qu’ils pourraient obtenir de mieux dans leur sordide existence. La jeune femme qu’Aaron avait en face de lui semblait également connaître une existence sordide, mais son âme était bonne. Elle ne méritait pas ce qui lui arrivait, il en était convaincu.

      Aaron s’approcha jusqu’à elle et s’accroupit à son niveau. Elle parut surprise lorsqu’elle le reconnut sous la capuche grise, et davantage lorsqu’il zippa jusqu’au bout la fermeture de son sac trempé. Il lui tendit ensuite la main pour l’aider à se relever et lui sourit doucement. « Laissez-moi vous aider… Je vous offre un café. »
Revenir en haut Aller en bas

Message posté : Jeu 17 Mai - 0:17 Message
Obtenir l'URL : Cliquer ici

avatar
Invité
Invité
Afficher le profil
      Il pleuvait des cordes. La jeune femme frissonna en resserrant son imper’ autour de son maigre corps. La ville, d’ordinaire animée, était absolument déserte et nombre de boutiques avait baissé rideau. Quelques-unes fondaient encore le mince espoir de rentrer dans leurs chiffres, parmi lesquelles le Black Unicorn, et ses cinq piliers de bar quotidiens. Les caniveaux débordaient d’eau. Les routes débordaient d’eau. La ville débordait d’eau. Et l’orage, impitoyable, ne semblait pas sur le point de s’arrêter. Il fallait être fou ou insouciant pour se balader dehors par un temps pareil. Bien sûr, elle ignorait alors qu’il y avait au moins un homme assez fou pour le faire.

      Le ciel, d’un gris sombre, n’avait pas encore craché toute sa fureur sur Star City.

      Elle s’était levée ce matin-là avec un mauvais pressentiment, après une nuit courte, bercé par le clapotis de la pluie qui gouttait du plafond humide au plancher humide de son minuscule appartement. Et ce même pressentiment ne la quitta pas jusqu’à ce qu’il se trouve fondé, à la seconde où elle poussa la porte de verre. Jo jeta à ses pieds un gros sac bleu ciel, comme on aurait jeté un os à un chien affamé. Elle ne le connaissait que trop bien pour l’avoir emporté avec elle à son échappée de l’hôpital psychiatrique. Il contenait toutes ses affaires, toute sa vie. Du rien, jeté comme un rien. Irène fixa successivement le sac, son patron goguenard et suffisant devant son moniteur dépassé, et la blonde qui avait pris sa place derrière le bar et portait son tablier.

      … pauvre fille ce café est dégueulasse encore un problème à la centrale j’ai déjà plus d’argent il faut que je fasse mes papiers j’ai faim quelle heure il


      La nouvelle craqua comme un coup de tonnerre.

      « C’est Jessica, il ne daigna pas lui adresser l’ombre d’un regard, elle te remplace dès maintenant. »

      Il y avait de la satisfaction dans le ton résolument suave de sa voix. La satisfaction d’être purement méchant, cette façon sadique de se délecter de la détresse. Ce devait être son motto. Jo la toisait de toute sa hauteur, et elle se sentait si petite à côté de lui, si pitoyable, qu’il lui semblait impossible de se faire entendre de lui. Elle laissa ses yeux myosotis glisser sur Elle. Jessica, Jess. Il désigna ses seins en la présentant, mais même sans ça, il aurait été difficile de s’attarder sur autre chose. Un décolleté plongeant, un short-ceinture en jean, des talons compensés. Mais bon sang ! Il pleuvait ! Jessica. Le nom sonnait creux – Son être tout entier semblait l’être – et il lui écorcha les nerfs autant que le cœur, qu’elle avait dès lors au bord des lèvres. Lèvres désespérément ouvertes et tout aussi désespérément incapables de produire la moindre parole. Les mots, si fort qu’elle voulait les prononcer, mouraient au creux de sa bouche comme l’écume d’un amer poison. La bile remontait paresseusement le long de sa gorge nouée, mais elle était définitivement trop choquée pour produire la moindre larme. Perdre son travail du jour au lendemain ? Les semaines précédentes n’avaient certes pas été de tout repos – En vérité elle avait senti la fin venir – mais elle avait pensé au moins prétendre à un préavis ! Elle aurait pu y prétendre si, si…

      Si j’avais été déclarée, pensa-t-elle avec amertume.

      La bimbo lui adressa un sourire très prude, très courtois, quoiqu’Irène put très facilement déceler dans son regard chocolat un mépris certain teinté de moquerie. L’éclat de la supériorité. Sa peau hâlée tranchait vif sous son opulente chevelure platine dans laquelle elle ne cessait de passer les mains. Sans cesse répété, jamais altéré. C’était irritant. Un opposé parfait. Elle voyait en Jessica tout ce qu’elle ne serait jamais ; aussi voluptueuse qu’elle était maigre, aussi haute en couleur qu’elle-même était grise, aussi simple qu’elle était complexe. Simple, c’était le mot. Elle avait le même regard que Jo, un regard éteint, un regard de veau. Pas une once d’intelligence dans leurs yeux. Pas non plus une once de gentillesse, de compassion,… Mais aussi détestable que Jo puisse être, elle avait besoin de ce travail.


      « Je suis prête à travailler le double ! » Bafouilla-t-elle en agrippant le t-shirt crasseux de l’homme de ses mains décharnées. Comme il commençait à rire grassement, elle s’empressa d’ajouter : « Et payez moi moins ! Je vous en supplie, gardez-moi, j’ai besoin de travailler. » Inutile de préciser que ce dont elle avait besoin, c’était d’un travail au noir, peu importe lequel, et d’un patron discret. Il prit ses mains fragiles dans ses énormes poignes et les arracha à son t-shirt sans ménagements.

      « Allez dégage… Et laisse les clés d’la baraque sur le comptoir. »

      Des larmes brûlantes commencèrent à couler sur ses joues. Si elle n’avait pas touché, elle aurait juré qu’elles y laissaient des sillons sanguinolents.


      ❈ ❂ ❈


      « Laissez-moi vous aider… Je vous offre un café. »

      De la main qui fermait le sac de sport, elle leva ses yeux pâles comme un ciel d’hiver vers le visage de l’homme, qu’elle reconnut instantanément. Tout à la fois émerveillée et ébahie. C’était Lui. En croisant son regard perçant, elle ne put s’empêcher de rougir. Jamais au grand jamais elle n’aurait pensé le revoir. Et sûrement pas dans des conditions si miteuses. Il prit l’anse élimée d’une main, et de l’autre, l’invita à se relever. Les longues, longues minutes qu’elle avait passé sous l’averse battante l’avait imbibée comme une éponge et contrairement à lui, devait avoir un aspect pitoyable. À la vue de son regard tendre et compatissant, elle sentit la honte la submerger.


      « Je vous remercie, ça va aller. Elle baissa les yeux.
      J’attends simplement quelqu’un. » Mensonge. Elle espérait qu’il parte, tout en regrettant par avance son départ. Sa fierté était un poison, parfois, mais elle ne supportait pas qu’on ait de la pitié pour elle. Mais à son grand désarroi, il n’avait rien de dupe.


      « Vous et votre ami imaginaire envisagiez de vous promener aujourd'hui ? C'est vrai que la journée est radieuse. » Elle rougit de plus belle. Malgré la boutade sèche, un affectueux sourire étiola ses lèvres charnues, et lorsqu’il réitéra sa proposition, sa voix se fit plus douce encore.
      « Allons... Venez avec moi, je vous en prie. »Sensuels, ces mots. La façon qu’il avait de la regarder sous ses cils était tout aussi dérangeante mais, sans qu’il ait besoin d’en ajouter, elle glissa sa main dans celle, tendue, de l’inconnu, comme hypnotisée. Il l’aida à se remettre sur pied pour aussitôt l’attirer à sa suite. Au bout de quelques secondes à mi-courir, mi-marcher sous la pluie, Irène commença à très légèrement s’inquiéter.


      « M…Mais où est-ce que vous m’emmenez, bégaya-t-elle,… Et bon sang qui êtes-vous ? »

      Il pila net et, se tournant vers elle, la dévisagea d’un air contrit. Je ne suis pas très doué pour ça…


      « Pardonnez-moi, je manque de tact (Plutôt, oui, pensa-t-elle)...
      Je m'appelle Aaron Cordell, et je veux simplement aider à vous remonter le moral en bavardant autour d'un café... »

      C’est mal ? Pouvait-elle lire dans ses yeux. Non… Et il avait l’air si gentil. Était-il un ange ? La jeune femme lui rendit une pâle copie de son si beau sourire.


      ❈ ❂ ❈


      « Venez. »

      Il attrapa la manche de sa parka jaune criard et l’entraîna dans le dédale de table à sa suite. Le bar qu’Aaron avait choisi était propre, beau et onéreux. Elle avait bien entendu essayé de lui dire qu’elle n’avait rien pour payer mais l’homme semblait… Buté. La table qu’il avait repérée se trouvait bien à l’écart du reste des clients et disposait d’une banquette sur laquelle il l’invita à s’asseoir, une fois qu’il l’eut débarrassée de son imperméable dégouttant. Il prit place face à elle et se mit à la dévisager avec une attention excessive et gênante, le visage négligemment posé dans une main. En quelques secondes, un serveur tiré par quatre épingles s’était présenté pour prendre leurs commandes. Lui avait demandé un café crème, elle, avait demandé la même chose que lui.

      I
      rène gardait résolument les yeux fixés sur ses poings crispés sur ses genoux.
      « Pourquoi faites-vous cela ? »
Revenir en haut Aller en bas

Message posté : Jeu 17 Mai - 23:16 Message
Obtenir l'URL : Cliquer ici

avatar
Invité
Invité
Afficher le profil
      « Pourquoi faites-vous cela ? »

      La question s’était échappée de ses lèvres harmonieuses, avait cherché son chemin dans ce brouillard invisible qui les séparait et s’était évanouie au-dessus des tasses brûlantes de café chaud. D’un doigt, Aaron effleura la mousse qui recouvrait le liquide noirâtre et la porta à sa bouche, suçotant son doigt d’un air presque débile. Il faisait toujours ça. « Un vrai gamin », pensait-il joyeusement, mais il n’en avait rien à faire. Il observa d’un air amusé le regard inquisiteur de cette jeune femme qui devait s’interroger sur la raison de son engouement. Aaron se pencha en avant pour souffler sur son café, saisit la tasse à deux mains et la porta à ses lèvres. Le goût était délicieux, par rapport à celui du Black Unicorn. L’endroit était bien choisi. Le bar du Dovahkiin, tirant son nom consonance étrangère d’un lointain pays oriental, était réputé comme étant l’un des meilleurs de Lincoln, et du district est dans son ensemble. Les prix étaient chers, mais ce n’était pas un problème pour un président milliardaire. Il avait néanmoins lu l’inquiétude dans les yeux de la jeune femme qui ne voulait signifier rien d’autre qu’un manque d’argent apparent. Il voulut la rassurer pour la mettre davantage à l’aise : « Ne vous inquiétez pas pour la note, je paie l’addition. Dès notre première rencontre, j’ai compris que vous aviez des problèmes financiers mademoiselle… Mademoiselle ? » Son intérêt pour elle grandissait à mesure qu’il plongeait ses yeux dans les siens, des saphirs d’une rare intensité. « Charissa Hailee » répondit-elle promptement. Aaron ne trouva pas ce nom joli. Bien au contraire, il le trouva même carrément laid. Charissa lui faisait penser à un nom de grand-mère et ne s’accordait pas avec cette peau neuve et rafraichie. Il supposa qu’elle n’aimait pas non plus son propre nom, mais préféra ne pas lui faire part de ses suppositions qu’il savait bien sûr fortement déplacées. Il but une nouvelle gorgée de sa tasse et la reposa sur la table en bois sculpté, un travail d’artiste pour un bar à la hauteur de sa réputation. Les serveurs s’agitaient dans tous les sens pour satisfaire un maximum de la clientèle affluant de l’extérieur, fuyant les intempéries pour trouver refuge derrière une boisson quelconque, bien qu’onéreuse. Lincoln était un quartier populaire, et les clients du Dovahkiin étaient de fait les plus riches habitants de cette fraction de la ville. Les serveurs les reconnaissaient et leur demandaient même des nouvelles. Aaron avait dû venir dans le bar une ou deux fois dans sa vie et son allure (imperméable vieillissant et bottes de maman) ne lui donnaient pas l’impression de passer pour ce qu’il était. L’illusion de la pauvreté. Les serveurs le toisaient de loin, sans doute en train de se demander si le vagabond qu’il était aurait de quoi payer. « Amusant… » Murmura-t-il à haute voix en souriant à un homme au regard peu aimable qui le scrutait depuis l’autre côté du comptoir. Charissa parut ne pas comprendre.

      « J’ai éclipsé votre question, veuillez m’excuser. Je me balade souvent sur la lune quand je ne suis pas concentré à bosser, par exemple. Vous me demandiez pourquoi je « fais cela » si je ne m’abuse. Et bien pour tout vous dire, votre situation me peine énormément. Lorsque je vous ai vu travailler dans ce bar sordide, j’ai également pu me rendre compte de la dureté de votre enflure de boss. Il vous a viré n’est-ce pas ? Du jour au lendemain j’imagine, sans aucun préavis. Ce genre d’homme ne devrait pas diriger un quelconque commerce, il devrait éponger la merde dans les chiottes publiques avec les mains. Charissa écarquilla les yeux, sans aucun doute surprise par son franc parlé. Enfin bref, votre détresse m’a touché. Je ne veux pas donner l’impression que vous me faites pitié ou quoi que ce soit d’autre qui pourrait blesser votre égo, Charissa, mais je lis dans vos yeux que vous méritez autre chose que de vivre dans la rue. Quelque chose de mieux. Alors j’ai pensé… »

      Ses yeux se perdirent une nouvelle fois dans les siens. Il n’y distingua pas la moindre once de méchanceté, ou même de bêtise. Charissa lui semblait douce, gentille et débrouillarde et cette pureté lui faisait chaud au cœur. Il se dit avec conviction que nombre de ses conseillers devraient prendre exemple sur elle. Aaron saisit une nouvelle fois la tasse de café crème à ses lèvres pour en vider le contenu à petites lampées. Lorsqu’il eut finit de boire, il reposa la tasse et l’éloigna de lui pour mieux poser ses bras croisés sur la surface napée de la table. De cette manière, il semblait résolu à dire ce qu’il avait à dire, et son air se fit bien plus sérieux que d’ordinaire. De toute évidence, Charissa attendait la fin de sa phrase avec impatience.

      « J’ai pensé que vous pourriez peut-être, éventuellement, si cela vous tente… Travailler pour moi. Enfin, travailler AVEC moi. En tant que… Je ne sais pas… Comment pourrait-on appeler ça ? Garde du corps ? Conseillère ? Secrétaire ? Tous ces titres n’ont pas d’importance, je veux dire que vous vous occuperiez de remplir quelques papiers à ma place, rien de bien compliqué, de l’administratif simplement. Et l’administratif, ça ne m’amuse pas. Et puis vous pourriez aussi aller me chercher un café ou un coca quand je vous le demanderai, me lire mon emploi du temps de la journée ou passer un coup de fil à ma place… Ce genre de trucs. Êtes-vous tentée par le job ? Vous choisirez le salaire qui vous conviendra et vous aurez bien entendu un appartement de fonction. Je suis Aaron Cordell, président du Solar Energy Laboratory ou SEL et je vous propose un contrat. Si vous acceptez, vous pouvez commencer dès maintenant, mademoiselle Hailee. Alors, qu’est-ce que vous en dites ? »

Revenir en haut Aller en bas

Message posté : Ven 18 Mai - 22:51 Message
Obtenir l'URL : Cliquer ici

avatar
Invité
Invité
Afficher le profil
      D’un index effilé, elle suivait distraitement la courbe de la tasse. La porcelaine immaculée glissait sans accro sous la pulpe de ses doigts et le mouvement, fluide, répété, l’alanguissait. Les yeux dans le vague, elle observait la crème caféinée, dans laquelle se dessinaient des entrelacs de lait, dégonfler et libérer son arôme corsé d’arabica. Mécaniquement, régulièrement, elle roulait l’index dans la anse et portait, et glissait le rebord dur entre ses lèvres, frémissant au contact du crème fumant, se délectant de la saveur amère du café, de la douceur ronde du lait, de l’acidité si propre au sucre, dont les grains pas tout à fait dissous continuait à fondre sur sa langue. Enfin, elle déglutissait, et recommençait incessamment. Autour d’eux, silencieux, le ronron du bar se faisait entendre vaguement, dès lors que le chant harmonieux de la pluie s’était tu ; Son son clapotant qui, à peine quelques minutes auparavant frappait les grandes baies vitrées du bar, avait laissé place à la caresse silencieuse d’un rayon de soleil qui perçait d’entre les nuages comme une lance de lumière, et faisait bourgeonner sur les vitres de larges tâches lumineuses. Elle songea, amusée, qu’elle avait toujours aimé ce temps mi-figue, mi-raisin, ou, à loisir, le soleil transparaissait au travers des nuées pour dispenser au monde une brève accalmie. Ses éclats taquins jouaient alors sur les pleins et les déliés célestes et donnait au ciel un aspect presque sacral. Irène se souvenait avoir, un jour, désiré immortaliser un instant tel que celui-là. En vain.

      Elle savait avoir trouvé son bonheur dans la beauté du monde, et pas dans celle de sa vie. Sa vie n’était pas belle, elle ne l’avait jamais été. Pas aussi loin que remontent ses souvenirs, mais elle doutait qu’elle ne l’ait jamais été. Souvent, elle se disait que c’était tout juste si elle méritait d’être vécue, mais sans jamais avoir le courage, ni la volonté, d’en finir. Elle attendait son éclaircie, comme on attend l’arrivée de l’amour, ou de l’argent, comme on espère le Signe. Et Il était apparu, Aaron, comme un rayon de soleil, d’entre des nuages infinis, et peut-être que dans ses yeux, il pouvait déceler la lueur d’un espoir, si vain soit-il. Mais elle doutait qu’il puisse être réel, l’espoir. C’était presque trop. Trop beau pour être vrai, trop soudain, trop cliché. Les minutes filaient comme du sable chaud entre des doigts lestes, si bien que lorsqu’elle leva de nouveau son visage, sa tasse était vide et collante et le soleil déclinait au coin d’un gratte-ciel. Une bonne demi-heure devait s’être écoulée et, de toute évidence, son interlocuteur n’avait pas désiré la brusquer. Elle darda ses prunelles opalines sur lui et l’observa, pensant le pour et le contre, la logique et l’irrationnel, la crainte et le besoin.

      À lueur mourante, ses cheveux bruns prenaient des reflets de sang et l’auréolait d’une aura incendiaire. Autant se l’avouer, cet homme était divin. Le contre-jour ne lui permettait plus de voir son visage, mais elle ne doutait pas un instant que, de la même manière qu’elle s’était mise à le dévisager, il avait lui aussi levé les yeux vers elle. Silence pour silence, il attendrait qu’elle prenne la parole.

      « Il n’est pas d’altruisme qui ne soit motivé. Je n’y crois pas, c’est faux. Un peu abrupt, un peu sec. Mais rien ne semblait pouvoir atteindre cet homme. Déjà, elle pouvait presque voir un sourire fleurir sur ses lèvres. Il y a toujours un fond d’égoïsme dans l’idée de faire le bien ; la reconnaissance, la satisfaction personnelle,… Un millier de personne crève de faim dans les rues de Star City, et leur situation n’est en rien comparable à la mienne. Pourquoi m’aider et pas eux, Monsieur Cordell ? J’ai la chance d’avoir un peu d’argent de côté, je suis débrouillarde et pense très bien pouvoir m’en sortir sans vous. »

      Pas un instant il n’avait départi de son sourire goguenard. Dans ses prunelles grisonnantes qu’elle peinait à entrevoir, il semblait même l’enjoindre à continuer. Elle s’approcha de lui et c’est comme si le monde se refermait sur eux. Eux, il n’y avait plus qu’eux.

      « Je sais qui vous êtes. Vous êtes riche. Vous pourriez embaucher n’importe qui de plus qualifié que moi… Et de plus attrayant, s’empressa-t-elle d’ajouter avec acrimonie. Alors je répète ma question, pourquoi faites-vous cela ? »

      Aaron se pencha sur la table. Leurs cheveux se mêlaient presque, tant ils étaient proches. Elle pouvait sentir son souffle chaud contre l’arête de sa mâchoire.

      « Parce que j’en ai envie. Et parce que je lis dans vos yeux que vous êtes une personne de confiance, honnête et motivée pour travailler. C’est de quelqu’un comme vous dont j’ai besoin pour m’appuyer dans mon quotidien. Pas d’un bureaucrate coincé et assommant. Vous avez de la personnalité, j’en suis sûr et certain. Je préfère choisir quelqu’un qui me plait sur un coup de tête que de convoquer un des demandeurs d’emploi dans mon bureau. Je suis comme ça. Il se trouve que vous me plaisez. Alors, marché conclu ? »


      « Marché conclu. » Souffla-t-elle, sous le charme.

      Parfait.

      C’était son sourire qui était parfait. Sans la quitter des yeux, il appela du doigt un serveur et commanda deux nouveaux cafés.
Revenir en haut Aller en bas

Message posté : Sam 19 Mai - 23:34 Message
Obtenir l'URL : Cliquer ici

avatar
Invité
Invité
Afficher le profil
      Aaron fit signe au serveur le plus proche, un jeunot à la vingtaine qui s’empressa de venir jusqu’à leur table. Quelle ne fut pas sa surprise lorsqu’Aaron lui tendit un billet de cinq cent dollars, affirmant tout sourire qu’il n’avait pas de monnaie sur lui. « Suis-je toujours un miséreux vagabond ? » pensa-t-il si fort qu’il était certain que Charissa et le jeune homme l’avaient entendu. D’abord surpris puis fâché, le garçon partit en direction de la caisse pour récupérer la somme à rendre. Aaron se délecta de la situation et reporta son attention vers Charissa qui observait la scène d’un air amusé. Sans se défaire de sa jovialité, il lui murmura avec un clin d’œil complice qu’il pouvait se montrer très con avec les cons. Le sourire qui se peignit entre les pommettes roses de la jeune femme témoignait de l’amélioration de son moral, qui était passé du stade le plus bas à celui de l’espoir, un espoir qui se lisait dans ses beaux yeux bleus. Aaron fit tapota la table du bout des doigts, affichant un air faussement impatient qui fit suer le serveur en train de galérer avec la caisse et les calculs qu’il devait mentalement résoudre pour trouver le montant de la monnaie à rendre. « Pauvre gosse, il n’a pas dû faire beaucoup de mathématiques » se dit-il joyeusement. Charissa plissa légèrement des yeux, marquant ainsi une nuance de reproche, comme si elle avait lu dans ses pensées. Mauvais, il savait l’être dans certaines situations, principalement lorsqu’on était mauvais avec lui. Avec Charissa, il espérait, ne jamais avoir à l’être. Le serveur revint et posa la monnaie composée de nombreux billets et de bien plus de pièces sur le petit plateau rond et couleur d’argent prévu à cet effet. Furieusement, il cracha un « Bonne fin de journée » avant de repartir s’occuper d’autres clients. Plus que satisfait, Aaron proposa à sa nouvelle employée de l’emmener visiter le SEL, son bureau, et s’occuper de lui trouver un endroit où loger à l’avenir. Ils se levèrent et quittèrent l’établissement classieux où avait débuté leur association.

      La pluie s’était arrêtée et de toute manière, la mélancolie spontanée du riche milliardaire avait cessé dès l’instant où il avait croisé Charissa devant le Black Unicorn. Il appela un taxi qui arriva avec dix minutes de retard au carrefour de rues indiqué, mais Aaron ne s’en offusqua pas, il estimait qu’il avait tout le reste de la journée devant eux. Le soleil derrière l’horizon encore voilé de sombres nuages pourtant déclinait et sa teinte virait au rose orangée. Ils n’avait pas vu le temps passer. Lorsqu’ils parvinrent devant l’immense bâtiment du SEL en plein cœur d’Hamlin, l’horloge numérique du taxi indiquait qu’il était presque dix-huit heures trente. Aaron rémunéra le conducteur pour ses services malgré le retard et ce dernier, un vieil homme en âge de partir à la retraite, le remercia consciencieusement. L’entrée du SEL se présentait comme un portique tournant et les personnes voulant ainsi accéder au rez-de-chaussée du gratte-ciel devaient avancer une par une. Aaron invita Charissa à passer devant puis pénétra lui-même dans son entreprise. De l’autre côté des portiques attendaient deux mastodontes, des gardiens qu’il avait fallu recruter par souci de sécurité. Il arrivait en effet que quelques fous décident de faire irruption dans l’enceinte du bâtiment pour clamer haut et fort que les écologistes n’étaient que de pauvres cons d’idéalistes coincés par des valeurs idiotes et hautaines voulant faire croire à leur supériorité. Ce genre de situation était bien heureusement plutôt rare et les deux colosses étaient surtout payés à ne rien faire. Mais au moins ils tenaient compagnie à la réceptionniste, Emma Sheldon, grande organisatrice quinquagénaire de son état qui accueillait aussi bien les visiteurs que les potentiels actionnaires tout en mettant à jour les emplois du temps de chacun des membres de l’entreprise derrière son écran de dix-huit pouces. Aaron salua ses trois employés émérites pour la seconde fois de la journée et présenta à tout ce petit monde la nouvelle venue, et chacun la salua avec chaleur. Aaron n’en espérait pas moins venant d’eux.

      Le président du SEL amena Charissa jusqu’à l’ascenseur qui était derrière le bureau d’Emma et appuya sur le bouton d’appel. La cabine métallique silencieuse et spacieuse vint s’ouvrir devant eux en un temps record, et ils entrèrent tous deux à l’intérieur. Aaron fouilla dans la poche intérieure de son imperméable à la recherche de son badge, lequel comprenait un pass électronique qui lui donnait accès à tous les recoins du bâtiment. Lorsqu’il le trouva, il le leva devant les yeux de sa nouvelle employée pour qu’elle puisse lire ce qui était marqué dessus.

      « Premier test d’élocution, veuillez me lire l’un après l’autre les mots figurant sur cette carte. Non je plaisante bien sûr, je voulais juste vous montrer que je suis vraiment le président de la baraque et pas un dangereux fou criminel qui vend des merguez dans le district ouest. Même si ce genre d’individus ne sont en général pas pourvus de billets de cinq cent et ne font pas la bise aux employés d’une grande firme. Assurément. Mais bon, j’aurais pu mentir sur mon grade, certaines personnes se voient bien plus haut qu’elles ne pissent. Ah ! Nous y sommes. »


      La cabine s’ouvrit sur le dernier étage du gratte-ciel, composé d’un immense bureau au centre de la baie vitrée qui l’encadrait. Mais quel bureau ! Aaron n’en était pas peu fier. Et il avait la folie des grandeurs. La gigantesque pièce s’articulait en plusieurs parties, chacune tenant un rôle spécifique. Il y avait tout d’abord la partie dite « travail administratif » tant détestée par son occupant : un bureau en chêne de trois mètres de long s’étirait en son centre sur lequel un tas impressionnant de papiers s’empilaient. Des ardoises, délaissées, gisaient sur le sol recouvert d’un tapis bleu marine et rond englobant toute cette partie de la pièce qui comportait également quelques armoires à dossiers et autres étagères barbantes. Une autre fraction du « bureau » comportait un canapé douillet et un écran géant pour les siestes et les pauses du président. Enfin, la dernière partie de l’étage se composait d’un bar, de placards et d’un frigo pour satisfaire aux besoins essentiels du gérant de l’entreprise. Enfin, une cloison occultait un coin de la pièce où avaient été construits une salle de bain et des toilettes.

      Aaron déboutonna son imperméable, ôta ses bottes et délaissa cet ensemble de pluie en plein milieu de la pièce, à même le parquet ciré la veille par la femme de ménage. Il se dirigea en chaussettes jusqu’au divan et s’y laissa tomber comme une larve… Avant de se tourner sur le dos pour faire face au plafond. Pris d’une irrésistible envie de bailler, il porta sa main devant sa bouche avant d’adresser la parole à Charissa.

      « Sympa la déco hein ? Ils trouvaient ça un peu « excessif », au service des infrastructures. Moi je trouve que c’est branché. N’importe quel jeune rêverait d’un tel endroit ! Enfin bref. Nous avons quelques détails à régler mademoiselle. Approchez-vous, mettez-vous à l’aise. On a toute la soirée ! »
Revenir en haut Aller en bas

Message posté : Dim 20 Mai - 17:32 Message
Obtenir l'URL : Cliquer ici

avatar
Invité
Invité
Afficher le profil
      La pièce était rouge. Rouge de l’éclat sanglant du coucher de soleil. Le soleil. Elle était presque sûre que l’on pouvait en suivre la course, du matin au soir, à travers la gigantesque baie vitrée panoramique. La pièce était si lumineuse, et si impersonnelle, observa-t-elle bouche bée. Et si tranquille, aussi. Loin des rues, loin des employés qu’un étage entier séparait d’eux. Isolés qu’ils étaient, il aurait très bien pu la violer ou la tuer sans personne n’en sache jamais rien. Mais il ne le ferait pas, elle en était persuadée. Irène avait observé son nouveau patron, et elle l’avait trouvé – Ma foi ! – bien arrogant. Et égocentrique. Spontané. Charmeur. Orgueilleux. Et terriblement, maladivement, fier. Des traits de caractères qu’elle aurait détesté chez n’importe qui, mais qu’elle ne parvenait pas à trouver haïssable chez lui. Chez lui c’était différent. Il se comportait comme un gamin pourri gâté, et c’était attachant. Et il était aussi drôle, gentil, rayonnant, confiant. Un sourire attendri passa sur les lèvres de la jeune femme alors qu’elle s’était délestée de sa parka suintante, qu’elle avait accrochée au porte-manteau près de l’entrée, et de ses bottes qui chuintaient sur le parquet lustré. Un moment, elle hésita à pendre de même les affaires d’Aaron, mais que ce soit un test, ou qu’il n’en ait véritablement rien à faire, elle n’avait assurément pas signé pour être la femme de ménage d’un écologiste dédaigneux. En vérité, elle ignorait ce qu’elle était vraiment et ce qu’il attendait d’elle. Ce qui était certain, et elle n’était pas dupe, c’est qu’Aaron Cordell avait l’air si désespérément seul, et si mal entouré, qu’il était prêt à embaucher la première personne qui passait à sa portée pour lui tenir compagnie. En un sens, c’était assez triste. Il était entouré, et un homme comme lui pouvait véritablement avoir qui il voulait, pour compagnie. Mais elle était persuadée que c’était précisément ce qu’il ne voulait pas. Il ne voulait pas quelqu’un, il voulait Quelqu’un. Il était déroutant, et agréable, d’être son choix. Aaron Cordell était déroutant.

      Une fois fini de batailler avec son parapluie, Irène s’approcha et prit place, par défaut de sièges, sur la table basse qui jouxtait le divan bordeaux sur lequel s’était affalé son patron. Des ronds de café et des ronds de canette en maculaient le verre riche et vierge de toute éraflure. Un morceau d’une chose inidentifiable – Qu’elle assimila à une pâte à la bolognaise – semblait même avoir fait corps avec la table. Elle l’observa longuement (N’avaient-ils pas toute la soirée ? Une agréable perspective.), assez pour remarquer, à nouveau, à quel point il était beau. Et lorsqu’elle prit la parole, elle bégaya honteusement :

      « Et bien je vous écoute Monsieur Cordell, quels détails à régler ? »

      Il continuait de fixer le plafond d’un air résolument sérieux, les sourcils légèrement froncés et la bouche figée dans une moue boudeuse. Ainsi posé, il avait presque l’air d’un dieu pensif et insatisfait. Et à voir son visage afficher une telle colère sourde, elle craignait un instant d’avoir fait voler en éclat sa seule chance de s’extirper de sa petite vie minable. Elle craignait qu’il n’ait découvert qu’elle n’était pas Charissa Hailee. Le souvenir de l’enfant passa brièvement dans ses songes. Elle ignorait comment il avait pu le savoir, si vite, mais elle angoissait qu’il ait pu l’apprendre. Elle sentit sa gorge se nouer. Sans qu’il ait départi de son avachissement, il reprit la parole d’un air grave qui ne lui allait pas du tout.

      « Bon. Est-ce que vous aimez le Coca ? »

      Celle-là était plutôt inattendue. Irène ne put s’empêcher de laisser échapper un rire nerveux qui se mua rapidement en franche crise de rire quand elle croisa son air renfrogné. Il était, de toute évidence, très sérieux. La question était sérieuse et il attendait une réponse sérieuse.

      « J’adore le coca. Surtout bien frais. J’aime le sucre, la petite acidité qui me fait saliver, j’aime les bulles qui pétillent sur ma langue. C’est comme un feu d’artifice. » Elle ajouta dans un demi-sourire qu’au vue de la question, lui aussi devait beaucoup aimer la boisson. Il se redressa sur un coude et se mit à la détailler des pieds à la tête, les yeux plissés la bouche entrouverte dans un mélange d’étonnement et de méfiance. « Vous aimez le sucre ? Sans rire ? » Ah ! Ça faisait mal. Elle était certes maigre comme un sandwich club, mais ce n’était pas une raison pour être aussi désagréable, ni aussi hautain, ni aussi tête-à-claque. Claquer. Elle avait envie de le claquer. D’autant qu’elle aimait, en effet, le sucre. Mais comment pouvait-elle lui expliquer qu’être nourrie pendant deux ans par des perfusions n’aidait pas à garder la ligne ? Il n’était pas supposé savoir. Il ne devait pas savoir. En attendant, elle avait presque gagné cinq kilos en deux mois, malgré ses maigres moyens. Et il allait continuer à la voir comme une anorexique complexée qui se fait vomir. Impossible.

      « Je suis diabétique. » Lâcha-t-elle. Encore une énormité. La réponse avait fusé sans même qu’elle y pense et, mentalement, elle se hurla de dire que c’était une plaisanterie. Mais elle voulait à tout prix arracher cet air de son visage. Instantanément à ses yeux, elle devint Charissa Hailee, anorexique diabétique insulinodépendante et fauchée. Son visage fondit d’une inconcevable tristesse. D’un autre côté, c’était encore plus dur de le voir ainsi, car c’était un homme que l’on ne pouvait envisager éploré. Il lui parla d’une voix douce.

      « Oh... Pardonnez-moi. Ca ne doit pas être rose tous les jours pour vous. J'ai moi-même... Un cancer... Mais bon, dans la vie il faut s'accommoder, n'est-ce pas ? »

      La jeune femme porta une main à sa bouche, sous le choc, nauséeuse. Jouer les malades avec un vrai malade, un condamné, était odieux. Mais s’être enfoncée si loin dans le mensonge… S’il venait à l’apprendre, il allait la haïr. Ou pire, la virer. Elle était dévastée par la nouvelle, qui en soi expliquait bien des choses comme sa joie de vivre, mais aussi son comportement souvent trop abject, vil, mesquin, mais ne pouvait plus se permettre de faire machine arrière qu’elle que fut l’importance de sa culpabilité. La vie n’avait pas gâté cet homme en lui accordant la richesse et le privant du plus beau des dons, celui de la santé, celui de la vie. Irène ressentit soudain une grande pitié empreinte de tendresse pour Aaron. S’il lui restait moins d’une dizaine d’année à vivre, il voulait les vivre à fond, et c’était compréhensible. D’où le faste. D’où l’arrogance. D’où la supériorité. Elle avait côtoyé quelques mourants, à l’hôpital psychiatrique, qui avaient cette façon de voir les choses. À commencer par Charissa. Irène posa une main compatissante sur celle d’Aaron.

      « Je suis vraiment désolée de l’apprendre… » Aussitôt après, elle regretta ses mots, pensant que c’était la dernière chose qu’elle voudrait entendre si elle était mourante. « Avez-vous d’autres questions à me poser ? »

      « Par question je suppose que vous entendez des « vraies » questions. Là je n'en ai aucune qui me vient à l'esprit. Je vais vous faire signer le contrat de travail, venez. Il y a normalement quelques justificatifs à fournir mais je m'en occupe, je vais juste vous demander de compléter quelques papiers avec vos renseignements personnels basiques, le reste du boulot sera pour moi. »En même temps qu’il parlait, il s’était levé et s’était dirigé vers son bureau de chêne laqué sur lequel s’entassait un monticule de paperasses colorées qui, Irène le savait, lui serait un jour échues. Alors qu’il fouillait dans le tas pour sortir un contrat de travail, elle s’était approchée de lui d’un air distrait, et avait commencé à admirer la vue. La ville, qui commençait à plonger dans le noir de la nuit, s’éclairait doucement comme un ciel étoilé.

      « Par questions, j’entends questions. N’importe lesquelles, vraies ou pas, capitales ou sans importance. Et je crois que ce que vous cherchez est là. » Désigna-t-elle du doigt. D’un tiroir dépassait une petite pochette rouge sur laquelle était inscrit en lettres capitales CONTRATS. Il s’arrêta aussitôt et se releva, empressé et souriant, en murmurant des « Vous avez l’œil, j’aime. » conquis. Il lui tendit un paquet de feuilles retenues par une agrafe ainsi qu’un magnifique stylo de bonne facture tout droit sorti de sa poche. « Tenez, je vous laisse vous en occupez, je vais boire un coca. Vous en voulez un ? »

      Elle acquiesça chaleureusement et, s’installant derrière le bureau, entreprit de remplir le long, long, long dossier. Il était presque huit heures.
Revenir en haut Aller en bas

Message posté : Lun 21 Mai - 23:48 Message
Obtenir l'URL : Cliquer ici

avatar
Invité
Invité
Afficher le profil
      L’horloge digitale du lecteur de disques Blu-Ray affichait 21h lorsqu’Aaron fut surpris par la silhouette d’une ombre sur le parquet. Se retournant mollement sur son divin divan, il leva les yeux vers le visage fatigué de Charissa, qui lui tendait le dossier complété. La nuit s’installait à l’extérieur, et les parois vitrées du dernier étage du SEL offraient une vision magnifique de Star City la Grande, la Majestueuse, l’Héroïque. Les lumières affolées qui parcouraient la ville donnaient naissance à un paysage urbain d’une rare beauté, un de ceux qu’affectionnaient Aaron. Il espérait qu’un jour, toute cette multitude de lumière soit générée grâce à de l’énergie de sa fabrication, et non plus par des moyens coûteux et non renouvelables à long terme. La lune voilée par quelques nuages retardataires projetait sa lueur blafarde sur les autres gratte-ciels avoisinant celui du SEL, et c’est en remarquant ce détail qu’Aaron pris réellement conscience de l’heure tardive. Il saisit le dossier que lui tendait sa nouvelle employée et le posa sur le canapé sans y accorder un regard. Devant l’air interloqué de Charissa, il se justifia en gageant qu’il « lui faisait confiance » et arracha de nouveau un sourire à la jeune femme. Il bailla, s’empara de la télécommande étouffée par l’un des deux coussins ronds et moelleux qui l’entouraient, et laissa son pouce appuyé quelques secondes sur le bouton OFF pour mettre fin aux élucubrations incessantes d’une journaliste idiote au journal du soir. Rien d’intéressant dans la ville de Star City. Du moins, rien qu’un autre héros ne pourrait accomplir à sa place. Il ne côtoyait pas beaucoup les autres membres de la Légion, préférant agir en solo lorsqu’il en avait l’occasion, mais conservait néanmoins une très haute estime à leur égard, et il savait qu’il pouvait compter sur eux pour être les premiers sur les lieux si un problème devait survenir. Il ne pensait pas qu’il se reposait sur leur travail ces derniers temps mais trouvait simplement que la ville connaissait une période de calme depuis quelques semaines. A l’exception de petites frappes, il n’y avait eu effectivement aucun souci majeur à sa connaissance. Mais peut-être se trompait-il, et le Cartel préparait peut-être un mauvais coup dans son coin. Mais peu importe, il serait là pour lutter, avec l’aide de son armure dorée.

      Le regard de Charissa semblait sceptique face à son air perdu, mais il se reprit et déclara avec engouement : « Il est tard ! Et comme les appartements de fonction, ça ne se commande pas à la nuit tombée, je vous propose de passer la nuit chez moi ! J’ai une chambre d’ami pour vous. Vous êtes d’accord ? Sinon, vous pouvez très bien dormir ici. Comme vous préférez ! » Charissa hocha presque aussitôt la tête et lui sourit avec chaleur. « Oui bien sûr ! Je vous remercie ! » Furent les mots qu’elle prononça mais Aaron ne les entendit pas, il était sidéré par le charme de son sourire. Lorsqu’il se reprit -pour la deuxième fois en un seul soir !- il décréta avec la même chaleur que sa jeune employée qu’ils feraient mieux de partir dès à présent pour espérer avoir un autre taxi. Il enfila sa parka noire qu’il s’était offerte pour un montant de 600$ au Noël précédent et l’enfila, non sans se regarder dans le miroir près de la porte d’entrée pour s’assurer qu’aucun détail ne clochait. « Une manie. » Pensa-t-il amusé. Il espérait qu’elle ne le prenne pas pour un narcissique.

      Ensembles ils attendirent l’ascenseur, et ensembles ils traversèrent le hall d’entrée surveillé pour la nuit par un gardien employé à cet effet : Steve Marshall, dit Steevy, qu’ils saluèrent au passage. « Bonne nuit m’sieur Cordell ! » fit l’homme âgé d’une quarantaine d’année depuis son siège, posté à côté de sa vieille radio, un vieux modèle des années 90. Aaron lui adressa un signe de main salutaire et s’engagea dans le portique tournant à la suite de sa complice. Le riche milliardaire composa le numéro du taxi sur son téléphone portable mais comprit au bout du quatrième essai que le service n’était plus assuré à cette heure-ci. « Merde, siffla-t-il entre ses dents. Bon je suppose qu’on a pas le choix… Charissa, vous savez conduire ? » La jeune femme afficha un air étonné. « Vous ne savez pas ? » Demanda-t-elle instinctivement. Aaron se contenta de lui adresser un sourire en coin et se dirigea vers une large porte blindée sur le côté est du bâtiment, encadrée de caméras de surveillance et protégée par un système de code électronique. Il s’appliqua à composer le code dans la nuit noire, d’autant qu’il n’en avait pas l’habitude, mais y parvint après quelques secondes. « Le code c’est 567985, je vous le dis au cas où vous auriez envie de faire un tour. Je ne m’en sers pas souvent. » Il sut qu’il avait attisé la curiosité de sa partenaire lorsqu’il la vit se précipiter à l’intérieur dès l’ouverture des portes d’acier. Elle fut subjuguée par ce qu’elle vit. La Rolls Royce quasiment neuve qui les attendait n’avait rien à rougir de celles présentées en vitrine des concessionnaires auto de luxe. D’un noir d’ébène profond, la voiture reflétait la personnalité de son détenteur : elle en disait long, sans en faire trop. Aaron devança son employée encore sous le choc pour ouvrir la portière avant, côté conducteur. « Allez entrez donc, je sais que vous mourrez d’envie d’essayer ce bijou. Ah… J’ai toujours rêvé de sortir cette réplique hollywoodienne un jour ou l’autre. » Sans mot dire, Charissa pénétra dans le carrosse du 21ème siècle et aperçut la clé sur le contact. Aaron, en contournant la Rolls pour s’installer de l’autre côté, expliqua que de toute manière, si quelqu’un parvenait à forcer l’entrée de ce garage, il repartirait avec la voiture avec ou sans clé. Lorsqu’il s’assit et boucla sa ceinture, il remarqua le sourire presque carnassier de Charissa à ses côtés. « J'ai toujours rêvé de conduire un engin comme ça. » Lui assura-t-elle dans un murmure. Aaron renchérit avec un petit ricanement « Ne vous faites pas d’illusion, après dix kilomètres on ne fait plus la différence avec une Chevrolet. Je vous laisse profiter et nous emmener à Hamelin, je vais piquer un petit somme, il y en a pour trente minutes. 89 Lewin Street, c’est presque au bout de la Wading, un peu à l’écart des autres baraques, dans un style un peu « vieux snob pompeux» Vous remarquez bien assez vite. »

      Il entendit le moteur vombrir avant de sombrer.

      Lorsqu’il se réveilla, la première chose qu’il remarqua fut le portique en fer forgé qui fermait sa propriété à travers le pare-brise de sa voiture. Il sentait un regard posé sur lui et tourna la tête vers la figure voilée par les ténèbres de Charissa qui l’observait. Peut-être attendait-elle qu’il se réveille depuis plusieurs minutes déjà. Il observa l’horloge numérique : il était 23h. Il se redressa sur son siège et s’étira, quelques os craquèrent. Il bailla.

      « Alors, ça décoiffe pas vrai ? » Déclara-t-il d’un air cynique. Elle lui lança un regard torve : « Qu'avez-vous fait à cette voiture ? » Aaron se mit à rire de bon cœur. « Vous ne vous êtes pas demandé pourquoi elle prenait la poussière ? Avec une bagnole de ce genre, je devrais me pavaner toute la journée en ville vous ne croyez-pas ? Oui et non. J’ai installé un nouveau moteur de ma composition. A énergie solaire. Forcément, les 90 à l’heure, vous pensez bien que c’est loupé. » Les yeux de son interlocutrices s’écarquillèrent dans l’obscurité à laquelle il ne s’était toujours pas habitué. Sans se départir de son sourire d’enfant guilleret, il ouvrit la portière de son côté et la claqua aussitôt sorti. Il sortit la clé du portail de l’une de ses nombreuses poches intérieures et la glissa à l’intérieur de la serrure. Lorsque le déclic se fit entendre, il poussa fortement sur les barreaux en fer pour ouvrir les deux grandes portes qui barraient l’accès au véhicule. Lorsque la voie fut libre, il fit signe à Charissa d’avancer. Elle obtempéra et emprunta l’allée de gravillons qui cheminait jusqu’au garage de la villa. Et quelle villa ! 4 hectares au totale, dont plus de la moitié composaient le jardin. Un jardin gigantesque, où étaient dispersées toutes sortes d’outils. La maison de l’inventeur fou. Autrement, l’herbe était entretenue, il n’y avait aucune trace de lierre sur les parois de la demeure et une petite fontaine présentant un gros poisson de pierre crachait son eau limpide devant la porte d’entrée de la maison elle-même. Le milliardaire avait son côté coquet, et l’assumait pleinement. Le garage se situait dans une annexe juste à côté de la villa : bien plus grand que la normale des garages, il abritait en réalité son laboratoire « personnel » et son armure derrière le mur du fond. Il se doutait bien que personne n’irait chercher l’Archange là-bas ! Le laboratoire était parfaitement insonorisé et les parois ne laissaient filtrer ni lumière, ni odeur. Un dispositif spécial ouvrait un trou dans le plafond pour permettre à l’armure de se recharger pendant la journée lorsqu’il le décidait, et là encore, personne ne pouvait s’en apercevoir. Il suivi la voiture sur le sentier de gravats et la devança pour de nouveau lui ouvrir l’accès. Elle pénétra alors dans le garage et l’éclairage s’alluma automatiquement. Elle gara la Rolls près du mur du fond.

      Lorsqu’ils furent tous deux sur le seuil de la porte, Aaron feignit d’être désolé. En réalité, il ne l’était pas. En réalité, il était juste crevé. « Pardonnez le bazar, à l’intérieur… Je n’ai jamais le temps de ranger et je n’emploie pas de femme de ménage, je ne leur fait pas confiance. » Il mentait, bien évidemment. Il avait bien trop peur que l’une d’entre elle ne découvre son secret, malgré la performance de sa cachette. Paranoïaque, il l’était. Comme tous les riches.

      Ils entrèrent dans le salon, un gigantesque capharnaüm où s’entassaient des feuillets sur les sièges, des chaussures sur la moquette, des boitiers de jeux vidéo et de DVD sur les étagères. Aaron entraina Charissa dans les escaliers menant à l’étage et l’emmena au bout du couloir qui s’ouvrait devant eux. Il ouvrit une porte, et la somptueuse chambre d’ami dans laquelle il n’avait pas mis un pied depuis des semaines s’ouvrit dans un grincement de porte. Il réservait d’ordinaire cette chambre à ses parents, mais pour cette nuit, elle lui appartenait. Un lit deux places aux draps propres et au matelas douillet trônait au centre de la pièce, et Aaron lui-même fut charmé. Au lieu de demander à Charissa si la chambre était à sa convenance comme il comptait le faire, il se jeta lourdement sur les draps. « Que c’est bon ! Gémit-il en serrant le matelas contre son corps. Charissa, venez, vous allez mourir. »

      Quoiqu’un peu gênée, sa nouvelle employée s’installa près de son patron qui s’exclama : « Je suis trop bien ici. Vous partagerez bien votre sommeil avec quelqu’un d’autre ? Je n’ai pas les mains baladeuses, je vous rassure tout de suite. » Les yeux fermés, il écouta la douce voix qui s’adressait à lui.

Revenir en haut Aller en bas

Message posté : Mer 30 Mai - 1:31 Message
Obtenir l'URL : Cliquer ici

avatar
Invité
Invité
Afficher le profil
      Elle souffla. Les boucles d’encre noire séchaient sous l’éclairage malingre d’une lampe de bureau de mauvaise qualité qui lui arrachait les pupilles. Irène apposa sa – fausse – signature au bas de la dernière page, d’un air las et fatigué, envieuse d’en finir au plus vite. Des fourmis dans les doigts et les paupières tombantes lui gagèrent qu’elle avait de loin dépassé le stade de l’épuisement. Drainée par une journée qui n’avait, pour elle, pas été de tout repos, et semblait encore loin d’être finie. La jeune femme jeta un regard abattu sur son sac de sport délavé, qui gisait là où elle l’avait laissé en arrivant, dans l’entrée. Il l’invitait presque à partir, avec sa fermeture zippée et ses sangles prêtes à être saisies. Mais partir pour aller où ? Amère, elle avait été contrainte de rendre les clés de son appartement, et le peu d’argent qu’elle avait ne suffirait pas à lui payer une nuit d’hôtel. Ce n’était pas la première nuit qu’elle passait à la rue, bien sûr. Mais c’était la première fois qu’elle en crèverait de honte. Par chance, la pluie avait définitivement été chassée par une brise chaude et ne restait de l’orage que des résidus nuageux absolument inoffensifs.

      Une fois dûment payée, ça ira mieux, songea-t-elle, déterminée à ne pas perdre espoir. Elle repoussa le fauteuil à roulette et jeta un dernier coup d’œil sur toutes les pages avant de se décider à rendre le dossier à son nouveau patron. Aaron était toujours affalé sur le canapé de cuir et regardait distraitement les nouvelles du soir sur un plasma gigantesque. Rien d’intéressant en cette journée à Star City. Pas plus que la veille, et l’avant-veille. Irène trouvait la ville bien calme ces derniers temps, mais elle ne doutait qu’à moitié que ce qui s’y passait, à l’ombre de la gloire et de la richesse, était dérangeant, donc bien caché. Aaron se tourna vers elle en souriant, prit délicatement le dossier entre les mains et le balança sur la table sans y accorder un regard. Il n’avait même pas fait semblant de le feuilleter. « Je vous fais entièrement confiance. » affirma-t-il dans un élégant sourire. C’était une erreur de lui accorder sa confiance – Une grossière erreur – mais qui l’arrangeait. Irène n’avait pas souvent trompé qui que ce soit, mais quand elle le faisait, elle le faisait de manière magistrale. À ressasser la même histoire mois après mois, elle l’avait presque rendue réelle. Ses parents dans le Maine, son chien Cujo – Le pauvre était mort de la rage, vous rendez-vous compte ! –, son petit frère, féru de baseball, elle a quitté le cocon familial pour devenir actrice mais n’a jamais été retenue… American dream ! La parfaite famille étatsunienne. Chaque mensonge avait été consciencieusement travaillé. Travaillé comme on travaille l’argile, lissé, travaillé, mouillé, recommencé, encore et encore. Elle était pratiquement certaine qu’au fin fond du Maine, il existait un Monsieur Hailee qui aimait la pêche et une Madame Hailee qui faisait les pancakes comme personne ! C’était banal. Et parce que c’était banal, c’était plausible.

      Il parla, elle sursauta. « Il est tard ! (Pas déjà…) Et comme les appartements de fonction, ça ne se commande pas à la nuit tombée, je vous propose de passer la nuit chez moi ! (Pardon ?) J’ai une chambre d’ami pour vous. Vous êtes d’accord ? Sinon, vous pouvez très bien dormir ici. Comme vous préférez ! » Sidérée, la surprise laissa bientôt place à une joie sincère. Un sourire épanoui, un seul vrai depuis longtemps, fleurit sur son visage et elle le remercia avec chaleur, véritablement comblée de sa proposition. Si cet homme n’était pas un ange, qu’était-il ? Aaron, lui-même heureux de la spontanéité et l’entrain de sa réponse, lui proposa de partir sur le champ pour avoir la chance de trouver encore un taxi. Irène savait d’expérience qu’ils n’en trouveraient pas, mais elle se garda bien de le lui en faire part. Elle passa ses bottes et sa parka, saisit son sac à la volée et s’engouffra à la suite d’Aaron, un téléphone collé à l’oreille. Comme prévu, il n’y avait plus de taxis et c’est tout naturellement qu’ils se retrouvèrent contraints d’utiliser la voiture du milliardaire. Plusieurs questions lui vinrent spontanément ; Pourquoi vouloir prendre un taxi quand on avait une voiture ? Pourquoi vouloir prendre un taxi quand on avait cette voiture ? La carrosserie noire et lustrée luisait comme la carapace d’un insecte. Par souci de clinquant, on avait ajouté des boiseries à l’entournure des fenêtres et des planchettes de… Marbre ? Elle était sciée. Si elle avait une voiture comme ça, elle passerait surement ses journées à pavaner en ville, à récupérer toutes les femmes qui passaient à sa portée, à dépenser son argent à outrance pour agir comme le plus insouciant des milliardaires. Elle jeta un œil en coin à Aaron, qui élucubrait des énormités sur le fait de laisser la clé sur le contact. Il était insouciant mais pas superficiel. Elle prit la place qu’il l’invitait à prendre.

      « Ne vous faites pas d’illusion, après dix kilomètres on ne fait plus la différence avec une Chevrolet. Je vous laisse profiter et nous emmener à Hamelin, je vais piquer un petit somme, il y en a pour trente minutes. 89 Lewin Street, c’est presque au bout de la Wading, un peu à l’écart des autres baraques, dans un style un peu « vieux snob pompeux» Vous remarquez bien assez vite. » Elle lui sourit amoureusement – Elle était vraiment sous le charme de cette tête-à-claque – et répliqua qu’ils y seraient en moins de temps qu’il n’en fallait pour le dire. Ce à quoi il ricana. Elle ne comprit pas immédiatement le ricanement.

      Irène glissa la clé dans le contact au bout de quelques minutes, qu’elle avait passé à observer le volant, les ornements de bois, de cuir, la radio tactile, et Lui, bien sûr. Elle l’avait même couvé du regard, sans honte, sans gêne. Par chance, le milliardaire s’était endormi. Sa tête, rejetée en arrière, était coincée entre la vitre et l’appui-tête et laissait sa bouche ouverte, ronflante, dévoilant une rangée de dents parfaitement blanches et droites. Quand il ne disait rien, il avait presque l’air adulte. Mais quand il parlait… Délicatement, elle tournerait la clé dans le contact, s’apprêtant à donner corps et vie au bijou motorisé. Elle entendrait vrombir le moteur, irrité comme un lion qu’on réveille. Elle titillerait l’accélérateur, comme on titille la bribe d’un cheval haineux, et s’élancerait dans les rues sombres et pénétrantes de Star City comme on s’élance sur une mer noire et huileuse.

      La jeune femme porta une main sûre à l’embout noir et mit le contact d’un tour de poignet décidé. Elle sentit la carcasse frémir sous ses doigts mais n’entendit rien, pas l’ombre d’un vrombissement. La déception la submergea, mais elle pensa qu’elle devait la beauté du silence à l’épaisseur des vitres. Malheureusement, après avoir roulé pendant plus d’un quart d’heure, elle dut se rendre à l’évidence que le problème était d’une toute autre nature. Elle dépassait difficilement les cinquante à l’heure. Sur le périphérique pour Hamelin, elle eut envie de pousser le vice jusqu’au soixante-dix. La voiture crachota si bien qu’elle crut avoir grillé le moteur – Son cœur avait fait une embardée sévère, également – et songea un instant à laisser Aaron et sa carlingue de Greenpeace sur le bas-côté de la route pour tenter sa chance en France. Plus tard, l’idée devait la faire rire, mais dans l’état actuel des choses, elle ne souhaitait que mettre fin à cette richissime supercherie. Ce n’est qu’une heure et demie plus tard qu’elle aperçut enfin la villa du président du S.E.L. Et c’est aussi le moment qu’il choisit pour se réveiller. Il justifia la maigre performance de son bolide par des idéaux écologistes mais elle n’était pas dupe. Les sept-cent quatre-vingt-dix chevaux avaient laissé place à un moteur « A énergie solaire ». C’était dit. Foutu vert. Rapidement, il lui présenta les dix-sept pièces de l’immense demeure, puis l’accompagna finalement à la chambre d’ami qui lui était échue pour la nuit. Elle n’osa pas penser qu’elle l’aurait bien voulu pour toutes les nuits à venir, et de préférence avec lui, mais le fit quand même. N’importe quelle femme pourrait fantasmer sur cet homme. Et elle n’avait beau être qu’une épave, elle était une femme. Et elle fantasmait.

      Pour l’instant, elle fantasmait, certes, plus du moelleux des draps que sur le corps de son nouveau patron – Quoiqu’il soit vraiment attrayant – Et c’est lorsqu’il bondit sur le sublime lit qui trônait au milieu de la pièce qu’elle comprit que le sommeil n’était pas pour tout de suite. « Que c’est bon ! Charissa, venez, vous allez mourir. » Elle était rouge de gêne mais s’installa néanmoins à ses côtés, allongée de tout son long sur le matelas qui fondait comme un chocolat au soleil. C’était divin. « Je suis trop bien ici. Vous partagerez bien votre sommeil avec quelqu’un d’autre ? Je n’ai pas les mains baladeuses, je vous rassure tout de suite. » Irène s’avoua considérer la proposition pendant quelques secondes avant de réaliser que c’était tout bonnement inenvisageable. …j’ai un millier de choses à faire je suis crevé j’ai pas envie je veux un congé je suis bien avec el… « Je peux aussi vous laisser le lit et me contenter du canapé. Je suis presque sûre y être toujours plus à l’aise que sur ma vieille couche rongé aux mites. » Aaron se leva en baillant, vraisemblablement gêné, et se frotta les yeux et la tête. « Euh... Non, excusez mon manque de tact. Je vous laisse le lit bien sûr, et je vais regagner ma chambre... » C’est dommage, pensa-t-elle. Ce, bien sûr, avant de se mettre une gigantesque gifle mentale. Ses dernières relations ne s’étaient pas vraiment bien passer. Et c’était sans compter sur l’homme sur qui elle avait des vues ; un génie excentrique, un milliardaire, un playboy et un philanthrope. Autant dire inaccessible. …Quel idiot... Faut vraiment que j'arrête de sortir des conneries H24… « C’est pas grave, lâcha-t-elle. Je ne vous en veux pas, Monsieur Cordell. Vous devez être fatigué. » Encore et encore, elle lui trouvait des excuses. Il affirma dans un rire qu’il était effectivement fatigué et qu’il comptait bien profiter de sa journée du lendemain. Et ses profits à lui, lui donneraient nécessairement du travail à elle. Elle lui demanda à ce propos à quelle heure elle devait se rendre au bureau, mais n’obtint que l’évasif « comme vous voulez » auquel elle s’attendait. Enfin, elle lui suggéra d’aller dormir, ce qu’Aaron accepta de bonne grâce.

      Une fois seule, il fallut moins de dix minutes à Irène pour se changer et sombrer dans un lourd sommeil. Elle voyait un centre commercial qui lui était inconnu. Elle voyait d’immenses baies vitrées. Elle les voyait brisées. Des éclats de verre. De la lumière. Du sang. De la lumière solide. Elle sentait le goût des larmes, de la sueur. Elle voyait des hommes, des cagoules, des terroristes, des bombes. Elles explosaient. Elles criaient. De la lumière solide. De… La jeune femme se réveilla en sursaut, terrorisée. Il était quatre heures du matin. Dehors l’orage était reparti de plus belle et les gouttes de pluie martelaient les vitres, et la foudre faisait vrombir les vitres. Instinctivement, elle eut l’impression qu’elle devait aller voir Aaron. Qu’il en avait besoin. Il en avait besoin.

      « Monsieur Cordell, réveillez-vous. Vous cauchemardez. » Elle s’était penchée au-dessus de son lit et avait posé une main protectrice sur son front moite de sueur. En quelques secondes, il s’était réveillé et s’était redressé. Grand Dieu, il était parfait, torse nu. « Je... C'était... Comment... Comment avez-vous su que je faisais un mauvais rêve ? » La question la prit au dépourvu, puisqu’en vérité, elle n’en avait aucune idée. Elle avait senti qu’il avait besoin d’elle. Elle décida de mentir. « Je vous ai entendu gémir depuis la chambre. C’était soit ça, soit on vous assassinait. »

      Elle lui sourit.
Revenir en haut Aller en bas

Message posté : Jeu 31 Mai - 23:49 Message
Obtenir l'URL : Cliquer ici

avatar
Invité
Invité
Afficher le profil
      Ce fut un cauchemar comme les autres, un cauchemar comme il en faisait parfois. Mais c’était le réveil qui n’était pas le même. D’ordinaire, il se faisait dans la panique, dans l’angoisse. Il transpirait. Mais pas cette fois, car cette fois, il y avait Charissa. Elle s’était levée pour venir jusqu’à son chevet et le réveiller. Tout cela dans l’optique de l’apaiser. Décidément, elle méritait déjà le titre d’employée du mois. Dans la noirceur de sa chambre, l’espace vital d’Aaron Cordell, le milliardaire se rendit compte que pour la première fois, quelqu’un était rentré dans son antre. Un bordel impressionnant caractérisait l’endroit, une pièce de 81 m², soit un carré parfait de 9 mètres sur 9. Son bureau gigantesque où trônait son moniteur informatique, accompagnée de son unité centrale, occupait déjà une bonne partie de la chambre. Autour de l’espace du clavier et de la souris étaient étalées des accessoires divers, allant de la chaussette (propre bien sûr, Aaron ayant le sens de l’hygiène) à la dernière extension d’un célèbre jeu en ligne massivement multijoueur. Aaron espérait que sa protégée ne fasse pas attention au bazar régnant, car le bureau n’était pas le seul à subir sa flemme chronique. Une penderie ouverte au fond de la pièce laissait entrevoir une multitude de fringues lavés mais entassés en une masse compacte de couleurs variant tous les tons. A côté d’elle, une télévision accueillait plusieurs consoles dont les fils s’entremêlaient et qui recouvraient des boitiers de jeux vidéo et de dvd. La moquette grise au sol avait elle aussi connu le cataclysme : des romans de science-fiction, revues scientifiques et quelques comics jonchaient le sol. Près d’Aaron, ou plutôt près de son lit était installée une petite table nuit supportant une boite de mouchoirs (pour se moucher) et une lampe de chevet moderne. Aaron tendit la main jusqu’au bouton et entendit le clic en même temps que la lumière l’aveugla soudainement. La lumière lui rappela d’ailleurs son cauchemar, mais il s’efforça de l’évacuer de son esprit. Il se frotta les yeux vigoureusement pour mieux détailler sa « sauveuse » du regard. Elle portait un débardeur, bien trop ample pour sa silhouette maigre, et un short délavé qui semblait dater du siècle passé. Il se promit de lui fournir une garde-robe rapidement, elle le méritait, et il voulait la remercier pour ce qu’elle venait de faire. Un sourire fatigué se dessina sur les lèvres du milliardaire qui saisit la main de la jeune femme avant de répondre à sa plaisanterie. « Qui voudrait assassiner un beau gosse pareil ? Non voyons, Charissa, soyez réaliste. Il sourit à sa propre bêtise. Je vous remercie. Ce n’était pas un rêve très plaisant, et vous m’en avez sorti. Vous répondez déjà parfaitement à mes attentes ! » Charissa parut agréablement surprise par cette remarque. Il était heureux de la flatter. Elle en avait bien besoin, et en plus il se montrait sincère !

      L’ampoule à économie d’énergie allumée depuis quelques instants éclairait désormais la pièce de façon correcte. « Le problème quand on est écologistes, c’est qu’il faut savoir se montrer patient pour certaines choses d’ordre pratique », ironisa intérieurement le PDG du Sel. La voiture, les lampes de la villa, même sa machine à café bénéficiaient de la touche personnelle d’Aaron Cordell. Néanmoins le résultat le satisfaisait, et c’était l’essentiel. Le physicien voulut expliquer le désordre dans sa chambre mais il s’aperçut qu’il n’y avait rien à expliquer. Il n’était pas de nature bordélique et rangeait fréquemment le foutoir qu’il faisait, mais il avait des périodes de laisser-aller, dont il se fichait éperdument. Quand il ne pouvait faire le ménage lui-même dans la villa, il faisait appel à une femme de ménage qu’il surveillait, contrairement à ce qu’il avait annoncé quelques heures auparavant à Charissa. Simplement, ces périodes étaient rares et il en éprouvait une certaine honte. Voilà pourquoi il se sentait gêné par l’allure de sa chambre, et il espérait que Charissa n’y prête aucune attention. Trop tard.
      « Ecoutez… Je n’ai pas l’habitude d’un tel capharnaüm vous savez… Ça peut surprendre mais je suis quelqu’un de très maniaque. Simplement… Je n’ai pas eu le temps de ranger ces derniers jours. Il mentait. Il avait simplement la flemme. Une flemme pure et dure, issue d’un idéal de paresse ancestral qui ne l’avait jamais quitté, à son grand désarroi. Je pensais m’atteler à remettre de l’ordre ici dès demain matin. Tout sera nickel. » Il ressentait l’envie de se justifier, comme pour prouver qu’il n’était ni crasseux, ni chaotique. Le chaos, ce n’était vraiment pas son truc. Lui privilégiait l’ordre, le classe, et ce n’était que pure malchance que Charissa se soit retrouvée dans cette chambre à un moment pareil. Il se jura de ne pas répéter son erreur, un véritable crime selon lui, contre la dignité de sa chambre. « Je suis taré. » Pensa-t-il. L’espace d’un instant, il crut voir les lèvres de son employée d’étioler en un sour…

      Coup de tonnerre. Il sursauta. Son emprise sur la main de Charissa s’accrut violemment. Il desserra néanmoins les doigts, craignant de lui avoir fait mal. Il se confondit en excuses. « Pardonnez-moi ! Je suis désolé Charissa… Le tonnerre, ça me fout les jetons. Pas au point d’avoir un arrêt cardiaque rassurez-vous, mais ça m’angoisse. Depuis tout petit. Je sais que la probabilité d’être frappé par la foudre est quasi-inexistante, surtout dans une villa suréquipée en paratonnerres, mais j’arrive pas à m’y faire. Excusez-moi. » Il enleva sa main lorsqu’un flash blanc illumina la pièce pour précéder un nouveau retentissement fracassant. Sa respiration s’accéléra, stressé par l’assourdissement sonore. A son grand étonnement, Charissa se leva jusqu’aux fenêtres de sa chambre et entreprit de les ouvrir l’une après l’autre. Elle ferma les volets de façon à cloisonner la chambre, de lui procurer un sentiment de protection. Cette initiative eut un effet plutôt réussi, puisqu’il fut presque immédiatement rassuré. Elle était décidemment très forte pour lui apporter du réconfort, se dit-il après qu’elle fut revenue auprès de lui. Une lueur d’affection brilla dans ses yeux de saphir. La douce voix de Charissa s’éleva de nouveau, contrastant avec l’atmosphère de son antre chaotique : « Puis-je faire quelque chose pour vous, Mr Cordell ? » Émerveillé par tant de bienveillance, le milliardaire lui adressa son plus beau sourire avant de lui répondre, pleinement éveillé. « Vous êtes merveilleuse ! Vous n’avez pas entamé votre première journée et vous êtes déjà aux petits soins pour moi. Que demande le peuple ? Préparez-vous pour écoper de ce boulot jusqu’à votre retraite, je ne lâcherai pas un filon si parfait. Enfin, vous voyez la métaphore. » Le fait que la luminosité émanant de la lampe ne soit que modérée ne suffit pas à dissimuler le léger rougissement qui vint teinter les joues de la jeune femme (Aaron en fut d’ailleurs ravi). En plus de cela, elle sourit à son tour. « Ça ne me dérange pas. Pour l'instant. Quoique vous soyez quelqu'un de très particulier. » Aaron rit. Ce n’était pas la première fois qu’on évoquait son caractère devant lui, mais jamais on ne l’avait fait avec humour. Car oui, c’était bien de l’humour qu’avait fait sa nouvelle employée, et sa franchise lui faisait énormément plaisir. Nombre de ses travailleurs le traitaient comme le grand gourou du S.E.L, mais sans jamais lui manquer de respect ou plaisanter sur sa personne. Il détestait ça. Il préférait qu’on l’insulte en face que l’on le traite avec hypocrisie. Il avait les hypocrites en horreur, mais Charissa n’en faisait pas partie, et rejoignait de fait les 10% de personnes franches et honnêtes qu’il côtoyait. Pas de simagrées faussement produites, de débilités mensongères et autres fléaux qu’employaient ces gens-là, qui ne valaient pas mieux que la merde sous ses chaussures (celles qui étaient restées au S.E.L et qu’il ne voulait pas décrasser lui-même tant la déjection était infâme). « Vous vous habituerez vite. Et puis vous serez folle de moi, sans aucun doute ! Plaisanta-t-il. Bon, je ne vous retiens pas, allons dormir encore un peu avant de se lever. 11h ça ira ? Je sais qu’il n’y a pas de réveil dans la chambre d’ami, le dernier est tombé en panne à force d’inactivité. Ne me demandez pas, je ne pensais pas que c’était possible. En tout cas je pourrai venir vous réveiller si vous le souhaitez. Je pense que 11h est une bonne heure pour se préparer à aller bosser. Okay ? »

      Okay. Charissa retourna dans la chambre d’amis pour terminer sa nuit, et Aaron ferma les yeux à l’instant même où elle referma la porte derrière elle. Son départ le plongea dans ses souvenirs de la journée passée. Il la revit assise sur le trottoir, sous la pluie battante, pleurant toutes les larmes de son frêle corps. Un peu plus tard, dans un café bourgeois, ils discutaient pour la première fois. Et encore un peu plus tard, alors que la nuit recouvrait la ville, elle l’avait conduit chez lui, et enfin l’avait rassuré dans sa chambre. Que d’évènements pour une si courte journée. Aaron croisa les bras derrière sa tête et rouvrit les yeux, le regard dirigé vers le plafond invisible. Il se demanda si ces émotions n’allaient pas être les premières d’une longue série. « Ça se pourrait bien. » pensa-t-il avec ferveur. Aaron n’avait que très peu d’amis, ne consacrant l’essentiel de son temps qu’à la physique, ses fonctions de président et à l’Archange. Charissa pourrait apporter dans sa vie un soutien non négligeable. Du moins, il l’espérait. Un soupir, et il s’endormit d’un sommeil sans aucun troubles.

      Le réveil sonna à 10h50. Son bip-bip incessant martela le crâne d’Aaron pendant une minute entière avant qu’il ne se lève jusqu’au bureau pour aller l’éteindre. Une technique qui marchait, et particulièrement avec les gros paresseux dans son genre. Mais ce matin-là, Aaron n’était pas fatigué, il se sentait même plutôt en forme. Il se saisit du peignoir pendouillant sur son fauteuil de bureau et s’en vêtit pour aller réveiller Charissa. La lueur éclatante du soleil l’aveugla lorsqu’il ouvrit les volets, et il fut ravi d’apercevoir le ciel azur. La tempête était passée. Aaron s’empressa de quitter sa chambre pour descendre quatre à quatre les marches le conduisant au rez-de-chaussée. Il prépara un petit déjeuner composé de céréales et de croissants qu’il ingurgita en un temps record. Lorsqu’il fut rassasié, il en prépara un nouveau. Mais pour elle, cette fois. Une fois le plateau prêt, il remonta les escaliers jusqu’à atteindre le premier, et parcourut les quelques mètres qui le séparaient de la chambre de sa protégée. Il toqua doucement et entrouvrit la porte en supportant le plateau d’une main, et jeta un coup d’œil par l’interstice. Charissa se réveillait, visiblement. Tout comme lui, elle devait apprécier la grasse matinée. Cool, un autre point commun. D’un léger coup de pied, il ouvrit complétement la porte et s’engouffra à l’intérieur de la chambre. La lumière pénétra dans la pièce et Aaron vit les habits de Charissa, pliés et posés sur la table basse, ainsi que son vieux sac, au pied de cette même table basse. Elle n’avait vraiment rien. Aaron eut un pincement au cœur, mais n’en démordit pas moins : son élan de gentillesse se poursuivit lorsqu’il s’exprima. « Bonjour bonjour ! J’espère que… Vous avez bien dormi. Malgré que… Je vous ai réveillé. Désolé. Mais je vous ai préparé un ptit déj’, j’espère que vous aimez les céréales au miel. Elles sont en formes de grenouilles. Et puis j’ai ajouté quelques croissants avec de la confiture d’abricot, j’espère que vous n’êtes pas allergique ou quoi que ce soit. » Aaron bafouillait un peu, il était soudain gêné par son attitude. Peut-être en faisait-il trop, alors qu’ils se connaissaient à peine. Pourtant, quelques secondes suffirent à le faire changer d’avis. Les yeux de Charissa papillonnèrent, révélant ses pupilles myosotis à la clarté du jour. Elle se redressa sur un coude, et Aaron remarqua ses cheveux ébouriffés et sa bretelle de débardeur qui avait glissé le long de son bras. Un côté sexy. Elle se frotta les yeux et lui lança un regard ébahi. « Je n'ai jamais... On ne m'a jamais... Merci Monsieur Cordell. » Aaron reprit alors contenance et s’exclama avec vigueur : « Ah ! Il n’y a aucun problème Charissa ! Mais s’il vous plait, laissez tomber le « Monsieur Cordell » et contentez-vous d’Aaron, j’ai assez de lèche-bottes au boulot qui m’appellent ainsi. Et vous ne faites pas partie de la même catégorie que ces gens-là, pour sûr ! Bon je vous laisse grailler ! Vous pouvez prendre une douche dans la pièce d’à côté, c’est la salle de bain de l’étage. Il y en a une au rez-de-chaussée aussi donc ne vous en faites pas pour moi. Je vous attendrai en bas pour qu’on y aille ensembles. A toute à l’heure ! »

      Aaron attendait depuis seulement dix minutes lorsqu’il aperçut Charissa en train de descendre les marches de l’escalier. Ses cheveux encore mouillaient cascadaient le long du haut propre et à peine chiffonné qu’elle avait enfilé. De toute évidence, c’était quelqu’un d’efficace. Aaron se leva hors de son fauteuil, reposa le magasine qu’il lisait et adressa à Charissa un clin d’œil joyeux. « Nickel. On y va ? Ne vous inquiétez pas, je ne vous ferez pas reconduire ce veau. Je me mets au volant aujourd’hui… J’ai deux détours à faire sur la route ! » Il ouvrit la porte.

      Lorsque la Rolls se gara en double file, Aaron ne laissa pas à Charissa le temps de poser la moindre question. Ils étaient de retour à Lincoln, mais bien loin de l’ambiance austère du Black Unicorn. Aaron les avait conduit jusqu’à une grande artère, où un magasin d’outils spécialisés prenait place au niveau d’un carrefour. Lorsqu’il descendit de la voiture et claqua la porte, il se pencha au niveau de la fenêtre pour que son employée puisse l’entendre. « Une course à faire, je vais faire très vite donc vous n’aurez pas à attendre bien longtemps. A tout de suite ! » Il laissa la jeune femme à l’intérieur de la Rolls et partit au petit trot en direction du magasin. Il revint moins d’une quinzaine de minutes plus tard avec un sachet plastique qui semblait peser lourd. Une fois dans la voiture, il le posa entre Charissa et lui et attacha sa ceinture avant de mettre la main sur la clé de contact. Il démarra et s’éloigna de Lincoln en direction du centre-ville.

      « Vous ne me demandez pas ce que c’est ? »
      dit-il à l’attention de Charissa qui n’avait pas eu de réaction particulière en voyant le gros sac. « J’ai peur de ce que ça peut être » ironisa la jeune femme. Aaron ricana. Il ralentit en voyant se profiler un feu rouge. « Non, je pense attendre la retraite pour le commerce de bombes. Sérieusement, vous ne me demandez pas ? » Charissa rétorqua du tac-au-tac : « Vous brûlez d'envie de me le dire, me demander n'est qu'une pure convenance, vous le ferez dans tous les cas. » Le feu passa du rouge au vert, Aaron appuya sur la pédale d’accélération. « Absolument. Ravi de voir que vous me comprenez déjà ! Ce n’est qu’une question de temps avant que cela ne vous irrite, je peux vous l’assurer. En attendant je profite de votre naïveté juvénile pour répondre : c’est du matos spécial, je m’en sers pour mes « expériences personnelles » à la villa. Vous avez certainement vu tout ce bordel dans le jardin. C’est là que je mets en pratique mes connaissances, avec du matériel de ce type. En l’occurrence, c’est un ensemble de minuscules panneaux solaires dont je me sers pour tenter de canaliser un maximum d’énergie. Bon trois mille dollars c’est pas donné, mais j’arrive parfois à certains trucs intéressants. »

      Charissa eut un petit sourire en coin. « Je n’en doute pas » déclara-t-elle simplement. Satisfait, Aaron roula dans la joie et la bonne humeur jusqu’à leur prochain arrêt. Juste en face du bâtiment du SEL. Aaron se gara cette fois plus « proprement » et réussit son créneau du premier coup sur la seule place disponible. Il se tourna vers Charissa pour lui parler. « Cette fois, j’ai besoin de vous. C’est une affaire importante, j’attends que vous soyez attentive. Je vous mentionnerai les détails sur place. » avoua-t-il d’un air sérieux. Charissa acquiesça, entièrement à son écoute. Ils descendirent ensembles de la voiture et Aaron se dirigea vers un bâtiment visiblement rénové à en juger par l’absence totale d’insalubrité. En apercevant le hall depuis l’autre côté de la porte transparente, la première chose qu’Aaron remarqua fut en effet qu’il était parfaitement entretenu. Il s’approcha du pavé électronique fixé au mur pour composer un code de sécurité, et la porte s’ouvrit. Il conduisit Charissa jusqu’à l’ascenseur, un modèle vitré et silencieux, qui les amena quasi-instantanément au septième étage. A la sortie de l’ascenseur, ils débouchèrent sur un couloir abritant plusieurs portes, toutes blindées et verrouillées. Une caméra de sécurité ronronnait doucement, depuis un angle du mur. La surveillance était parfaite. Le gardien devait se tourner les pouces derrière son bureau, en tout cas c’est ce que pensa le milliardaire. La porte la plus éloignée fut celle devant laquelle Aaron s’arrêta. Il sortit un trousseau de clé de sa poche et s’apprêtait à introduire l’une d’entre elle dans la serrure lorsqu’il figea son mouvement, et se tourna vers Charissa. « Tenez, faites-le s’il vous plait. J’ai une phobie des portes. Je suis portophobique. » Le regard qu’elle lui adressa en disait long sur ce qu’elle pouvait penser soudainement de son état mental, mais il lui tendit les clés et elle les prit. Elle prit sa place devant la porte et l’ouvrit.

      Ils pénétrèrent ensembles dans un vaste appartement qui comprenait de nombreuses pièces et une déco sobre. Aaron posa la sacoche en cuir qu’il trainait avec lui sur une commode près de l’entrée et fouilla à l’intérieur. Il en ressortit quelques feuillets et un stylo à plume qui devait vavoir le même prix que la sacoche. D’un air qui se voulait nonchalant, il tendit les feuillets à Charissa.

      « C’est le bail. Vous signez ? »
Revenir en haut Aller en bas

Message posté : Mar 5 Juin - 1:42 Message
Obtenir l'URL : Cliquer ici

avatar
Invité
Invité
Afficher le profil
      Elle savait. À la seconde où elle avait glissé la clé à double panneton dans le cylindre. La pression et le quart de tour. Elle savait ce qu’il y avait derrière la porte blindée. Pourquoi savait-elle ? Elle avait commencé à cerner Aaron ; Le milliardaire était un philanthrope. Un philanthrope étrangement égoïste, qui devait penser que le monde tournait autour de sa personne et qui, vraisemblablement, pensait l’avoir achetée, mais un philanthrope avec un cœur en or. Irène poussa le battant, laissa l’homme pénétrer dans l’appartement à sa suite et referma derrière lui. Dans les rayons épars, qui s’étalaient en grappes de lumière sur le sol maculé de poussière, la jeune femme put discerner l’appartement dans toute sa superficie. Il semblait immense. À tâtons, elle se dirigea vers une fenêtre, qu’elle ouvrit laissant amplement entrer la lumière du jour. Elle donnait sur un petit parc privé, coloré et odorant, amoureux comme une émeraude au cœur de sa gangue… Elle allait déjà aimer cet endroit. Un sourire conquis aux lèvres, elle délaissa la beauté du jardin d’été pour se gorger de celle d’Aaron Cordell. Les panneaux entrouverts de la fenêtre laissait entrer une légère brise qui chassa rapidement de l’appartement la légère odeur de poussière pour y laisser s’installer la saveur d’une saison douce. Et d’un bel avenir, plaise qu’il dure.

      Elle chercha des yeux son nouveau patron mais son regard se laissa porter sur le studio. Au plein jour, il était effectivement très grand. Les murs patinés de couleur crème rendaient bien la luminosité de l’après-midi et les couleurs acidulées – orange et jaune – des plaintes et des portes sucraient le tout. Le plafond bas et la décoration sobre mais soignée donnaient une évidente impression de bienêtre. Irène se débarrassa de sa veste et de son sac à main sur le canapé – notant au passage la nouveauté de l’objet, qui ne devait pas avoir plus de quelques jours – et alla rejoindre le Président. D’une sublime sacoche de cuir – Très professionnelle pour l’usage qu’il devait en avoir – il sortit ce qu’elle identifia immédiatement comme le bail et le lui tendit d’une façon qui se voulait décontractée. En réalité il redoutait sa réaction ; il espérait lui faire plaisir, lui faire une surprise et qu’elle en soit heureuse. Il aimait faire plaisir. Pourquoi devrait-elle le décevoir ? Elle prit les feuilles d’un air sublimement inquiet, se laissa glisser entre ses doigts le stylo à plume, lisse et noir comme une plaque d’huile, et se délecta de son évidente satisfaction.

      « C’est le bail. Vous signez ? » Irène feignit – admirablement – la surprise. Elle le fixa intensément, tourna et survola les pages une à une, bégaya, rougit. Tout ça avant qu’elle ne pose les yeux sur le prix du loyer ; hors taxes, il faisait six fois ce qu’elle gagnait en un mois au Black U’. Sa feinte surprise se mua en une véritable stupeur qui la scia en deux. Elle blêmit, regarda Aaron une fois, puis deux. Il souriait, d’un sourire qui allait en s’agrandissant de seconde en seconde. Elle ouvrit la bouche à plusieurs reprises mais les mots mouraient à ses lèvres. Au bout de ce qui sembla durer une éternité, Irène jeta les papiers sur la table : « Est-ce que vous êtes devenu fou ? » L’homme décroisa les bras, le visage soudain grave et… triste ? Elle regretta aussitôt son coup de sang. Il se pencha sur la table et demanda le plus sérieusement du monde si elle trouvait l’appartement trop petit ou qu’elle désirait des chambres supplémentaires. Supplémentaires ? Elle parcourut rapidement le contrat. Il y avait deux chambres. Elle leva de nouveau les yeux vers lui, gênée et contrite. « Mais enfin Monsieur Cordell, c’est beaucoup trop ! Et qu’ai-je à faire de deux chambres, vraiment ? » Elle n’arrivait pas à l’appeler simplement Aaron. Sauf quand elle pensait à lui. « Euh, ça c'est pour moi. Au cas où. » Il avouait à demi-mot, il avait honte ; Un moment elle se demanda s’il plaisantait, mais il devint évident que non quand il commença à fixer ses pieds, déçu. La jeune femme s’en trouva à la fois touchée et mal à l’aise. Après tout, elle ne le connaissait que très peu et, bien qu’elle se vendrait pour une nuit avec lui, il n’en était pas moins un inconnu – particulièrement barré – qui semblait éprouver un besoin maladif d’empiéter sur la vie des gens. C’est alors qu’elle remarqua la date d’émission du bail. La veille au soir, pendant qu’elle remplissait son contrat de travail, l’affaire avait déjà été réglée. Il aurait pu le lui dire, la mener directement ici mais non, il avait préféré qu’elle passe la nuit chez lui. Elle aurait pu prendre ça pour la lubie d’un fou furieux possessif et malsain, mais elle savait – au plus profond d’elle – que la raison était toute autre. Se sentait-il si seul pour avoir le besoin de ramener dans son antre une parfaite inconnue ? Elle apposa sa signature sans l’ombre d’une hésitation. « Vous y serez toujours le bienvenu, Monsieur Cordell. » Irène lui glissa le bail, son stylo et son plus beau sourire. …gentille… Aaron glissa les papiers dans sa sacoche, la boucla et lui rendit un sourire un peu gêné, en se grattant la tête. Elle décida de mettre fin au silence.

      « Bon, et si on y allait ? Vous avez assez lambiné, je pense. Et je conduis, vous êtes un danger public avec un engin de mort entre les mains. » Si seulement ce pouvait être un engin de mort. Ils se faisaient klaxonner et doubler à tout va. Le matin-même, quelqu’un avait été jusqu’à traiter Aaron de « Mou du… » Mais elle avait déjà fermé la vitre. Sans attendre sa réponse, elle saisit les clés de l’appartement, ferma vitres et portes, rassembla ses affaires et sortit, son patron – enjoué et délicieusement muet – sur les talons. Arrivé à proximité de sa voiture, il lui lança les clés et décréta avec un sourire que « Vous pouvez prendre le volant bien sûr mais... Il ne nous reste plus qu'à aller au S.E.L, donc au coin de la rue. » Et elle leva les yeux avec effarement. La gigantesque silhouette du S.E.L se dressait devant le soleil et plongeait quelques pâtés de maison dans son ombre gargantuesque. L’équivalent d’une rue devait séparer son havre de paix de l’enfer du siège de l’entreprise Cordell. Et il était content… pensa-t-elle avec amertume. Son sourire en disait long, mais au moins ça expliquait bien des choses. Elle pénétra néanmoins dans l’habitacle avec autant d’entrain qu’il était possible à une femme d’avoir, sachant que son séduisant patron s’avançait ouvertement comme son plus beau squatteur. Il leur fallut dix minutes pour rallier le parking privé du PDG. Étrangement, il leur aurait été plus facile de faire le chemin à pieds, mais elle avait culpabilisé à l’idée de laisser la Rolls en pleine rue. Quand bien même cette voiture n’était qu’une plaie. Ensembles, ils gagnèrent la chaleur cuisante du dernier étage et son luxe démesuré. Aussitôt arrivée, elle remarqua la pile monstrueuse qui recouvrait l’intégralité de son bureau et sut à quoi elle passerait la journée à s’occuper. « Bon... On a une heure devant nous avant l'heure du déjeuner. » Bailla Aaron. Il était midi et demie. « Vous allez dans votre labo ? » Demanda-t-elle avec curiosité. Elle se débarrassa de ses affaires et s’en alla allumer la… clim… Evidemment. Pas de clim, c’était mauvais pour les ressources naturelles. Ou quelque chose du genre. À défaut, elle ouvrit les fenêtres. Par chance, un vent d’altitude fouettait allègrement la carcasse de fer et de verre. Le Président lui répondit dans un sourire qu’il fallait bien qu’il vérifie que les ingénieurs travaillent bien, avant d’ajouter « Quels tire-au-flancs ces types... » . Venant de lui, c’était gonflé. Et gonflé, c’était lui. Il renchérit gaiement : « Sur ce… À tout à l’heure ! » Un clin d’œil et il était partit. Mais revenu le temps d’un battement de cils. « Euh... Je ne vous ai rien donné à faire, exact ? » Elle fit non de la tête. Un sourire attendri émergea sur ses lèvres.

      « Et bien... Vous n'avez qu'à essayer de trier les innombrables feuilles sur le bureau. Classez-les comme vous voulez, du moment que ça parait moins bordélique. Voilà, si ça peut vous occuper ! Je ne voudrais pas vous donner mauvaise conscience. A toute ! » Il tourna les talons. J’y comptais bien, Monsieur Cordell.

      Une fois Aaron parti, il régnait un calme déroutant dans le bureau. Un calme mortel. Force lui fut d’avouer que sans lui, elle ne se sentait pas plus tranquille, elle se sentait plus seule. Assise sur le beau cuir de sa chaise à roulettes, Irène ne savait par où commencer. À vue de nez, il devait y avoir l’équivalent de quatre mois de paperasse. À quoi passait-il son temps ? Pourquoi ne pas avoir embauché de larbin avant ? Elle n’osait y penser. La jeune femme prit une première pile, avec laquelle elle s’assit à même le sol. Feuille après feuille, dossier après dossier, elle s’affairait à trier fonction de la matière ; Là allait la compta – Fiches de paye, reçus, bon de commande,… -, là allaient les contacts, là il était question de publicité, là il était question de contrat, d’assurance, de partenariat, d’assignation en justice,… Il semblait qu’elle n’en voyait pas la fin. Quand une pile était écoulée, elle en prenait une autre. Et encore une. Et encore une. Au bout d’une heure qui lui parut une éternité, il ne restait rien sur le bureau, mais d’innombrables piles jonchaient le plancher lustré. Aaron dirait qu’elle n’avait fait que déplacer le problème. Et il y avait quelque chose de vrai.

      Il doit avoir faim, songea-t-elle. Elle se leva en s’étirant dans tous les sens, sans grâce, physiquement et moralement courbatue. Une fois son sac passé sur l’épaule, Irène descendit à la cafeteria du rez-de-chaussée. Elle était bondée – chargée de discussions et de rires, de bruits de mâchonnement et des cliquetis des couverts –, mais personne ne faisait la queue, elle passa en moins de temps qu’il n’en fallait pour le dire. Heureusement, d’ailleurs. Un mâle de crâne affreux l’avait saisie sitôt qu’elle avait posé un pied dans le self ; elle avait l’impression que sa tête était un hall de gare. Elle demanda à la caissière – replète et désagréable – deux sandwichs au poulet – « C’est pour emporter ? » —, deux cocas, paya et ressortit dans la minute qui suivi. Elle demanda. Le portier l’envoya au deuxième étage. Au bout d’un dédale de couloirs immaculés, une porte de verre se dressa devant elle. Après quoi un sas. Une autre de porte de verre derrière laquelle se dressait le laboratoire solaire de Star City. Immense, il occupait à lui seul un étage entier. À l’intérieur, comme à l’intérieur d’une fourmilière, s’agitaient une bonne vingtaine de fourmis blanches, lunettées et gantées. La jeune femme avait posé une main déterminée sur la plaque de fer vissée à même la porte quand un panneau attira son attention. Et un panneau qui lui interdisait l’accès. Une main blanche sur fond rouge. Une main barrée. Et quelques mots « Accès interdit sauf au personnel ». Elle scruta l’intérieur. Mais comment trouver une fourmi parmi des fourmis ? Aaron apparut spontanément dans son champ de vision, prostré au-dessus d’une très belle chercheuse à qui il flattait l’épaule, encourageant, terriblement séduisant. Irène eut un pincement au cœur. C’était prévisible pourtant… Quand il l’aperçut enfin, elle ne put lui offrir qu’un faible sourire. Le physicien posa illico le bloc qu’il tenait dans les mains et vint lui ouvrir la porte.

      « Je… Je vous ai apporté à manger. » Bégaya-t-elle tristement. Il posa une main adorablement inquiète sur sa joue « Qu'y a-t-il ? Vous n'avez pas l'air dans votre assiette... Vous êtes adorable ! Son regard se posa sur le sac qu’elle tenait à la main. Bon, je connais un restau à côté, allons-y d'accord ? Et ne vous inquiétez pas pour ça, il désigna le sachet, ça fera bien mon entrée. » Irène prit son repas et tendit le reste à son patron. « C’est gentil mais j’ai du travail. Vous devriez plutôt inviter l’un d’eux. Elle désigna de la tête la belle fourmilière blanche d’Aaron. L’humour, c’était important. Je partirai vers 18 heures. Si je ne vous vois pas d’ici là, passez une bonne journée et… À demain. » Il voulut la retenir d’un bras, l’air véritablement chamboulé. « Charissa... Vous êtes sûre que ça va ? Un sentiment d'inutilité ? C'est normal avec moi hein... » Elle posa une main apaisante sur son bras « Vous êtes parfait monsieur Cordell, ne vous inquiétez de rien. » Il s’exclama d’un air suffisant qu’il savait déjà ça mais qu’il s’inquiétait pour elle. Plus sérieusement, il ajouta qu’il remonterait sous peu, ayant presque bouclé son travail au labo. Et qu’ils se retrouveraient très bientôt. Elle tourna les talons sans ajouter un mot.

      Vingt-trois secondes d’ascenseur et un escalier de secours plus tard, Irène avait rejoint le toit de l’immeuble. Là, elle avait une vue imprenable sur la ville. Quelques de gratte-ciel dominaient celui d’Aaron mais elle pouvait profiter à loisir d’un panoramique relativement dégagé. Un vent frais coulait sur sa peau que brûlait un soleil de plomb. Loin. Elle était loin. Loin des voitures, loin des gens, loin des souvenirs. Intensément, elle sentait que cet endroit serait son petit paradis, là où elle pourrait s’échapper. Pas pour réfléchir – elle n’aimait pas ça – mais pour oublier. Pour Sentir. Elle engloutit son repas et vida presque d’un trait sa boisson. Puis elle s’allongea, pour les 43 minutes de pause qu’il lui restait. Le ciel était dégagé, mais un nuage, par intermittence, venait s’interposer entre les rayons bienfaiteurs et elle. Quand elle était enfant, elle adorait essayer de trouver des formes aux nuages. Quoiqu’on en pense, quoiqu’on puisse réfuter, l’imagination a le mérite d’en dire long sur quelqu’un.

      Rorschach l’avait bien compris.
      Rorschach. Des papillons.
      Un masque.


      Lorsqu’elle ouvrit de nouveau les yeux, le soleil avait presque décliné à l’horizon. Un coup d’œil à sa montre lui appris qu’il était presque 17 heures. Elle avait pratiquement dormi tout l’après-midi. Elle pensa à Aaron, qui devait remonter dans son bureau, aux tas de papiers qui étaient étalés par terre. Et elle jura. Beaucoup. À répétition. En moins de quelques secondes, elle avait poussé la porte de son bureau.

      « Où étiez-vous ? » Lui demanda-t-il avec chagrin. Pour la deuxième fois de la journée, elle eut un pincement au cœur.
Revenir en haut Aller en bas

Message posté : Sam 9 Juin - 22:22 Message
Obtenir l'URL : Cliquer ici

avatar
Invité
Invité
Afficher le profil
      Aaron avait opéré toute la matinée ce qu’il aimait à appeler « un travail efficace ». Pour lui, un travail n’était efficace seulement lorsqu’il lui procurait une satisfaction personnelle, un bien-être lui prouvant qu’il avait servi le bien commun de la science des énergies renouvelables. Son projet avançait, il en était heureux. Son équipe était toujours aussi motivée, et lui fournissait comme toujours la productivité qu’il demandait. Vivre ses rêves, il n’y avait rien de plus beau selon lui. Il espérait aider Charissa à concrétiser les siens, un jour. En attendant, il avait du pain sur la planche. La fin de matinée s’était ainsi déroulée sans anicroches à l’exception de l’air attristé de Charissa lorsqu’elle était venue le voir. Il s’était alors dit qu’elle était déçue par la médiocrité de ses fonctions, mais il lui avait semblé que l’ombre de tristesse peinte sur son visage cachait quelque chose de plus profond. Il avait même terminé rapidement ce qu’il était en train de faire pour la retrouver au plus vite et pouvoir discuter avec elle de ce qui n’allait pas : en vain. Lorsqu’il était remonté à son bureau, Charissa avait disparu, sans qu’il n’en connaisse la raison. Il s’était inquiété, s’étant même demandé si elle n’avait pas tout bonnement démissionné, dégoûtée par tant d’indélicatesse de sa part, mais la jeune femme était finalement revenue une trentaine de minutes plus tard. Il fut soulagé, mais lui demanda tout de même la raison de cette étrange absence.

      « Je suis vraiment vraiment vraiment désolée. J'étais sur le toit pour déjeuner et je me suis endormie. » Expliqua-t-elle simplement. Aaron y vit l’expression d’un désir de solitude, ainsi la jeune femme n’avait pas eu envie de partager son temps de repas. Soit. Il repasserait. « Vous préférez le grand air aux cloisons vitrées ? Je peux comprendre ça, moi-même j’aime bien m’exiler là-haut. Je vois que vous avez fait ce que je vous ai demandé, s’exclama-t-il en voyant les piles de feuillets sur le sol. Fabuleux. Si vous n’aviez pas été là, elles seraient restées telles qu’elles étaient pendant des mois encore. Bon boulot, ça devait être chiant. Cet après-midi vous n’aurez qu’à mettre tout ça au placard et faire la même chose avec les fichiers qui encombrent le bureau de l’ordi. Il s’interrompit un instant. Vous savez y faire avec un ordi, au fait ? Je ne vous ai pas posé la question… » Elle l’observa d’un air amusé, puis ses lèvres s’étiolèrent en un sourire complet. « Avant de vous connaître, je ne vivais pas dans une grotte, vous savez ? déclara-t-elle en face d’un Aaron frappé de stupeur. Je vais ranger tout ça, je partirai plus tard, une fois tout fini... Si vous voulez me laisser les clés, je fermerai en partant. » Le milliardaire acquiesça d’un air entendu et partit s’installer sur le canapé face à la télévision. Sa main chercha à tâtons une trace de la télécommande tandis qu’il regardait déjà l’écran, même éteint. Lorsqu’il la trouva et pressa le bouton d’allumage, la chaîne BBC fut la première qui s’afficha. Et c’était pile ce qu’il lui fallait.

      Notre reporter spécial nous annonce une prise d’otage à la cathédrale de St Evans, dans le quartier d’Hamelin. Le criminel est visiblement un psychopathe et tueur invétéré agissant pour le compte d’une secte sud-coréenne qui cherche à… Aaron s’était levé, un peu trop brusquement peut-être, attirant aussitôt l’attention de Charissa. Le physicien se tourna vers elle et déclama d’une voix qui se voulait faible et malade son discours habituel. « Je… Je ne me sens pas bien. Je vais rentrer prendre mon traitement… Ne vous inquiétez pas, j’ai l’habitude, ça m’arrive souvent. » Une chose inhabituelle se produisit alors. Aaron vit Charissa se relever brusquement (elle s’était assise à même le sol pour préparer les dossiers afin de les ranger), se précipiter vers lui et lui prendre la main dans la sienne. « Je peux vous conduire chez vous si vous voulez... Et restez avec vous aussi. » Le milliardaire se sentit l’espace d’un instant très mal à l’aise. Puis il se reprit et persévéra dans le mensonge. « Non Charissa… Vous êtes gentille mais je n’aime pas qu’on me voit comme ça. Et j’ai l’habitude, je vous dis. Faites plutôt ce que je vous ai demandé, c’est important. S’il vous plait. Je vous passerai un coup de fil plus tard, d’acc ? » Conclut-il, non sans quelques remords. « Oui... Pardon. Essayez de passer une bonne soirée. Je... J'y retourne. » Elle lui avait lâché la main et lui avait adressé un regard chargé de tristesse, avant de s’accroupir une nouvelle fois près des piles de documents. Aaron aurait pu s’excuser, lui dire que ce n’était pas de sa faute et qu’il ne se sentait pas si mal que ça, après tout. Il aurait pu aussi abandonner cette charge aux autres héros de la Légion, mais il avait besoin de se rendre utile. Ces derniers temps n’avaient pas été très riches en action, il prenait ça comme un moyen d’entretenir ses muscles rouillés. A quoi lui servirait son armure s’il n’avait plus la force de bouger à l’intérieur ? Il jeta un dernier regard à Irène et se dirigea vers l’ascenseur. Il prit la Rolls. Le trajet fut long et pénible du fait des embouteillages et de la chaleur. Plusieurs fois, il s’essuya le front à l’aide d’un vieux chiffon dégueulasse trainant sur le siège arrière depuis des mois. Lorsqu’il parvint à sa résidence d’Hamelin, il s’empressa de gagner la salle de bain pour passer sa tête sous l’eau. La fraicheur liquide lui fit du bien. Il quitta ensuite la villa pour entrer dans le garage déjà ouvert où il venait de ranger la voiture. Le mur du fond l’attendait sagement, une simple porte pour son propriétaire. Aaron passa sa main sur le mur jusqu’à trouver le clou qui dépassait. A première vue il ne s’agissait que d’un vieux clou rouillé, mais il s’agissait en réalité d’un dispositif sophistiqué qu’Aaron avait mis en place en l’espace de plusieurs semaines. Le clou était en effet relié à un interrupteur qui, actionné trois fois de suite, commandait au soulèvement du faux mur. Aaron opéra la manœuvre et se retrouva l’instant d’après dans son minuscule local aménagé. Elle était là, scintillant sous le soleil, poussiéreuse. Le trou au plafond laissait filtrer les rayons solaires, recouvert par un tissu opaque de la même couleur que les tuiles du toit de l’annexe. Vu du ciel, tout avait l’air parfaitement normal. Tout du moins, cela suffisait à rassurer pleinement le milliardaire. Aaron souleva le plastron de l’armure par ses ailes mécaniques et souffla dessus : des centaines de minuscules particules s’envolèrent et il éternua une fois, deux fois, avant d’éloigner son visage de la pièce. Une protection anti-poussière ne serait pas de trop, pensa-t-il en s’apercevant que le casque, lui aussi, était dans le même état. Lorsqu’il prit son envol, ce fut comme une pleine bouffée d’air pur. Le sol de son jardin le quitta à mesure que les battements de ses ailes s’amplifiaient, et il s’éleva à une centaine de mètres au-dessus de sa villa avant de se stabiliser. Tout en prenant de la hauteur, il s’était éloigné de sa demeure en survolant la Wading. On n’était jamais trop prudent. Quelqu’un de mal avisé aurait pu voir d’où il s’envolait et enquêter sur la villa du milliardaire mais Aaron était prudent : non seulement sa villa était à l’écart des autres habitations du coin, mais il s’envolait suffisamment vite pour ne permettre à personne de déterminer d’où il venait. Enfin, comble de la sureté, Aaron avait installé des caméras aux quatre coins de sa villa afin d’être certain que personne ne surveillait la demeure avant de s’envoler. Il pensait surtout aux paparazzis, mais sa vie sentimentale de directeur écologiste n’intéressait personne. Il n’était pas du genre à faire la une des magazines people, et c’était tant mieux. Aaron s’en foutait. Tout ce qui lui importait à présent, c’était cette miraculeuse sensation de vie que lui procurait le fait de voler au-dessus de la ville. Le rêve d’Icare se concrétisait à travers son invention, et il la conserverait jalousement jusqu’à sa mort. Il n’avait pas besoin d’autre compagnie que celle des oiseaux dans le ciel de Star City. « Activation GPS automatique, détection Cathédrale de St Evans. Accélération 25%. » La commande vocale fonctionnait à merveille après des semaines d’inactivité, et le physicien ne regretta pas d’avoir oublié de vérifier ce point primordial. Les ailes battaient l’air avec acharnement en direction de la cathédrale. Lorsqu’il la vit, il distingua une masse de voitures de police agglutinées devant l’entrée de l’église. Les officiers communiquaient des ordres à leurs subalternes, des ordres de toute évidence inutiles puisqu’ils ne pouvaient concrètement rien tenter. L’homme était un dangereux psychopathe, et des négociations ne mèneraient à rien. Le seul remède à sa folie était une élimination rapide et discrète. « Amorce d’atterrissage sur zone ciblée. » Aaron verrouilla la position du toit de la cathédrale et laissa ses ailes l’y déposer en douceur. Le moment était venu de passer aux choses sérieuses. « Activation mode manuel, fin de la reconnaissance vocale. » Aaron avança sur le toit jusqu’à l’arrière du bâtiment, qu’il connaissait assez pour être passé de nombreuse fois autour, en voiture. Un vitrail de plusieurs mètres de diamètres décorait l’arrière de l’église, et sa transparence permettait d’avoir un aperçu de ce qu’il se passait à l’intérieur. L’Archange distingua des formes à terre, ainsi que deux silhouettes restées debout. Le psychopathe gardait un otage contre lui, craignant un assaut des forces armées. Il faisait dos au héros milliardaire puisqu’il braquait son regard vers la double porte à l’entrée de l’église, demeurée close. Aaron trouva que la situation lui rendait le travail presque trop facile mais il n’objecta pas. Son inactivité récente risquait d’avoir diminué ses talents de visée, et il craignait de rater sa cible. Mais non, il ne pouvait pas se le permettre. S’il ratait son coup, tous les otages seraient criblés de balles dans la seconde suivant son échec. Il devait nécessairement réussir, même si la vision floue de la scène due au vitrail diminuait encore ses chances d’atteindre le psychopathe. Il tendit son bras jusqu’à ce que sa paume touche la paroi vitrée, chercha le meilleur angle de tir et se concentra avant de tirer.

      Le faisceau perça la rosace sans un bruit, et les saintes représentations n’éclatèrent pas en mille morceaux de verre brisé. Il traversa l’intérieur de la cathédrale et atteignit la tempe du dangereux individu. La brûlure fut pour lui une douleur déchirante. Il lâcha soudainement son otage et hurla comme un damné, les mains plaquées sur la source de son mal. De la fumée s’échappait de la plaie noircie, une chance pour lui qu’il n’eut pas pris feu. Aaron souffla, rassuré. Il n’avait pas perdu la main, et il venait de sauver une bonne trentaine de personnes. A travers le trou du vitrail, les rescapés n’eurent que le temps d’apercevoir une aile d’acier se mouvoir avant de disparaitre. Plus tard dans la journée, ces mêmes personnes raconteraient à leur entourage que leur sauvetage était l’œuvre du créateur. Aaron n’en avait cure, mais il trouvait également cocasse qu’un « ange » sauve des chrétiens dans une église. Il espérait simplement que cette affaire n’attise pas de fanatismes religieux. Mission accomplie, pensa le scientifique riche à milliards.

      Il ne prit pas le temps d’aller avertir les policiers, le plus gros du travail était achevé. Pourtant, ce n’était pas grand-chose qu’il avait lui-même accompli. Il n’allait pas se plaindre du calme apparent de la ville, mais Star City n’accueillait jamais la paix bien longtemps. Aaron activa de nouveau le pilotage automatique par le biais d’une commande vocale ainsi que le GPS et indiqua qu’il voulait rentrer chez lui. L’armure l’y conduisit sans détour et il fut devant son garage une dizaine de minute après avoir communiqué l’ordre. L’atterrissage lui fit mettre les pieds sur une pile de débris provenant d’un reste d’invention ratée qu’il avait préféré laisser-là plutôt que de les jeter dans un conteneur à ordures. Il shoota du pied dans le tas de carcasses de ferraille pour l’ôter de son chemin et vit avec plaisir les morceaux s’envoler dans tous les sens. La joie d’un gamin. Il s’en foutait. Le milliardaire se dirigea vers la porte de son garage personnel pour y ranger son bien le plus précieux.

      Lorsque Aaron Cordell sortit de la douche, il n’était que dix-huit heures. L’intervention n’avait pas duré plus d’une vingtaine de minutes, et il avait pris davantage de temps pour se doucher et se raser que pour empêcher le criminel de nuire. En apercevant l’horloge murale du rez-de-chaussée de la villa, la première chose qui lui vint à l’esprit fut qu’il avait encore du temps devant lui. Mais que faire ? L’après-midi touchait à sa fin et il en avait fini avec le labo. Revenir au SEL risquait d’être une perte de temps, mais il ne savait vraiment pas quoi faire d’autre de sa fin de journée. Avec une grande lassitude, il monta les marches de l’escalier qui conduisait au premier étage de sa villa et traversa le couloir menant à sa chambre quand soudain, apercevant la chambre d’ami dans laquelle avait dormi Charissa, il sut comment occuper le reste de son temps.

      ~

      Fatigué comme s’il avait couru un marathon, Aaron s’effondra sur un lit qui n’était pas le sien. Il était dix-neuf heures vingt et il avait passé une heure à faire des courses. Le frigo de Charissa était plein à craquer, rempli de ce qu’il jugeait être « des bonnes choses à manger » c’est-à-dire des pâtes, des pizzas, de la viande et du coca. Il espérait qu’elle apprécierait le geste, surtout pour le coca. Il avait fait ça par gentillesse d’une part, puisqu’il aimait déjà beaucoup la personnalité de Charissa, mais aussi parce qu’il se sentait coupable de l’avoir repoussé lorsqu’elle s’était proposée de l’accompagner, quand son « cancer » s’était manifesté. A elle non plus, il ne pouvait rien révéler. Le risque de mettre son entourage en danger s’il dévoilait son deuxième visage était bien réel. Nombre de super-méchants ou de méchants tout court aimeraient bien se venger de certaines de ses actions passées. Aaron agrippa le coussin de son employée, il y cala sa tête épuisée et laissa le sommeil l’emporter.
Revenir en haut Aller en bas

Message posté : Dim 10 Juin - 22:46 Message
Obtenir l'URL : Cliquer ici

avatar
Invité
Invité
Afficher le profil
      Il devait être tard, mais les rues de Star City n’avaient pas désemplies. Par la fenêtre ouverte, elle entendait toujours le bruit – la cacophonie – des klaxons, mais les exclamations des prostituées avaient remplacé, la nuit venue, le rire des enfants. Le rond parfait de la Lune, qui émergeait d’entre les nuages comme une boule de glace d’un monceau de chantilly, se réverbérait sur les vitres impeccables de la Cordell Tower, qui dressait vers le ciel son immense flèche de transmission. L’un des nombreux relais de télécommunication de la ville, remplissait l’entreprise de fierté et faisait culminer le fief Cordell à cent deux mètres de haut. À l’ouest, par-delà la ville, une foudre mauve frappait les hauteurs. Comme une menace. L’orage naissant lui fit repenser à Aaron, à sa peur, à sa douleur et c’est elle qui eut mal. Elle se fichait qu’il ait refusé son aide, qu’il l’ait ramenée à sa place de simple employée, mais le voir souffrir lui était intolérable. Et c’était intolérable qu’elle réagisse comme ça alors qu’elle le connaissait à peine ; il était son supérieur, elle lui devait un minimum de respect. Elle se serait giflée. Je sais pas ce qu’il attend de moi, bon dieu. La lumière éthérée de l’astre transfigurait les ombres en objets, les objets en personnes et éclairait avec douceur le visage d’Irène, comme le souvenir d’une promesse solaire. Autour d’elle, le bureau reluisait. Plus un papier ne trainait sur le sol ; tout avait été, comme il le lui avait demandé, trié, daté, classé et rangé. Maintenant prostrée sur l’écran de l’ordinateur, la jeune femme finissait d’arranger le bureau virtuel. Elle n’avait trouvé qu’un intérêt très limité à la tâche qui, au bout d’une heure, avait fini par lui coller un mal de tête retentissant. D’une tempe à l’autre, une chape de plomb semblait s’être abattue sur elle. Une chape de plomb qui palpitait au rythme de son cœur. Et qui, de surcroît, l’assommait. À mesure que le temps s’écoulait, elle n’aspirait plus qu’à retrouver la quiétude de son chez-elle, se noyer sous une douche brûlante et dormir. Pas même manger, juste dormir…

      Quand enfin la dernière icône du dernier dossier trouva sa place, elle s’empressa d’éteindre la tour, le moniteur, de ramasser ses affaires et de quitter le bureau, auquel elle mit un ultime tour de clé en partant. Il faisait nuit noir dans les couloirs vides de la tour. À la lumière des éclairages de sécurité, qui balisaient son chemin de tâches vertes et éparses, Irène gagna rapidement les ascenseurs qui, par chance, fonctionnaient même à la nuit tombée. Elle poussa le bouton métallique qui s’alluma, orange, et les roulements des poulies se firent entendre au travers de l’épaisse double porte d’acier. Un coup d’œil à sa montre digitale lui apprit qu’il était presque neuf heures. De dix-huit à vingt-et-un, elle n’avait pas arrêté. Pas une seconde. Et son épuisement le lui faisait méchamment ressentir. Mais après avoir dormi une bonne partie de l’après-midi, c’était le moins qu’elle puisse faire. Même si, elle en était persuadée, Aaron n’en aurait pas tenu cas. La clochette de l’ascenseur retentit et, silencieusement, la porte coulissa et s’ouvrit, dégueulant sur la moquette taupe une gerbe lumineuse qui lui vrilla les yeux, depuis quelques minutes habitués à l’obscurité. Elle avait pénétré dans la cabine – vaste – et enclenché la fermeture des portes quand une main jaillit de la pénombre pour retenir les battants qui se refermaient inexorablement sur elle. Elle poussa un cri terrifié. Puis ce fut un visage qui émergea. Un visage contrit. C’était un homme, assez jeune, à l’air très doux. « Pardonnez-moi, ses yeux chocolat la fixaient d’un air véritablement désolé, je vous ai fait peur. » Il avait une voix ronde et grave, agréable, et parlait posément. La jeune femme secoua la tête en signe de négation et se décala vers la gauche, pour laisser place à l’inconnu. Son trench coat à la main – il arborait, en outre, un jeans noir et un gilet gris, ainsi qu’une sacoche grise qui battait sa cuisse – il se faufila dans la cage d’ascenseur à ses côtés et poussa à son tour le bouton de fermeture. La porte se referma dans un ding. « Je ne vous ai jamais vu ici, vous êtes nouvelle ? Irène avait ouvert la bouche pour répondre mais il avait enchaîné presque aussitôt. Je m’appelle Jonathan Stenford, je suis le directeur du laboratoire. » Il travaillait donc en étroite collaboration avec Aaron, devait bien le connaître. Elle l’envia. « Enchantée, elle serra la main qu’il lui tendait et sourit, je m’appelle Charissa Hailee. Je suis la nouvelle secrétaire de Monsieur Cordell. » Il leva les yeux au plafond et sourit. « Intéressant… » En quoi était-ce intéressant ? Elle n’eut pas le temps de le lui demander puisque, quelques secondes plus tard, un nouveau son de cloche annonça l’ouverture de la porte qui donnait sur l’immense hall d’entrée de l’entreprise d’Aaron. L’homme lui adressa un sourire tout à fait charmant ( « Passez une bonne soirée, mademoiselle. Au plaisir de vous revoir. » ) et tourna les talons pour descendre au parking souterrain quand, elle, se dirigeait vers le tourniquet de verre. Elle salua évasivement le gardien, qui la gratifia d’un sourire poli, et retrouva le brouhaha entêtant des rues. …si j’arrive pas à tapiner ma femme va me tuer il devrait déjà être là reste calme batard… Comme elle l’avait escompté, elle rentra chez elle en moins d’un quart d’heure, après une interpellation par un clochard soûl et deux coups de klaxon. Elle tapa le digicode de l’entrée de l’immeuble à la lueur de son téléphone portable (ce qui lui rappela qu’Aaron n’avait pas téléphoné, contrairement à ce qu’il lui avait promis) et pénétra dans le bâtiment où un vigile lui souhaita le bonjour. Bonjour, sérieusement ?

      C’est avec un plaisir non dissimulé, dans un soupir conquis, qu’elle poussa la porte de son tout nouvel appartement. Elle posa son sac et ses clés près de l’entrée, se débarrassa de sa veste qu’elle pendit à un porte-manteau fixé au mur et s’affala sur le canapé. D’une main tendue, elle attrapa la télécommande et alluma. C’était les infos. Rien d’intéressant. … L’archange… Elle se redressa sur son séant et monta le son. La voix haut-perchée de la journaliste sourdait des baffles accolées au mur. Bonne nouvelle pour Hamelin, le preneur d’otage présumé – un jeune homme extrémiste appartenant au culte dit des « Douze soleils » du nom de Yun Chuang – a été neutralisé dans l’après-midi par les forces de l’ordre. D’après le chef du groupe spécial d’intervention, l’homme n’a montré aucune résistance mais a néanmoins été abattu. De nombreux témoignages rapportent néanmoins l’intervention divine de celui qu’on nomme l’Archange, et qui aurait été aperçu s’envolant de la cathédrale St Evans. Les témoignages en contradiction… Elle coupa. Rien d’intéressant. Irène se dirigea d’un pas morne vers sa salle de bain et commença à faire couler l’eau dans le sein immaculé de la baignoire. Elle se déshabilla, laissant choir ses vêtements à même le sol, jeta un premier et dernier regard à son reflet et plongea dans l’eau fumante. Elle s’immergea entièrement, nu comme un nouveau-né. Elle laissa l’eau glisser sur son corps jeune et maigre, s’infiltrer dans la courbe de sa poitrine, de ses jambes, dans ses cheveux, lécher sa peau. Là, au cœur de la matrice liquide, elle se sentait apaisée. Le temps même, là, semblait n’avoir pas d’importance. Elle ne ressentait plus la fatigue, ni la lassitude. J’aimerais y rester… Songeait-elle, à l’extase quand un coup sourd, la sortit de sa torpeur. Elle émergea brutalement de l’eau, l’oreille aux aguets, prête à bondir d’un instant à l’autre sur quiconque passerait la porte. Au bout de quelques minutes, quand il fut effectif que le bruit n’était que le fruit de son imagination fatiguée, elle se savonna, se rinça, et sortit de la salle de bain enroulée dans une serviette mauve. Ses fringues sous un bras, elle traversa son appartement et poussa la porte de sa chambre. Elle vit la silhouette avant même d’allumer la lumière. Elle lâcha ses affaires, se saisit de la première chose qui passait à sa portée – un parapluie – et le pointa sur le dos de l’individu qui s’agita. « Pas un geste ou je tire. » L’homme grogna. « Je ne plaisante pas enfoiré. Elle lui mit un coup de pied. Dis-moi ce que tu fous ici ou je te troue la peau. Elle n’avait rien pour se défendre, d’autant que la menace et l’ultimatum n’avaient jamais été son fort, mais une situation d’urgence exigeait une réaction appropriée. Comme il ne réagissait pas, elle enclencha le compte à rebours. Je tire dans 3, 2,…» L’effet fut immédiat. L’homme se retourna comme un saumon, mit ses bras devant son visage et bégaya. « Hein ? Hein mais... Hé ! Charissa hé ! C'est moi ! » Stupeur. Aaron. Elle soupira de soulagement, se rendant compte que son cœur battait à tout rompre. Idiot. Squatteur. Il tendit une main fébrile pour allumer la lampe de chevet qui l’éclaira elle, ses cheveux dégoulinants, sa serviette mauve et son parapluie-fusil. Elle le maintint en joue. « Je peux savoir ce que vous fichez-là ? » Il bailla, rasséréné. « Je peux savoir pourquoi vous me visez toujours ? » Elle secoua la tête négativement. La jeune femme se sentait vraiment mal à l’aise ; elle l’avait successivement traité d’enfoiré, frappé et menacé de lui trouer la peau. Sa belle peau. Ce serait si dommage. Il répondit qu’il dormait. Elle soupira, descendit du lit pour s’y allonger, laissant choir le parapluie à ses pieds, et resserra autour de son maigre corps sa serviette. « Vous m’avez fait une peur bleue. Elle sourit en pensant qu’il avait dû avoir plus peur lui, qu’elle. Je suis sérieuse, qu’est-ce que vous faites là ? Vous ne vous sentiez pas bien chez vous ? » Aaron se redressa aussi sur son séant et se frotta les yeux. Une trace d’oreiller barrait sa joue, et il avait l’air empâté de quelqu’un qui vient d’émerger. Adorable. « Si si... Bien sûr. Comment ne pourrait-on pas être bien chez moi ? J'ai fait vos courses, c'est pour ça que je suis là. Vous venez d'arriver alors... Vous n'avez pas eu le temps pour ça... Il y a beaucoup de coca ! » Encore plus adorable. Elle tourna son visage vers lui et rougit. « Merci Monsieur Cordell. C’est très gentil… Vous n’auriez pas du vous donner cette peine. Surtout dans votre état. Vous devriez rentrer vous reposer. » Ajouta-t-elle avec tristesse. Il bondit sur ses pieds et la saisit par les mains pour qu’elle se lève à son tour. « Oh vous savez, je suis reposé maintenant. J'ai dormi un moment à cause du traitement, mais maintenant tout va nickel ! On se fait un ciné si vous voulez. » Elle lâcha ses mains et secoua la tête. « Non merci, c’est gentil. » Elle lut la déception dans ses yeux, et sur tout son visage empreint d’une soudaine amertume. Elle lui tourna le dos, le temps de glisser ses habits dans la panière de linge sale et de remettre le parapluie à sa place. « C'est la deuxième fois de la journée que vous refusez mon offre..., sa voix était neutre mais elle ne doutait nullement de sa peine. Vous ne m'appréciez pas ? »

      « Non. » Murmura-t-elle. « Oh » fit-il. Puis il y eut un silence. Un silence qui sembla durer une éternité. Oh, comme elle regrettait ses paroles. Les excuses lui brûlaient les lèvres, elle laissait filer sa chance comme on laisse filer du sable d’entre ses doigts. « Ne vous inquiétez pas, je ne compte pas vous virer pour ça. Ça arrive. Dommage. J'aurais espéré une... Peut-être une amitié, oui. Dans le futur. Enfin bon, je ne vais pas vous importuner plus longtemps Charissa, je décolle ! » Non. … Je ne m’y attendais pas… Il avait droit à une explication. Le déclic de la porte fut son propre déclic ; Irène passa la tête dans l’entrebâillement. « Attendez Aaron. Il se figea dans l’entrée, se tourna vers elle. Il lui semblait discerner dans le bleu de son œil la lueur d’un espoir. Je vous apprécie. Bien sûr que je vous apprécie. Comment ne le pourrais-je pas avec tout ce que vous faites pour moi ? Je pense… Vous savez. Enfin… j’ai peur. Vous êtes mon patron avant tout et… J’avais peur que ça soit mal vu, ou que vous me jetiez une fois encore. Pardon. Elle sourit. Laissez-moi quelques minutes et je suis tout à vous. » Tout à lui, elle aimerait l’être. Il revint aussitôt sur ses pas, un sourire ravageur pendu aux lèvres. « C'est moi qui m'excuse d'avoir été rustre avec vous. Vous ne méritez pas cela, et surtout pas après ce que vous avez vécu. Je vais vous attendre dans le salon ! Il y a un film qui vient de sortir qui a l'air pas mal... The Avengers , j'espère que vous êtes tentée. » Elle acquiesça machinalement, aussi cinéphile qu’haltérophile, mais ne laissa rien paraître de son ignorance. La fatigue n’était plus qu’une ombre dans son horizon, et quand même bien la sortie ne signifiait rien, elle était heureuse. Passer un peu de temps avec lui. D’autant qu’elle ne se rappelait en rien de sa dernière sortie au cinéma. Elle doutait presque d’y être jamais allée.

      Porte fermée. Son sac de voyage trônait toujours dans sa chambre, impartial. Par sa bouche métallique, il crachait un flot de vieilles fripes décolorées, toutes plus honteusement moches les unes que les autres. Appartement payé et salaire au choix, la jeune femme était presque tentée de s’octroyer une petite centaine de dollars pour se construire une garde-robe digne de ce nom. Si son patron avait été un escroc notoire, adepte du blanchiment d’argent et du trafic de stupéfiant, elle n’aurait sans doute pas hésité. Mais Aaron était droit, et elle ne voulait pas abuser de lui, milliardaire ou pas. Pourtant, la garde-robe, il la faudrait bien si elle voulait passer pour sa secrétaire et pas pour sa femme de ménage. Elle tira une jupe en jean et un pull léger, enfila des bottes et gagna le salon, non sans arranger les boucles brunes, encore humides, de ses cheveux. C’était ce qu’elle avait de mieux. « Je suis prête. » Aaron, qui sirotait un coca devant l’écran de télévision, poussa le bouton de la télécommande pour mettre le téléviseur hors tension, et se tourna vers elle. Il siffla d’une feinte admiration qui la flatta néanmoins. « On y va ? » ajouta-t-elle un brin gênée. Sans attendre de réponse, Irène savait qu’il la suivrait, elle prit les clés de la Rolls et sortit. Ils discutèrent de tout et de rien pendant le voyage, rirent. Aaron lui demanda comment elle trouvait l’entreprise, elle lui avoua à demi-mot qu’elle s’y sentait bien, non sans omettre de dire que c’était en grande partie grâce à lui. Elle lui raconta sa rencontre avec Jonathan. « Jonathan... C'est un brave type. Directeur du labo depuis 2010. Il fait un bon boulot, je pensais à l'augmenter un de ces jours ! » Elle rit. La conversation dérivait sur la nourriture quand ils arrivèrent à proximité du cinéma, de l’autre côté d’Hamelin. Elle gara la voiture dans une rue adjacente « Nous sommes rendus monsieur Cordell. » Elle lui offrit son plus beau sourire.
Revenir en haut Aller en bas

Message posté : Mer 13 Juin - 18:46 Message
Obtenir l'URL : Cliquer ici

avatar
Invité
Invité
Afficher le profil
      Lorsqu’ils sortirent du cinéma, il faisait nuit noire. La séance avait duré environ deux heures et le film s’était achevé dans un tonnerre d’applaudissements auquel Charissa et Aaron s’étaient joints. Ils avaient ensembles apprécié et savouré la production hollywoodienne qui s’était établie comme un blockbuster très convaincant. Alors qu’ils marchaient en direction de l’appartement d’Irène, ils discutaient encore des points forts du film, débattant à propos du meilleur acteur et riant en repensant à certaines scènes comiques. Le ciel s’était dégagé grâce à une brise légère qui avait chassé les nuages. Les rues étaient calmes, ils ne rencontrèrent ainsi que quelques mendiants endormis sur des bancs. Lorsqu’ils eurent épuisé tout ce qu’ils avaient à dire sur le film, leur discussion s’approfondit sur cette thématique et ils énumérèrent chacun leurs œuvres cinématographiques préférées. Aaron se lança le premier. « J’adore le côté déluré des œuvres de Tarantino, mais j’apprécie également ce que font d’autres grands comme Cameron et Burton. Je dirais que mon film préféré est… Sweeney Todd. C’est fou comme ce type parvient à dissimuler ses activités secrètes derrière le métier de sa vie ! » Charissa renchérit aussitôt avec un grand sourire : « Comme vous ! » Aaron la regarda avec de grands yeux écarquillés et se demanda l’espace de quelques secondes si elle « savait »… Avant de se rendre compte que c’était absurde, il n’y avait aucun moyen qu’elle ne « sache » quoi que ce soit. Charissa éluda la question qui se formait dans sa tête en un temps record. « On a du mal à croire que derrière le millionnaire, génie scientifique se cache un si grand cœur. » Aaron souffla. « Eh bien, je dois dire que je cache bien mon jeu effectivement, répondit-il en épongeant d’une main la gouttelette de sueur sur son front. Vous n’êtes pas mal non plus, je ne pensais pas que les pauvres puissent avoir une âme. » Cette boutade le fit rire comme un benêt mais en apercevant l’air offusqué de la jeune femme, il cessa presque immédiatement de faire le dindon. « Hum… Blague à part, je peux dormir chez vous ? Il est plus de vingt-trois heures et je ne me sens pas de faire le chemin jusqu’à Hamelin. » Charissa rit de bon cœur et lui adressa un regard qu’il ne put bien discerner dans la pénombre, un regard presque amoureux. « Bien sûr que vous pouvez, je peux vous reconduire chez vous sinon. Vous dormirez dans la voiture, le chemin se fera en un éclair. » Aaron réfuta cette proposition en secouant la tête. Il avait vraiment la flemme. « Je préfèrerai squatter votre appart’. Je ne veux pas vous embêter avec cette bagnole pourrie et puis… Je suis exténué, j’ai vraiment besoin de m’allonger. C’est le traitement… Vous savez. » Et encore un mensonge.

      « J'espérais que vous disiez ça. » déclara sa nouvelle employée, contre toute attente. Aaron sourit doucement à cette jeune femme qu’il connaissait à peine et avec qui il se sentait bien. Il avait l’impression qu’il pouvait tout lui confier sans risquer de compromettre ses secrets. Il laissa néanmoins cette impression de côté : il n’était pas prêt de lui révéler quoi que ce soit concernant l’Archange, ni à elle ni à personne d’autre d’ailleurs. Ils remontèrent l’artère principale du centre-ville pour parvenir jusqu’au nouvel appartement de la jeune femme. Dans le hall d’entrée, Aaron observa hâtivement son reflet dans l’un des larges miroirs accrochés au mur. Son visage paraissait réjoui, il était heureux de la situation qu’il vivait avec Charissa. Cette affection qu’ils développaient l’un envers l’autre s’annonçait sous les meilleurs auspices. Le bonheur était quelque chose de primordial dans la vie d’Aaron, et n’avait pas toujours été présent ces derniers mois. N’ayant que très peu d’amis, eux-mêmes occupés avec leur vie professionnelle et leur vie familiale, le milliardaire avait commencé à se sentir seul. La routine s’était installée dans son quotidien, métro boulot dodo. De nombreuses fois il avait contemplé la ville depuis le sommet du SEL, sirotant une canette de coca à l’aide d’une paille, et s’était dit en apercevant ces milliers de lueurs décomposées : Comment vais-je finir ? La fin en soi était une vérité inéluctable, il espérait avoir accompli quelque chose de grand grâce à son travail acharné dans le domaine de l’énergie solaire mais, de plus, il voulait se sentir moins seul. Il voulait vieillir avec de la compagnie, et mourir avec de vrais amis, et une famille aimante. Ce que pouvait faire l’Archange était une chose, mais ce qu’il voulait faire pour lui-même, pour Aaron Cordell, en était une autre. Lorsqu’il avait tendu la main à Charissa, il avait senti qu’il n’essayait pas simplement de la sauver elle, il voulait se sauver lui. Son geste n’avait pas eu simple vocation altruiste. Seule, elle l’était. Lui aussi. Pourquoi ne pas rapprocher deux âmes désespérées dans leur vie affective ? L’expérience fonctionnait, tout du moins pour l’instant.

      Parvenus devant l’ascenseur, le physicien détourna son attention des miroirs pour la reporter sur la main de son employée qui s’élevait pour appuyer sur le bouton d’appel. Ses doigts étaient longs, anguleux. Sa maigreur faisait de la peine au milliardaire. Il devait remédier à cela. Il interrompit la jeune femme dans son geste en posant sa main sur la sienne. Surprise, elle le regarda et l’incompréhension se lut dans ses yeux. « Non, attendez ! Vous n’avez pas mangé n’est-ce pas ? Moi non plus. Je connais un bar qui sert des hot-dogs délicieux et qui reste ouvert H24. Allons-y, on ira dormir après. » L’air de Charissa était sceptique. Il comprit aussitôt pourquoi : il venait de lui dire qu’il était mort de fatigue et qu’il ne pensait qu’à dormir. Il chercha une excuse bidon, qui malgré tout fonctionna. « Je sais que ce n’est pas très raisonnable vu mon état de fatigue, mais si je ne mange pas je vais passer une nuit affreuse. Le traitement est déjà assez pénible comme ça, alors subir l’atrocité qu’est la faim en plus… » Charissa vira au rouge, comme gênée d’avoir douté de sa parole. Aaron fut gêné de lui avoir menti à nouveau (combien de fois cette journée ?) mais ne laissa rien transparaitre. Il inclina la tête du côté de la sortie pour l’inciter à le suivre, ce qu’elle fit sans ménagement. Lorsqu’ils furent dehors, ils traversèrent la route pour se retrouver devant un établissement ouvert situé à quelques mètres seulement de l’entrée de son entreprise. « Hot-dog Hysteria » tenait son nom du bonheur fou qui s’insinuait dans la bouche du consommateur. C’était un bar de luxe, comme il en existe peu en centre-ville. Le patron du bar, un dénommé Keeves, connaissait bien Aaron du fait qu’il passait souvent ses pause-déjeuner dans son antre. Lorsqu’ils entrèrent, il était présent au comptoir, et remarqua aussitôt qu’Aaron n’était pas seul. « Eh ben dites donc m’sieur Cordell ! On s’emmerde pas à ce que je vois… Par « ce » j’entends cette superbe créature qui vous accompagne ! » Même si le Hot Dog Hysteria se complaisait dans l’ordre et la classe, son gérant était tout le contraire de ces attributs. Vulgaire et déjanté, Keeves aimait parler au client. Il aimait aussi d’autres choses plus… Excentriques. Comme les plans sado-masos et autres bizarreries qu’il pratiquait allégrement dans le sex shop le plus proche. Ainsi, il avait un faible pour les maigres. Aaron venait tout juste de l’apprendre.

      « Arrête tes conneries Keeves et sers nous trois Maxi Bacon chacun. Avec triple ration de mayo, je sais que tu aimes faire le radin avec la mayo. » Le gérant aux penchants décalés se mit à pouffer, avant de rire franchement. Il faisait toujours ça, ce qui énervait le milliardaire. Mais ce soir, Aaron s’abstint de le lui faire remarquer. Keeves dut comprendre par cette absence d’observation qu’il ferait mieux de se taire car c’est ce qu’il fit et s’échappa vers les cuisines. Charissa et Aaron s’installèrent à une table collée à la fenêtre du bar. Derrière celle-ci, les voitures roulaient silencieusement, feux allumés. Les réverbères de l’avenue éclairaient le centre-ville et repoussaient les ténèbres, d’une manière bien différente de celle appliquée par l’Archange. Mais Aaron était bien loin de ces considérations métaphysiques, établissant la conversation avec sa protégée. « J’espère que votre premier jour n’a pas été trop emmerdant. Enfin, bien sûr que si qu’il l’a été… C’est évident. Comment les tâches que je vous ai confiées auraient-elles pu être gratifiantes ? Demain j’essaierai de trouver mieux, je vous le promets. » Charissa eut ce sourire, celui qu’elle affichait lorsque la bizarrerie chronique de son nouveau patron l’amusait. Aaron le connaissait déjà par cœur. « Vous savez, je ne suis pas fou. Ne croyez pas ce qu’on vous raconte. Ou qu’on vous racontera. Ma perfection fait jalouser les gens, vous ne tarderez pas à vous en apercevoir. Triste époque ! » La réponse sarcastique de la jeune femme fut interrompue par l’arrivée de Keeves, un plateau à la main. Un total de six Maxi Bacon de vingt centimètres chacun, remplis à craquer de viande, de salade et de mayo. Un repas d’obèse, typiquement américain, et juste comme Aaron les aimait. Charissa parut elle aussi enthousiasmée par la vue des trois sandwichs monstrueux. Les mots cessèrent, cédant la place à une discussion toute en mastications et engloutissements ininterrompu. Charissa cala à la fin du deuxième « M.B » alors qu’Aaron en était à la moitié du deuxième. Il incita son employée à avaler le troisième mais elle s’y refusa, affirmant qu’elle était à deux doigts de vomir. Un prétexte, assurément, pensa Aaron. Qui pouvait refuser un troisième M.B ? Il ne se fit cependant pas prier et dévora celui de Charissa après avoir achevé d’engloutir son troisième.

      Ils étaient repus. Aaron adressa à Keeves, à l’autre bout de la pièce, un signe de la main qui signifiait qu’il fallait leur apporter à boire. Le gérant quitta le comptoir et revint avec deux verres de coca qu’il déposa en gloussant devant ses deux clients. C’est à ce moment qu’Aaron remarqua qu’ils n’étaient que trois dans le bar, en comptant Keeves. « Pourquoi est-ce qu’il n’y a personne ? » Le patron soupira et répondit, blasé. « Tu n’as pas fait attention dehors ? C’est fermé. Mais tu es rentré quand même et tu avais vraiment l’air de tenir à tes Maxi Bacon ce soir, avec ta dulcinée. Alors bon, je t’ai fait une fleur ! » Aaron lui jeta un regard mauvais. C’était pour le « dulcinée ». Après quoi il renchérit : « C’est surtout parce que tu apprécies mes pourboires hein ? Tu sais qu’à chaque fois je paye le double de la conso. Ne me fais pas croire à ton élan de gentillesse, vieux schnoque. » Nouveau rire énervant. Keeves s’éloigna après leur avoir lancé un clin d’œil. Aaron soupira. « Je ne comprends pas comment ce type peut tenir un bar aussi bien foutu… » Charissa l’observa d’un air qui voulait tout dire. Ce fut presque comme si Aaron avait lu dans ses pensées. « Quoi ? Vous vous demandez comment moi, je peux présider le SEL ? Ahah ma chère ! Tout est une question de dominance et de talent ! Je suis le roi de la jungle ! » La jeune femme était dubitative. Ses yeux myosotis le perçaient à jour. Aaron revint sur terre et cessa de jouer son rôle de PDG prétentieux. « Bon, ok, peut-être que ce n’est pas là tout l’histoire. Je vous la raconterai peut-être un jour. Mais pas là, maintenant… Je pense qu’il est plus que l’heure d’aller dormir. On a bien mangé, pas vrai ? » La jeune femme approuva, puis Aaron interpella Keeves pour régler la note. Comme à son habitude, il doubla la dépense et fut gratifié de nombreux remerciements de la part du gérant obscène. Malgré les apparences, Aaron l’appréciait énormément.

      Ils sortirent du bar et atteignirent en quelques minutes l’appartement de Charissa. Cette fois, ils étaient véritablement crevés et n’échangèrent aucune parole pendant le trajet. A presque minuit, c’était compréhensible. Une fois entrés dans l’immeuble, ils prirent l’ascenseur et Charissa ouvrit la porte de son appartement, tandis qu’Aaron baillait, accoudé contre un mur. En pénétrant le logement de son employée, il jeta son sac et sa veste sur la commode, près de l’entrée. Il s’étira en gémissant comme un tigre et s’exclama avec un semblant de vigueur : « Bon… Je vais prendre la chambre qui est là-bas, dit-il en indiquant la porte opposée à celle de la plus grande chambre, celle de Charissa. Il y a une fenêtre près du lit et j’apprécie. Formidable travail d’architecture. Bon… On dit neuf heures pour demain ? Ça me parait sérieux. C’est bien d’être sérieux, pour l’image. Et puis j’ai un projet à fignoler. Bref. Passez une bonne nuit Charissa, dormez bien… A demain. » Ils échangèrent un regard souriant malgré la fatigue et entendu, et chacun se dirigea vers sa porte. Mais au moment de poser sa main sur la poignée, Aaron se tourna une dernière fois vers sa secrétaire. « Charissa… » La jeune femme, qui avait déjà entrouvert la porte de son côté, se retourna dans sa direction, prononçant un « Oui ? » interrogateur. « Vous… Vous faites du bon boulot. J’espère que nous travaillerons longtemps ensembles. Faites de beaux rêves, Charissa. »

      Ils partirent se coucher.
Revenir en haut Aller en bas



« Au-dessus des nuages, le ciel est toujours bleu. » [Terminé]

Voir le sujet précédent Voir le sujet suivant Revenir en haut
Page 1 sur 1


Sujets similaires

-
» « Au-dessus des nuages, le ciel est toujours bleu. » [Terminé]
» Au-dessus des nuages [Libre]
» Premier entrainement [Nuage de Minuit]
» Reflétant parfois nos humeurs, le ciel est toujours présent au-dessus de nos têtes.
» [Cours été 2015 Pokéathlète] Le ciel se nourrit d'ailes [Terminé]

Permission de ce forum:Vous ne pouvez pas répondre aux sujets dans ce forum
Star City Heroes :: Administration :: Archives :: Archives des Rencontres-