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Peter Pan, unique représentation d'un show féérique [Abban]

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Message posté : Jeu 5 Déc - 12:56 Message
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Parmi les plans que Wildcard préparait depuis un moment, il y avait une pièce de théâtre. Sous un nom bidon, Lewis Conan Stevenson, il s’était fait le mécène d’une petite troupe très prometteuse qui cherchait depuis quelques mois à monter Peter Pan, de J. M. Barrie. Bien entendu, cette soudaine envie d’aider à mettre sur pied la très célèbre œuvre sur l’enfance et le difficile passage à l’âge adulte, un grand classique, était teintée de quelque chose qui était à l’opposé de l’altruisme… Le Gang des Fables allait frapper un bon coup. Une seule représentation de la pièce aurait lieu, et tous ceux qui y participaient repartiraient beaucoup, beaucoup moins riches qu’en arrivant…

Jake avait opté pour un théâtre de deux-cents personnes et mobilisé une petite équipe, sous la coupe de Maléfique, pour mettre de gros moyens à disposition de la troupe. Peter Pan devait vraiment donner l’impression de voler. On devait croire à la présence d’un bateau pirate. Les sirènes flotteraient dans les airs comme dans l’eau… Rien n’allait être laissé au hasard. Cette représentation très privée s’adressait aux riches personnages de Star City qui avaient des enfants. Et, bien sûr, il y aurait un vestiaire. Pourquoi s’encombrer de son manteau quand on peut le confier à des employés de confiance ?

Une des loges, celle la mieux placée, précisément au centre, n’avait été offerte à personne. Le mystérieux bienfaiteur de l’événement, que personne n’avait encore rencontré, aurait droit à cette place d’honneur. Il avait spécifié qu’il voulait conserver son anonymat, arrivant après tout le monde, repartant après tout le monde, histoire que personne ne le croise. Il avait envoyé une invitation toute personnelle à celui qu’il voulait voir avec lui ce soir-là…

Cher Mr Mac Aoidh, vous êtes convié à l’unique représentation de Peter Pan, qui se tiendra au Little Globe, ce 5 décembre, pour 20h30… enfin, un peu avant… et ça me ferait vraiment plaisir que tu viennes.

Pour Jake, c’était à la fois l’occasion de voir Abban et la possibilité de lui montrer comment le Gang des Fables fonctionnait. Sous couvert d’un grand show, les honnêtes gens se faisaient arnaquer. Et c’était en même temps l’occasion de profiter réellement du spectacle. Pendant presque deux heures, tout le monde allait en prendre plein les yeux. Maléfique s’était particulièrement appliquée à régler chaque détail au millimètre pour que tout soit parfaitement réussi. Elle suivrait le tout depuis la régie. Shrek, lui, avait concocté un buffet de rois, avec pas moins d’une dizaine d’amuse-bouche différents, accompagné d’une coupe de Champagne pour les parents, d’un jus de fruit pour les enfants. Prof, de son côté, après avoir veillé personnellement au bon déroulement des répétitions et au respect de l’œuvre originale, tout ça sous un déguisement qui l’avait rendu méconnaissable, serait présent dans la salle en tant que metteur en scène.

Jake Walker, lui, ne serait pas présent. Lewin Conan Stevenson, en revanche, prendrait place dans sa loge réservée. Aux côtés d’un jeune Irlandais qu’il espérait impressionner un peu. Il lui avait d’ailleurs, peu après le premier, envoyé un nouveau message…

Si tu viens… essaie de faire un effort sur la tenue. Un costume, peut-être ? Fais attention à ne rien laisser au vestiaire, les garçons perdus sont des chapardeurs…

En franchissant les portes du théâtre, vers 19h, les invités pénétraient dans un vestibule aux teintes de rouge. De part et d’autre, des hôtesses en robe de soirée vérifiaient les invitations, puis conviaient les gens à déposer leurs effets personnels aux vestiaires, tenus par des jeunes hommes habillés en garçons perdus. Ensuite, on arrivait dans le vaste hall, haut de plafond, où pendait un lustre majestueux. De part et d’autre, sur des tables aux nappes d’un blanc immaculé, s’étalaient les préparations de Vladimir Zukovski, le chef et critique gastronomique renommé. Là, on patientait jusqu’à vingt heures, avant d’être conduit vers la salle. L’installation durait une demi-heure. Enfin, à vingt heures trente, les trois coups résonnaient, et le rideau rouge s’ouvrait…

Les garçons perdus fouillaient minutieusement chaque vêtement, chaque sac, tout ce qui leur était remis. Les billets, chéquiers, cartes de crédit, objets de valeur, tout était subtilisé. Si un manteau semblait à lui seul valoir une petite fortune, il rejoignait le butin. Ils avaient une heure et demie pour tout rassembler et trier, avant de filer dans la nuit. Ainsi, quand le spectacle prendrait fin, les invités se retrouveraient livrés à eux-mêmes, confrontés à un hall et un vestibule déserts. Même le buffet aurait disparu.

Contrairement à ce qui avait été annoncé, Jake était déjà dans sa loge. Il avait transmis aux jeunes employées de l’accueil une brève description d’Abban, qu’elles puissent le reconnaître et lui indiquer où il devrait se rendre au début du spectacle. En entrant dans la loge, l’Irlandais pourrait y trouver un Wildcard en grande cérémonie. Maquillé de son habituelle tête de mort, mais dans un impeccable costume trois-pièces, rehaussé d’une écharpe blanche, et muni d’une canne d’ébène à pommeau d’argent. Ce qu’il espérait, c’était qu’Abban puisse apprécier le spectacle. Parce que tout était fait pour que même les plus sceptiques soient séduits. Qu’ils en oublient tous leurs soucis. Qu’ils soient transportés au Pays imaginaire, loin du stress de la vie, loin de l’argent, des responsabilités, tout.

Pour un retour à la réalité qui serait absolument insupportable.
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Message posté : Jeu 5 Déc - 23:10 Message
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Ah, la magie de Noël. Les Pères Noëls qui agitaient par dizaines leurs clochettes dans les rues dans l’espoir de remplir leur escarcelle. Les décorations lumineuses qui éclairaient la ville de leurs lumières rouges et dorées. Les papiers cadeaux brillants dans les magasins surpeuplés. Les films pour enfants qui sortaient par dizaines. Les chocolats dans tous les rayons des supermarchés. Temps de ferveur, temps d’étoiles, temps de consumérisme. Et bien sûr, en ce mois de Noël, en ce mois où l’argent coulait partout à flots dans les magasins, Abban ne pouvait être qu’à un seul endroit. Ne se livrer qu’à une seule activité.

— Comme ça ?

L’Irlandais poussa un peu la paille et releva les yeux.

— Mon père ?
— Hmm ? Ah ! Oui, oui, parfait.

Le vieux prêtre irlandais adressa un sourire légèrement distrait à Abban avant de reposer le regard sur la liste des choses qu’il restait à faire, dans l’église Saint Patrick, avant que toutes les festivités de Noël pussent avoir lieu. Outre sa (très) généreuse donation à l’église et aux bonnes œuvres, Abban avait bien entendu activement participé aux préparatifs et son activité du jour avait été d’agencer le plus harmonieusement possible la crèche qui célébrerait, comme chaque année, la nativité du Christ.

Le cambrioleur se redressa et observa d’un air songeur le panier vide qui accueillerait, le soir de Noël, l’enfant Jésus. C’était le premier Noël qu’il passerait loin de l’église où il était toujours allé, depuis sa plus tendre enfance, à Dublin. L’église où il avait été baptisé, l’église où il avait fait sa première communion, l’église de sa confirmation. Le prêtre quitta une nouvelle fois des yeux sa liste et fixa Abban.

— Le mal du pays ?

Si c’était possible, l’accent irlandais du religieux était encore plus prononcé que celui de son fidèle. L’adolescent haussa les épaules.

— Dans la maison du Seigneur, chacun est toujours chez soi.
— Je sais, mon père, je sais.

Le vieux prêtre bénissait le ciel de l’arrivée d’Abban. Oh, il ne se faisait pas d’illusion sur les revenus providentiels de ce nouveau paroissien bien trop jeune pour être trader et qui n’avait pas vraiment des allures de grand héritier. Mais quant on veillait sur une petite communauté d’émigrés irlandais, on apprenait vite à composer avec les activités plus marginales. Et, indépendamment de sa vie à l’extérieur, Abban était un fidèle serviable et énergique. Tout à fait ce dont un prêtre dont les articulations grinçaient avait besoin en cette période de travaux.

Toutefois, l’Irlandais jeta un coup d’œil à sa montre.

— Z’avez encore b’soin d’moi ? J’dois y aller, mais j’peux…
— Non non non ! Va ! J’ai bien vu que tu avais un rendez-vous.

Abban sourit.

— Comment elle s’appelle, cette demoiselle ?

Le sourire d’Abban s’effaça. Il y avait des détails qu’il n’abordaient pas. Même en confession. Il haussa les épaules et se détourna, avant de disparaître au détour d’un pilier. Une fois de retour chez lui, il sortit de son étui en plastique le costume qu’il avait acheté — avec l’argent de quelqu’un d’autre — pour l’occasion. Puis disparut de nouveau, à la recherche de la voiture qui complèterait sa tenue de soirée. Quelque chose d’un peu plus rétro que Macha. Enfin, peu avant l’heure dite, ce fut un Abban de pieds en moteur sur son 31 qui apparut devant le Little Globe.

Toute la bonne société de Star City y affluait — enfin, une partie de la bonne société. En voyant le public avec ses manteaux de fourrure et ses montres en or, Abban ne douta pas que Jake avait des projets qui dépassaient la carrière dramatique. Il suivit le mouvement et l’une des hôtesses, qui n’eut aucun mal à le reconnaître, lui murmura à l’oreille que la loge centrale l’attendrait, au début de la pièce, et Abban lui répondit par son plus beau sourire, en rajustant son nœud papillon.


Après avoir abandonné son manteau qui ne contenait guère qu’un portefeuille impersonnel avec quelques billets aux garçons perdus — histoire de vivre l’expérience à fond — Abban gagna le buffet où des conversations mondaines se nouaient déjà. Un célèbre chef russe lui adressa un sourire discrètement complice et le jeune homme attrapa au vol un verre de jus d’orange, sur un plateau. Une femme d’une vingtaine d’années s’approcha de lui.

— Je ne crois pas vous avoir jamais vu ici.
— Je viens d’arriver en ville.
— Oh, Irlandais, n’est-ce pas ? C’est fas-ci-nant.

Abban lui décocha un sourire.

— J’adôre votre nœud papillon. C’est si rare de le porter comme vous faites.
— Puis-je me permettre de vous demander votre nom ?
— Naturellement ! Je suis Helena Von Tornarburg. La fille de l’ambassadeur.
— Enchanté. James Winicott.

Abban ajouta aussitôt.

— Au cas où vous vous le demandiez, oui, le peintre.
— Oh…

La jeune femme se composa sa meilleure expression.

— J’adôre vos tableaux.
— Vous m’en voyez ravi.

Pendant quelques minutes, Abban s’amusa à écouter son interlocutrice vanter vaguement les mérites de tableaux inexistants d’un peintre fictif, tout en l’enrobant de ses sourires. C’était à se demander si elle n’allait pas finir par lui arracher son nœud papillon, mais le jeune homme finit par s’éclipser avec une ultime œillade, laissant derrière lui une grande bourgeoise très désœuvrée et très curieuse d’en apprendre plus sur la peinture irlandaise. Le criminel se débarrassa de son faveur et se mit en quête de la fameuse loge centrale.

Il n’eut guère de mal à se repérer — cela faisait quelques semaines, du reste, qu’il n’avait plus de mal à se repérer. Il sentait la présence de Jake à quelques pas et quand il poussa la porte de la loge, il constata que son sens de l’espace ne l’avait pas trompé.

— Monsieur Stevenson, j’adore… pardon, j’adôre ce que vous faites. J’ai vu toutes vos pièces.

Abban s’approcha de son amant. Cela faisait quelque temps qu’il ne l’avait pas vu ainsi maquillé et même s’il préférait Jake au naturel, Wildcard était évidemment dans son environnement. L’Irlandais se plaça devant lui et lui adressa un sourire — un vrai, cette fois-ci, bien différent de ceux avec lesquels il avait embobiné son admiratrice.

— Jolie écharpe. Pour un peu, tu ressemblerais à un véritable mécène.

Il leva les yeux vers le visage maquillé de Jake et son sourire s’élargit.

— Oui, enfin, à peu près. Bon, j’ai vu les garçons perdus, et moi, je suis quoi ?

Abban rajusta machinalement l’écharpe de Jake.

— J’te préviens, si tu réponds Wendy, j’me casse.
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Message posté : Ven 6 Déc - 2:43 Message
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À vingt heures, comme prévu, les invités avaient commencé à rentrer. Un des parkings publics voisins, en souterrain, avait été réquisitionné spécialement pour l’occasion, permettant à chacun de venir avec son véhicule sans se soucier de tourner pendant des heures pour trouver une place. Quelques voituriers se chargeaient ensuite d’aller garer les Mercedes, Bentley et autres grosses cylindrées. Qui, bien évidemment, seraient fouillées aussi méthodiquement que les sacs et manteaux laissés au vestiaire. Une manipulation très simple de Maléfique, et il ne resterait aucun enregistrement vidéo de tout ce qui se passait dans le parking…

Jake, dans sa loge, fixait le rideau rouge, ses pensées vagabondant dans un univers que lui seul pouvait comprendre. Un quart d’heure avant le début du spectacle, il entendit la porte s’ouvrir derrière lui. Shrek venait lui rendre une petite visite. Ce dernier portait un plateau. Dessus, une assiette qui comportait deux exemplaires de chacun de ses amuse-bouche. Dans l’autre main, il portait un seau à glace. À l’intérieur, il y avait une bouteille de Champagne. Le Russe posa le tout sur la petite table installée spécialement et jeta un œil à la salle.

Très, très impressionnant. Les invités sont ravis. Ils donnent de gros pourboires et ne tarissent pas d’éloge sur ce grand bienfaiteur… J’ai entendu quelques commentaires sur le nom, mais personne ne semble vraiment vouloir se rendre compte que c’est bidon.

Un mince sourire se peignit sur le visage maquillé de Wildcard. Lewis Carroll. Arthur Conan Doyle. Robert Louis Stevenson. Il avait pioché au pif des noms de grands écrivains et les avait mélanges, et c’était donc Lewis Conan Stevenson qui en était sorti. Il n’était pas étonnant que ceux qui avaient un minimum de culture s’interrogent mais, Jake l’avait appris, plus c’était gros, plus ça avait de chances de passer…

Ah, et votre invité très spécial est là, monsieur Stevenson… lâcha Vladimir, avant de se retirer.

Le cœur du conteur se mit à battre un peu plus vite. Il prit une bonne inspiration et se pencha pour prendre sous la table, posées sur une tablette, une flûte. Il ne savait pas si Abban buvait du Champagne, mais il y avait, au cas où, une flûte pour lui aussi… Sinon, il y avait, dans la glace avec la bouteille de Champagne… une bouteille de Coca, le modèle en verre. Jake ouvrit avec panache le grand vin pétillant français et se servit. Il dégusta la première gorgée et reposa sa coupe sur la table. Et puis, enfin, il entendit de nouveau la porte. Il se leva.

Abban avait, comme il le lui avait demandé, fait un vrai effort sur la tenue. Nœud papillon. L’Irlandais l’avait abordé en faisant référence au nom de mécène qu’avait choisi Wildcard. Et en adoptant un ton qu’il avait sans doute entendu dans le grand hall… Jake se félicita de ne pas s’être trouvé au milieu de tous ces bourgeois en mal de divertissement et prêts à bondir sur n’importe quelle occasion pour se montrer dans leurs derniers achats, costumes Armani ou robes Versace… Son amant, qui ne devait pas avoir l’habitude de porter ce genre de tenue, était pourtant très séduisant, et ça lui allait vraiment bien.

Toi, tu es… l’enfant que je veux emmener au Pays imaginaire. Je suis ton Peter Pan, et… j’aurais pu dire, tu es Wendy mais… tu es tellement mieux qu’elle.

Jake saisit les deux ailes du nœud papillon et les rajusta un peu.

Ça te va vraiment bien, d’être habillé comme ça. Tu es beau.

Ses mains descendirent pour se poser sur les hanches de l’Irlandais.

Je suis vraiment content que tu sois venu. Je ne savais pas si la perspective d’aller au spectacle te réjouirait… Si tu connais l’histoire de Peter Pan, au moins, pas besoin de la comprendre… De toute façon, l’objectif, ce soir, c’est d’orchestrer la plus belle diversion jamais orchestrée.

Il lâcha Abban et pivota vers la salle, qu’il désigna d’un grand geste, avant de poser les mains sur la rambarde, pour regarder en bas.

Ce soir, ils vont s’en prendre plein les yeux pendant qu’on va s’en mettre plein les poches ! Et en même temps, je vais profiter du spectacle.

Voyant qu’aux places orchestre, les premiers invités arrivaient, il se recula, pour éviter d’être.

Et je vais en profiter avec toi, fit-il, en se dirigeant vers la porte.

Au passage, il effleura la joue d’Abban du bout des doigts. Il alla tourner un bouton, qui atténua l’éclairage, tamisant la lumière, et rendant du coup la loge moins visible d’en bas. Et au retour, il fit ce qu’il brûlait de faire depuis que le cambrioleur était entré : il l’embrassa, sans vraiment de retenue. En précaution, il avait changé de maquillage, pour un noir beaucoup plus tenace, qui ne s’en irait pas si facilement.

Après… ça dure deux heures, environ. Si tu t’ennuies, il doit y avoir des moyens de passer le temps.

Ce qui aurait été dommage, mais Jake voulait aussi qu’Abban passe une bonne soirée. En une dizaine de minutes, tout le monde allait s’installer. Puis viendraient les trois coups. Puis le rideau s’ouvrirait, laissant apparaître un décor mouvant… Londres défilerait, et viendrait la chambre des enfants… En bas, le metteur en scène d’origine italienne, Giovanni Piazzano, prenait place au premier rang. Tout petit, vêtu d’un costume bleu nuit, arborant une longue chevelure argentée et une barbe à la Buffalo Bill parfaitement taillée, il avait fait grande impression au buffet. Et Wildcard savait que Prof s’éclatait dans ce rôle.

Shrek, dès que le dernier invité eut rejoint la salle, entreprit déjà de rassembler ce qui restait encore à manger sur une unique table, pour que le reste du hall soit dégagé. Maléfique, elle, attendait, en régie avec un seul technicien, qui se chargerait des petites tâches les plus ennuyeuses pendant le spectacle. Le noyau dur du Gang était paré. Jake indiqua son siège à Abban, et prit place juste à côté de lui. Entre eux, un accoudoir suffisamment large pour qu’ils puissent tous deux y poser un bras… Le conteur, avant que tout ne commence et s’éteigne, attrapa la bouteille de coca, la décapsula avec les dents, et la tendit à son amant, avant de prendre sa flûte de Champagne.

Si à un moment, tu veux du Champagne, dis-moi… Mais je me suis dit que apprécierais l’attention… commença-t-il, avant de lever son verre. À l’union de l’art et de l’arnaque, au mariage du théâtre et du crime organisé. Et à toi, qui es venu ce soir.

Boumboumboumboumboumboumboum. Boum. Boum. Boum.
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Message posté : Ven 6 Déc - 10:34 Message
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Un frémissement parcourut l’échine d’Abban quand les mains de Wildcard se posèrent sur ses hanches. Ils ne s’étaient pas quittés sur une note très joyeuse, la fois précédente, et l’Irlandais en avait parfaitement conscience. Il savait surtout que c’était de sa faute. Qu’il ne parvenait pas à être à la hauteur de l’affection de Jake. Ou tout du moins de sa manière de la déclarer. Il avait beau tenter de tirer ponctuellement les choses au clair, avec lui-même ou avec Aishlinn, il ne progressait pas du tout. Au moins sentait-il un peu plus clairement ses envies. Ses besoins. Jake lui avait manqué — ce n’était pas quelque chose qui arrivait si souvent.

— ‘Videmment qu’j’suis beau, tu crois quoi ?

Ses mains à lui se posèrent sur le torse de Jake.

— Les nœuds papillon, c’est cool. J’ai hésité à mettre un fez, aussi.


Il n’était pas absolument certain qu’un Américain pût comprendre la référence, mais ce n’était pas important : Wildcard était plein du spectacle à venir et Abban ne put s’empêcher de laisser un sourire attendri affleurer sur ses lèvres, tandis que son amant lui vantait ce qui allait se passer. Il l’accompagna jusqu’à la rambarde et balaya à son tour la salle vide du regard, puis la scène et le rideau rouge. Il n’était à vrai dire jamais aller au théâtre — jamais pour voir une pièce ou une comédie musicale, en tout cas.

Mais il comprenait les rudiments de l’entreprise. Les arnaques avaient été sa première formation, avec Aishlinn, lorsqu’ils avaient été trop petits pour servir à autre chose qu’aux rôles secondaires des plans plus ou moins ingénieux de son père et, parfois, de quelque esprit plus adapté à ces machinations que le sien. Les jumeaux avaient gardé de solides compétences dans le domaine, mais ils étaient vrais que, la plupart du temps, leurs plans étaient beaucoup moins élaborés : l’arnaque n’était que le préambule qui leur procurait une clé, des plans, un pass magnétique, comme lorsqu’ils avaient volé Macha — en commençant par participer à un concours de danse.

Abban avait toutefois un peu de mal à imaginer la manière dont on pouvait mettre Peter Pan en scène, dans un théâtre. Pour lui, le théâtre, ce n’était jamais que les quelques pièces shakespeariennes dans des décors vides, en noir et blanc, dont il avait vu la captation d’un œil distrait dans certains cours d’anglais, plus jeune, en Irlande, des représentations qui n’avaient jamais inspiré en lui que d’interminables parties de morpion avec Aishlinn. « La magie du théâtre », voilà bien une expression qui lui échappait entièrement.

Ses méditations furent ramenées cependant vers un terrain beaucoup plus familier lorsque Jake se saisit à nouveau de lui pour l’embrasser. Abban s’était retenu, de peur de ruiner le maquillage, mais puisqu’on l’y invitait, il passa les bras autour du cou de Wildcard, se pressa contre lui et entama un baiser que la décence nous interdit de décrire. (Et je respecte toujours la décence. Vous l’aurez remarqué.) Lorsque leurs lèvres se détachèrent, Abban resta tout contre son amant.

Il prit toutefois un air faussement outré.

— Genre j’peux pas rester en place deux petites heures ? Non mais j’te rappelle qu’j’ai regardé Robert et le Pôle Nord en entier avec toi. Ou alors c’était Nicolas sauve Noël. Un truc comme ça.

Il avait déjà oublié le titre du dessin animé qu’ils étaient allés voir tous les deux et qui, évidemment, ne l’avait pas beaucoup marqué.

— J’ai été sage comme une image, mec. J’suis toujours sage comme une image.

N’est-il pas. Abban libéra Jake de son étreinte et s’assit sur son fauteuil, avant d’avouer, beaucoup plus sérieusement :

— Et puis c’est ton truc, là, c’est différent. Je veux voir ce que tu as fait. C’est normal.

Avec n’importe quel autre homme, Abban aurait sauté sans scrupule sur la proposition de passer le temps autrement et commencé à déboutonner le costume de Jake. Mais ce soir-là, il avait véritablement envie de découvrir ce qui se passait dans la tête de Wildcard. Il y avait bien sûr dans ces excellentes dispositions un peu de la curiosité professionnelle d’un artisan consciencieux et passionné pour des méthodes si différentes des siennes, mais il y entrait surtout un intérêt né des sentiments qu’il avait pour l’Américain.

D’ailleurs, quand Jake s’assit à son tour, ce fut très innocemment que la main de l’Irlandais se faufila sous la sienne, tandis que de l’autre, il récupérait son soda avec un sourire, avant d’en faire teinter la bouteille contre la flûte à champagne. Et bientôt, les trois coups résonnèrent.

Dès les premières minutes, Abban se montra bien plus attentif que devant le dessin animé. Si l’histoire de Nicolas-Robert qui sauve le Pôle Nord à Noël ne l’avait guère intéressé, Abban n’en avait pas moins l’âme artiste — à défaut d’être cultivé. Il suffisait de lui présenter une œuvre assez belle et assez bien pensée pour capter son intérêt, et le décor qui se déroulait pour parvenir jusqu’à la chambre des enfants y suffisait amplement. D’ailleurs, il en oubliait de boire son coca : il avait ouvert de grands yeux curieux pour suivre le spectacle, comme bien des enfants de l’assistance, et un léger sourire flottait sur son visage.

Lui-même avait oublié le but criminel que dissimulait le spectacle.
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Message posté : Sam 7 Déc - 1:58 Message
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Un fez, évidemment, que Wildcard savait ce que c’était. Aladdin et Abu en portaient dans le film de Disney. Il se rappelait très bien ce genre de références. Alors qu’Abban, lui, n’avait même pas retenu le titre du film qu’ils étaient allés voir ensemble. Pas étonnant, bien sûr, puisque ça ne l’avait pas passionné plus que ça, mais pour le coup, ça ruinait un peu sa démonstration. Jake ne releva pas, mais apprécia la remarque sur le spectacle : en effet, c’était son œuvre. Enfin, il en était l’instigateur, et il avait beaucoup travaillé avec Maléfique et Prof, mais il allait découvrir le show dans son intégralité pour la première fois ce soir.

La main de Jake était négligemment posée sur celle d’Abban. Ou plutôt, c’était l’Irlandais qui avait glissé sa main sous celle de l’Américain. Machinalement, du pouce, il caressait cette douce main, alors que sous leurs yeux, la pièce commençait. Le texte serait fidèlement retranscrit. Pour le reste, les costumes avaient tous une touche de modernité. Jean et Mickaël étaient en pyjama, et Wendy en chemise de nuit, mais ces vêtements auraient très bien pu être portés à l’époque actuelle. Quand les parents quittèrent la maison, quand l’obscurité se fit dans la salle, on put entendre les murmures. Quelque chose se déplaçait dans les airs, dans l’espace entre le sol et le plafond.

Et soudain, Peter Pan apparut dans la lumière, perché sur le toit qui recouvrait la chambre des enfants. L’acteur avait une quinzaine d’années. Il était châtain clair et arborait un sourire éclatant, qui apparut au public quand Clochette passa devant son visage. Le garçon, pieds nus, portait une tenue verte moulante, décorée subtilement de fils de différents verts, marrons, oranges. Fils qui semblaient briller quand un rai de lumière passait dessus. Et la fée Clochette… L’illusion était parfaite. Contrôlée par Maléfique, c’était un tout petit automate équipé d’ailes, et qui pouvait flotter dans les airs tel un colibri. Elle émettait constamment une lumière dorée, lumière qui serait amenée à changer selon l’humeur de la fée…

Les enfants suivirent Peter Pan, et bientôt, la scène sombra dans l’obscurité, et les regards purent suivre les trois Darling, derrière le héros de la pièce et Clochette, virevoltant dans l’espace. Puis les éclairages révélèrent le nouveau décor. Le Pays Imaginaire. C’était comme une apparition. C’était magnifique. Jake fut parcouru d’un frisson et sa main serra celle d’Abban. Le Pays Imaginaire… La suite, c’était la découverte des Pirates, menés par le célèbre Capitaine Crochet. L’acteur, d’une trentaine d’années, portait un costume noir, plutôt ample, et un long manteau de cuir rouge. Son crochet, doré, captait la moindre lumière.

Et il y avait les Indiens… À grands renforts de fumée et de projections, sur cette même fumée, de symboles tribaux, le tout sur des rythmes au tam-tam, on s’y croyait. Et il y avait les garçons perdus. Si tous portaient la même base que Peter, mais en moins chatoyant, ils se distinguaient par un maquillage et des oreilles d’animaux différents : ours, lapin, renard… Enfin, on découvrait les sirènes… Là, les quelques créatures enchanteresses qui les incarnaient naviguaient dans un univers totalement bleu, et flottaient gracieusement dans les airs…

Wildcard ne quittait pas le spectacle des yeux. Même s’il s’était attendu à beaucoup de ce qu’il voyait, il était totalement captivé. Il avait vidé sa coupe de Champagne et n’avait pas pris la peine de se resservir. Et sa main n’avait pas quitté celle d’Abban. Il savait que la déchirante scène de la « mort » de Clochette arrivait… Il y eut la potion… Et puis, la lumière de la fée s’éteignit. La plainte de Peter Pan, déchirant, emplit le théâtre. Malgré lui, Jake sentit une larme couler le long de sa joue. Il connaissait l’histoire par cœur, mais l’intensité du jeu du garçon, dans un tel cadre, était vraiment émouvante… Peter Pan se leva alors et se tourna vers le public.

Est-ce que vous croyez aux fées ? Les fées existent ! Si vous croyez aux fées, dîtes-le avec moi ! Je crois aux fées !

Bientôt, son appel fut suivi. D’abord par les enfants, puis par leurs parents, emportés par le mouvement. Même Jake le disait, à mi-voix. Le chœur s’appliqua à répéter la phrase de nombreuses fois, jusqu’à ce qu’enfin, une lueur ne renaisse… et que Clochette ne revienne à la vie. Mais rien n’était encore joué… Il fallait sauver Wendy, ses frères, et tous les enfants perdus…

Ah, la scène du duel… fit Wildcard, quand Crochet s’arrosa de poudre de fée.

Il s’éleva alors dans les airs, et Peter Pan et lui se firent bientôt face, se tournant autour, juste au-dessus du public. La chorégraphie, parfaitement maîtrisée, donna un duel épique, spectaculaire, ponctué de très nombreuses figures. Et le crocodile, dont on n’avait jusque-là vu que l’ombre, ouvrit grand sa gueule, au milieu de la scène. Les mâchoires devaient bien mesurer trois mètres de long. Suffisant pour engloutir Crochet, qui disparut à l’intérieur du colossal reptile. Puis les projecteurs attirèrent l’attention sur le clou du spectacle. Suspendu à plusieurs mètres au-dessus du sol, le Jolly Roger, tout doré, creva l’écran. La réplique mesurait cinq mètres de long et presque autant de haut. Laissant derrière lui une traînée de poussière dorée, le navire vogua, passant devant les loges, effleurant les têtes des spectateurs, puis retourna d’où il venait…

Et puis les lumières se rallumèrent sur la chambre des enfants. Non seulement Wendy, Jean et Mickaël, mais aussi tous les enfants perdus. Et les parents rentrèrent, et décidèrent d’adopter tout le monde. Et puis, la lune apparut, et le Jolly Roger dessina son ombre dessus… Et le rêve s’acheva… La troupe s’aligna sur la scène pour le salut. Jake en avait complètement oublié ce qui s’était déroulé en parallèle du spectacle. De toute façon, aucun des protagonistes de la farce ne serait jamais retrouvé. Et tous ceux qu’on arrêterait pour être interrogés nieront catégoriquement avoir été au courant, ce qui était parfaitement vrai. Même Vladimir Zukovski, critique gastronomique renommé et grand chef. Giovanni Piazzano, lui… et bien, on découvrirait qu’il n’avait en fait jamais existé.

Wow… J’ai beau être à l’origine de tout ça, c’était quand même… wow… lança Wildcard, après s’être levé, alors qu’il applaudissait à tout rompre. Avec les contes, tout ça, je suis comme un gamin… Là, t’as vu les moyens qu’on peut déployer pour une soirée spéciale… Du coup, c’est… wow… T’en as pensé quoi, toi ?

Son esprit, malgré lui, se rappelait déjà le mauvais coup qu’il venait de jouer à ce si sympathique, mais si naïf, public. Les enquêtes qui ne manqueraient pas d’être menées n’aboutiraient à rien… ou alors, à des fausses pistes. Le Cartel ne serait de toute manière pas inquiété…

Tiens, j’ai un deuxième coca, dans le seau, si tu veux, fit-il ensuite, en sortant la bouteille, qu’il décapsula, elle aussi, avec les dents.

Puis il prit la bouteille de Champagne et s’en envoya une bonne rasade au goulot. Ce qui était beaucoup moins classe, d’un coup… Et puis, il s’avança au balcon. Qu’importait si on le voyait. Au contraire, les curieux qui lèveraient les yeux se demanderaient qui était ce type maquillé... Les plus intelligents réaliseraient peut-être que quelque chose n’allait pas…

S’ils deviennent vindicatifs et viennent défoncer la porte, tu me sors de là ? demanda Jake, s’adressant à Abban, alors que la troupe saluait pour la cinquième fois.

Et les rappels, ça pouvait durer encore un peu. De toute façon, le hall, le vestibule, le vestiaire, tout était désormais désert…
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Message posté : Sam 7 Déc - 21:40 Message
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Ainsi donc, toutes les représentations théâtrales n’étaient pas une longue suite de tirades parfaitement incompréhensibles dans un anglais dépassé à propos de l’assassinat d’un roi quelconque qu’il était incapable de situer dans les successions dynastiques de Grande Bretagne, ni des méditations romantiques sur le passé mythique ou révolutionnaire de l’Irlande, écrites dans un style ampoulé par des poètes engagés. Abban était peut-être définitivement hermétique à la beauté de Shakespeare ou de Yeats, mais il ne l’était certes pas à celle de la représentation spectaculaire soigneusement préparée par Wildcard et ses acolytes.

Pour le jeune homme, et il le découvrait ce soir-là, le théâtre offrait un plaisir bien plus vif que le cinéma. Là, il voyait, en chair et en os, en poulies et en cordes, en bois et en cuir, les machines réelles qui produisaient les illusions, ou plutôt savait-il qu’elles étaient là, sans pouvoir en comprendre le fonctionnement exact et sans vouloir même l’imaginer, comme devant un spectacle de prestidigitation dont le charme résidait précisément dans la conscience confuse qu’il n’y avait là qu’adresse et non magie et l’incapacité à deviner exactement la succession de gestes qui présidait à la réapparition de telle ou telle carte.

Alors qu’au cinéma, Abban exigeait de pouvoir croire que l’action du film, en quelque façon, pouvait arriver, devant la représentation du Gang des Fables, le jeune homme aimait savoir que tout était faux. Le crocodile gigantesque constituait pour lui le clou du spectacle, parce qu’il était la machine à l’œuvre. Mais les réactions des enfants, la main de Wildcard dont l’étreinte, plus ou moins étroite selon l’intensité du drame, rythmait pour lui le déroulement de la pièce, les toux des adultes, tout ce qui lui rappelait qu’il était au théâtre, ajoutait encore à la beauté de la scène elle-même.

L’histoire peut-être le captivait moins que le spectacle lui-même, les formes, les couleurs, les matières, les sons mi-réels et mi-factices, toutes ces sensations dont il ne comprenait pas encore qu’elles lui paraissaient plus claires et plus importantes parce qu’il les percevait d’une manière différente, tout à la fois immédiatement et de loin ; les yeux et les oreilles aux aguets, Abban ne se rendait pas compte que c’était à son pouvoir autant qu’à ses sens naturels qu’il devait sa fascination pour la perfection plastique et musicale de la pièce.

Bientôt, Wendy, Peter Pan, Clochette et Crochet ne furent plus pour lui que les supports accessoires de perceptions véritablement centrales, et si la pièce avait été la combinaison abstraite d’une composition acoustique et de mouvants tableaux sans figuration, il ne l’eût sans doute pas comprise autrement. Elle exerçait sur lui une puissance hypnotique et plus les minutes passaient, plus son pouvoir en intensifiait l’expression. Les yeux écarquillés, les lèvres légèrement entrouvertes, Abban fixait la scène dans une immobilité parfaite, et pour lui bien inhabituelle, tandis que sa respiration lente et égale suggérait quelque chose de la transe où il se plongeait petit à petit.

Il ne pleurait pas et il ne riait pas, parce que depuis longtemps il ne comprenait plus rien à l’histoire. Ce ne fut que lorsque la lumière revint et que la salle éclata en applaudissements qu’il sortit brusquement dans son état second, en sursautant, alors que Jake était déjà levé et qu’il félicitait, debout, ses comédiens comme ses complices. L’Irlandais cligna rapidement des paupières, plein d’une confuse, et après avoir promené son regard dans la loge, pour se souvenir de l’endroit où il se trouvait, il se mit à applaudir, d’abord un peu machinalement, pour ne pas avoir l’air tout à fait perdu, puis de plus en plus franchement, à mesure qu’il reprenait conscience.

Jamais il n’avait vécu une pareille expérience et, quelque ignorant qu’il fût en matière de théâtre, il se doutait bien qu’il ne la devait pas uniquement au brio artistique de Jake, de Prof et des autres. Jamais il ne s’était senti aussi présent, aussi incarné et la vie avait pris une intensité et une simplicité qu’elle n’avait jamais eu, pour son esprit instable et inquiet, perpétuellement agité par des pensées parasites, des craintes d’abandon et des envies de fuite.

Les mots de Wildcard échouèrent d’abord à s’imprimer dans son esprit. Il les entendit comme il avait entendu tous les sons de la scène et de la salle, et il fallut le regard de son compagnon, appuyant un ton interrogatif, pour qu’Abban cessât de fixer les planches d’un air troublé et releva les yeux vers lui.

— C’était, euh…

Il lui semblait que sa propre voix était plus rauque que d’habitude.

— C’était très bien.

Ses pensées ne s’étaient pas rassemblées assez pour lui permettre un compliment qui eût été laconique. Mais à son tour il se releva pour s’approcher de Wildcard et il répéta, d’une voix songeuse et sincère :

— C’était vraiment très bien.

La troupe saluait encore et Abban avait l’impression de les voir pour la première fois, parce qu’ils avaient repris pour lui leur sens individuel, celui d’un personnage, et ils avaient ainsi cessé d’être une troublante étendue de couleurs sur un tableau toujours mouvant. La voix de Jake de nouveau lui parvint au loin.

— Hein ?

Il posa un regard toujours confus sur le sceau. Secoua la tête.

— Euh… Non. Merci. Ça va aller. C’est gentil.

Lentement, il comprenait que la représentation était finie. Il comprenait aussi qu’elle était unique, qu’il n’y en aurait donc plus d’autre, jamais, et une mélancolie intense l’envahit, comme si quelque chose de merveilleux lui avait été offert et brutalement retiré. Est-ce que d’autres pièces de théâtre faisaient la même chose ? Est-ce que c’était seulement le théâtre ? Est-ce que… Une larme roula sur la joue d’Abban sans qu’il ne la sentît.

Lui ne pensait plus du tout à l’arnaque ni au profit substantiel que le Gang des Fables comptait bien tirer de tous ces efforts. Il répéta d’un ton perdu :

— Défoncer la porte ?

Ses yeux passèrent rapidement de la porte à Jake et de Jake aux spectateurs, qui continuaient à applaudir, même si certains enfants commençaient finalement à s’agiter.

— Ah !

Il se souvint soudainement du but secret de la soirée.

— Oui. Oui, bien sûr, j’te sors de là. Pas de problème. Je gère.

Il avait surtout l’air de planer. Machinalement, il rajusta son nœud papillon que son immobilité parfaite n’avait pas beaucoup dérangé.

— Est-ce que, hm… est-ce qu’il y en aura d’autres, des choses comme ça, je veux dire, des pièces ? Vous en ferez d’autres ?

C’était presque une supplication.
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Message posté : Lun 9 Déc - 1:46 Message
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Jake ne réalisa pas immédiatement que le spectacle auquel il venait d’assister avait eu beaucoup plus d’effets qu’il l’aurait cru sur Abban. Ce dernier semblait bouleversé, presque incapable de parler. Quand il prit la parole, ce fut d’une voix plutôt rauque, un peu comme si elle avait voulu rester coincée dans sa gorge… Il avait donc ressenti une vraie, une forte émotion devant cette pièce unique. Un léger sourire naquit sur les lèvres de Wildcard alors que l’Irlandais se levait pour s’approcher de lui. Le compliment se développa, jusqu’à atteindre le « vraiment très bien ». Ce qui toucha le conteur, mais il n’en montra rien. Lui-même avait été saisi par ce qu’il avait voulu réaliser, qui était apparu encore plus beau, encore plus grand que ce qu’il avait imaginé. Mais savoir qu’Abban avait réellement aimé, c’était… la plus belle des récompenses.

Jake but une longue gorgée de Coca à la bouteille et la posa, avant, du bout du doigt, de récolter la larme qui avait coulé le long de la joue de l’Irlandais, qui visiblement ne s’en était pas rendu compte. Les pensées du cambrioleur semblaient mélangées, confuses, et il était évident qu’il avait encore l’esprit au spectacle. Il mit un peu de temps avant de comprendre la requête de Wildcard concernant les éventuelles revendications violentes de ses spectateurs mécontents. Mais pour l’instant, ils applaudissaient toujours, alors que le rideau se refermait lentement sur le décor de la chambre et la lune pâle. Et puis, Abban lui demanda s’il y aurait d’autres pièces. D’un ton dans lequel on sentait presque la supplication… L’Américain resta silencieux quelques secondes.

Ainsi, son amant avait aimé au point de vouloir en voir d’autres ? Bien sûr, le Gang avait toujours plein de projets sur le feu, mais aucun ne se concrétisait encore vraiment. Une autre pièce, c’était évidemment envisageable… Jake envisageait, de toute façon, une fois que la troupe serait blanchie de tout soupçon, d’envoyer la pièce, telle quelle, sur les routes pour être jouée ailleurs. Mais du coup, pour Star City, il allait falloir en faire une nouvelle. S’il y avait un conte, adapté en film d’animation Disney, et en comédie musicale, qu’il pouvait monter très prochainement, c’était La Belle et la Bête. D’autant qu’à chaque fois, il avait des flashs de ce que ça pouvait donner…

Est-ce qu’il y en aura d’autres ? répéta-t-il, en prenant l’Irlandais par la taille. Au vu du succès, j’imagine que ce serait dommage de se priver…

En-dessous, alors que certains applaudissaient encore, d’autres commençaient à se diriger vers la sortie. La porte de la loge avait été verrouillée, au cas où. Si quelqu’un tentait d’enfoncer la porte, ce ne serait de toute manière pas avant plusieurs minutes.

Mais si vraiment tu prends goût au théâtre… Enfin, à mon théâtre, celui du Gang, c’est une motivation supplémentaire pour moi de faire un autre spectacle…

N’y tenait plus, Jake embrassa Abban. Avec passion. Une passion qui exprimait son bouillonnement intérieur. Quand le baiser fut rompu, il reprit :

En fait, j’ai toujours envisagé d’en faire plusieurs, de continuer… mais là, puisque tu le demandes, je vais sans doute accélérer la préparation du show suivant… Tu connais La Belle et la Bête ? Y a un musical qu’est sorti… Et y a vraiment moyen d’en faire un truc un peu comme ça.

D’un signe de tête, il désigna la scène. Derrière, il imaginait les comédiens se congratulant innocemment, loin de se douter de ce qui allait se jouer dans le hall, puis le parking. À l’heure qu’il était, des dizaines de voiture étaient sorties en file indienne de la ville, pour ne plus jamais être revues à Star City. Un petit tour en entrepôt pour changer les plaques et deux, trois détails, et elles seraient revendues. Tout comme les manteaux et les sacs. Le cash avait été directement empoché. Les cartes de crédit, elles, allaient permettre de vider les comptes en ligne.

En tout cas, tu es venu, et tu as aimé, rien ne pouvait me faire plus plaisir.

Et pour éviter de s’embourber dans les mots et d’en arriver au moment où il en disait trop, Jake embrassa de nouveau Abban. L’une de ses mains remonta jusque dans les cheveux de l’Irlandais. Il rompit le baiser.

On attend un peu de voir s’ils arrivent… Après, je t’invite à dîner. J’ai réquisitionné le chef Vladimir Zukovski pour la soirée, il a concocté un petit quelque chose qui s’annonce… Enfin, tu verras bien, tu es un connaisseur, après tout.

Wildcard avait envisagé un restaurant étoilé, mais il aurait fallu pour ça qu’il ne soit pas maquillé. Du coup, le plus simple, c’était de faire profiter au Passeur de la cuisine de Shrek.

Mon pays à moi n’est pas imaginaire, mais il a aussi des merveilles.

Il se retint d’ajouter qu’il tenait une autre merveille dans ses bras… Décidément… Dans peu de temps, ils seraient fixés sur la déduction ou non des spectateurs… Se tourneraient-ils vers la loge du mystérieux mécène ? Ou bien iraient-ils directement porter plainte auprès du SCPD ?
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Message posté : Lun 9 Déc - 11:14 Message
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Abban se laissa attirer contre Jake en essayant de reprendre un peu plus étroitement contact avec la réalité. Son esprit bourdonnait toujours des sensations de la pièce, mais à l’émerveillement succédait comme un malaise mélancolique. Il y en aurait d’autres — c’était déjà cela de pris — Abban hocha la tête comme un enfant que l’on venait de rassurer. La vie eût été affreuse, n’est-ce pas, si après avoir vu ça — il ne savait pas quoi exactement — il eût été privé de toute expérience semblable.

L’Irlandais n’avait jamais été doué pour comprendre ses propres pouvoirs. Apparus tardivement, ils avaient évolué avec des soubresauts, alternant stagnation et développement rapide. Jamais personne ne leur avait expliqué, à lui ou à Aishlinn, les subtilités d’une mutation. Il était tout juste capable de comprendre la cohérence de la sienne. Mais il ne parvenait pas à anticiper son évolution et il avait dû attendre Thabo pour découvrir qu’il était possible de s’entraîner et d’espérer développer des capacités dont il n’avait jamais cru que l’évolution pût dépendre de sa volonté.

Alors ce qu’il venait de ressentir lui demeurait parfaitement étrange et dans cette étrangeté, il entrait la sensation de n’être plus tout à fait soi-même, ou de ne l’avoir jamais été avant cela, ou de ne plus pouvoir le devenir, ou… Son esprit s’embrouillait de plus en plus tandis qu’il essayait de comparer l’état dans lequel il s’était trouvé avec celui, beaucoup plus familier, qui était désormais le sien. Se construire une identité solide et bien définie n’avait jamais été une tâche aisée pour le jeune homme, elle l’était de moins en moins à mesure que ses sens prenaient l’habitude de se promener sans lui, par fragment, à droite, à gauche, des kilomètres de là ou bien tout à côté.

Le baiser de Jake lui parut une nécessité vitale. La passion de son amant le ramenait à lui-même — c’était ce qu’il avait toujours cherché, dans la valse des hommes qui passaient dans son existence, la sensation rassurante d’être retenu, seul, à un endroit précis, et de n’être pas toujours sur le point de disparaître, quand Aishlinn n’était pas là. Ses mains s’étaient refermées sur le torse de Jake, sans se soucier de froisser ses vêtements, alors qu’il tendait le cou pour chercher un peu plus ses lèvres et sa langue, les yeux fermés, sourd, autant qu’il le pouvait, aux conversations qui montaient dans un bruissement de plus en plus bruyant de la salle en contrebas.

Quand leurs lèvres se séparèrent, Abban ne bougea pas d’un millimètre, collé toujours à Jake. Ses talons simplement retrouvèrent le sol. Il posa la tête contre le torse de son amant. Les pensées un peu plus claires, il parvenait à suivre la conversation.

— La Belle et la Bête, j’connais !

Tant que l’on restait dans les grands classiques Disney, son incurie culturelle n’était pas encore trop criante.

— M’enfin, ptêt qu’les gens vont s’méfier, non ? D’un autre côté, j’suppose qu’i vont pas fermer tous les théâtres non plus…

Il disait « les théâtres », mais en fait, il ne savait absolument pas comment tout cela pouvait bien fonctionner. Combien y en avait-il à Star City ? Peut-être des dizaines. Il devait toujours être possible de trouver un public.

Ces pensées furent écartées par un second baiser et, quand celui-ci comme le premier fut rompu, Abban ne put retenir un soupir de soulagement, rasséréné — autant qu’il pouvait l’être.

— Ah, trop cool, j’ai super faim !

Pas du tout. Il avait encore l’estomac noué. Mais Jake avait si souvent vanté le talent culinaire de son associé qu’Abban espérait bien que ces prouesses pourraient lui ouvrir l’appétit et lui distraire l’esprit. Il finit enfin par se détacher de Jake pour jeter un coup d’œil par dessus la rambarde. On entendait une conversation se nouer, en dessous de la loge, alors que plusieurs spectateurs tentaient d’ouvrir les portes et tiraient en vain. Les suppositions les plus communes se formaient : inconscience des organisateurs, maladresse des ouvreurs, dysfonctionnement de la salle. Mais quand les coups répétés contre les panneaux de bois et les appels lancés de l’autre côté demeurèrent sans réponse, la suspicion gagna peu à peu l’assemblée.

— Quelqu’un a un téléphone ?

Nombre de spectateurs respectueux avaient laissé le leur au vestiaire, rassurés du reste sur la soirée en constatant que le public avait été trié sur le volet. Que pouvait-il arriver lorsque l’on était ainsi entre soi ? Un sourire narquois se dessina sur le visage d’Abban. Hélas, il y en avait toujours, des femmes et des hommes d’affaires un peu trop professionnels, pour garder leurs téléphones avec eux et consulter leurs messages aussi discrètement que possibles, pendant la représentation.

Abban se sépara pour de bon de Jake et murmura :

— Bouge pas.

Le jeune homme disparut. Il réapparut dans la foule, en différents endroits, une fraction de seconde à chaque fois. Quand un téléphone était sorti, il se téléportait entre deux spectateurs, l’ôtait des mains de son propriétaire, disparaissait à nouveau, et ses réflexes surhumains donnaient à toute l’opération une déconcertante et quasi invisible fluidité. On pouvait seulement entendre des protestations surprises, des « Mais », des « Je », des « Où ». Abban apparut dans la loge et sortit de ses poches cinq ou six téléphones, qu’il déposa à côté du seau à champagne.

En bas, un enfant s’exclama :

— C’est un tour de magie !

On lui aurait bien répondu de ne pas être ridicule, mais dans une ville comme Star City, rien n’était moins impossible. Les parents commençaient à se demander si la pièce n’avait pas constitué une sorte d’avertissement sinistre. Un groupe plus décidé que les autres se forma néanmoins pour aller explorer les coulisses, en passant par la scène : de ce côté-là il n’y aurait pas de porte, et l’on trouverait bien une sortie.
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Message posté : Lun 9 Déc - 17:14 Message
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Abban connaissait La Belle et la Bête. Au moins, s’il était au fait de l’histoire, il n’aurait pas à se poser des questions sur son déroulement, et aurait simplement à profiter du spectacle. Jake se contenta de hausser les épaules à la question sur les gens qui se méfieraient. Il savait pertinemment que si le musical du grand classique Disney était monté à Star City, tout le monde s’y précipiterait sans faire le lien avec la grande arnaque de Peter Pan. De toute manière, il n’y aurait absolument aucune similitude dans la manière de faire. D’autant que simplement mettre sur pied un grand show était aussi quelque chose que Wildcard pouvait faire sans imaginer en tirer un profit substantiel. L’argent récolté grâce à la revente des voitures permettrait d’en faire plusieurs représentations, de toute manière…

Après l’expression de l’enthousiasme de l’Irlandais, ça commença à vraiment s’agiter en bas. Les autres loges avaient déjà été vidées de leurs occupants, qui devaient rejoindre le rez-de-chaussée, et ne tarderaient pas à s’étonner de ne voir personne sortir de la salle. Les spectateurs s’inquiétèrent vite d’être enfermés, et tentèrent alors de passer des coups de fil. Ainsi, certains avaient gardé leurs téléphones, quand d’autres les avaient laissés entre les mains de petits chapardeurs. Abban disparut et, quelques secondes après, revint avec quelques portables qu’il déposa là, près du seau à champagne. « C’est un tour de magie ». Jake décida qu’il était temps d’entrer en piste. En totale improvisation. Il se mit à applaudir et apparut au balcon, alors que certains spectateurs décidaient de s’aventurer en coulisses.

Bravo ! Bravo ! Quel show ! Fantastique ! Vous êtiez un public for-mi-dable ! lança-t-il, avant de poser les mains sur la rambarde. Mesdames, mesdemoiselles, messieurs, chers enfants. C’est avec une profonde fierté, et un immense plaisir, que je vous ai invités ce soir. Vous étiez détendus, avez pris place, n’avez plus pensé à rien d’autre que le spectacle… et vous vous êtes faits avoir. En beauté.

Tous les regards étaient montés vers lui, et la salle était à présent emplie de la rumeur des murmures. Un homme lança :

Vous êtes un criminel ! Un voleur !
Un arnaqueur ! Un fraudeur ! Un profiteur ! Mais aussi un artiste ! Un metteur en scène ! Et vous, monsieur, vous n’êtes plus rien ! avait poursuivi Wildcard, avant de désigner d’un geste éloquent l’homme qui avait parlé. J’aime mêler tous mes talents, monsieur ! Et ce soir, c’était particulièrement réussi. Quel beau spectacle ! Quel beau spectacle, n’est-pas ?

La plupart des enfants lancèrent un « oui » en chœur. Les parents, eux, ne goûtaient absolument pas la plaisanterie.

Vous allez payer très cher tout ça, monsieur Stevenson !
Aaargh ! Je suis démasqué ! s’exclama Jake, en prenant une posture tragique. Vous m’avez eu, je suis fait, je suis pris… Non, attendez…

Retrouvant sa neutralité, il ajouta :

Mais non, en fait. C’est vous qui êtes pris ! Moi, je suis libre ! Libre comme l’air !

Et sur ces mots, il quitta le balcon. Il prit les téléphones un à un, opta pour celui qu’il estimait être le mieux, le mit dans sa poche, puis jeta les autres dans le seau. Il revint vers Abban, lui prit le visage à deux mains, l’embrassa encore, brièvement mais avec fougue. Puis :

En fait, la solution, c’est que tu nous emmènes directement au dîner. Ce n’est pas très loin… Téléporte-nous sur le toit, je vais te montrer.

Sur le toit, la vue n’était pas si mal. Et elle était dégagée jusqu’à l’endroit où ils allaient se rendre. Jake désigna une vaste baie vitrée, dans un immeuble d’une trentaine d’étages, à une grosse centaine de mètre de là.

C’est là-bas.

Là-bas, c’était un appartement vide emprunté pour la soirée, avec cuisine équipée. Avec une table pour deux près de la fenêtre, panorama sur la ville. Et ça devait déjà être envahi par les doux parfums des plats concoctés par Vladimir. Il tardait à Jake de faire goûter tout ça à Abban même si lui ne savait rien non plus de la composition du dîner. Il savait qu’il y aurait des surprises. Mais Shrek avait préféré garder le secret, pour rendre la soirée encore plus belle. Il fallait que ça soit une réussite jusqu’au bout, après la pièce et la razzia en parallèle…
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Message posté : Lun 9 Déc - 18:15 Message
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Alors que Jake s’approchait de la rambarde pour offrir au Gang des Fables la publicité ambiguë qu’il méritait après une opération si bien menée, Abban, lui, demeurait dans l’ombre. Il était loin d’avoir le sens du spectacle ou, tout du moins, il était loin d’avoir le même sens du spectacle que son amant. Lui, il était la Voiture Fantôme pour le grand public, effacé derrière un véhicule mystérieux qui apparaissait et disparaissait et que l’on n’était pas certain de pouvoir toujours relier à un crime en particulier. Ailleurs, il était le Passeur, exemple de professionnalisme. Mais aucun des pseudonymes qu’il avait choisis lui-même ni aucun de ceux que la presse donnait parfois à sa présence fantomatique n’avait la densité théâtrale de Wildcard.

Il ne craignait guère d’être reconnu par ceux qui étaient assemblés là. Certains l’avaient vu, sans doute, à la réception. Ils auraient bien vite oublié, après les événements de la soirée, le visage curieusement androgyne de ce jeune homme inconnu en nœud papillon. Et s’ils le recroisaient, au hasard de la ville immense, si même ils parvenaient à replacer ce visage-là dans le décor de la soirée au Little Globe, que feraient-ils ? Abban était insaisissable. Mais il le demeurait précisément parce que les regards ne s’arrêtaient pas sur lui, la plupart du temps. Il était un adolescent parmi d’autres, un guichetier, un serveur, un caissier, comme il y en avait tant. Même au sein du Cartel, le Passer était plus connu qu’Abban Mac Aoidh et le nom d’Abban que son apparence.

Dans l’ombre, les mains dans les poches, il observa en souriant Wildcard faire son numéro. La différence entre le compagnon timide que pouvait être souvent Jake Walker et l’exubérant criminel qu’était toujours Wildcard lui sauta une nouvelle fois aux yeux et il se souvint de la discussion qu’il avait eue, à ce sujet, quelques jours plus tôt. Son amant revint près de lui, Abban posa à nouveau les mains sur son corps et, le contact établi, la requête formulée, le couple disparaissait, en laissant derrière soi des bouteilles vides et des téléphones.

Apparu au même moment sur le toit, Abban s’approcha sans hésiter du rebord et observa l’appartement. Comme il arrivait si souvent désormais, il sentait Star City dans son esprit comme il la voyait de ses yeux. Il la situait. Il eût été capable, avec un peu de réflexion, de donner l’adresse exacte de l’appartement que lui désigna Jake. L’Irlandais ne put s’empêcher de frissonner. Sans son manteau, aux mains désormais des chapardeurs, comme le reste de possessions qui n’étaient de toute façon pas les siennes, il sentait le froid mordant de l’hiver de Star City, alors que le vent cinglait, sur les toits de la ville.

Il tendit la main pour attraper de nouveau celle de Jake. Quelqu’un devait avoir, en bas, dans la salle, retrouvé un téléphone, parce qu’une voiture de police, la plus proche sans aucun doute, se lançait vers le théâtre sirène hurlante.

— J’espère qu’y a l’chauffage. Lâche pas ma main, surtout, hein.

Et Abban se laissa basculer dans le vide, entrainant Jake avec lui, avant de disparaître au milieu de leur chute, sous les regards éberlués de quelques passants, que la police avait attirés d’abord, mais dont l’attention avait bien vite été happée par la chute de ces deux hommes. Tomber des toits, c’était l’un des divertissements favoris d’Abban, dont il n’avait dû la découverte qu’à une profonde méconnaissance de la physique la plus élémentaire. Parce que quand ils réapparurent de l’autre côté de la baie vitrée désignée par Jake, Abban ne parut toujours pas surpris, comme lors de leur premier saut, à la fête foraine, d’arriver sur ses deux pieds et libre de toute accumulation cinétique.

Abban se frotta les mains l’une contre l’autre pour les réchauffer. Plutôt que de contempler la vue, il couva d’abord Jake du regard.

— Ça va ? T’veux t’allonger ?

Deux téléportations en quelques minutes, dont une avec une brusque variation d’altitude, c’était… Sans doute très éprouvant. Lui, il ne s’en rendait pas vraiment compte. Il s’était même habitué à avoir un passager, désormais, et il ne ressentait plus les crispations musculaires des premiers temps, sauf lorsqu’il était blessé ou fatigué par ailleurs. Le poids qu’il était capable de transporter n’avait guère augmenté, mais les effets secondaires s’étaient dissipés : le principal, à ses yeux.

Il finit tout de même par s’approcher de la baie vitrée, desserrant au passage son nœud papillon. Au pied de l’immeuble, la ville s’étendait, illuminée dans la nuit, et l’on pouvait, sur les plus grands boulevards, distinguer les décorations de Noël installées par la municipalité. D’un ton peu songeur, Abban commenta :

— Ça ressemble vraiment pas à Dublin…

Il avait fini par s’habituer à Star City, mais en cette période de fête, sa ville natale lui manquait plus que jamais. Heureusement qu’il avait déniché son église irlandaise pour combattre un peu le mal du pays. Un frisson le parcourut et il se détourna, pour forcer à travers sa mélancolie un sourire un peu triste. Ce n’était pas le moment de gâcher la soirée — il avait l’impression de le faire systématiquement.

— Alors ? Qu’est-ce qu’on mange ? Du crocodile ?
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Message posté : Lun 9 Déc - 22:27 Message
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Sur le toit, Jake apprécia de n’avoir aucun effet immédiat de la téléportation. Il manqua juste un peu d’équilibre à l’atterrissage, mais put rester debout. Comme quoi, il allait finir par s’y faire. Abban, lui, alla jusqu’au bord du toit pour regarder en bas. On entendait déjà des sirènes : la police allait débarquer. La troupe serait certainement interrogée, mais comme personne ne savait rien… Prof, lui, était monté sur scène pour saluer et avait disparu aussitôt. Maléfique, de son côté, n’avait pas non plus traîné. Seul Shrek était parti tôt, pour se mettre immédiatement aux fourneaux dans l’appartement emprunté. Ne restait plus qu’un membre du Gang à quitter les lieux : Wildcard. Qui prit la main de son amant et… chuta avec lui.

Il profita au maximum de la sensation qui l’envahit soudain et son regard s’arrêta sur les quelques passants qui avaient levé la tête… et qui se rapprochaient. Et puis… Tout disparut. Pour laisser la place à un salon confortable, noir et blanc. Sol, murs et plafond étaient immaculés. Le mobilier d’ébène. Hormis une table ronde pour deux dressée près de la vaste baie vitrée, nappe blanche, assiettes noires, verres en cristal, rose blanche dans un vase noire, il y avait contre le mur faisant face à la vue un vaste canapé de cuir. Dans un coin de la pièce, une télévision à grand écran plat. Une porte menait vers les chambres. Une autre vers l’entrée. Une troisième, vers la cuisine.

Jake ferma les yeux. Son estomac protestait. Mais il tint bon. Respirant fort, il finit par ouvrir les yeux. Il fit signe à Abban que ça allait, avant de l’observer. L’Irlandais s’était approché pour admirer le panorama. Et là, il y eut comparaison avec Dublin… Était-ce de la nostalgie ? Cela lui arrivait parfois… Finalement, il se retourna et afficha un petit sourire un peu triste, avant de forcer un peu son enthousiasme. Jake s’approcha de lui et le prit par la taille.

Je ne sais absolument pas ce qu’on va manger, c’est surprise… Je sais que Dublin te manque. Mais ici, c’est bien aussi, non ?

Là, la porte de la cuisine s’ouvrit, révélant des arômes divers… Shrek entra dans la pièce, les bras grands ouverts.

Ah ! Vous voilà ! Quelle belle soirée !

Arrivé au niveau des deux garçons, il les étreignit tous les deux, pour un gros câlin dont il avait le secret. Puis il les lâcha et reprit :

J’ai voulu rester dans le thème de la soirée, Peter Pan, mais c’est assez compliqué de déterminer un menu à partir de ça… Alors, j’ai fait à mon idée !

Il sortit de la poche de son tablier une feuille de papier sur laquelle on pouvait lire le fameux menu.

Citation :
Voyage au Pays imaginaire

Délices de la lagune – Carpaccio de homard et St-Jacques
Retour de chasse – Pavé de bison et ses légumes de saison
Fruits perdus – Salade de fruits exotiques




C’était assez concis, et Jake soupçonnait que ça serait sûrement un peu plus compliqué que ce qui était écrit. Le Russe les laissa pour retourner à ses fourneaux. Et d’ailleurs, il glissa à Abban ce qu’il savait :

Ça a l’air assez simple, comme ça, mais tu vas voir, c’est du grand art. Faudrait que je goûte ta cuisine, à toi aussi.

Il avait entendu l’Irlandais critiquer les candidats à l’émission Masterchef, alors, il faudrait bien qu’un jour il ait un aperçu de ce qu’il savait faire ! Wildcard retira son écharpe, qu’il jeta sur le canapé, puis sa veste, qu’il mit sur le dossier d’une des chaises.

C’est romantique, comme petite table, commenta-t-il, en effleurant la rose du bout des doigts.

Puis il tira l’autre chaise, pour inviter Abban à s’installer. Avant de s’asseoir en face. Et histoire de patienter le temps qu’arrive l’entrée, il décida de relancer la conversation sur ce petit quelque chose qu’il avait décelé à la fin de la pièce.

Je t’ai trouvé… bizarre, à la fin. Je pensais pas que ça aurait cet effet sur toi… T’avais encore jamais vu une représentation comme ça ?

En fait, même Jake n’avait encore jamais assisté à un tel spectacle, mais il avait vu des pièces avec des jeux de lumières et des cascades également. Sans que ça n’ait jamais atteint le niveau de Peter Pan. Là, Prof et Maléfique s’étaient surpassés, et les acteurs avaient semblé transcendés. Celui qui jouait le Capitaine Crochet avec un sacré potentiel, et Jake envisageait déjà de le faire venir sur La Belle et la Bête. C’était un excellent chanteur, et dans le rôle de la Bête… il serait très bien.

La main de Jake s’était glissée sur la table, ouverte vers le haut, prête à accueillir celle d’Abban, si jamais il acceptait. Il sentait venir l’excellente soirée qui se terminerait encore par des échanges de petits mots doux… Mais il savait bien qu’un jour, il finirait par le dire. Il ne savait simplement pas quand, et il ne savait pas quel serait le retour. Ce serait au feeling, tout simplement. De toute façon, ils allaient prendre leur temps pour dîner. Il fallait en profiter, déguster les préparations de Vladimir. Et ils verraient après…
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Message posté : Lun 9 Déc - 23:35 Message
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À nouveau contre Jake, Abban sourit un peu plus franchement.

— Oui, c’est bien. C’est juste… Le premier Noël que je passe loin de Dublin.

Difficile de deviner à cette déclaration somme toute bien commune, qui évoquait les sapins, le foyer familial et les cadeaux, que de ce qui manquait à Abban, c’était une église en pierre, et la crèche, et toutes les célébrations religieuses. Le jeune homme ne faisait pas vraiment étalage de sa foi, même si elle occupait toujours une place considérable dans son existence. Il avait d’ailleurs un peu de mal à comprendre le besoin qu’éprouvaient les Américains à parler perpétuellement de Dieu, à organiser des cultes télévisés et à interpréter en permanence la Bible, pour oui, pour un non — les protestants de son pays n’étaient pas vraiment comme cela.

Il secoua la tête.

— Mais t’inquiètes, ça roule.

Ça roulait d’autant mieux que son odorat de gastronome ne tarda pas à lui donner une haute idée du repas qui se préparait, quand la porte de la cuisine s’ouvrit pour laisser passer un volumineux et jovial cuisiné. Un peu déconcerté par l’étreinte bonhomme de Shrek, Abban n’en laissa pas moins son sourire s’élargir.

— Comment ils étaient trop bon, tes petits fours, mec !

Et de la part de l’Irlandais, qui avait d’ordinaire la critique facile pour tous les plats qu’Aishlinn et lui n’avaient pas cuisiné, sauf lorsque ceux-ci atteignaient la perfection, ce n’était pas un mince compliment. En cuisine comme en cambriolage, les exigences d’Abban étaient difficiles à satisfaire et, dans les deux domaines, le jeune homme témoignait d’un professionnalisme qu’on lui eût encore moins soupçonné, peut-être, que sa dévotion religieuse.

Abban parcourut d’un coup d’œil le menu. Il avait l’habitude des circonvolutions sibyllines de ceux des grands restaurants et il fallait admirer dans les formulations de Shrek le charme d’une clarté mystérieuse. La salade de fruits en particulier éveillait son intérêt : c’était dans les plats les plus simples que la maîtrise d’un cuisinier s’exprimait le plus véritablement, quoique le plus discrètement, et Abban était curieux de pouvoir découvrir la manière dont le Russe avait pu travailler ces produits dont il ne disait pas grand-chose.

Laissés seuls par Shrek, ils s’installèrent l’un en face de l’autre, sans qu’Abban relevât le commentaire sur le romantisme de la table, auquel il n’était pas très sensible. Tout ce qu’il voulait, lui, c’était Jake, et le luxe de l’appartement lui importait peu. Sa main rejoignit celle de son compagnon et la question de l’homme le laissa songeur.

— Ben… J’étais jamais allé au théâtre, déjà. T’sais, j’ai vu des trucs, genre des vidéos, à la télé, en cours, mais j’faisais pas tellement attention, puis c’tait pas pareil, c’tait des classiques, quoi, genre Shakespeare, et euh…

Il chercha sans succès le nom d’un autre dramaturge.

— Ouais, surtout Shakespeare, en fait. C’était un peu chiant.

Surtout qu’il ne comprenait en général rien au texte.

— C’soir, c’était vachement cool, mais tu vois, j’suis pas sûr d’avoir bien suivi l’histoire. Enfin, y avait une histoire, on est d’accord ?

La question était un peu étrange. Les sensations passées, puis la mélancolie que leur fin avait entraînée écartée à son tour, Abban pouvait réfléchir un peu plus posément à ce qui s’était passé pour lui et il mesurait peu à peu combien ses sensations avaient été différentes de ce qu’il pouvait entendre, parfois, en zappant, dans la bouche des critiques, à la télévision — d’abord et essentiellement parce qu’il était incapable de mettre le moindre mot sur ce qu’il avait éprouvé.

— Parce que, tu vois, au bout d’un moment, très vite en fait, j’étais juste, euh… J’sais pas.  ? Non. C’est con, ça veut rien dire. J’étais juste, c’était… Hmm…

Abban avait fait un vague geste de sa main libre, comme s’il avait pu ainsi rendre les choses plus claires, mais en pure perte. L’introspection n’était pas son fort.

— C’est ptêt’ mes pouvoirs, en fait. T’sais, c’que j’t’avais dit, l’aut’ jour, sur ma manière de voir de loin, et tout ? Ben maintenant, ça m’fait ça, aussi, avec le reste. Mais c’est super chaotique, tu vois, parfois. Genre, des fois, j’entends plusieurs choses en même temps, des fois j’entends plus rien. Des fois je peux tout sentir à distance, des fois c’est comme la télé sans le son. J’essaye bien d’me concentrer et tout, mais ça marche pas des masses.

Ce n’était pas tout à fait vrai : il faisait des progrès. Mais comme ce pouvoir-là lui était bien moins intuitif que sa téléportation, qui était devenue rapidement, elle, une partie intégrante de son mode de vie, Abban avait l’impression de ne pas avancer.

— Ben là, j’crois qu’j’étais super concentré et que c’était vachement efficace. Mais du coup, c’t’un peu comme si ça avait court-circuité mon cerveau, tu vois. Genre, j’étais pas capable de réfléchir, juste de sentir. C’était vachement spécial. Vachement… Bien. Mais aussi un peu flippant, j’crois.

Ressentir de plusieurs endroits à la fois, c’était aussi se fragmenter et se diffuser — une sensation de dangereuse division dont Abban n’était déjà que trop familier.
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Message posté : Mar 10 Déc - 1:02 Message
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Jake ne put s’empêcher de sourire au compliment lancé à Shrek, qui éclata d’un grand rire joyeux en réponse. Vladimir avait dû prendre la remarque comme une vraie reconnaissance, puisque son chef lui avait dit qu’Abban était aussi un bon cuisinier. Du coup, ils devaient se comprendre. Wildcard, lui, n’était qu’un simple profiteur, il ne pouvait affirmer réellement s’y connaître dans les différentes techniques. Tant que c’était beau et bon, pas besoin de se poser des questions sur le comment et le pourquoi. La question ensuite posée par l’Américain eut le mérite de faire réfléchir l’Irlandais, qui en dévoila du coup un peu plus sur lui.

Abban passait là son premier Noël loin de Dublin, ce qui devait être étrange à vivre, mais là-bas, il n’avait jamais été au théâtre. Les seules pièces qu’il avait pu voir ou étudier, c’était à la télévision, en cours, ce genre de choses, mais jamais dans le concret d’une grande salle de spectacle. Shakespeare, bien sûr… Marlowe, peut-être ? Ou Pinter, plus récemment ? Jake ne fit aucun commentaire. Lui, il ne trouvait pas ça particulièrement chiant, parce qu’il savait imaginer le contexte et l’enjoliver à chaque fois qu’il lisait quelque chose. Les grands classiques shakespeariens, toujours d’actualités dans les thèmes, devenaient tout de suite beaucoup plus spectaculaires quand ils étaient joués dans la tête de Wildcard…

Mais oui, y avait une histoire, glissa Jake, avec un clin d’œil.

À mesure que l’Irlandais s’exprimait, le conteur saisissait d’où venait l’étrangeté qu’il avait perçue chez son compagnon à la fin de la pièce. En fait, il avait vécu le spectacle d’une manière totalement différente, puisque ce nouveau pouvoir qu’il ne maîtrisait pas encore avait dû lui offrir un point de vue totalement décalé, scrutant les détails, les mécaniques, et tout ça en harmonie… Les sens se mélangeaient, et ça devenait un peu confus… Il n’était donc pas étonnant qu’il soit resté « con » à la fin, une fois que son esprit et son pouvoir avaient été libérés de la musique, de la lumière, des cascades…

Tu finiras par le maîtriser… Là, ça a peut-être été un peu fort, c’était la première fois que tu étais confronté à cette situation. Mais maintenant, tu sais comment ça marche, non ?

Il se voulait rassurant, confiant. Parce qu’Abban, du haut de sa petite vingtaine, avait appris à parfaitement contrôler sa téléportation. Il n'y avait donc aucune raison pour qu’il n’y parvienne pas aussi avec cette capacité sensorielle. Jake, lui, ne s’était jamais posé de questions, son pouvoir s’était déclenché, et il avait fini par savoir comment le « désactiver », de façon naturelle. Sinon, il comptait tout le temps sur cette chance qui finirait par lui revenir à la figure, comme un boomerang.

Faut pas te stresser, faut laisser faire la nature, en fait. Si tu essaies d’aller trop vite, ton pouvoir va te dépasser, et ça va te rendre dingue…

Sa main serra un peu celle d’Abban. Puis la porte de la cuisine s’ouvrit, révélant un Shrek portant deux assiettes. Il en déposa une devant chacun des garçons et tira de sous la table un grand seau à glace, dans lequel se trouvaient une bouteille de vin, une bouteille d’eau plate et une bouteille de coca en verre. Petite attention spéciale.

Je sais que monsieur est un amateur de cette boisson gazeuse décapante, mais prendra-t-il un peu de vin ? Château Pape-Clément 2007.

Un blanc sec, parfait pour le poisson. Dans les assiettes, le homard, parfaitement cuit, avait été délicatement tranché et disposé en rosace. Dessus, une seconde rosace, composée par la Saint-Jacques également finement tranchée. Et avec ça, deux sauces disposées autour des rosaces, une très douce, à base de vin, et une plus épicée, comme une mayonnaise, avec un goût de moutarde à l’ancienne. Et pour la déco, quelques feuilles de roquette surmontées d’une tomate-cerise.

C’est superbe, Shrek, commenta Wildcard.

Le Russe, après avoir servi le vin, agita sa grande main humblement.

Cuisson de la viande, pour ses messieurs ? demanda-t-il ensuite, en articulant un peu plus que d’habitude.
Saignant, pour moi.

Muni des deux réponses, Shrek retourna à sa cuisine. Jake saisit sa fourchette à poisson.

Et bien… bon appétit ! s’exclama-t-il, en français dans le texte.

Il prit un petit morceau de homard, un petit morceau de Saint-Jacques, un peu de sauce douce, et mit le tout dans sa bouche. C’était… fondant. Et là, il attendit le verdict d’Abban. Parce qu’après tout le spécialiste, c’était l’Irlandais.

Alors, qu’est-ce que tu en dis ? demanda-t-il, avec tout de même une légère appréhension.

Parce que s’il y avait des réserves, Shrek risquait de se vexer. Et un Shrek vexé pouvait se renfermer dans son silence pendant plusieurs jours… Ce qui était tout de même assez peu agréable chez un « coloc ». Du coup, il avait intérêt à ne pas s’être planté.
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Message posté : Mar 10 Déc - 13:47 Message
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— Eeuh…

Abban regarda Jake. De toute évidence, son ami avait une haute opinion de la manière dont il parvenait à gérer ses pouvoirs mais, téléportation mise à part, le jeune homme n’était pas certain de partager son optimisme. Il trouvait beaucoup plus impressionnants les progrès d’Aishlinn en magie, à la fois parce qu’il en comprenait moins le détail et que, d’une certaine façon, ils correspondaient mieux à son imaginaire. Aishlinn, c’était Poudlard. Lui, il avait des problèmes ophtalmiques.

Il finit par afficher un sourire un peu gêné.

— J’dirais pas qu’j’comprends comment ça marche, non.

Une fois, il avait demandé à Chase comment, selon lui, sa téléportation fonctionnait. Le Neutron-Grey s’était embarqué dans d’interminables explications à base de trous de vers et de distorsions spatio-temporelles et Abban avait alors hésité à demander à Macha de l’électrocuter, pour mettre un terme à la leçon.

— J’sais c’que ça fait, disons. Après, euh, sur l’principe, j’suppose que c’est comme de la téléportation. Sans téléportation. Comme si j’étais là, sauf que je suis pas là.

Limpide. Cela dit, Abban ne s’inquiétait pas outre mesure : il s’était lancé dans la carrière criminelle bien avant d’avoir eu des pouvoirs. Naturellement, une grande part de la réputation des jumeaux à Star City reposait sur leurs aptitudes uniques, mais en dehors de la téléportation, qui était devenu une seconde nature, Abban se savait capable de composer sans ses nouveaux pouvoirs. Même s’il doutait que Thabo le laissât stagner dans ce domaine — le Sud-Africain avait une haute idée de leurs capacités et s’ingéniait à les pousser toujours un peu plus loin.

La seconde remarque de Jake glissa un peu d’amertume dans son sourire.

— Plus dingue que j’le suis déjà ? Ça promet…

Abban n’évoquait pas souvent en termes aussi explicites ses problèmes psychologiques. D’ailleurs, son regard s’était déjà détourné et, la seconde suivante, il était prêt à lancer une toute autre conversation, si Shrek n’avait pas fait irruption avec les plats. Lorsque le Russe lui proposa de l’alcool, Abban secoua la tête.

— Ouais, c’ma seule entorse à la gastronomie, tu vois.

Ça et son incapacité à adopter pleinement les codes de savoir-vivre qui réglaient la vie dans les grands restaurants. Nombre de maîtres d’hôtels avaient été désarçonnés lorsqu’ils avaient vu débarquer dans leurs établissements luxueux l’improbable duo Mac Aoidh. Un nœud papillon ne faisait pas tout et, même en costume, Abban restait un animal sauvage. Il attrapa donc la bouteille de coca et commanda une viande saignante avant d’examiner le plat. Le processus était complexe : observer la composition, examiner la couleur, tâter la texture du bout de la fourchette, humer le parfum, goûter un tout petit peu de chaque sauce pour en déterminer la composition et, enfin, marier successivement les différents éléments, avec une méthode quasi mathématique, pour être certain d’avoir découvert toutes les combinaisons.

Verdict…

— C’est parfait.

Il n’était pas impressionné, parce qu’on ne l’impressionnait pas comme ça, lui, mais il était très favorablement disposé désormais. Shrek lui avait déjà sauvé la vie, il lui offrait désormais un excellent repas : Abban était en passe de se prendre d’affection pour ce Russe imposant qui veillait bien sur Jake. En attendant, il mangeait lentement — le but était de goûter, non de se nourrir, et Abban n’était pas du genre à se plaindre des quantités que l’on servait dans les grands restaurants. Quand il avait faim, il n’allait pas manger dans un trois fourchettes.

— Bon, mais toi, faut qu’on commence tes cours de cuisine. J’peux pas t’laisser manger comme ça tous les jours sans rien y connaître. La cuisine, c’est comme… euh… Comme les cambriolages. Si tu pratiques, tu peux pas saisir toute la beauté d’la chose.

C’était précisément parce qu’il imaginait l’ensemble des gestes techniques qui avaient conduit à l’entrée qu’ils dégustaient ensemble qu’Abban en appréciait la qualité.

— Bon, j’te préviens, c’pas d’main la veille qu’tu f’ras un truc comme ça. J’doute pas d’tes capacités, hein, mais ‘faut d’la patience. Prends exemple sur moi. La patience incarnée.

Il avait dit cela avec un sourire amusé, parfaitement conscient d’être aux antipodes du calme nécessaire à tout bon cuisinier — la plupart du temps.

— En tout cas, tu remarques qu’j’suis resté sage pendant tout l’spectacle. Alors que Monsieur doutait de mes capacités d’attention. J’espère qu’t’as honte maintenant d’pas m’avoir fait confiance !

Il avait pointé une fourchette faussement accusatrice sur Jake, alors que la mélancolie dublinoise paraissait s’être définitivement envolée.

— J’me demande c’qu’on en dira dans la presse. Tu r’gardes les articles, toi ? J’le faisais pas, avant, ‘fin, j’veux dire, j’avais jamais pensé à l’faire, mais Thabo, il m’a montré deux trois journaux sur la Voiture Fantôme et tout. Enfin, c’t’un peu cool. Les gens font plein d’suppositions tordues, c’est fou.

D’un autre côté, il n’était pas certain que la réalité — deux Irlandais à peine majeurs, téléporteurs et intangibles, au volant d’une super-voiture indépendante et géniale — fût moins folle que les fictions des journalistes.

— Mais toi, vu comme c’est théâtral, tu dois faire un peu attention à c’qui s’raconte, non ?
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Message posté : Mar 10 Déc - 19:43 Message
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Visiblement, quand on parlait d’avancée en terme de compréhension et assimilation des pouvoirs, Abban ne partageait pas l’optimisme de Jake… Ce dernier n’insista donc aucunement. Il n’aurait plus manqué qu’il insiste sur le sujet et ne cause un échec de la soirée… L’Irlandais refusa le vin, concédant que c’était là la seule exception à ses goûts en matière de grande gastronomie. Il aurait donc du coca… Pourquoi pas. Même si ça n’allait pas particulièrement avec les plats… D’ailleurs, Shrek refit un rapide passage pour déposer une demi-bouteille d’eau pétillante, et une demi-bouteille d’eau plate. Histoire qu’il y ait autre chose que de l’alcool et du vinaigre, pardon, du coca, sur la table.

« Parfait ». Au moins, l’avis était clair. Si Vladimir avait entendu ça, il ne se serait plus senti… Enfin, pendant quelques secondes, parce qu’il était sans doute le plus humble des hommes que connaissait Wildcard. Il balayait toujours les compliments d’un grand geste de la main avec un « ah ! » qui voulait tout dire. Abban enchaîna directement sur les futurs cours de cuisine de Jake, dont ils avaient parlé au restaurant libanais. Ainsi, d’après le cambrioleur, il fallait s’intéresser de près à l’art de la cuisine pour en saisir toutes les subtilités, toutes les qualités… Là, il voulait bien le croire. Il prit un air faussement outré quand l’Irlandais insinua qu’il lui faudrait du temps pour arriver à égaler Shrek ou lui-même… avant d’éclater de rire à « patience incarnée ».

C’était quand même la meilleure, ça, même si Jake voulait bien reconnaître qu’Abban était resté calme pendant toute la représentation. En fait, il suffisait de capter son attention, et derrière, le pouvoir avait fait le reste. Menacé par la fourchette, Wildcard prit un air de contrition, baissant les yeux sur son assiette.

J’ai honte, dit-il avec une petite voix.

La suite laissa à réfléchir. Regarder les articles ? En fait, le conteur n’y avait pas vraiment pensé. Mais à la réflexion, il y avait de fortes chances pour que la presse se saisisse de l’affaire. Après tout, c’était sûrement plusieurs millions de dollars qui avaient disparu dans la soirée. Tout ça autour d’une pièce de théâtre particulièrement réussie. Comment est-ce que les journalistes allaient tourner ça ? « Casse du siècle au Pays imaginaire »… « Peter Pan s’en met plein les poches »… « Représentation unique. Coût : plusieurs millions d’euros »… Quelque chose dans ce goût-là. Du moins, c’était comme ça que Wildcard pouvait titrer les articles…

Thabo ? Jake mit quelques secondes à faire le lien. Il avait entendu parler de Thabo Asmal, et savait que le Sud-Africain s’était rapproché des jumeaux, mais il semblait qu’il tenait bien plus le rôle de père, de mentor, que de simple allié. Le leader du Gang des Fables ne releva pas, se rappelant lui aussi les articles sur la Voiture Fantôme. La gloire, quoi ! D’autant que, quand les gens avaient peu de détails, ils avaient tendance à enjoliver les choses. Quant à Wildcard…

Pas plus que ça, en fait. C’est surtout Prof qui lit les journaux, Maléfique fait le tour des sites, et quand il y a quelque chose sur nous, ils me le montrent. Là, j’imagine que ça va spéculer… Les vautours vont chercher à savoir qui était ce mystérieux homme à la tête de mort…

Et il n’allait certainement pas les aider à trouver. Sa part du contrat était remplie, il avait fait le job, maintenant, il était temps de passer à autre chose. Jake but une gorgée de vin blanc, qui s’harmonisait parfaitement avec le plat, et regretta qu’il n’y en ait pas un peu plus dans l’assiette… Mais c’était une entrée, il ne fallait pas trop en mettre, au risque de rendre la suite indigeste.

Je me demande si je ne vais pas écrire un petit quelque chose qui occulterait complètement la grosse arnaque… Parler de la qualité de l’accueil, du buffet exceptionnel du grand Vladimir Zukovski, tout ça en amuse-bouche avant un spectacle à couper le souffle, une réinvention de génie d’un grand classique de la littérature mondiale…

Tout en parlant, il s’était un peu laissé aller à son imagination, en faisant tourner machinalement son verre… Et puis il revint au présent.

Enfin, tout ça pour dire… On n’est jamais aussi bien servi que par soi-même, parfois. En terme de publicité, c’est sûr. En cuisine, beaucoup moins, déjà. Et en… enfin, là, ça dépend avec qui.

Il s’était un peu égaré, volontairement, et conclut sa démonstration en avalant la dernière bouchée de son assiette. Il espérait que le bison n’allait pas trop tarder, parce que ça le homard et la coquille Saint-Jacques lui avaient ouvert l’appétit, et il avait vraiment envie de continuer.

T’as déjà cuisiné ça, toi ? Des carpaccios de trucs de la mer ?

« Trucs » de la mer était la seule façon de décrire le poisson, les crustacés, les mollusques, tout ça, dans leur ensemble, qui lui était venue. Pas très élégant, mais au moins, c’était plutôt compréhensible. Sur ce, il vida son verre de blanc, sachant très bien qu’il aurait droit, ensuite, à du vin rouge pour accompagner la viande.
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Peter Pan, unique représentation d'un show féérique [Abban]

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