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Chamois d'or

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Message posté : Lun 23 Déc 2013 - 0:21 Message
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22 décembre 2013
Hidden Valley, Sussex County, New Jersey


Vous y avez cru ? Eh bien, en fait, ça ne se passait pas du tout comme ça, constatait Abban en évitant de justesse, pour la troisième fois de suite, une grosse touriste néerlandaise dont la présence, sur les pistes vertes de la petite station de ski, le laissait pour le moins perplexe. Les Alpes n’étaient-elles pas plus proches des Pays-Bas et n’offraient-elles de plus vastes domaines skiables que les montagnes du New Jersey ? Qu’est-ce qu’elle faisait donc là, avec sa combinaison rose fluo, en plein milieu de son chemin à lui, qui essayait tant bien que mal d’impressionner son petit ami ?

Enfin, ça, c’était au début. Au début, Abban s’était imaginé filant à toute allure à flancs de glaciers, sans les mains et sans les pieds, avec une parfaite aisance, exactement comme dans les films d’action. Un peu comme Macha, qui n’avait pas arrêté de parler, pendant le voyage, de comment elle glisserait à toute vitesse sur les circuits glacés pour épater les autres voitures, sans se soucier manifestement de ce détail pourtant essentiel à l’opération : il fallait que les autres voitures eussent aussi une conscience. Oui, Abban avait été persuadé, jusqu’à cinq secondes après être monté sur ses skis, qu’il allait devenir un héros de la glisse pour Jake.

Cinq minutes plus tard, il avait revu ses espérances à la baisse. Dix minutes plus tard, il n’essayait plus que de survivre en évitant de s’engouffrer dans les fesses oppressantes des touristes néerlandaises en combinaison rose fluo. Le ski, avait-il appris à la dure, en heurtant un épicéa, eh bien ce n’était pas du tout comme au cinéma. D’abord, les bâtons, ça ne servait de toute évidence à rien à part à vous tordre le poignet, ensuite, les skis, ça ne restait jamais bien droit, pas du tout : ça passait son temps à s’emmêler. Les moufles, autant ne pas avoir de mains et l’écharpe, une fois qu’elle était pleine de neige, on pouvait aussi bien mourir noyé.

Vraisemblablement, tout eût été beaucoup plus facile si l’Irlandais, en débarquant, avec ses skis et sa combinaison dernier modèle, fraîchement achetée, pardon emprunté, pardon volé dans un magasin de la station, si l’Irlandais, donc, suréquipé, n’avait pas décidé que le niveau « facile » était une insulte à ses compétences de skieur et que, pour se mettre en jambe, avant de s’attaquer au hors-piste effréné, les pistes « moyenne » feraient bien l’affaire. Un télésiège plus tard, Abban était fin prêt à s’élancer du sommet et dans toute cette histoire, il n’avait oublié, comme Macha, qu’un seul minuscule, oh, presque négligeable petit détail.

Il n’avait jamais skié de sa vie. Sa vie, il l’avait passé à Dublin et s’il neigeait bien de temps en temps, si à la rigueur, les meilleurs hivers, dans certains quartiers, on pouvait sortir sa luge, on ne faisait pas de skis. Mais franchement, pour glisser en courbe sur deux skis, il ne fallait pas être un génie ou un grand acrobate, si ? Puisque les grosses touristes allemandes qui ressemblaient à des fraises Tagada king size y arrivaient, pourquoi pas lui ? En plus, il avait le matériel parfait et une motivation à toute épreuve.

— Aaaaaaaah !

Abban disparut pour réapparaître de l’autre côté d’un sapin. Au début de cette descente, il avait décidé de garder un œil sur Jake, dont c’était, s’il avait bien compris, la première expérience également. Désormais, il gardait un œil sur les sapins et il avait bien raison : c’est méchant, un sapin. Donc, à sa troisième tentative, l’Irlandais ne s’en sortait pas beaucoup mieux que deux tentatives précédentes. Ses super-réflexes et sa téléportation lui permettaient toujours d’éviter de renverser les autres skieurs comme des quilles, mais c’était à peu près tout.

Le principal obstacle était d’ailleurs qu’une fois réapparu, après s’être téléporté, comme à son habitude, il avait perdu toute sa vitesse. Ce qui lui permettait d’ordinaire de se téléporter sain et sauf au milieu d’une chute de plusieurs dizaines de mètres devenait un singulier obstacle quand, emporté par la position de son corps, il tombait les fesses dans la neige une fois rematérialisé et devait se relever, avec ses skis, ses bâtons et ses moufles. Heureusement que le Cartel n’était pas là pour voir dans quel état se trouvait le Passeur.

— Yiiiihaaaa !

Ça, c’était Macha, plus loin dans la station, sur le circuit de course sur glace. Elle, elle n’avait aucun problème à s’adapter, la petite égoïste, tandis que son propriétaire se relevait péniblement, pour la énième fois, et reprenait sa distance. Ce fut le plat du bas de la piste beaucoup plus que sa propre maîtrise technique qui lui permit enfin de s’arrêter normalement. À bout de souffle, comme dans un film de Godard, mais en pire, Abban abaissa son écharpe pleine de neige avec ses moufles pleines de neige et murmura pour lui-même, parce qu’il avait définitivement perdu Jake de vue :

— Sport de sauvages.
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Message posté : Lun 23 Déc 2013 - 10:08 Message
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Abban et Jake n’avaient à aucun moment sérieusement parlé de leur niveau respectif en ski. Ils avaient simplement planifié cette journée avec enthousiasme, sans se soucier de ce que ça donnerait, concrètement, sur les pistes. Ils étaient beaux, dans leurs combinaisons dernier cri. Avec leurs skis de grande marque aux pieds. Wildcard avait opté pour du tout noir, histoire de ne pas trop se faire remarquer. Parce que contrairement à la basse-cour de dindes européennes qui slalomaient dans leurs intégrales rose flashy, lui ne voulait pas qu’on le voit tomber. Il avait secrètement espéré que la grosse Allemande descendue juste avant eux du télésiège aille s’étaler comme dans les films, un peu plus loin, dès le début de la piste, attirant ainsi le regard vers elle. Mais non. La garce skiait bien. Comment pouvait-on aussi bien skier avec un derrière aussi large ? Ça allait contre toutes les lois de l’aérodynamique.

Jake n’avait pas vraiment envisagé d’impressionner Abban, parce qu’il savait qu’en ayant jamais mis les pieds sur deux planches, ça n’allait pas venir naturellement. Mais c’était un défi, bien que le danger ne fût pas évident, comme ça, sur le coup. Il avait bien tenté de glisse à son petit ami qu’il était peut-être plus sage, pour s’habituer, de commencer par le niveau facile, mais il avait eu peur de passer pour un gros faible, ce qu’il n’était pas. Lui qui n’aurait dans d’autres circonstances pas hésité à se lancer sur un piste noire avait bien retenu la leçon concernant les risques inconsidérés quand il était en compagnie d’Abban…

Gare ! ‘tention ! Bouge ! Putain ! Bouge ton cul la groooosse !

Cinquante mètres avant l’impact, Jake avait vu, avec effroi, une touriste d’un bon quintal, moulée dans sa combinaison rose bonbon, s’immobiliser pile sur sa trajectoire pour admirer un peu la vue. Et malgré ses cris, elle n’avait pas bougé. Le choc fut majoritairement encaissé par la Néerlandaise, qui devait en fait bien atteindre les cent-cinquante kilos, mais qui en plus, semblait aussi costaude que grasse. Ils décollèrent un peu et s’étalèrent trois mètres plus loin dans un enchevêtrement de skis, de bâtons, de bras… Quand enfin ils réussirent à se défaire l’un de l’autre, l’Américain eut droit au plus impressionnant flot d’insultes jamais entendu. En même temps, il n’avait jamais entendu quelqu’un lui parler en Néerlandais. C’était réellement une langue horrible. Elle aurait pu lui réciter un poème qu’elle ne l’aurait pas moins impressionné. Mais il ne se laissa pas faire.

Dis donc, la baleine, tu te crois où ? T’es pas en pays conquis ici ! Ici t’es aux États-Unis, la putain de première puissance mondiale ! T’es dans nos montagnes à nous ! Tu viens juste pour nous faire chier avec ton gros cul alors que t’as des montagnes à côté de chez toi ! Les touristes, vous êtes que des pique-assiettes qui méritez pas mieux que de vous faire pouiller quand vous arrivez aux aéroports !

Devant cette répartie qu’elle devait avoir à moitié compris, parce qu’elle avait été prononcée avec un accent américain assez exagéré, la dinde demeura coite, avant de se résigner à reprendre sa glisse. Jake le regarda s’éloigner avant de retirer une de ses moufles et de sortir de sa poche un portefeuille. « Godelieve de Boer ». Une femme de vingt-cinq ans… Quoi, ce gros tas-là avait le même âge que lui ? Et elle avait, surtout… Pas moins de cinq-cents dollars. Au moins y gagnait-il, dans cette histoire de collision avec un cétacé. Rempochant le tout, il remit soigneusement son gant et reprit où il en était.

S’il n’était pas particulièrement élégant dans sa manière de descendre, Jake avait trouvé une technique qui fonctionnait. Il allait tout droit, et quand ça accélérait un peu trop, il se mettait en position assise et freinant avec ses fesses, qui frottaient dans la neige. La technique s’avéra payante, et il ne regretta en fait pas de ne pas l’avoir appliquée un peu plus tôt avec la touriste, parce qu’il n’aurait pas gagné un demi-millier de dollars. C’était toujours ça de pris. La fin de la piste n’étant plus très loin, le conteur eut la mauvaise surprise de voir que ça allait un peu plus raide juste avant le plat. Parce qu’il était passé par la partie moins « facile ». Du coup, il accéléra un peu trop, et sa super astuce pour ralentir fut l’un des plus gros échecs de sa vie.

Il se retrouva, il ne savait trop comment, à glisser sur le dos, la tête devant, suivi de près par un de ses skis, et précédé par l’autre. La première de deux planches le devança largement pour aller s’arrêter tranquillement juste à côté d’Abban. L’autre eut la très pénible idée de venir lui heurter les parties sensibles. Aussi, quand il parvint enfin à s’immobiliser, à une grosse vingtaine de mètres de son copain, il se redressa d’un bond pour se mettre à sautiller de façon ridicule, les mains plaquées sur les bijoux de famille. Et c’est là qu’il remarqua l’Irlandais. Sans cesser de soulager la douleur, il s’approcha, d’une démarche réellement peu gracieuse.

Au moins, t’as l’air d’avoir bouffé autant de neige que moi, fit-il, en constatant qu’Abban n’était vraiment pas en meilleur état que lui.

Si l’on exceptait les petits désagréments intimes.

J’avais jamais fait ça, et je crois qu’il va falloir des heures d’entraînement pour que ça ressemble à quelque chose… ajouta-t-il, alors que les picotements s’estompaient.

La prochaine fois, il prévoirait une coque, tiens.
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Message posté : Lun 23 Déc 2013 - 10:48 Message
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Au fond de lui, Abban devait bien avouer que l’exercice était plutôt amusant. Il eût préféré, et de très loin, avoir les pistes rien que pour lui, moins pour la sensation de liberté que pour être certain que personne ne le regardait en train de tenter pitoyablement de les descendre. Mais en dehors de cela, c’était un peu le même plaisir que d’appuyer au hasard sur les boutons de la manette quand on jouait à un jeu de combats : faire n’importe quoi ne manquait pas de charme. Naturellement, le charme eût été plus grand encore s’il avait été capable, en d’autres moments, de skier véritablement.

En voyait une surfeuse descendre une piste avec une aisance qu’il jalousa aussitôt, Abban était en train de se demander, en dépit de tout bon sens, si un surf n’était pas plus facile. Après tout, il faisait déjà du skateboard, même s’il n’avait plus pratiqué depuis quelques semaines, et c’était un peu le même principe. À ceci près, évidemment, que la planche n’avait pas du tout la même taille ni la même forme, qu’elle était directement posée sur le sol, qu’on restait attacher dessus et que tout était toujours en pente, mais à part ces quelques détails ?

Il en était là de ses réflexions quand un ski vint s’arrêter à ses côtés. Aussitôt, il regarda derrière lui. Enfin, il ne bougea pas d’un pouce, mais son regard, lui, se posa sur Jake, qui se plaçait en bonne position pour le trophée de l’échec le plus cuisant. Et le remporta haut la main. Abban se tourna finalement vers son compagnon et réprima tant bien que mal un sourire amusé, pour ne pas froisser un peu plus sa virilité déjà très concrètement meurtrie. Il détacha ses propres skis et s’approcha de lui.

Puis souligna tout de même avec ironie :

— Bah alors, et la super chance, et tout ça ?

Il tendit le cou pour déposer un baiser sur sa joue et murmura :

— Si la douleur persiste, dis-le moi, je te ferai un massage.

Thérapeutique, le massage. Évidemment. En attendant, Abban releva tant bien que mal la manche de sa combinaison pour jeter un coup d’œil sur sa montre. Dix heures du matin tout juste passées, parce qu’ils étaient arrivés tôt pour profiter de la journée. Cela dit, à la lumière de leurs premières tentatives, Abban était partisan d’un petit interlude dans la séance de torture.

— Ça te dit, on va poser le matos au chalet, genre un peu, et on va manger un morceau ?

Le chalet qu’ils avaient loué. Enfin, loué, rien n’était moins sûr, dans la mesure où Abban s’en était chargé personnellement. En réalité, Macha avait piraté le système informatique de la société qui possédait ces luxueuses habitations de vacances, créé une fausse réservation, puis Abban s’était transporté au bureau de l’entreprise et avait subtilisé les clés avant de falsifier les registres. En dehors de cela, cependant, ils occupaient tout à fait légitimement un très beau cinq pièces non loin du centre de la station.

— Macha ?
— Yiiiihaaaaa !
— Bon, OK, laisse tomber.

Plan B. Abban se pencha pour attraper les skis de Jake et les lui tendre, avant de récupérer les siens et de se mettre en quête d’une petite ruelle isolée. Il se rendit vite compte que la tâche était beaucoup moins aisée dans une une modeste station de montagne que dans la mégapole de Star City et il leur fallut tourner plusieurs fois autour des magasins d’équipement, de vêtements en laine et de vins de pays pour trouver un endroit à l’abri de regard, où Abban pût ôter sa moufle pour enserrer le poignet de Jake d’une main malgré tout glaciale.

Le couple apparut dans l’entrée du chalet, plus surchauffée encore que les appartements de Jake à l’As de Pique — petite nature, cet Américain, décidément. Abban posa skis et bâtons contre le mur, se débarrassa de son bonnet, de son écharpe et de ses moufles, s’y reprit à deux fois pour rouvrir les chaussures et les ôter à leur tour, et laisser enfin tomber sa combinaison, pour se promener en sous-vêtements hivernaux.

Le jeune homme se frotta les mains avant de céder à son premier réflexe, typiquement abbanéen : disparaître pour aller se planter devant l’armoire de la chambre et décider ce qu’il allait bien pouvoir mettre, pour leur promenade dans le village. Il avait emmené avec lui une collection de vêtements chauds et même très chauds, apparemment persuadé qu’ils risquaient d’affronter une nouvelle ère glaciaire et qu’il était donc impératif de venir préparé. Quelques secondes plus tard, le lit était recouvert de pulls dont les différences n’étaient pas nécessairement flagrantes et Abban, les bras croisés, les observait successivement, avant de jeter des coups d’œil à ses bottes de neige, dans l’entrée, à quelques mètres de là. On ne rigole pas avec la mode.
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Message posté : Lun 23 Déc 2013 - 14:55 Message
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La chance ? La chance avait semblé s’épuiser un peu, là, sur la piste, jusqu’à ce qu’il ne rentre dans un obstacle rose. Ce que Jake espérait, c’est que ça n’était pas la fin d’une boucle, et qu’il n’allait pas recevoir de façon encore plus violente tout le bol qu’il avait accumulé ces derniers temps. À moins que se prendre une touriste dans le buffet n’ait été l’éclat de fin, et que tout allait repartir comme avant. Il verrait bien… Il accueillit avec un soulagement non dissimulé le baiser, puis la proposition de faire une pause. Il était encore tôt, puisqu’ils étaient arrivés pour profiter de la journée entière, ils auraient donc le temps de retourner sur les skis si l’envie leur en prenait.

Ouais, on rentre, faut souffler un peu.

Et après avoir galéré pour trouver un coin non fréquenté duquel se téléporter, ils arrivèrent directement dans le chalet. Ils abandonnèrent là leur ski, et l’Américain resta là à regarder son mec se désaper dans l’entrée. Mais Abban ne resta pas là, une fois en sous-vêtements. Jake se débarrassa de ses grosses chaussures, son bonnet, ses gants, et enfin, sa combinaison aussi. Dessous, il avait prévu ce qu’il fallait pour rester au chaud. Et là, pour le coup, il avait trop chaud. Il rejoignit la chambre et se débarrassa de tout ce qu’il portait encore, pour se retrouver dans le plus simple appareil. Après la descente plutôt éprouvante, il avait décidé de se changer entièrement.

Celui-là est pas mal, dit-il, en désignant un des pulls, et en se glissant derrière Abban.

Il lui déposa un baiser dans le cou et resta là, son menton posé sur l’épaule de l’Irlandais, qui avait pris des tenues pour un mois entier.

Ou celui juste au-dessus… En fait, ils sont tous super.

Voilà qui allait aider le Passeur. Wildcard se dirigea à son tour vers l’armoire, de laquelle il n’occupait qu’une seule étagère, et il y prit de quoi se rhabiller : boxer rouge, chaussettes épaisses noires, un pantalon noir contre le froid, un t-shirt à manches longues, un pull rouge.

Rouge et noir, ça ira bien, hein ? demanda-t-il, plus pour la forme que pour avoir un véritable avis.

Parce que le rouge et le noir, c’était ce qu’il portait le plus souvent. Ajoutés à cela, il y aurait un gros manteau et des bottes rouges. Et un bonnet noir. Et des gants noirs. Bref, un parfait duo de couleurs. Enfilant les sous-vêtements et le t-shirt, il lança :

Je sais qu’on a du temps, mais tarde pas trop à choisir, ce serait dommage.

Il était un peu taquin, mais la partie « temps dédié au choix du pull » risquait de s’éterniser un peu. En mettant son pantalon, il poursuivit :

Là, je rêve d’un super chocolat chaud au coin d’une cheminée, dans un petit chalet typique, avec l’atmosphère de Noël… et toi à mes côtés.

Le tableau un peu cliché, auquel n’aurait jamais cru pouvoir rêver un jour… Mais c’était ce que l’amour lui faisait. S’il considérait que son couple avec Abban n’était pas conventionnel, parce que les conventions, c’est chiant, il se rendait compte qu’il y avait tout de même certains incontournables. Attrapant un dépliant sur la commode, il parcourut la liste des cafés de la station.

Albert’s Café. Un lieu typique des Alpes, où l’on sert des boissons chaudes préparées dans la plus pure tradition française… Il a l’air sympa celui-là. L’Ours Blanc. Chaleur et convivialité vous attendent dans ce lieu chargé de mémoire. Ah ? Et les boissons ? Ah si, tiens. Leur chocolat chaud est un des meilleurs, c’est écrit…

Jake retint les numéros et jeta un œil au plan.

Ils sont juste à côté l’un de l’autre, c’est à cinq minutes à pied. Apparemment, c’est les meilleurs de la station… À cette heure-ci il devrait pas y avoir trop de monde. J’espère…

Se retrouver dans un banal café, très peu pour lui.

Dans le truc français, y a des viennoiseries. Des croissants au beurre, des pains au chocolat… On va dans celui-là ?

La question tirait légèrement vers la supplication. Parce que Jake n’avait jamais goûté une viennoiserie de sa vie. Maintenant qu’il y pensait, il trouvait étrange que Shrek ne lui en ait jamais proposé pour le petit-déjeuner. En même temps, il avait parlé des classiques américains, au départ : muffins, pancakes, donuts, et donc, le Russe n’avait jamais cherché à bouleverser les habitudes… Du coup, s’il aimait les petites pâtisseries européennes, Wildcard ne manquerait pas d’en parler à son cuistot.

J’espère qu’ils parlent pas que le français, par contre…

Et finalement, motivé par l’idée, Jake lâcha le dépliant et retourna dans l’entrée, pour enfiler ses bottes, son blouson, son bonnet et ses gants, avant de revenir vers la chambre.

Je suis prêt ! On y va ?

La douleur avait totalement disparu. Oubliée. Et même s’il regrettait un peu de n’avoir pas pu profiter de l’offre de massage, il savait qu’il y aurait avant la fin de la journée des chances pour un rattrapage. Et même plus.
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Message posté : Lun 23 Déc 2013 - 16:45 Message
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L’Irlandais avait attrapé les mains de l’Américain pour l’inciter à passer les bras autour de sa taille. D’un œil critique, il regarda le pull désigné par Jake.

— Hmmoui…

Bon, en fait, en vérité, il ne regardait pas du tout les pulls, il regardait les fesses de Jake. L’un des multiples avantages de son pouvoir, avait-il découvert, était de pouvoir regarder son homme sous toutes les coutures, tout en paraissant innocemment concentré sur tout autre chose. Peu à peu, l’envie d’aller boire un chocolat et de visiter la station s’effaçait au profit d’envies plus traditionnelles et néanmoins tout aussi puissantes, mais Jake se détacha et, avec un petit soupir rêveur, Abban commença à s’habiller, pour ne pas mettre à trop rude épreuve la patience de Jake, qui n’était pas toujours sensible aux choix difficiles que lui imposaient sa garde-robe.

— C’est très bien, rouge et noir.

Abban venait de se téléporter sur place, simplement pour se retourner — et avec ça, il était encore capable de prétendre, parfois, qu’il n’était pas dépendant de son pouvoir. Il s’approcha de Jake encore en sous-vêtements, le prix par les hanches et l’attira à lui.

— C’est qu’tu serais presque sexy avec tes grosses chaussettes noires.

Il déposa un baiser sur la mâchoire de l’Américain avant de disparaître pour la seconde étape cruciale du processus : se coiffer. La raison qui le poussait à se coiffer alors qu’il allait renfiler son bonnet quelques minutes plus tard demeurait un parfait mystère, mais mieux valait parfois entretenir une discussion avec un sphinx que de tenter de trouver une logique au comportement d’Abban. De la salle de bain, il écouta le descriptif des cafés, non sans jeter de temps à autre un œil, ou plus exactement un regard sans œil, à la brochure entre les mains de Jake.

Il hocha la tête, tout seul devant son miroir. Il lui arrivait parfois d’oublier qu’il ne se trouvait pas lui-même exactement au même endroit que ses sens. Se reprenant, il lança :

— C’est parfait ! J’ai un peu faim, en fait, le sport, ça creuse.

Si l’on pouvait appeler sport la succession de chutes qu’avaient constituée jusque là ses descentes. Le jeune homme refit son apparition et acheva de s’habiller, avec ses belles bottes de neige marron clair, puis le couple sortit du chalet et se mit en route pour les cafés. Abban, même s’il veillait à ne pas glisser (encore) sur une plaque de verglas, était ravi de pouvoir retrouver une démarche un peu plus naturelle. Dans les rues de la station, les passants étaient déjà nombreux : c’était la pleine saison et, à l’approche des fêtes, certains s’étaient offerts un séjour à la montagne un peu plus prolongé que le leur.

Le café n’était pas lui-même aussi calme que Jake avait pu l’espérer et de nombreux couples, ainsi que quelques familles, y prenaient un tardif et copieux petit-déjeuner. Abban ôta son bonnet et un serveur s’approcha d’eux.

— Bienvenue, Monsieur…

Il regarda Jake.

— …Mademoiselle…

Il regarda Abban. Qui manqua de lui fourrer son bonnet dans le nez.

— Monsieur, ’tain, Monsieur, ça s’voit, quoi !

Le serveur détailla Abban de pied en cap et mentit éhontement :

— Oui, bien sûr, Monsieur, pardonnez-moi, je suis quelque peu surmené.
— Hmouais.
— Si vous voulez bien me suivre…

L’air renfrogné, Abban emboita le pas au serveur, en tentant de prendre une démarche aussi virile que possible et en jetant des regards anxieux à son reflet, dans les miroirs qui longeaient le fond de l’Albert’s Café. Peut-être que s’il portait les cheveux encore un petit peu plus court…

— S’il vous plait…

Abban se défit de son manteau et s’installa sur sa chaise, avant d’attraper la carte que le serveur lui tendait en premier. Parce qu’il ressemblait à une fille ? L’Irlandais susceptible jeta un regard suspicieux au serveur, qui s’empressa de disparaître — c’était que les clients pouvaient parfois être bien caractériels, particulièrement les étrangers. Heureusement, il avait l’habitude de temporiser en quatre langues différentes et il ne doutait pas d ses capacités à s’en sortir.

Abban poussa un soupir avant de se concentrer sur la carte. Les prix pour le moins chocolat étaient évidemment exorbitants, ce qui le laissait du reste de marbre : il avait l’habitude de payer encore bien plus cher que cela et, grâce aux Mac Aoidh, on pouvait véritablement dire que le crime finançait la gastronomie à Star City. Il y avait donc une formule petit-déjeuner, avec boisson chaude au choix, jus de fruits pressés, assortiment de pains et de confitures, viennoiseries et œufs à la convenance.

— Bah voilà, ça, ça a l’air bien, « Réveil Parisien ».

Le prix de la formule expliquait que la clientèle, ce matin-là, fût pour le moins bourgeoise.

— ‘Fin, faut espérer qu’ils savent mieux distinguer les différentes cuissons d’œufs que l’genre de leurs clients, hein…

Sa belle maturité s’arrêtait à ne pas tenter d’assassiner le serveur pour son abominable méprise, mais quant à le pardonner, c’était mission impossible. Abban replia sa carte et se pencha vers Jake.

— Et si j’me rasais le crâne ?

Mais peut-être qu’alors on l’appellerait Sinéad…

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Message posté : Lun 23 Déc 2013 - 22:45 Message
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L’envie de sortir pour se boire un bon chocolat chaud s’était un peu estompée au contact direct d’Abban… Mais Jake savait que s’ils se lançaient dans des galipettes aussi tôt après leur arrivée, ils ne feraient certainement pas grand-chose d’autre jusqu’au moment du départ. Aussi, ils finirent par être prêts pour le départ, parés à affronter le grand froid et la foule de touristes. Direction le Albert’s Café et ses spécialités françaises. Dehors, ils tâchèrent de ne pas se casser la figure sur les plaques de verglas, ce qui aurait été la cerise sur le gâteau après leurs nombreuses chutes sur les pistes. Quand ils arrivèrent à destination, ce fut pour le trouver quasiment plein… Un serveur vint les accueillir et se montra particulièrement con.

Jake décida de ne rien dire, de ne même pas le saluer. Les types comme ça ne méritaient pas qu’on leur adresse la parole. Comme on dit, faut pas parler aux cons, ça les éduque. Il remarqua que son copain, en réaction, tâchait d’exagérer sa virilité, ce qui ne lui allait pas vraiment. Si jamais le mec du bar s’avisait de faire encore une remarque, il allait se prendre soit une réplique acerbe, soit un coup bien placé. Finalement, le couple fut installé et put s’intéresser aux cartes, qui offraient un bon panel de produits, qui avaient intérêt à être de bonne qualité au vu des prix pratiqués…

« Réveil parisien », ça semblait très bien. Jake, à la remarque d’Abban, se rappela de la « déformation professionnelle » de l’Irlandais, et il espéra, pour le coup, que le cuistot maîtrisait en effet les cuissons. De ce qu’il savait, les œufs étaient particulièrement délicats à cuire selon ce que l’on voulait obtenir. Le Passeur se pencha alors vers lui, après avoir replié sa carte, et parla de… se raser le crâne. Jake répondit avant tout par une expression qu’il ne put retenir, un air entre la surprise et l’horreur.

Mais ça va pas ? Tu touches pas à tes cheveux, hein. Moi je t’aime comme t’es, alors t’avises pas de vouloir changer quoi que ce soit parce que des connards sont pas foutus d’avoir les yeux en face des trous.

Le serveur, justement, voyant que ses clients avaient abaissé les cartes, s’approcha pour s’enquérir de leur choix. Il n’eut pas le temps de dire quoi que ce soit que Wildcard avait anticipé :

Réveil parisien.
Oui, mons…
Et dites bien au chef que les œufs doivent être parfaits.
Mais, mons…
Sinon, je vous les fais bouffer, vous allez les sentir passer.
Enfin, mons…
Vous êtes encore là ? Ils vont pas arriver tout seuls, les réveils parisiens.

Le serveur ravala sa dernière réplique et, après avoir récupéré les cartes, tourna les talons en relevant le menton. Touché dans sa fierté, mais incapable de réagir. En même temps, s’il avait insisté, Jake aurait tout fait pour qu’il perde son travail et qu’en plus, il ait à payer des dommages et intérêts.

Sérieux, j’espère qu’ils sont pas tous comme ça, ici.

Avec un gros soupir, il écarta de ses pensées ce petit désagrément qu’il espérait passager. Et posa la main sur la table pour accueillir en son creux celle d’Abban.

Bon, à part le ski, y a quoi à faire ? La luge, ça doit être moins… euh… moins difficile, nan ? Les promenades en raquette, ça doit être chiant, à la longue… Y a ptet du biathlon ? J’aime bien l’idée de tirer sur des trucs, mais ça rappelle un peu le boulot…

Ou à peu près. Jake était loin d’être un spécialiste des armes à feu. Et chaque fois qu’il en utilisait une, c’était la chance qui le faisait mettre dans le mille. Avec le bol qu’il n’avait pas eu sur les pistes, il aurait été capable de tuer quelqu’un en ratant une cible…

Y a les spas, aussi… mais bon, vu qu’il y a un sauna au chalet, ça vaut pas le coup de payer pour y aller ici. Et…

L’attention du conteur fut captée par un gamin qui se tenait près de leur table et les regardait fixement. Huit ou neuf ans, pas plus.

Oui, on peut t’aider ?
Vous êtes un couple ?
Oui.
Je le savais ! s’exclama joyeusement l’enfant, avant de se tourner vers ce qui devait être la table de sa famille, les parents et une petite sœur. J’ai gagné ! Je le savais !
David, viens ici ! Ça ne se fait pas !

Mais le garçon ignora son père et s’approcha un peu plus de la table de deux criminels.

Vous vous aimez ? Et vous… euh… vous faites des trucs ? Dans le lit et tout ?

Jake eut un bref moment de bug, et parvint à s’empêcher de rire juste à temps. Le père s’était levé et vint prendre son fils par le bras.

Excusez-le… Il n’a pas l’habitude de… de voir des… enfin, comme vous… vous comprenez…
Oh, oui, parfaitement. Les gens « comme nous ».
Oui, enfin… Oh, bonne journée, messieurs.

Et il entraîna son enfant vers leur table.

Et ben, on a pas assez de cons aux Etats-Unis, faut en plus qu’on les importe d’Europe.

Référence à l’accent anglais.

Bon, j’espère que ça va pas être trop long, leur truc, j’ai faim, moi.

Sur les nerfs, Jake ? Un peu.
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Message posté : Lun 23 Déc 2013 - 23:20 Message
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Abban fut un peu soulagé, parce qu’en réalité, se raser la tête, ça ne l’aurait pas enthousiasmé plus que cela, étrangement. Il rajusta machinalement ses cheveux avant de sourire à Jake, mais de sourire timidement. À chaque fois que les mots « je t’aime » franchissaient les lèvres de son petit ami, le jeune homme était partagé entre une espèce de bonheur complètement crétin et un puissant sentiment de culpabilité. Il sentait venir le jour où son propre silence finirait par peser à Jake et où Jake l’abandonnerait. Inévitablement.

Fort heureusement, le serveur apporta une diversion propice et si Abban eut cette fois-ci un sourire en coin en entendant Jake le malmener, il finit par secouer la tête, une fois l’homme parti et répondit :

— T’inquiètes, c’pas grave.

Si un client l’avait appelé « Mademoiselle », il eût sans doute réagi bien différemment, mais la perspective de ruiner la journée d’un modeste employé n’avait rien de riante. Aishlinn lui avait trop souvent fait le récit du comportement ignoble de certains clients, lorsqu’elle travaillait encore à la pizzeria, et lui-même avait dû trop souvent supporter, au cinéma, les incivilités dont certains pouvaient être capables même dans le temps réduit qu’il fallait pour acheter un billet, qu’il n’avait aucune envie de perpétuer la tradition aux dépends des autres. Son énervement le cédait à la solidarité d’une classe à laquelle il continuait de se sentir appartenir, même si son mode de vie avait bien changé.

Il glissa sa main dans celle de Jake et hocha la tête.

— La juge, ça peut être cool, ouais. C’est moins prise de tête, déjà, et puis tomber, c’t’un peu l’principe, du coup, on pourra dire qu’on fait exprès. Sinon, euh… Spa, jamais été. Sauna, jamais essayé.

Il n’était pas non plus certain de voir l’intérêt d’étouffer dans une cabine, mais après tout, si Jake voulait tenter l’expérience, il pouvait se laisser convaincre. À condition qu’on lui épargnât la conclusion dans l’eau glacée, comme on en voyait parfois, à la télévision.

— Sinon, y a une patinoire en plein air, là. On peut faire ça à Star City aussi, t’vas m’dire, m’enfin, y a l’décor et tout, c’est quand même vachement joli.

S’il y avait bien une chose qui avait immédiatement conquis Abban à leur arrivée, cela avait été le panorama. Sensible comme à son habitude à la beauté quand on la mettait sous ses yeux, l’adolescent s’était senti fasciné par un spectacle certes moins majestueux que celui des Alpes — sans vouloir faire de la publicité — mais tout de même fort impressionnant pour un citadin comme lui. Depuis son arrivée aux États-Unis, il n’était jamais sorti de Star City que pour quelques rares missions, par exemple à New York, et pendant ses voyages, il avait consciencieusement gardé les yeux sur la route. L’essentiel des beautés variées du continent américain lui demeurait encore inconnu.

— On peut aussi aller tout en haut d’la montagne, genre pour voir la vue. ‘Fin, s’agirait pas d’rester coincés dans une avalanche, ‘videmment.

Ni de manquer d’oxygène ou de mourir congelé, mais cela, Abban n’en avait absolument conscience — et puis ce n’était pas l’Everest non plus. En tout cas, l’ascension serait considérablement facilitée par la téléportation : au regard des distances considérables que l’Irlandais était capable de parcourir, le passage au sommet de la montagne ne serait jamais qu’un saut de puce.

Les réflexions du jeune homme furent cependant interrompues par l’irruption d’un spectateur. La scène qui s’en suivit le laissa pensif. Il ne s’était jamais interrogé sur la manière dont Jake, un peu plus timide que Wildcard, pouvait vivre le caractère public de leur relation en particulier et ses préférences en général. Jamais il n’avait eu à s’inquiéter de ce genre de choses, puisqu’il n’avait jamais vraiment eu de compagnon. Et la seule difficulté qu’il avait eue à assumer sa propre orientation, pour sa part, n’avait pas concerné le regard des autres, mais le regard de Dieu. Or, depuis longtemps, il était en paix sur la question.

La nervosité de son compagnon venait-elle d’une quelconque gêne ? Abban fixa un instant Jake, puis jeta un coup d’œil au gamin qui, à sa table, continuait à les regarder avec une fascination absolument bienveillante, pas le moins du monde perturbé par le spectacle. L’Irlandais reporta son attention sur son ami.

— Dis…

Il ne se sentait pas très doué pour aborder ce genre de questions, mais il avait peur de passer à côté d’un point important.

— T’as toujours su ? J’veux dire, t’sais, pour… Les garçons. Genre moi…

Il haussa les épaules.

— ‘Chais pas, c’tait juste évident, quoi, genre, vers onze, douze ans. Mais j’ai eu un peu d’mal, parfois, à savoir si… C’était bien…

Il était toujours un peu curieux d’entendre un criminel endurci comme Abban parler de bien et de mal.

— T’sais, par rapport à la Bible, tout ça…

Et il était encore plus étrange de l’entendre évoquer la Bible, Dieu ou l’Église, ce qu’il faisait de temps à autre, mais toujours très vite, en passant, elliptiquement, comme s’il avait peur de déranger en parlant d’une partie pourtant importante de son existence, mais qu’il craignait que les gens, autour de lui, ne pussent comprendre.

— Mais maintenant, ça va, tu vois. J’me sens pas, j’sais pas, perdu, ou comme i’ disent, dans les magazines à la con, là, en construction… Mais j’sais pas, ça arrive, ptêtre. J’me rends pas compte. Toi, ça t’pose problème ? J’veux dire, qu’y ait des gens, là, et tout ?
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Message posté : Mar 24 Déc 2013 - 1:54 Message
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Luge, sommet, patinoire, sauna. Le programme paraissait pouvoir s’établir de lui-même, finalement. Jake en fit du coup part à Abban, non sans donner quelques précisions sur les bienfaits du spa…

Après le p’tit dèj, on peut aller à la luge, du coup. Si on en fait pendant, quoi, une heure, c’est pas mal… Après ça, on peut ptet faire un tour en haut, ouais. Pas de souci pour monter ou pour descendre, c’est cool… Enfin, j’ai l’impression que ma chance tourne, alors je peux pas non plus garantir qu’on se prendra pas une avalanche… Cette dernière phrase avait été dite sur le ton de la plaisanterie, même s’il y croyait… Après, on verra, mais faudra penser à déjeuner… Et puis, la patinoire, c’est une bonne idée. Au moins, je risque pas de me casser la figure. C’est plus facile sur le plat… Et comme tu connais pas, on pourra finir avec le sauna…

Il se pencha par-dessus la table pour les fameuses précisions :

Nus dans un endroit chaud et intime… Tu vois le tableau…

Après ça, ils eurent la visite du gamin, qui depuis sa table ne cessait de les regarder. Il n’y avait eu aucune hostilité de sa part, au contraire, c’était surtout l’attitude du père qui avait un peu crispé Jake. Il ne s’était jamais posé de questions sur sa sexualité. Tout était venu naturellement, tout s’était fait sans qu’il ne se demande jamais pourquoi, ou comment, ou quoi que ce soit. Et il était tombé amoureux d’Abban. Pourquoi se poser des questions ? L’Irlandais, lui, était un peu plus pragmatique…

Jake, du coup, fut bien forcé de faire une petite introspection. Il y avait comme du doute chez son petit ami, et ça pouvait bien déteindre sur lui… La référence à la Bible le rendit encore plus pensif. Les religions en général condamnaient l’homosexualité, de façon plus ou moins violente, mais si on lisait en détail les livres sacrés, on y trouvait des aberrations sur des mœurs adoptées depuis longtemps dans beaucoup de sociétés…

Je me suis jamais mis de barrière, j’ai toujours été ouvert… Avant toi, j’ai connu des mecs et des filles. Des aventures comme ça, de passage, et ça s’est toujours passé comme ça, c’était normal, alors je me suis toujours dit que si je devais me mettre dans une case, j’étais « bisexuel »… J’ai pas vraiment le souvenir d’avoir su quoi que ce soit à un moment…

Aucun souvenir marquant de vestiaire, de site porno… Avant sa fugue, il n’avait pas vraiment vécu, en quelque sorte. Une fois sa liberté acquise, il avait mordu la vie à pleines dents, et s’était comporté un peu comme un chien fou jusqu’à peu de temps auparavant…

La seule certitude que j’ai, elle concerne les sentiments que j’ai pour toi. Alors, franchement, le regard des autres, je m’en fous. J’imagine que ça fait plus de moi un gay qu’un bi, mais au fond, je m’en fous. Je suis avec toi. Les gens peuvent donner leur avis, je les écoute pas. Sauf s’ils deviennent insultants. Mais c’est leur problème.

Il mit son autre main sur leurs mains jointes.

J’ai jamais lu la Bible… Je suis pas croyant. Mes références, c’est les contes, tout ça. Dans les contes, y a pas d’homosexualité, c’est toujours un homme et une femme, parce que c’est l’image du couple parfait. Mais jamais je me suis dit que j’étais pas sur le bon chemin… Si t’es heureux avec un garçon, alors oublie la Bible. Le bien et le mal, c’est subjectif… Est-ce qu’on peut considérer qu’un homosexuel qui a trouvé le bonheur ne le mérite pas et finira ses jours en enfer ? Franchement…

Il se pencha de nouveau, parce que la suite était un peu plus indiscrète.

On bosse pour le… « C », alors si nos âmes doivent passer dans la balance, à mon avis, c’est déjà cuit. Malgré les bonnes actions… Enfin, après, j’y connais rien. Mais j’ai pas envie de me prendre la tête avec ça.

Il se recula un peu et reprit un volume de voix normal.

Parce que je t’aime.

Il avait fallu une fois, et maintenant, c’était devenu plus facile de le dire. Il sentait que ça gênait un peu Abban, à chaque fois qu’il prononçait ces mots, mais lui, il pouvait les répéter. Peu après, un serveur, un différent, arriva avec une première partie de la commande. Des chocolats chauds, des petits pains, de la confiture. Et annonça que la suite arrivait sous peu.

Merci, dit Jake à l’homme, qui s’éloigna. Tiens, j’ai dû faire peur à l’autre connard.

Et c’était tant mieux, parce qu’il n’aurait pas supporté de le voir revenir et faire d’autres allusions à l’androgynie de l’Irlandais. La conversation était devenue un peu trop philosophique pour lui, alors revoir la tête de con, ça n’aurait pas aidé à ce que le repas se déroule dans la détente. Là, ça allait. Et le chocolat sentait admirablement bon.
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Message posté : Mar 24 Déc 2013 - 10:59 Message
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Abban, lui, il espérait bien sauver son âme. Sérieusement. Il allait à l’église, il priait, il se confessait (parfois), il communiait, il aidait à la paroisse, bref, il était un parfait croyant, en dehors du fait, somme toute négligeable, qu’il était l’une des chevilles ouvrières d’une puissante organisation criminelle internationale dont les activités comprenaient l’assassinat, le trafic de drogue et la prostitution et que s’il n’avait jamais trempé dans l’une ou l’autre de ces affaires, son extraordinaire efficacité dans d’autres domaines avait dû, sans aucun doute, les favoriser considérablement. Mais ne pouvait-on pas toujours être pardonné en Jésus-Christ ?

Naturellement, sa position n’était pas entièrement compréhensible. Il aurait fallu sans doute un vieux mafieux italien et dévot pour saisir l’espèce de logique bancale qui le poussait à poursuivre tout à la fois le cambriolage le plus spectaculaire et le Paradis. Lorsque Jake lui suggéra d’abandonner la Bible, Abban eut un sourire un peu triste. C’était précisément l’une des raisons pour lesquelles il taisait, la plupart du temps, quand il n’était pas à l’église, sa foi religieuse — et inversement, là-bas, il ne disait rien de ses convictions politiques, de son anarchisme de plus en plus décidé, de ses activités criminelles. Les gens ne comprenaient pas. Et il était incapable, lui, de l’expliquer clairement. Pas assez intelligent ni cultivé.

Abban serra un peu plus la main de Jake et, un peu distraitement, quand un nouveau serveur commença à leur apporter leurs plats, il murmura :

— Merci.

Heureusement que la faim le sortit de son pensif mutisme. Abban récupéra ses deux mains et commença à ouvrir un petit pain pour étaler le beurre et la confiture. Au bout d’un moment, il reprit la parole :

— T’sais, j’ai pas honte. ‘Fin, j’sais pas, j’me suis peut-être mal exprimé, et tout, et j’veux pas qu’tu penses ça. J’ai pas honte d’être c’que j’suis. ‘Fin, pas sur c’point-là, en tout cas. J’ai certainement pas honte de toi. Et pas honte qu’on m’voit avec toi. J’me sens pas coupable ni rien. J’ai eu des doutes sur tout ça, ouais, mais c’était y a des années, quand j’étais jeune.

Bon, il avait dix-neuf ans, techniquement, il était encore jeune, et pour un bon moment. Mais Abban n’allait certainement pas dire « quand j’étais petit », parce qu’il était encore petit, aussi (décidément). Il aurait pu s’en tenir là, comme il l’avait toujours fait, et compartimenter son existence, soigneusement, pour ne pas s’attirer de problème, sans se soucier d’être parfaitement honnête. Mais Jake n’était pas un ami ou un amant de passage, un interlocuteur d’un instant dont il ne se souciait pas réellement, et l’Irlandais ressentait le devoir d’être un peu plus entier avec lui.

— Pour l’reste, j’veux dire, t’sais, la Bible…

Il se sentait déjà un peu gêné. En parler avec un prêtre, c’était en parler en terrain conquis. Abban croqua dans son petit pain pour se donner du courage — et constater qu’il était, de fait, délicieux.

— Moi, j’y crois. J’sais que… Tu vas trouver ça ridicule, tout l’monde trouve ça ridicule, et con, et pas cohérent, et… Mais c’est tout, c’est comme ça. J’crois pas à tout, pas littéralement, tu vois. Genre, la genèse, tout ça, j’me dis pas qu’y a vraiment eu des gens qu’ont vaincu neuf cents ans et ce genre de trucs. Mais n’empêche, c’t’important pour moi, tu vois, j’vais à la messe, j’vais à l’église, à Noël, j’s’rai à la messe, par exemple.

Abban avala une gorgée de chocolat. Délicieux aussi. Le serveur réapparut pour déposer le reste du « réveil parisien » devant eux, avant de disparaître en leur souhaitant un bon appétit.

— Merci. Mais quand la Bible dit qu’l’homosexualité, c’t’une abomination… Eh ben, tu vois, les gens, i’ comprennent pas, mais la Bible, ça a une histoire. Les lois du peuple de Dieu aussi. Tu commences l’Ancien Testament, c’est pas les mêmes lois qu’à la fin, et j’parle pas d’la Nouvelle Alliance. Alors du coup… Alors du coup, j’crois qu’les lois qu’Dieu donne aux hommes change en fonction d’c’qu’i’ sont capables d’accepter et d’comprendre. C’t’une sorte d’équilibre. J’crois aussi qu’Dieu donne d’moins en moins d’lois à mesure que la foi est plus véritable. Quelque chose comme cela.

Difficile d’expliquer la révolution de l’Évangile quand on manquait d’une sérieuse éducation théologique. Occupé à ouvrir son œuf à la coque, Abban précisa à tout hasard, au cas où son interprétation très libre et très progressiste des Écritures ne fût pas évidente :

— M’enfin, voilà, c’est mon problème, ça, j’veux dire, mes affaires. J’te d’mande pas d’venir communier avec moi ou… J’sais pas. Tu crois ou tu crois pas en c’que tu veux. C’t’un truc perso’, et j’suis vraiment pas l’mec qui va sonner à ta porte pour te filer un exemplaire de la Tour de Garde.

Il eût probablement fait, de toute façon, un bien mauvais prosélyte. En revanche, il tranchait ses mouillettes avec un art consommé qui forçait l’admiration.
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Message posté : Mar 24 Déc 2013 - 14:20 Message
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Si Jake avait su que ce séjour à la montagne amènerait Abban à se livrer, il aurait proposé ce genre d’escapade plus tôt. Et en même temps, il n’était pas sûr que son copain eût été prêt avant. Le timing était donc, en quelque sorte, parfait. Et c’est donc très attentivement, en tartinant de la confiture sur un petit pain coupé en deux, qu’il écouta l’Irlandais. Et donc, il n’y avait ni honte ni culpabilité. Le conteur en fut rassuré, parce que la période des doutes était loin derrière, et lui faisait partie d’une période de certitude. C’est en tout cas comme ça qu’il l’interprétait.

Et puis, retour sur la Bible. Jake avait donné son point de vue et, non seulement il respectait les croyances, parce qu’elles venaient en général de l’éducation, mais en plus, il était prêt à entendre ceux qui en parlaient. Et comme il n’avait jusqu’à présent jamais ouvert une seule fois un livre sacré et n’en retenait que ce qu’il avait entendu ou lu par ailleurs, il faisait confiance à Abban quand ce dernier affirmait qu’il y avait une évolution au sein même de la Bible, que Dieu s’était en quelque sorte adapté à l’homme… C’était une drôle de façon de parler de la religion, mais du coup, cette vision-là lui plaisait bien. Pour lui, la religion, c’était quelque chose d’un peu coincé, d’un peu rigide. Mais en fait, il y avait une part de liberté…

Jake goûta à son tour le chocolat. Et se réjouit intérieurement d’avoir opté pour cet établissement. C’était délicieux ! Et du coup, il attendait avec impatience les viennoiseries et les œufs. Pendant un court instant, il imagina Abban à la messe. Si l’image avait un côté un peu hors de propos, parce qu’il voyait mal son petit ami rester tranquille pendant une heure, il se força à croire que les croyances et les ambiances particulières des lieux de culte pouvaient avoir un certain pouvoir sur les gens. Le serveur reparut, déposant le reste de leur formule, avant de s’éclipser de nouveau. Jake attrapa un croissant et mordit dedans. Le goût du beurre lui envahit la bouche.

Je suis jamais allé à la messe… J’ai jamais eu envie d’aller voir. En fait, j’ai un a priori négatif dessus… Après, je sais qu’il y a des églises où c’est plus sympa, plus vivant, avec le gospel et tout, mais bon, j’ai du mal à me dire que j’aurais une petite place si je crois pas en Dieu…

La solution, ça pouvait être de considérer Dieu comme un personnage de conte. Comme une entité supérieure qui donnait vie aux humains, aux animaux, aux créatures fantastiques, fictifs ou non. Mais ça demandait un peu de travail de croyance, et il n’était pas prêt pour ça. Peut-être qu’au contact d’Abban, il allait au moins changer de point de vue sur la religion.

C’est vrai que je te vois mal aller frapper à une porte pour prêcher la bonne parole… J’ai jamais rencontré de gens comme ça, mais ça m’a toujours donné l’impression qu’ils vendaient de la religion de basse qualité… Si on se retrouve forcé d’aller à la rencontre des gens, c’est qu’on croit pas à la grâce de Dieu, un truc comme ça. C’est un peu comme contraindre les non-croyants en leur disant « regardez, il est beau mon Dieu, croyez-y en lisant ce beau texte que j’ai apporté »…

Il prit le temps de terminer son croissant avant d’attraper un œuf et d’en ôter le haut de la coquille.

C’est la première fois qu’on me parle comme ça de la religion… Et j’aime bien comme tu m’en parles. L’histoire de l’équilibre. J’ai toujours vu ça comme la domination d’un Dieu tout-puissant sur ses fidèles, et en fait, c’est comme un échange. En fait, Dieu a besoin de croyants, sinon, il disparaît. Comme les croyants ont besoin de Dieu pour se sentir rassurés, ou quelque chose du genre… Non ?

Tout en parlant, Jake réalisa quel était le sujet. Il débattait de religion ! Et du coup, il considérait que c’était un exploit de la part d’Abban, parce que jamais il ne se serait imaginé dans ce genre de situation. Chaque fois que quelqu’un avait tenté de le lancer sur le christianisme, le judaïsme ou même le bouddhisme, il avait trouvé un sujet de conversation bien plus passionnant, à base de magie, de pirates et de dragons. Il s’essaya à la découpe d’une mouillette, qui avait franchement moins fière allure que celle de l’Irlandais.

Ah, je crois que j’ai pas le coup de main… Tant pis, tant que c’est assez fin pour passer par le trou… fit-il, en trempant sa mouillette approximative dans le jaune.

Avant de froncer les sourcils, alors qu’il réalisait que ce qu’il venait de dire pouvait, hors contexte, avoir un sens totalement différent. Et du coup, pour masquer un début de fou rire, il but une gorgée de chocolat. Qui passa par le mauvais tuyau, provoquant une quinte de toux assez impressionnante. Non vraiment, il avait l’esprit mal placé, quand il s’y mettait…
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Message posté : Mar 24 Déc 2013 - 20:03 Message
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Abban ne comptait pas vraiment entraîner Jake avec lui à la messe de minuit et il vivait de toute façon sa foi de façon assez solitaire. Au cas où cependant l’idée de l’accompagner eût traversé un instant l’esprit toujours un peu étrange de son petit ami, l’adolescent précisa à tout hasard :

— Ouais, fin l’culte irlandais, c’est pas vraiment le gospel et les chants joyeux, hein, j’te préviens.

Abban s’était d’ailleurs rendu compte que l’ambiance générale de sa religion était devenue proverbiale chez les Américains, où la irish catholic guilt était devenue le sommet de la pénitence quasi névrotique. De fait, le jeune homme avait quelques difficultés à comprendre la pétulance des cérémonies évangéliques qu’il voyait parfois retransmises à la télévision et qui lui paraissaient entamer gravement les mystères de la religion. Mais après tout, pouvait-on en attendre plus de protestants, à ses yeux toujours un peu suspects d’anglicanisme ?

— ‘Fin voilà, j’saurais pas trop t’en parler bien, en fait. J’suis pas doué pour ça, j’suis pas assez…

Il haussa les épaules et, avec une pointe de honte (qu’est-ce que je vous disais ?), il ajouta :

— intelligent, pour ça. Faut avoir fait des études de théologie, tu vois, pour bien comprendre, et moi, pas du tout, alors déjà la Bible, j’ai du mal, ‘faut qu’on m’explique, du coup, là, j’vais pas te vendre le truc. J’pense pas qu’Dieu disparaisse si on croit pas en lui, parce que sinon, genre, pendant le veau d’or, tout ça, et bah il aurait plus existé, et puis j’y crois pas que pour me rassurer. C’est même plutôt stressant, des fois. Mais du coup…

Abban avait l’impression de s’embourber dans des considérations beaucoup trop compliquées pour lui et de se tourner peu à peu en ridicule. Même s’il en avait déjà discuté avec Jake, la perspective de paraître idiot ou mal éduqué aux yeux de son amant le hantait toujours et voilà qu’il avait abordé un sujet singulièrement complexe sur lequel il n’avait pas les idées très claires. Comme il le faisait souvent dans ces cas-là, et puisqu’il avait fini de préparer ses mouillettes, il tendit la main pour chercher celle de Jake et, en rétablissant le contact physique, parler un langage qu’il connaissait mieux.

Fort heureusement pour lui, la religion n’intéressait pas Jake autant que les zizis et son compagnon ne tarda pas à s’étouffer après avoir tenté de féconder un œuf de poule avec du bon beurre breton — c’est vous dire le niveau de biologie des jeunes Américains. L’Irlandais, lui, mit quelques secondes à comprendre ce qui était passé par l’esprit très masculin de son très masculin compagnon de table, puis il leva les yeux au ciel avec un sourire, tentant tant bien que mal de se donner un air réprobateur.

— C’est pas possible ! On parle de Dieu et c’est à ça qu’tu penses ?

Ça n’avait pas l’air de le choquer, cela dit. Tant que Jake ne blasphémait pas quand ils faisaient des câlins, lui, ça lui allait. Il lâcha la main de son commensal pour attraper son assiette et entreprendre de lui découper des mouillettes bien plus dignes de sa présence.

— T’vas voir, j’vais t’apprendre à t’en servir, moi.

Il releva un regard méfiant vers Jake.

— Et j’te parle du pain, ‘spèce de pervers, va !

Avec des gestes parfaitement assurés, Abban prépara des mouillettes bien mieux calibrées avant de reposer l’assiette devant son ami. Ils n’avaient toujours pas commencé les cours de cuisine, mais l’Irlandais prenait conscience que la route de Jake vers le succès culinaire s’annonçait longue et pleine de plaisanteries grivoises : il allait devoir éviter de lui dire de monter la mousse avec le fouet ou d’enfourner la bûche dans le four bien chaud.

— Genre, des fois, quand tu m’regardes, j’me demande si tu m’vois avec mes habits…

Cette remarque fit naître une idée saugrenue dans l’esprit d’Abban, qui se mit à fixer Jake. Techniquement, ça devait marcher, non ? C’était une exploitation de son pouvoir à laquelle il n’avait pas encore songé, mais enfin… Il essaya de regarder juste devant le corps de Jake, entre les habits et la peau, au-delà de la table, du pantalon, du reste. Il plissa légèrement les paupières, puis un sourire commença à se dessiner sur son visage.

— Hmmm…

Tant d’applications iPhone vous l’ont promis : Abban Mac Aoidh, après Superman, l’a fait. Il pouvait donc déshabiller les gens du regard. Un talent qu’il ne comptait pas exercer sur les voluptueuses skieuses néerlandaises, mais qui donnait, en attendant, à son petit-déjeuner, un tour inattendu. Pendant vingt bonnes secondes, il en oublia de manger, puis ses yeux reprirent une intensité un peu plus ordinaire, alors qu’il les relevait vers ceux de son compagnon.

— Qu’est-ce qu’on disait, déjà ?

Et c’était lui qui accusait les autres d’être pervers. Elle est belle, la jeunesse !
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Message posté : Mer 25 Déc 2013 - 1:54 Message
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Pas de gospel, pas de joie dans le culte irlandais… Dommage. C’était peut-être ce qui aurait, éventuellement, le plus attiré Jake. Parce que c’était un peu comme un spectacle, en fait. L’Américain tilta à l’emploi du mot « intelligent » et se refit la phrase, avant d’afficher un petit air exaspéré. Abban se dévalorisait, encore. Et lui allait devoir le remonter avec des compliments, encore. Pas qu’il s’en lassait, parce qu’il disait les choses telles qu’il les pensait, mais il aurait préféré voir son mec avoir un peu plus confiance en lui-même plutôt que de souvent répéter qu’il n’était pas assez ceci, ou pas assez cela. À la longue, il allait finir par y croire. Jake prit la main de l’Irlandais, mais sans rien dire.

Jusqu’au moment du fou rire, dont la raison échappa un moment à Abban… Tout en tâchant de respirer de nouveau normalement et d’éteindre l’éclat de dire qui menaçait de jaillir, le conteur ne parvint pas à prendre une expression de honte sous l’air faussement réprobateur du Passeur. Il se mordit la lèvre tout en observant les gestes de l’Irlandais, qui prépara avec une précision chirurgicales plusieurs mouillettes, non sans prévenir un nouveau dérapage qu’auraient pu engendrer ses paroles.

Et c’est donc en silence que Jake, après un timide « merci », se mit à manger son œuf, dégustant le pain parfaitement coupé et le beurre salé. Il releva la tête quand Abban parla d’habits, et du coup imagina son petit ami complètement nu, avant de balayer l’image, histoire de ne pas lui donner raison, et ce même s’il ne sortait pas avec un télépathe… Après quelques instants, il sentit que l’attention de l’Irlandais était passée ailleurs. Ce dernier avait les yeux plissés, comme s’il se concentrait sur quelque chose…

On disait rien de particulier… Tu… Attends…

Les pensées de Jake avait fini par matérialiser dans son esprit une conclusion plausible, découlant de la remarque d’Abban puis de son attitude un peu absente.

Tu peux voir à travers les fringues ? Enfin, dessous, ou… Enfin, tu peux ?

Wildcard imagina immédiatement les applications de ce talent, s’il était vérifié, en regardant autour de lui. Et se rendit compte qu’il n’y avait pas grand-monde qui aurait mérité le coup d’œil, en fait… En fin de compte, il décida de passer à autre chose. De toute manière, lui n’était pas capable d’une telle prouesse, détailler le corps des gens malgré leurs vêtements, du coup, alors autant ne pas chercher. Il termina donc son œuf, à la petite cuillère, but une bonne gorgée de chocolat, puis attrapa un nouveau petit pain.

Shrek m’a un peu cuisiné des trucs français, le foie gras, tout ça, mais j’avais pas encore eu le petit déjeuner. C’est plutôt une réussite, je trouve !

La grosse horloge près de la porte d’entrée indiquait qu’il n’était pas loin de onze heures. Le regard de Jake glissa du cadran à la grosse dame qui venait de franchir le seuil du café. Il reconnut alors « Godelieve de Boer », celle qu’il avait percutée sur les pistes, et qui affichait un air totalement affolé. Elle se faufila entre les tables, ou plutôt, cogna quelques tables avec son large postérieur, et alla exposer son problème au comptoir, d’une voix si forte que personne n’aurait pu la manquer. Et avec un accent néerlandais si prononcé qu’on ne saisissait qu’un mot sur cinq ou six. Dont « portefeuille ».

Ah, ok, elle vient gueuler parce qu’elle a paumé son portefeuille… Pas besoin que toute la station soit au courant… Elle l’a perdu sur la piste, de toute façon…

Ce qui était la pure vérité. Sauf que « perdu » pouvait correspondre à plusieurs possibilités. Jake vit la Hollandaise pivoter et poser les yeux sur lui. Oh non. Elle écarquilla les yeux. Pendant quelques secondes, il crut qu’elle allait exploser de colère et venir lui casser la figure, ce qu’elle aurait aisément pu faire vu la bête que c’était, mais en fait, elle parut presque soulagée. Et sans plus de grâce que précédemment, elle slaloma jusqu’à la table du couple. Encore une fois, seul le mot « portefeuille » ressortit son discours.

Ouais, j’l’ai trouvé votre portefeuille. L’était sur la neige, là. J’ai voulu vous appeler, mais z’étiez trop loin. Alors j’l’ai gardé pi j’l’ai apporté à l’office de tourisme0. Z’avez essayé l’office d’tourisme ?

La grosse dinde sembla ne pas comprendre un traître mot de ce que disait Jake, jusqu’à « tourisme ». Elle reprit, vomissant un flot de paroles absolument infect et dont cette fois-ci personne ne put tirer la moindre syllabe compréhensible. Alors, l’Américain répondit, en en remettant une couche :

J’pas pigé c’qu’vous dites. Si v’p’vez pas causer l’anglais, r’t’nez d’vot’pays et faites pas chier.

C’était un dialogue de sourd. Wildcard détourna la tête, espérant qu’elle comprendrait qu’il ne lui dirait plus rien, et s’adressa à Abban :

Elle a compris « tourisme », elle va bien me lâcher la grappe, nan ? Ok, elle le retrouvera jamais, parce que je l’ai laissé dans ma combi, mais c’est pas une raison, si ?

Et là, elle éclata en sanglots, tombant à genoux au milieu du café.

Non, mais, sérieux, pourquoi est-ce qu’elle fait ça, hein ? Je peux pas prendre tranquillement mon petit déjeuner avec mon petit ami, hein ? Faut qu’une morue vienne me casser les couilles, hein ?

« Heureusement », le serveur multilingue accourut pour tenter de la calmer. Il n’eut en revanche aucun mot sympathique pour son couple de clients homosexuels.

Connard, lâcha Jake, sans vraiment se soucier d’avoir été entendu ou non.

Mais il le regretta. Parce qu’en ne se contenant pas, il allait tout bonnement gâcher le séjour.

J’suis désolé, je veux pas être comme ça… Je veux juste profiter. Profiter d’être avec toi… fit-il, sincèrement contrit, cette fois-ci, en tendant la main, ouverte sur la table.
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Message posté : Mer 25 Déc 2013 - 13:58 Message
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— Moi ?

Abban prit un air innocent. Le premier truc, probablement, qu’il avait appris, que leur père les emmenait dans ses petites arnaques, alors qu’ils n’étaient encore que des enfants. Il fallait bien reconnaître que l’air naturellement angélique d’Abban était un secours considérable quand il tentait de faire croire en sa bonne foi, même s’il était probable qu’avec Jake, la tentative fut vaine.

— Ce s’rait pas du tout mon genre, enfin !

Ben voyons. Le repas reprit et l’Irlandais hocha la tête.

— C’est juste parfait, t’as super bien choisi l’resto. Tu vois, c’est c’que j’te disais, l’autre jour. Parfois, l’plus compliqué, c’est d’arriver à faire les trucs super simples, parce que là, y a rien pour cacher. Tu vas pas mettre dix milles choses dans ton pain ou dans ton chocolat chaud. Pareil pour la confiture. Du coup, à un moment, faut qu’ce soit juste bon, précis, que les produits soient parfaits, que tu rates rien. Et quand on mange, ben on sent tout ça et y a pas b’soin d’avoir fait d’la haute cuisine pour sentir tous les goûts. C’t’un peu… J’sais pas, c’t’émouvant, en quelque sorte, tu vois.

Sans aucun doute, Abban eût été capable de continuer sur sa lancée pendant de nombreuses minutes, en examinant successivement les mérites de tous les éléments du petit-déjeuner, en partant du beurre pour remonter jusqu’aux viennoiseries, mais l’arrivée d’une touriste qui ne semblait pas goûter à l’atmosphère chaleureuse et familiale du restaurant le contraignit à interrompre son discours. Si, dans les premières secondes, Abban partagea l’agacement de son petit ami, la crise de larmes de la grosse dame parut avoir beaucoup plus d’effet sur lui qu’elle n’en avait eu sur Jake — ou plutôt, un effet tout différent.

La réaction de Jake devant l’évidente détresse de la Néerlandaise sidéra Abban. À lui, il lui semblait évident que le portefeuille devait contenir quelque chose d’important, peut-être un médicament ou le cadeau d’un proche. Enfin, peu lui importait. Le Néerlandaise ne pleurait sans doute pas pour les quelques billets que Jake avait dû récupérer dans son portefeuille. Si elle avait cru possible de le perdre dans ce restaurant où elle pouvait avoir ses habitudes, alors elle n’était pas à quelques centaines de dollars près.

Le serveur refit son apparition et l’entraina à l’écart, pour la soustraire aux regards gênés des autres clients, qui ne tardèrent pas à reprendre leurs conversations. Ceux qui avaient compris les réponses de Jake leur avaient bien jeté un œil désapprobateur, mais ce n’était rien par rapport au regard qu’Abban était en train de poser sur son compagnon. Pour une fois, il n’avait pas l’air en colère. Juste, déçu. Sa main n’avait pas rejoint celle de Jake. Un peu distraitement, il murmura :

— C’est, euh… C’est pas grave. Bouge pas. Je vais aux toilettes.

L’Irlandais se leva, quitta la table et disparut dans le couloir qui menait aux toilettes. Disparut vraiment, puisqu’il refit son apparition dans le chalet, pour fouiller la combinaison de Jake, trouver le portefeuille et le parcourir rapidement. Il y avait des cartes de fidélité, des papiers d’identité et une vieille feuille jaunie soigneusement pliée. Abban la déploya. C’était une lettre, autant qu’il pouvait en juger, mais écrite en néerlandais. Incapable de la comprendre, il repéra tout de même la date — 1983 — et un endroit où une larme, sans doute, avait troublé l’encre.

L’adolescent replia soigneusement la lettre et se téléporta dans les toilettes du restaurant. Il sortit, frôla la grosse dame pour glisser discrètement le portefeuille dans sa poche et retrouva sa place, à la table du petit-déjeuner. Il n’avait plus très faim, alors, tandis que le silence s’installait entre son compagnon et lui-même, il se contentait de faire tourner sa tasse de chocolat chaud entre ses mains, les yeux fixés sur le liquide qui avait cessé de fumer.

D’une voix un peu hésitante, il finit par interroger :

— Y a quelque chose qui va pas ? Ça te stresse d’être ici avec moi ? J’ai fait un truc qui t’a énervé ?

La question alternative était évidemment « où tu es comme ça naturellement ? ». Mais enfin, Abban avait du mal à reconnaître le Jake un peu timide qu’il avait retrouvé, des semaines plus tôt, à la fête foraine, celui du cinéma, celui en somme qu’il avait appris à apprécier. Et puisque son ami avait déjà commencé à s’excuser, l’adolescent aimait croire que Jake lui-même n’était pas ravi de s’être emporté contre une dame si évidemment en détresse. Pour être un criminel, Abban était loin d’être sans cœur.

À quelques pas de là, la Nééerlandaise fouillait dans ses poches pour trouver la carte de son hôtel et la tendre au serveur, au cas où l’on retrouvât son portefeuille. Et ce fut bien son portefeuille qu’elle tira de sa poche. Elle l’observa avec des yeux ronds, à nouveau au bord des larmes, l’ouvrit, fouilla précipitamment à l’intérieur et, indifférente aux centaines de dollars disparus, elle sortit la lettre, sans la déplier, la rangea de nouveau et serra fort l’objet, avant de se répandre en excuses auprès du serveur.
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Message posté : Mer 25 Déc 2013 - 21:16 Message
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Jake écouta attentivement, un peu attendri, Abban qui décrivait les qualités du petit déjeuner qu’ils dégustaient. Le goût ici résidait apparemment dans la simplicité, et c’était plutôt « émouvant ». L’Américain n’avait pas vu les choses comme ça, mais pourquoi pas. Après tout, la cuisine, ça n’était pas son domaine de prédilection. Tant qu’il mangeait et que c’était bon, il n’avait aucune raison de vraiment se demander ce que lui faisait ressentir tel ou tel plat. Mais ça viendrait, avec les futurs cours que lui donnerait l’Irlandais.

La suite, Wildcard la vécut avec une honte grandissante. Parce qu’il se rendit compte que son petit ami était touché par la détresse de la grosse femme et, en plus, il l’aidait… Jake ne fut pas dupe quand Abban lui annonça qu’il allait aux toilettes. Il avait deviné qu’il avait une idée derrière la tête… Et il en eut la confirmation quand la Hollandaise retrouva son portefeuille dans sa poche. À la question de l’Irlandais, il baissa la tête, le regard fixé sur ses cuisses, après avoir rougi. Oui, il avait honte. Il dut se passer deux ou trois bonnes minutes avant qu’il lève un peu les yeux. Et puis :

J’suis désolé… J’voulais pas… Taleur, c’était un réflexe, le portefeuille… Je pensais pas que ça serait si important… D’habitude, c’est pas important, je m’en fous… J’étais… J’étais pas moi, j’étais Wildcard… Mais j’aurais pas dû… Là j’suis en vacances avec toi, et j’suis en train de tout gâcher… J’voulais pas…

Une larme s’écrasa sur son pantalon. Il s’essuya les yeux avec sa serviette, mais toujours sans regarder Abban.

J’suis vraiment heureux avec toi. Et ça, c’est un moment privilégié… Et je gâche tout. Vraiment, j’voulais pas… J’veux pas que tu sois déçu ou que t’aies honte de moi…

Là, Jake avait un peu l’impression, soudain, qu’il se retrouvait dans le rôle que son petit ami occupait parfois. Après une grosse inspiration, il lâcha un sanglot, un peu malgré lui. Il avait bien remarqué à quel point remettre la main sur il ne savait quel papier avait été un immense soulagement pour sa victime… Sûrement quelque chose de précieux, venant de sa famille, quelque chose comme ça… Et même s’il n’avait aucune notion claire de la famille, il se rendait compte qu’à l’approche de Noël, et en dehors du rôle de Wildcard, il ne pouvait se permettre d’être aussi égoïste… Il but une longue gorgée de chocolat et attrapa un croissant avant de lâcher :

Faut que j’aille prendre l’air.

Et en prenant son blouson sur le dossier de sa chaise, il rejoignit la porte du café, qu’il franchit, et se prit le froid extérieur, qui eut tôt fait de lui remettre les idées en place. En fait, ça n’était pas tant la Hollandaise et ses souvenirs qui le taraudaient que ce qu’Abban pouvait penser de lui. Jake ne s’était jamais vraiment posé la question. Et là, il se rendait compte que son attitude l’avait certainement choqué, ou au moins, beaucoup déçu. Et il n’avait pas envie de faire ça, apparaître comme quelqu’un de froid, qui s’énervait devant la détresse des autres… Il ne resta dehors que quelques instants, revenant d’un pas pressé à l’intérieur. Il lâcha sur sa chaise le manteau qu’il n’avait même pas pris la peine d’enfiler et se planta juste à côté de son copain.

C’est vraiment pas toi, t’as rien fait… Enfin, si… Tu m’as montré que je pouvais être un vrai con… et t’as eu raison. Pour moi, c’était la routine, c’était un réflexe, mais j’étais pas là pour ça, du coup, ça m’a dépassé, et la voir comme ça, j’avais juste envie qu’elle se barre… Mais y a pas que l’argent, y a aussi les sentiments.

Il avait les yeux humides, mais les larmes ne coulaient pas. Les clients les plus proches le regardaient, certains avec circonspection, d’autres suspicion, d’autre encore émotion.

Du coup, j’ai pas envie de rester là… fit-il, en reposant le croissant qu’il n’avait pas touché. J’ai envie d’aller faire de la luge avec toi, qu’on fasse des trucs ensemble. Je veux pas rester là.

Il serrait les dents. Une nouvelle larme s’écoula sur sa joue, et il l’essuya d’un revers de manche. Jamais il ne s’était senti aussi démuni de sa vie, aussi faible, aussi à la merci d’à peu près n’importe quoi. Wildcard aurait profité de toute cette attention sur lui. Jake, lui, voulait juste partir en courant. Non seulement il était redevenu le Jake qu’Abban avait rencontré devant l’entrée de la fête foraine, mais il était même allé au-delà. Son regard était devenu suppliant. Lui qui savait se montrer plutôt à l’aise ne l’était plus du tout. Et malgré l’excellent repas, il se rendait compte qu’il voulait être n’importe où, sauf à l’Albert’s Café. Il leva un peu la main.

S’il te plait…
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Message posté : Mer 25 Déc 2013 - 22:32 Message
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Le sens de la psychologie et Abban étaient deux univers très occasionnellement tangents et le jeune homme craignait d’être passé à côté d’un détail capital, qui eût été clair pour n’importe qui d’autre, mais que lui n’avait pas compris. Peut-être qu’il avait fait une erreur — ce n’aurait pas été la première fois — et que son amant cherchait à le punir. Cette hypothèse fut écartée aussi formée, parce qu’il ne trouvait rien dans le comportement de Jake, par le passé, qui dénotât la moindre trace de sadisme à son égard, même lorsqu’il avait été Wildcard et, une nouvelle fois, Abban se retrouva aussi démuni qu’un procureur sans théorie du crime.

La suite ne l’éclaira pas beaucoup plus. Il avait voulu retrouver son Jake, il n’en demandait pas temps. Les yeux écarquillés, Abban observa son petit ami en train de s’effondrer sur ses yeux et de pleurer, pleurer pour de vrai, voilà qui était incroyable. Abban se sentait soudain tout à fait mal à l’aise, non qu’il se souciât du regard que les autres clients pouvaient poser sur eux. Simplement, il était anxieux d’avoir été encore plus maladroit qu’il ne l’avait soupçonné. Heureusement pour lui, il avait été élevé à rude école et, au petit jeu des ascenseurs émotifs et des crises psychologiques, sa relation avec Aishlinn constituait le boss de fin.

Ce qui ne l’empêcha certes pas de céder pendant quelques secondes à la panique quand Jake le planta devant son œuf à la coque à peine entamé. Déjà, il se voyait abandonné ; Jake repartit en taxi à Star City, Macha posant des questions indiscrètes quand ils se retrouveraient en tête à tête sur le trajet du retour et la Lune rentrant en collision avec la Terre, tous événements étroitement liés les uns aux autres, dans son petit monde à lui, où chaque émotion était ressentie plus vive et plus longue qu’elle ne l’était pour les autres. Pour se calmer, Abban se mit à pétrir de petites boules dans la mie de pain hors de prix de son petit-déjeuner, de sa main gauche, parce que sa main droite tremblait beaucoup trop fort.

Et il la sentit, là, cette envie insidieuse, cette solution rampante qu’il connaissait si bien quand les choses allaient si mal, cette pensée qui lui traversait l’esprit au moins une fois par jour et qui s’y installait pour une heure ou deux au moins une fois par semaine, cette pensée qu’Aishlinn lui connaissait quand il l’avouait d’une voix basse et monocorde, assis par terre dans un coin de la pièce, affalé dans le canapé, les yeux fixes, le teint pâle, cette pensée qu’il avait depuis ses seize ou dix-sept ans, quand les premiers signes étaient apparus de ce qu’il appelait son tempérament et que n’importe quel psychologue vaguement compétent eût appelé une maladie, cette pensée toute simple, toute bête et sinistrement séduisante : tout eût été beaucoup plus simple s’il avait été mort.

(Joyeux Noël.)

Jake refit son apparition et Abban le regarda d’un air coupable, comme si l’Américain avait été capable de lire dans son esprit et de la surprendre là, cette petite pensée hideuse et banale. Presque aussitôt tendue, la main de Jake fut attrapée, Abban fouilla nerveusement dans sa poche, jeta sur la table beaucoup plus de billets qu’il n’en fallait, attrapa son manteau et ils sortirent. Ils sortirent sans atteindre jamais l’air libre, parce qu’au premier détour du couloir le couple disparut et que, la seconde suivante, Abban se jetait tout tremblant dans les bras de Jake, dans le garage de leur chalet de location, à côté de la luge.

Pendant deux, trois minutes peut-être, l’Irlandais ne dit absolument rien. Il n’arrivait pas à pleurer, mais il n’arrivait pas à ne pas trembler, et la manière dont il inspirait profondément, à souffle saccadé, le parfum de Jake, c’était comme un sanglot secoué de larmes. C’était la première fois depuis le jour de la fête foraine où il refaisait une crise, une véritable crise, et si celle-ci semblait plus explicable que la première, plus raisonnable en quelque manière, elle était aussi plus violente et plus impressionnante, parce qu’elle n’était pas qu’une ombre soudainement jetée sur un visage que l’enthousiasme avait quitté en une seconde et qu’elle avait la véritable violence d’une souffrance physique.

Lorsqu’Abban se calma, ce fut pour murmurer cette phrase inexplicable que rien n’appelait apparemment :

— J’veux pas mourir…

Il fallait le croire parce qu’il avait besoin d’y croire. Mais Abban finalement reprit un peu de ses esprits. Il tendit le cou, déposa un baiser dans celui de Jake et se recula, avec un sourire nerveux et coupable, incapable de croiser le regard de son compagnon.

— On en parle plus. La luge est là, on en parle plus.

Il déglutit péniblement et attrapa la luge rouge vif, avec son volant et ses freins qui ne servaient probablement à rien, comme tous les volants et tous les freins de toutes les luges du monde — espérait Abban. L’adolescent entortilla autour de son poignet la ficelle qui permettait de tirer la luge dans la neige, manipula machinalement le volant, puis tourna enfin les yeux vers Jake et déclara gravement :

— T’es beau en Jake. J’veux dire… C’est ça qu’j’veux. Toi. Jake. Ça fait plus mal je sais, c’est plus difficile et dangereux, c’est comme la chair à vif, et j’t’en voudrais pas si tu trouves que ça fait trop mal, mais… c’est ptêtre cruel que j’dise ça, mais tes larmes, elles donnent de la lumière à tes sourires.

Silence.

— J’ai r’péré une pente pas trop loin. Tu viens ?
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