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Comment se faire des ennemis avec une fourchette à dessert (Jake W.)

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Message posté : Mer 20 Nov - 9:57 Message
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20 novembre 2013

— Euh…



S’il vous plait ?


Les mains d’Abban étaient enfoncées dans les poches arrière du pantalon de Jake, pour s’assurer qu’il ne s’enfuirait pas — on n’est jamais trop prudent — tandis qu’il l’embrassait avec un relatif manque de chasteté. Collé à lui, il était occupé très sérieusement à lui offrir de solides rudiments de linguistique celtique mais derrière eux, dans la file d’attente du cinéma, les gens s’impatientaient. Une jeune femme finit par tapoter sur l’épaule d’Abban, qui consentit pour sa part à rompre le baiser et à lui jeter un regard interrogateur.

— Le guichet est libre.

Ah oui, tiens. Le cinéma. C’était que la grammaire irlandaise était si passionnante que l’on en oubliait rapidement ce que l’on était venu faire. En l’occurrence, Jake et Abban, comme ils se l’étaient promis, s’étaient retrouvés ce soir-là pour une activité normale comme ils n’en avaient pas le secret. Un film. Un dîner. Plus si affinités — et affinités il y avait. Aux premières minutes, Abban avait été nerveux. Sa relation avec Jake avait fait entrer Nalebo Hall en guerre froide et Aishlinn mettait désormais un point d’honneur à briller par son absence, ce qui poussait certes Abban à rejoindre Jake mais ce qui le rendait, surtout, de plus en plus malheureux. Il avait fait des affaires, cela dit et il avait tenté de se réconforter comme il le pouvait. Par exemple en malaxant les fesses de son compagnon.

L’adolescent se détacha de Jake pour avancer jusqu’au guichet et adresser un sourire ravageur à la jeune femme qui distribuait les tickets.

— Oh, salut Abban.
— Bonjour Audrey.

Il se retourna vers Jake et précisa.

— J’ai travaillé ici, un peu, pendant un moment.

La guichetière posa à son tour les yeux sur Jake et interrogea tout naturellement :

— C’est ton petit ami ?

Ou alors Abban avait l’habitude d’embrasser goulument de parfaits inconnus dans les files d’attente du cinéma, mais cela semblait peu probable. Étrangement pourtant, sous ses yeux, Abban se troubla. Quelle drôle de question. Il jeta un regard perdu à Jake, un regard perdu à la guichetière.

— Eeeuh… On vient voir, comment c’est déjà ?

C’était Jake qui avait choisi le film et Abban s’était abstenu de tout commentaire, mais il n’avait tout de même pas poussé la compréhension jusqu’à retenir le titre. Il jeta un coup d’œil à l’écran qui diffusait le programme et lut à haute voix :

L’Apprenti Père Noël et le Flocon Magique.

Audrey haussa un sourcil perplexe. Ce n’était pas exactement le genre de films que deux jeunes gens de leur âge allaient voir, mais enfin, on ne lui demandait pas son avis. Elle imprima les billets, les leur tendit et leur souhaita une excellente séance. Abban empocha les tickets sans demander son reste, soucieux de ne pas s’exposer à de nouvelles questions aussi complexes et intimes que : est-ce que le type avec lequel il couchait, allait à la fête foraine, dans les restaurants et au cinéma régulièrement était son petit ami ? Il n’était ni philosophe, ni psychologue ; qu’est-ce qu’il pouvait bien en savoir ?

Il se demandait surtout ce qu’en pensait Jake. Comment Jake l’aurait-il présenté ? « Papa, Maman, voici Abban. Il est cambrioleur, trafiquant d’un peu tout, c’est une étoile montante d’une vaste organisation criminelle et c’est aussi mon petit ami. » Peut-être. Ou alors il s’en fichait. Sûrement, il s’en fichait. Quelle importance cela pouvait-il bien avoir, après tout, l’étiquette qu’on leur collait ? C’était sans doute parce que le problème laissait Abban souverainement et philosophiquement indifférent qu’il avait attrapé au passage un prospectus qu’il s’ingéniait désormais à plier en sept, déplier, replier, re-déplier et dé-replier, jusqu’à ce que mort s’en suivît — celle du prospectus, rassurez-vous, non la sienne.

— Billets ?
— Quoi ?

Abban sortit de ses pensées pour poser un regard interrogateur sur le préposé au contrôle des billets.

— Vous avez vos billets, messieurs ?

Tiens, c’était un nouveau, lui.

— Ah, ouais, ouais.

Abban sortit les billets de sa poche. L’employé lut le titre, haussa à son tour les sourcils, coupa les billets et les lui rendit, avant de leur indiquer la salle. Sur l’escalator, Abban regardait ses pieds plutôt que Jake. Ce ne fut qu’une fois dans la salle, aussi bien au milieu et entouré d’une vingtaine d’enfants de moins de douze ans (et de leurs mères, qui les regardaient, eux, d’un air légèrement suspicieux), qu’Abban reprit la parole, après avoir dé-re-replier le prospectus.

— Donc, ça parle d’un gamin qui devient Père Noël à sept ans. C’est complètement con comme histoire.

Une mère outrée se retourna vers eux.

— Enfin, j’veux dire, c’t’original. C’est euh… Audacieux. Voilà. Ouais. Vachement audacieux. M’enfin, déjà qu’les lutins, c’est des mômes qu’on exploite, franchement, si l’Père Noël c’t’un mioche, on est pas sortis d’l’auberge.

Abban était désormais fort occupé à tourner et retourner les coins du programme, tout en continuant de parler, pour se rassurer.

— Tu vas m’dire, c’sans doute moins cher. C’est forcément du travail au noir, comme ça, l’ancien Père Noël, i’ paye pas les cotisations sociales. D’un autre côté, c’t’un peu con pour l’gamin. En commençant à bosser à sept ans, il aurait pu partir à la r’traite vers quarante ans. Tu crois qu’les lutins ont une organisation syndicale ?
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Message posté : Mer 20 Nov - 10:56 Message
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Cela faisait quelques jours qu’Abban et Jake s’étaient séparés à l’hôtel. Entre temps, la vie avait repris, chacun vacant à ses activités. Mais ce soir, ils se revoyaient. Et comme la fois précédente, pas de maquillage. De toute façon, vu le programme qu’ils avaient prévu, ça aurait vraiment fait désordre : cinéma, puis dîner. Pour le ciné, le choix du film était revenu à Jake. Il avait rapidement parcouru la liste, et était tombé sur un conte de Noël. Certes un peu en avance dans sa sortie par rapport aux fêtes, mais ça l’arrangeait plutôt bien. Évidemment, il n’était pas certain que ça enchanterait l’Irlandais, mais Jake avait envie de passer un moment sans se prendre la tête, sans réfléchir. Quoi de mieux qu’un conte empli de poésie et s’adressant aux enfants ?

Le couple se fit remarquer d’entrée. Le conteur tenait fermement son amant, qui lui avait glissé les mains dans les poches arrière du pantalon, et ils s’embrassaient à ne plus faire attention à ce qui se passait autour… Et donc, quand ils se présentèrent – enfin – devant le guichet, Jake découvrit qu’Abban avait travaillé là. Ensuite, il eut un petit sourire quand l’Irlandais esquiva la question. Question qui était légitime bien sûr, qui donc d’autre aurait pu être ce garçon qu’il embrassait sans retenue dans la file du cinéma ? Mais le blond lui-même n’aurait pas vraiment su répondre…

Ils se retrouvèrent finalement dans la salle, au milieu d’un public adapté au type de film. En fait, ils étaient vraiment en décalage, et ça leur attirait des regards suspicieux de la part des mamans. Ce qu’elles ne savaient pas, c’est que ça ne changerait absolument rien. Évidemment, ça limitait tout de même un peu les possibilités de rapprochement pendant le film, parce qu’il fallait éviter de choquer les enfants, quoique vu l’époque, ça aurait plutôt choqué leurs mères, les gamins s’intéressant à ce genre de choses de plus en plus tôt…

Je t’oblige à rien, tu sais, mais en fait, c’est beaucoup plus simple que ça… C’est un conte, avec une histoire logique et une morale à la fin, même si la morale est débile.

Comme Abban, Jake ignora les regards lourds de reproches.

Personne se préoccupe du monde du travail comme on le connaît. Parce que pour les enfants, c’est juste chiant. Ils ont toute la vie pour y penser. Moi j’aime bien regarder ça parce que tu penses à rien, juste, tu regardes, et tu sors avec l’esprit léger. Et puis, en plus, y a l’esprit de Noël.

Tendant le bras, il attrapa la main de l’Irlandais pour qu’il arrête de triturer le programme, qui de toute façon ne ressemblait déjà plus à grand-chose. Puis il ramena leurs mains jointes sur l’accoudoir entre eux.

Mais comme j’ai dit, je t’oblige à rien. On peut toujours changer de salle si y a un autre film qui te branche. Moi j’ai proposé ça comme ça, parce que ça fait un moment que j’étais pas venu au cinéma pour voir un film pour gamins.

Pour le coup, il ignorait totalement ce qui se jouait dans les autres salles. Mais le choix était posé. Le film allait débuter dans un gros quart d’heure, après les habituelles bandes-annonces. Le véritable but de la soirée, ce n’était pas de voir un film et manger dans un bon resto. Non, c’était bien de les partager avec Abban. D’autant, étrangement, que Jake le sentait un peu différent. L’accueil passionné qu’il avait reçu et qui s’était prolongé jusqu’au guichet traduisait quelque chose qu’il voulait découvrir.

La salle s’obscurcit et l’écran s’alluma. Le début de quinze minutes de présentation d’autres films. Peut-être y aurait-il d’autres contes de Noël ? Et Disney allait sûrement sortir encore un chef d’œuvre à la fin de l’année. Si Abban voulait sortir, il le suivrait. Sinon, il allait tout simplement profiter de regarder le conte en ayant son amant à ses côtés. Petit ami ? C’était étrange d’y penser de cette manière, mais en même temps, ils semblaient bien être les deux seuls à ne pas le voir comme ça. Ou plutôt, à se refuser encore de le voir comme ça. Parce que, franchement, deux garçons qui sortent ensemble et s’embrassent en public, comment peut-on les désigner si ce n’est par « couple », chacun étant le « petit ami » de l’autre ?

Comme souvent, le son était très fort. Jake jeta un regard autour de lui. Tous les gamins étaient captivés par les images. Tout comme les mamans. Sauf une, assise devant eux, qui s’obstinait à leur jeter des regards par-dessus son épaule. Ah, s’il avait eu son maquillage, Wildcard lui aurait offert la peur de sa vie. Mais ça aurait fait des histoires, et ça aurait gâché la soirée, alors, il continua de faire comme il avait fait jusque-là, l’ignorer.

Ce qu’il espérait, même s’il savait qu’il ressortirait avec le sourire, c’est qu’Abban aime un minimum le film et ne s’ennuie pas. Il ne l’avait pas forcé, mais il avait peur que l’Irlandais ait accepté juste pour lui faire plaisir. Ce n’était pas le genre de film qu’il avait l’habitude de regarder, c’était normal qu’il y ait une petite appréhension. Mais il n’y avait pas mort d’homme, et puis, Jake aurait l’occasion de rattraper le coup par la suite. Dans le cas où, bien sûr, son Irlandais n’aimait pas.

Quand les premières images du film apparurent sur l’écran, Abban était toujours là. Le conteur tourna la tête vers lui, avec un sourire, avant de porter son entière attention sur l’œuvre cinématographique. Qui ne s’annonçait pas le film de l’année, mais qui aurait au moins le mérite de vider un peu la tête en y insufflant de la légèreté. Après ce genre de film, Jake n’avait de toute façon rien à dire.
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Message posté : Mer 20 Nov - 11:45 Message
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De toute façon, de manière générale, les films, ce n’était pas la tasse de thé d’Abban. Ils impliquaient tous de rester de longues heures assis sans rien faire dans une salle obscure avec de parfaits inconnus. Chez lui, c’était un peu différent. Il pouvait mettre la télévision et faire autre chose en même temps : étudier des plans, s’entraîner sur un coffre, jouer à la console portable, surfer sur Internet pour poster des commentaires haineux sur les sites de cuisine. Mais dans un cinéma, le parfait silence et la relative immobilité qu’imposaient les circonstances mettaient ses nerfs à rude épreuve.

Mais il n’était pas dit qu’il ne se montrerait pas magnifiquement courageux pour faire plaisir à Jake et il secoua donc la tête quand son on-ne-sait-pas-trop-quoi lui proposa de quitter la salle pour aller voir quelque chose d’autre.

— Ah non mais c’est cool, hein. Si ça te va, c’est cool. J’écrirais une lettre sur les préoccupations syndicales des lutins en sortant, et comme ça, tout l’monde s’ra content.

Il adressa un clin d’œil à Jake en emmêlant ses doigts aux siens avant de se vautrer un peu plus dans son siège, tandis que la lumière baissait. Il avait déjà posé une semelle contre le dossier du siège en face de lui après la première bande-annonce, mais la mère outrée du rang de devant lui lança un regard noir et Abban, qui avait beaucoup plus de respect pour les mères qu’il ne voulait bien l’avouer, baissa le pied et se redressa pour se tenir correctement. Ce qui ne l’empêcha pas de changer de position cinq minutes plus tard, puis encore cinq minutes, et même si les sièges étaient tout à fait confortables pour une carrure de poids plume comme la sienne, cela ne l’empêcha pas de se plaindre à voix basse, pendant une publicité pour les M&M’s :

— C’est vraiment minuscule.
— Chuuuut !
— …oh c’est bon, c’est la pub, vas-y…

Mais il avait dit cela si bas que la spectatrice courroucée, cette fois-ci, ne l’avait pas entendu. Abban parut bien plus intéressé pour la publicité pour Disneyland Californie, puis le film apparut. Il fallut des efforts de yogi au jeune cambrioleur pour rester sagement en place et ne pas gâcher le spectacle à Jake, même si, pour sa part, il passa peut-être le quart du film à observer Jake (avec des pensées plus ou moins innocentes) au lieu de regarder l’écran. Fort heureusement pour sa réputation, les gamins étaient encore bien plus agités que lui et, fascination ou non, ils n’arrêtaient pas de gigoter. De crier. Et certains pleuraient quand le renne du nouveau Père Noël tomba dans un fossé.

(Je précise que je n’ai pas vu le film, qui est sans doute un chef d’œuvre du cinéma d’animation et que je ne saurais rendre justice à sa trame probablement palpitante.)

Abban, lui, n’était pas exactement happé par les trépidantes aventures du petit Nicolas — je ne parle pas de l’ancien président de la République française. Comme le mauvais spectateur qu’il était, il n’arrêtait pas de remarquer les petites incohérences, les personnages qui revenaient dessinés avec d’autres vêtements que ceux qu’ils portaient dans la scène précédente, les impossibilités physiques et les dialogues convenus. Mais il gardait sagement toutes ces remarques pour lui, en dessinant des arabesques sur le dos de la main de Jake.

Pendant ce temps, devant eux, un garçon n’arrêtait pas se retourner sur son siège pour les observer. Le film prit fin dans une explosion de bons sentiments qui laissèrent Abban de marbre et le gamin, à peine la lumière rallumée, se retourna vers eux, debout sur son siège, et interrogea avec une discutable délicatesse :

— Vous êtes pédés ?

Ce à quoi Abban répondit du tac au tac :

— Bah ouais, tu vois bien.

La mère fixa son enfant et articula, pour faire bonne figure :

— Jeremy ! Laisse-les tranquilles, ce sont des gens comme les autres.

Mais il était aisé de deviner à son ton qu’elle n’en pensait pas autant. Le gamin jeta un regard à celle qui devait être sa mère et commenta d’un air navré, comme s’il regrettait qu’on le prît pour un idiot :

— Bah merci, je sais bien.
— Et toi, t’as un p’tit copain ?
— Dites donc, on ne vous demande pas de convertir les autres, non plus !
— J’fais la conversation.
— Chacun fait ce qu’il veut, mais soyez discret.
— ‘Tain, v’z’avez pas r’gardé l’film, vous. Et l’esprit d’Noël, tout ça ? Qu’est-ce que l’ptit Nicolas penserait d’vous, hmm ?
— C’est vrai, ça, M’man. Il faut accepter même les rennes qui ont un nez vert, comme dans le film.
— Ça suffit, Jeremy, arrête de dire des bêtises. Viens, on s’en va.

Le générique continuait à défiler mais la mère fourra son marmot dans un anorak immonde. Abban, lui, reposa le pied contre le siège et se retourna vers Jake avec un grand sourire.

— T’as vu comment j’ai bien compris la morale, hein ?
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Message posté : Mer 20 Nov - 12:40 Message
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Abban ne tint pas vraiment en place pendant le film. Si Jake ne décrochait pas de l’écran, il le remarquait bien, le sentait même bouger, et il lui semblait même que l’attention de son amant se portait de temps à autre sur lui. Le film en lui-même n’était pas extraordinaire, mais les personnages étaient sympathiques, il y avait une petite dose d’humour, mais pas trop, pour que les enfants comprennent, et c’était plutôt bien animé. En somme, un bon divertissement, qui s’acheva sur un final digne des contes, dans la joie et l’amour, tout ça enrobé d’esprit de Noël.

Alors que les lumières se rallumaient, les yeux de Jake descendirent légèrement pour se poser sur un gamin devant eux, qui s’était levé sur son siège et les observait. La question qu’il posa avait le mérite d’être franche. Et personne ne s’étonnait d’entendre un enfant employer le mot « pédé ». Tout le monde le connaissait, il était inutile de se voiler la face, mais de là à ce qu’il sorte de la bouche d’un petit garçon… En tout cas, la mère ne lui adressa aucune remontrance, tâchant surtout de faire bonne figure devant Abban et Jake. Qui n’étaient pas dupes non plus.

Quand Jeremy et sa maman furent sur le départ, l’Irlandais s’adossa fièrement à son siège en parlant de la morale du film. Ce qui… fit rire Jake. Un rire qu’on ne lui connaissait pas forcément, joyeux. Sans doute les restes de l’esprit de Noël. Il se pencha vers son amant pour l’embrasser, avant de poser sa tête sur son épaule, le regard posé sur le générique qui défilait.

Les bons sentiments déteignent sur toi ? J’ai eu l’impression d’être plus intéressant que le film, parfois… fit-il, en se redressant, avec un petit sourire taquin.

Puis il se leva. Autour d’eux, il restait encore quelques enfants, mais la plupart avait déjà quitté la salle. C’était ça, être un enfant. Changer sans transition de centre d’intérêt. Il était prêt à parier que les mamans allaient toutes emmener leurs rejetons dans un fast-food, pour qu’ils puissent avoir le jouet dans la boite, avec les nuggets et les frites.

Merci d’avoir joué le jeu. On sort ?

Mais avant de sortir, il glissa ses mains dans le dos de l’Irlandais, l’une au creux des reins, l’autre remontant jusqu’à la nuque. Au point où ils en étaient, de toute façon, rien ne pouvait les atteindre. Chacun était libre de juger, même les connards. Au moins Jake avait-il eu l’occasion de voir un gamin ouvert d’esprit, malgré la rudesse du terme employé. Et donc, il l’embrassa, de nouveau, chastement. Et puis :

C’est quoi la suite du programme ?

Tout en posant la question, il avait saisi la main de son amant et l’entraînait entre les sièges, dans les escaliers, et jusqu’à la porte au-dessus de laquelle était inscrit, en vert, « EXIT ». Après quelques mètres, ils se retrouvèrent directement dans la rue, sans transition, non loin de l’entrée du cinéma. Une file d’attente impressionnante en partait, remontant le trottoir sur plusieurs dizaines de mètres.

Ah ben, heureusement qu’on est venu voir la séance d’avant. Ça aurait été la galère, sinon.

La plupart des gens avaient peut-être mangé avant, ou prévoyaient de dîner plus tard. Il n’y aurait donc, peut-être, pas trop de monde au resto. D’ailleurs, quel resto cela pouvait-il bien être ? Si Jake avait pu choisir le film, c’était Abban qui s’était chargé de réserver une table pour le dîner. Et il ne lui en avait rien dit, ce qui signifiait, du moins Wildcard l’estimait-il ainsi, que ça devait être plutôt un bon restaurant. Certes, rien que le fait de réserver était un indice sur la qualité minimum de l’établissement.

Allez, je te suis ! C’est loin ? Y a besoin de marcher ? D’utiliser un moyen de transport ? Ou c’est à côté ? C’est où ?

S’il se montrait un peu impatient, c’est parce que le film l’avait mis un état assez étrange : il agissait un peu comme un gamin. Ça allait vite lui passer, bien entendu, mais sur le coup, ça l’amusait. Il aurait aussi pu sautiller sur place, mais il n’allait pas pousser la chute de son âge mental aussi bas. Il avait quand même sa dignité. Du moins, en public, dans une rue extrêmement passante.

Et puis, il y avait la perspective d’une nouveauté : un dîner en tête-à-tête avec Abban, le garçon pour qui il ressentait des choses qu’il n’avait encore jamais ressenties. Il y avait peut-être un peu de nervosité, mais il faisait en sorte de ne pas la montrer, de la transformer en excitation toute enfantine. Après tout, il ne savait pas exactement comment on se comportait quand on était un couple « normal ». Même si Abban et lui étaient loin de former un couple normal.

En tous les cas, le conteur avait hâte de découvrir la suite. Surtout après l’effort consenti par l’Irlandais, il aurait pu faire n’importe quoi pour lui faire plaisir.
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Message posté : Mer 20 Nov - 21:08 Message
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Abban passa très virilement (on ne rit pas) son bras autour des épaules de Jake, plutôt fier d’avoir rabattu le caquet à une mère de famille désagréable. L’Irlandais n’éprouvait aucune gêne à se faire remarquer et puis, pour une fois, il était absolument certain, sans mauvaise foi, d’être dans son bon droit. La réaction du gamin lui donnait raison. Pour sa part, il n’avait jamais eu de problèmes avec ce genre de choses. Ses préférences avaient toujours relevé de l’évidence : il y avait Aishlinn, qui était une femme, la femme, et il n’avait absolument aucun désir ambigu pour sa sœur. Le reste des femmes était fade en comparaison — les garçons, ça, c’était l’étranger et l’attirant.

— Hé, j’suis plein d’bons sentiments, moi, mec. Genre, tu crois quoi : Père la Morale, c’est moi.

Cela dit, des bons sentiments, il lui en restait en effet. Sa morale était un cocktail explosif de convictions catholiques héritées de son éducation chaotique dans l’Irlande populaire et de principes d’honneur en vogue au sein du Cartel. Il était rare que quiconque sauf Aishlinn trouvât la moindre cohérence dans ce qu’Abban jugeait condamnable ou non et lui-même n’était pas très sûr de ses décisions en la matière. Dans le domaine comme dans le reste de sa vie, la stabilité n’était pas son fort. Quant au conte de Noël, de fait, il ne lui avait pas voué une attention inébranlable.

Lorsque Jake suggéra qu’il l’avait plus regardé qu’il n’avait regardé l’écran, Abban esquissa un sourire amusé.

— Bah tu doutes de rien, dis moi. Tu crois vraiment qu’tu peux rentrer en compétition avec Robert, le renne au nez vert ?

Qui ne s’appelait pas du tout Robert dans le dessin animé, preuve qu’il n’avait pas été très attentif.

— Si encore tu tirais un traineau volant, mais même pas ! J’te jure, t’fais aucun effort, en fait.

Ce fut sans doute la raison pour laquelle il se colla à lui, maintenant que la salle avait été désertée pour les enfants, pour lui offrir un baiser interdit au moins de dix-huit ans, alors que les derniers logos disparaissaient sur l’écran noir. Puis les deux criminels quittèrent à leur tour les lieux et, dans la rue, Abban eut affaire à un Jake bien plus excité et joyeux qu’il ne l’avait jamais connu. L’Irlandais ne put retenir un sourire amusé, ni s’empêcher de continuer à le taquiner.

— Ah non mais j’t’ai pas dit, on va au McDo. J’t’achète un Happy Meal, t’sais, t’aurais ptêtre la figurine du Commander ou d’un NG.

À en juger par les diatribes enflammées qu’il avait prononcé contre les malheureux candidats de l’émission culinaire, quelques jours plus tôt, il était peu probable qu’Abban eût jamais mis les pieds dans un fast-food. Sa main était restée dans celle de Jake, sans qu’il s’en rendît vraiment compte, et il l’entraîna sur le parking où les attendait une superbe voiture aux lignes aisément reconnaissables. Dès qu’ils furent assez pris, Macha releva ses portières et Abban libéra la main de Jake pour s’installer au volant.

— Bonjour, Wildcard.
— Jake.
— C’est noté. Alors ?
— Alors quoi ?
— C’était bien ?
— Euh… Ouais. Ouais, sympa.

En fait, il n’avait pas tellement d’avis sur le film et, surtout, il manquait de points de comparaison pour se faire véritablement une idée. L’histoire ne l’avait pas fasciné, elle ne l’avait pas ennuyé non plus. Les dessins animés avaient le mérite d’être courts et l’expérience, somme toute, n’avait pas été trop déplaisante. La voiture démarra et pour la première fois depuis qu’il avait volé Macha, une question toute bête vint à l’esprit d’Abban :

— Dis, Macha ?
— Oui ?
— Tu fais quoi, quand je suis pas là ? Genre, là, t’as fait quoi ?
— J’ai regardé Cars.
— …
— Le dessin animé.

Normal.

— Il y a un pick-up très sexy.
— Euh, ouais, OK, s’tu l’dis.

Abban jeta un regard à Jake et murmura d’un air évocateur :

— T’sais qu’t’es sexy, comme pick-up, toi ?
— Pfff…
— J’aimerais bien voir ton treuil.
— Vous êtes nuls.

Et Macha boudait. Abban le devinait sans peine, parce le GPS — dont il n’avait absolument pas besoin — était devenu beaucoup plus lent que d’habitude. Ce qui ne l’empêcha pas de manœuvrer la voiture jusqu’à une partie du centre-ville. Il la rangea sur une place libre sans se soucier de payer le stationnement — de toute façon, les plaques de Macha changeaient quotidiennement, par mesure de sécurité. Une fois dehors, il s’approcha de Jake et murmura d’un ton beaucoup plus sérieux et un peu timide.

— En vrai, t’es très beau, ce soir.

Puis il enchaîna aussitôt en désignant un petit restaurant libanais.

— Ça paye pas d’mine, mais c’est super bon. Très précis.

Il poussait déjà la porte et entre l’atmosphère surchauffée de la pièce unique où se trouvaient quelques tables et la fraîcheur presque hivernale de la rue, le contraste était brusque. Une femme d’une cinquante d’années, toutes en forme, s’approcha d’eux en s’exclamant :

— Mais c’est le petit Hayden !
— J’suis pas p’tit.
— Tu fais bien de revenir manger ici, tu as que la peau sur les os, regarde toi. Tout maigre.
— J’suis pas maigre.

La femme jeta un regard à Jake et le détaille de la tête aux pieds.

— Toi c’est un peu mieux déjà. Prends exemple sur ton ami, donc. Aujourd’hui, tu prends le grand menu.
— Ouais, quand j’aurais trois estomacs, surtout.
— Ah lala, tu dis n’importe quoi, tiens, asseyez-vous là, mange donc des biscuits apéritifs.

En quelques secondes, ils étaient assis face à face, un menu entre les mains et un bol de biscuits devant eux. La propriétaire vantait le mérite de chacun des plats les uns après les autres : à l’écouter, tout était excellent. Il fallait goûter de tout et ressortir du restaurant en ayant doublé de volume. Abban ne pouvait s’empêcher de sourire, en tournant machinalement les pages d’un menu qu’il connaissait du reste assez bien. Après avoir pris leurs boissons, la femme finit par disparaître en cuisine, pour houspiller son mari. Abban baissa son menu et se pencha vers Jake.

— Tu m’trouves trop maigre, toi ?
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Message posté : Jeu 21 Nov - 2:04 Message
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« Père la Morale » fit rire Jake en évoquant le célèbre surnom par lequel personne ne devait jamais l’appeler. Et rire encore quand il parla de traîneau. Et dans la salle déserte, les deux amants échangèrent un baiser duquel la chasteté avait été bannie, sous peine d’être violentée à coups de fouets. Sans enfants dans les parages, autant en profiter. Puis ils se retrouvèrent enfin dehors, Abban annonçant que leur prochaine destination serait McDo. Et que Jake aurait même droit à une figurine. Il aurait préféré un super-vilain, mais a priori, ils n’étaient pas disponibles dans les Happy Meal… Dommage.

Salut, Macha ! salua Jake, en s’installant dans la Voiture Fantôme.

Apparemment, la voiture était suffisamment intelligente pour le reconnaître sans le maquillage… Ou alors, l’Irlandais, tout bêtement, lui avait tout raconté. Ce qui était plus plausible, parce que reconnaître Wildcard sans sa tête de mort, il fallait le faire. Même une machine sophistiquée comme ça aurait du mal. Mais qu’importait. Jake suivit l’échange entre le véhicule et le conducteur. Et même s’il aimait bien Cars, il se prêta au jeu.

Ah, mon treuil… Qu’est-ce qu’il tire !

Ça lui ressemblait assez peu, de faire ce genre de vannes, d’ordinaire. La mauvaise influence d’Abban, sans doute. Mais une mauvaise influence comme ça, il était prêt à la subir plus souvent. Une fois Macha garée, les deux garçons en sortirent. Et Jake eut la surprise de recevoir un compliment… auquel il n’eut pas le temps de réagir, parce que l’Irlandais désignait déjà le restaurant où ils allaient, un Libanais. L’Américain avait déjà mangé libanais, et même si ça n’était pas sa cuisine préférée, il aimait bien. Et c’est l’esprit encore arrêté sur « t’es beau » qu’il franchit la porte du petit établissement juste derrière Abban.

À l’intérieur, une femme d’une cinquantaine d’années, et ayant visiblement bien profité de la gastronomie de son pays, vint les saluer. Apparemment, elle connaissait déjà « Hayden ». Ah, ce n’était plus Jason ? Le Passeur devait collectionner les fausses identités. Nécessité du métier pour ne pas être retrouvé. La dondon maternante, après avoir fait remarquer à Abban qu’il était trop maigre, eut l’idée de le comparer un Jake, qui était dans la catégorie au-dessus. Ce dernier se sentit rougir, aussi se tourna-t-il pour observer les lieux.

Une salle unique, bien chauffée, avec quelques tables. Retirant sa veste, il prit place à la table indiquée, en face de l’Irlandais. Le grand menu, donc. Jake ne savait absolument pas en quoi ça consistait, mais il semblait que ça allait être copieux, surtout si son ami avait besoin de « trois estomacs ». Et alors qu’il s’intéressait à la carte qu’on lui avait mise entre les mains, il vit Abban se pencher vers lui. La question le fit sourire. Sans répondre, il poussa le petit bol de biscuits vers l’Irlandais, avant de désigner le contenu, puis sa bouche, puis l’Irlandais, avant de gonfler les joues et de mimer quelqu’un qui grossissait. Retrouvant – presque – son sérieux, il répondit :

Forcément, t’es trop maigre pour elle. Mais pour moi… Nan, je te trouve pas trop maigre.

Il aurait bien dit « je te trouve parfait », mais ça faisait trop. Et puis, ce n’était pas vrai. Personne n’était parfait. C’était d’ailleurs les petits défauts qui faisaient le charme…

T’es comme il faut. Moi, en tout cas, je me plains pas. Et puis j’ai pas l’impression que, si tu mangeais beaucoup, tu prendrais vraiment du poids…

Tout le monde n’avait pas la même constitution. Manger ne faisait pas forcément grossir tout le monde. Shrek, lui, faisait partie de ceux qui avaient progressivement enflé avec le temps, à force de goûter tout le temps à tout. Jake avait pris un peu de poids à l’adolescence, avant de se stabiliser. Abban, lui, resterait peut-être un poids léger, tout en nerfs.

Franchement, fais pas attention. Change pas. T’es très bien comme t’es. Tu me plais comme ça.

Si ça n’avait pas été le cas, de toute façon, il ne l’aurait peut-être jamais regardé la première fois. Bien sûr, il y avait plus, le regard, l’attitude, mais c’était surtout un tout, un beau tout, que Wildcard avait repéré dans ce bar, quelques semaines auparavant. Reportant son attention sur la carte, il s’intéressant au grand menu.

Alors, ça consiste en quoi, son truc ?

Sans doute plein d’assiettes pleines de plein de trucs différents. D’ailleurs, puisqu’il y pensait :

Je boirais bien un coup… Ils font du vin, nan ? Tu bois toujours que du Coca, toi ?

Il avait dévié un peu, pour poser une question qu’il se posait depuis un moment. Il n’avait vu Abban boire que du Coca Cola. Est-ce que l’Irlandais buvait aussi de l’alcool, ou même, n’importe quelle autre boisson non alcoolisée ? Même si la réponse avait en définitive assez peu d’intérêt, c’était pour savoir. Pour le connaître un peu plus. Parce que pour vraiment connaître quelqu’un, il fallait aussi connaître ses petites manies, ses goûts, ses habitudes… Et à la réflexion, Jake manquait sérieusement de ce genre d’informations…
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Message posté : Jeu 21 Nov - 13:56 Message
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Non mais vas-y ! Prends donc Macha pour une bille ! Macha reconnaissait ses passagers — et ses propriétaires — grâce à un ensemble de données biométriques, combinant les empreintes digitales, la structure osseuse du visage et la signature cardiaque. Peu de chances d’échapper à la vigilance de la super-voiture. Elle connaissait le corps de Wildcard plus précisément que ne le connaîtrait jamais Abban, quoique moins charnellement, sans doute. Il faut dire que l’Irlandais se préoccupait assez peu des proportions mathématiques de la charpente osseuse de son ami. Il avait d’autres centres d’intérêt.

Abban, donc, hocha la tête d’un air un peu soulagé quand Jake lui confirma que sa charpente osseuse à lui était tout à fait honorable. Si l’adolescent savait jouer de son charme et déployer toute l’assurance nécessaire pour séduire ceux qu’il croisait sur son chemin, il était en réalité loin d’être ravi de son propre physique, quand il se regardait dans le miroir, et le temps qu’il passait à se préparer dans la salle de bain tenait tout autant à la tentative de combler un manque angoissé qu’à la simple coquetterie. Abban se serait rêvé plus grand, plus massif, plus carré, plus viril. Et ce n’était pas les innombrables remarques désobligeantes des brutes épaisses avec qui il était souvent obligé de traiter qui pouvait dénouer ses complexes.

Pour l’heure, les compliments de Jake y suffirent et l’Irlandais se concentra à nouveau sur la carte.

— Ah ouais mais non, moi, j’prends pas ça, l’grand menu, hein. Genre, c’est un assortiment de tous les plats, en petite quantité, qu’ils disent, mais au final, t’as quand même trois fois c’qu’y a dans les autres assiettes. Mais si tu connais pas et qu’tu veux goûter à tout, c’est sympa, c’est sûr.

C’était aussi un peu cher, mais l’argent n’entrait jamais dans les considérations d’Abban, en tout cas certainement pas lorsqu’il allait au restaurant. Les jumeaux avaient amassé un petit pactole qu’ils géraient… qu’ils ne géraient pas du tout. Heureusement, Thabo avait mis de l’ordre dans ce chaos financier et assuré un avenir confortable à ses nouveaux protégés. Qui ne dépensaient de toute façon pas leur argent, puisqu’ils passaient leur temps à voler tout ce dont ils avaient besoin ou, le cas échéant, à l’arnaquer. Les chiffres finissaient par s’additionner dans des comptes secrets sans qu’Abban eût une conscience très nette de ce qu’ils représentaient. Les prix lui faisaient le même effet.

Il referma son propre menu sans se soucier des boissons, puis haussa les épaules à la question du vin, qui n’avait pas l’air de beaucoup l’intéresser.

— Pas que. Mais j’bois pas d’alcool. J’aime pas trop l’idée, tu sais, que ça m’monte à la tête, c’genre de trucs.

Il ne se droguait pas non plus. Et il n’utilisait pas de médicaments — ou bien il fallait toute la persuasion d’Aishlinn et un peu de ruse pour le convaincre de se soigner.

— Puis mon père, tu vois, il buvait un peu. Il était pas, j’sais pas, méchant, mais juste, disons, déconnecté. Sans ambition. Il arrivait pas à s’élever au sein de son… entreprise.

Il avait légèrement insisté sur le dernier mot, dans l’espoir que Jake comprît de quelle entreprise précisément il parlait. Pour le mettre sur la voie, il rajouta :

— C’est lui qui nous a formé, quand même, avec Linn, au début, quand on était gamins. Mais on s’est vite rendu compte qu’on était loin d’lui.

Aishlinn avait beaucoup plus d’affection pour leur père que lui et la famille était l’un des rares sujets, avec les garçons, qu’ils n’abordaient pas.

— Alors, du coup, j’ai jamais pris l’habitude d’boire, et comme j’ai pas l’habitude, ben j’aime pas ça. Mais ça m’va. Puis tu peux prendre un truc, hein, ça va pas m’traumatiser. T’gênes pas pour moi.

D’ailleurs, la propriétaire reparut avec un petit calepin, prête à prendre les commandes. Abban, qui avait vraisemblablement une connaissance de la cuisine libanaise beaucoup plus détaillée et précise que la mienne, commanda quelque chose qui devait être très bon, quoiqu’assez peu copieux. Avec un thé. Puis il laissa Jake tenter ou non le fameux menu gargantuesque et choisir son vin. Après avoir pris scrupuleusement les commandes, la propriétaire retourna en cuisine. Dans le restaurant, il n’y avait presque personne : un autre couple seulement, de personnes âges, dans un coin, mangeait en silence et lentement. Heureusement, une musique un peu typique venait couvrir le silence qui eût été, sinon, embarrassant.

— J’aime bien ça, à Star City, qu’il y ait plein d’restos d’pleins d’culture différente. À Dublin, y a bien des quartiers d’émigration, mais c’est pas pareil. Et puis l’ambiance est parfois un peu…

Abban haussa les épaules. Il était prêt à reconnaître que l’Irlande n’était pas le pays le plus ouvert du monde — la faute à une histoire un peu compliquée. C’est-à-dire, selon lui, aux Britanniques. Il esquissa néanmoins un sourire triste et reconnut :

— Mais ça nous manque, quand même. Beaucoup.

Il n’était ainsi pas rare que dans ses phrases le « nous » vînt tout naturellement prendre la place du « je ». Son sourire se fit tout de même un peu plus joyeux.

— Mais voilà, y a plein d’trucs sympas à Star City. Y a même des gens sympas, c’est fou, hein ? Qu’ont des goûts bizarres pour le cinéma, mais j’crois qu’ça fait partie du charme.

Son regard s’attarda en silence dans celui de Jake et un nouveau sourire, un peu plus timide, s’installa sur ses lèvres, avant qu’il ne détournât les yeux.

— Et toi ? T’as grandi où ? ‘Fin, t’es pas obligé, t’sais, d’raconter. C’est juste…

Il attrapa un biscuit apéritif.

— J’sais pas, j’ai envie t’connaître, en fait. Mais on peut parler d’autre chose qu’du passé, s’tu veux.
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Message posté : Jeu 21 Nov - 15:40 Message
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La question sur l’alcool eut le drôle d’effet d’amener Abban à parler de son père. Ce dernier buvait pour oublier qu’il était un peu un raté, en gros. Un petit voleur à la tire sans ambition, qui avait simplement transmis à ses enfants ce qu’il savait faire. Jake voyait très bien le genre : ces petits criminels grouillaient à Star City. Combien d’entre eux entraient dans le circuit sans possibilité de s’élever dans la hiérarchie ? Combien approchaient les pontes et se faisaient rembarrer aussi sec ? Et donc, en Irlande, c’est comme ça que ça s’était passé pour les jumeaux. Élevés par un papa alcoolique qui vivotait de petits vols. Normal que l’affection pour lui soit plutôt aléatoire.

Alors que Jake regardait le menu sans vraiment le voir, un silence s’installa entre les deux garçons. Silence qui aurait pu être pesant s’il n’y avait eu la petite musique d’ambiance. Mais silence tout de même, qu’Abban finit par briser en parlant de culture. Oui, Star City était plutôt cosmopolite, et ça se ressentait bien, notamment avec les restaurants qu’on trouvait un peu partout. Quant à Dublin… Jake connaissait un peu l’histoire compliquée de l’Irlande, l’Irlande du Nord, l’influence du Royaume-Uni, l’IRA, tout ça. Mais ce qu’il préférait, là-bas, c’était le passé celte, avec ses légendes. Même s’il n’y avait jamais mis les pieds…

Au passage, la propriétaire était venue prendre la commande. Jake avait opté pour un menu, mais pas le grand, le modèle en-dessous, qui serait sans doute également copieux. Et il avait demandé un pichet de vin, histoire de goûter. Son palais s’était, ces derniers mois, habitué aux quelques grands crus français que dénichait Shrek. Mais il savait aussi trouver des qualités dans les petits cépages. Là, ce serait la surprise. Abban, lui, était moins ambitieux, et en plus, il allait boire du thé. Thé. À chaque fois qu’il entendait ce mot, le leader du Gang des Fables imaginait un lièvre, un chapelier et un loir…

Et donc, la nostalgie qui flottait un peu dans l’air finit par conduire l’Irlandais à interroger Jake directement sur son propre passé. Avec une certaine gêne, comme s’il était étonné de sa propre audace… Et tout en précisant que répondre n’était pas une obligation, qu’ils pouvaient très bien changer de sujet. Un sourire naquit sur les lèvres de l’Américain, qui étendit le bras sur la table pour attraper la main de son amant.

Je parle jamais de mon passé, parce qu’il y a rien de passionnant à raconter… Mais à toi, je peux le dire.

Du pouce, il caressa le dessus de la main qu’il tenait, puis il lâcha pour attraper deux, trois biscuits, qu’il goba sans attendre.

J’ai grandi à New York. Wall Street, tout ça. Mes parents bossaient là-bas, et du coup, ils étaient absents. J’étais encore à l’école quand je suis devenu un expert des cartes et des jeux de chance… jusqu’à ce que je sois viré, soi-disant que j’arnaquais tout le monde. Du coup, je me suis barré. Seize piges.

C’était un résumé auquel on ne pouvait pas ajouter grand-chose pour compléter. Parce que c’était aussi simple que ça.

Je les ai jamais revus. J’imagine que c’est mieux.

A priori, comme tous les parents, ils s’étaient mis à la recherche de leur rejeton, mais Jake était persuadé qu’ils s’étaient rapidement rendu compte qu’ils avaient simplement perdu un boulet, qu’ils n’auraient plus à se traîner. Du coup, tout le monde était content.

À partir de là, j’ai écumé les casinos. Je suis indésirable à Las Vegas et à Atlantic City. Pas mal, hein ?

Une certaine fierté se percevait dans sa voix. En soi, ce n’était pas vraiment un exploit, même s’il avait réussi à être radié des établissements de la ville du vice à seulement seize ans. Cela faisait déjà neuf ans…

Tu vois, rien de passionnant. Mais bon, si j’avais eu de vrais parents, attentionnés et tout, j’aurais eu une vie chiante.

Ses yeux se fixèrent dans ceux d’Abban.

Et je t’aurais jamais rencontré. C’est peut-être ça qui aurait été le plus dur…

À cet instant, la proprio dodue arriva avec le pichet de vin et un verre.

Tiens, tu m’en diras des nouvelles ! dit-elle, en remplissant le verre, avant de se tourner vers l’Irlandais. Et toi, mon petit Hayden, tu veux ton thé tout de suite, ou tu veux le boire en mangeant ? Si tu le veux tout de suite, je peux t’apporter des petits gâteaux pour accompagner.

Là, son regard tomba sur le petit bol de biscuits.

Oh, mais il faut grignoter ! J’en ai beaucoup en réserve, alors, ne vous retenez pas ! C’est que du bon, mangez, mangez !

Et, munie de la réponse d’Abban, elle s’en retourna à la cuisine. Un éclat de voix se fit entendre à peine la porte fermée derrière elle. Soit son mari prenait cher, soit c’était leur moyen de communiquer : gueuler l’un sur l’autre.

Elle insiste, hein ? dit Jake, avec un petit sourire, avant de prendre son verre et de faire tourner le vin.

C’était un rosé, avec une belle couleur. Au nez, frais et fruité. Au goût… Passable. Mais ça irait très bien pour accompagner le menu. Puis il attrapa quelques biscuits, histoire qu’il y en ait moins quand la femme reviendrait. Dans tous les cas, a priori, elle aurait une remarque à faire. Jake jeta un regard à l’autre couple, des personnes âgées. Et croisa celui de la petite vieille, qui lui adressa un signe de tête, avant de lever le pouce. L’Américain fronça les sourcils, et elle explicita en désignant Abban et lui. « Vous formez un couple tout mignon », lut-il sur ses lèvres.

Et tout en détournant la tête, Jake rougit. Encore. Du coup, il garda les yeux résolument fixés sur la table, juste devant lui. Avant de les relever lentement vers Abban. Mais sans rien dire. Au moins, la mamie était très ouverte d’esprit. Peut-être un peu trop, pour le coup… Et là, Wildcard n’avait qu’une hâte, que les plats arrivent. Pour pouvoir tranquillement lancer le repas et penser à autre chose.
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Message posté : Jeu 21 Nov - 18:35 Message
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— J’suis pas p’tit.

Des fois qu’à force de le répéter, il se mît à grandir. Puis il répondit qu’il boirait son thé en mangeant et la patronne s’éclipsa. Abban avait écouté l’histoire de Jake d’un air un peu songeur. Machinalement, il avait supposé que Wildcard était comme lui : un enfant des quartiers pauvres qui n’avait connu que le crime, toute son existence. Qui avait grandi avec le Cartel. Mais encore une fois, l’Irlandais se rendit compte de ce que sa propre enfance, passée au sein de l’organisation tentaculaire, avait eu d’atypique. Lui, à seize ans, il était déjà un criminel expérimenté. À dix-neuf, il était à Star City, avec sa jumelle, l’un des cambrioleurs les plus en vue, que des gens comme Suzaku ou Adriel Veidt pouvaient appeler pour des missions particulièrement délicates.

Il ne se rendait finalement pas très bien compte de ce qu’avait pu être l’existence de Jake, avant cela. L’école, les camarades, les parties de carte clandestines, Wall Street. Wall Street, pour lui, ce n’était qu’un nom et quelques images de films, une réalité sans consistance fondamentalement opposée à son propre univers. Ce devant être dans ce genre de milieux que l’on apprenait à lire des contes soi-même lorsque l’on était enfant ou que l’on s’instruisait sur les légendes. Dans ce genre de milieu que Jake avait acquis une culture que lui n’aurait jamais. Abban se sentait un peu embarrassé, en prenant conscience de tout ce qui les séparait.

Mais la déclaration de Jake, juste avant l’interruption de la propriétaire, l’avait laissé plus songeur encore. Est-ce que toute l’existence de Jake avait du sens maintenant qu’ils s’étaient rencontrés ? Quelques jours plus tôt, Abban n’y eût vu que l’une des phrases un peu convenues que l’on disait à un garçon avec lequel l’on comptait coucher, mais Jake n’avait plus besoin de cela pour l’attirer dans son lit et puis… Et puis ce n’était pas son genre. Il y avait là une importance, une gravité, qui intimidait un peu l’Irlandais.

Le nez fixé sur son set de table, Abban releva finalement les yeux quand Jake baissait les yeux, rougissant. Machinalement, l’adolescent jeta un regard à la vieille dame qui avait repris une conversation avec son époux et ne prêtait plus guère attention à eux. Puis il observa Jake.

— J’ai jamais joué vraiment aux cartes. Faudra q’tu m’apprennes.

Il avait attrapé le premier sujet qui lui passait par l’esprit, pour ne pas laisser le silence s’installer. Un peu timidement, sa main repartit chercher celle de Jake. Au moins, cela, ils savaient faire : se toucher, se caresser. Leurs corps se parlaient bien mieux qu’ils n’en étaient pour l’heure capable. Avec plus d’adresse et d’assurance. Mais Abban était décidé à rattraper le retard. À défaut d’offrir une conversation élégante et raffinée à la hauteur de ce que Jake avait sans doute connu, imaginait-il, dans les écoles privées qu’il avait dû fréquenter, si ses deux parents avaient été les traders qu’il se peignait, il pouvait au moins bavarder.

— Nous, on joue surtout aux jeux vidéos, c’t’un des premiers trucs qu’on a… emprunté. Une console. Du coup, y a un peu de nostalgie, tout ça. Mais sinon, j’sais pas. J’connais les règles, en gros, du poker, tu vois, et j’ai bien joué une ou deux parties comme ça, mais j’ai trouvé ça, j’sais pas…

Il haussa les épaules.

— En fait, personne savait vraiment jouer, j’crois, j’étais au collège et tout. Du coup, c’tait un peu chiant. Puis tu vois, ça demande du calme et de la concentration, ces choses-là. Rester assis pendant des heures. Pas trop dans mes cordes.

Ça, on l’avait remarqué. Il avait quand même survécu à l’heure et demie du dessin animé, mais non sans changer fréquemment de position sur son siège. Lui, il estimait qu’il avait la bougeotte, sans se rendre compte que ses capacités de téléporteur et ses réflexes plus rapides l’avaient habitué à des changements constants sans lesquels son esprit s’ennuyait rapidement et que sa mutation jouait un rôle beaucoup plus considérable qu’il ne le croyait dans ses petites particularités psychologiques — y compris en ce qu’elles avaient de moins glorieux.

— Mais j’suis sûr qu’si c’est toi qui m’apprend, j’pourrais être attentif. Deux fois plus attentif au moins.

Donc, facilement pendant un quart d’heure.

— Puis on pourra toujours faire des pauses…

Il avait dit cela avec un sourire entendu, par réflexe. Son corps, son expérience sexuelle et ses charmes, c’était tout ce qu’Abban estimait avoir à offrir à un autre homme, particulièrement à quelqu’un comme Jake. Les seules de ses qualités qui eussent réellement de la valeur. Alors, quand il se sentait menacé, le jeune homme revenait sur ses acquis et insistait pour se peindre comme un joli morceau de chair. À s’offrir. Au moins, dans ce domaine, il était sûr de son mérite. Cela compensait tout ce qu’il faisait de mal : ne pas savoir jouer aux cartes, ne pas avoir grandi à Wall Street, ne pas connaître ses classiques féériques.
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Message posté : Jeu 21 Nov - 21:46 Message
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Alors que les deux garçons attendaient leur plat, le silence était revenu entre eux. Et puis, Abban relança la conversation en saisissant un sujet évoqué par Jake. Les cartes. Immédiatement, une petite lueur s’alluma dans le regard de ce dernier. Les cartes, c’était son domaine de prédilection, avant même les contes. L’imaginaire était venu ensuite se greffer aux jeux de chance, et c’est l’ensemble qui avait fini par donner naissance au personnage de Wildcard. C’est donc avec le sourire que Jake écouta l’Irlandais, qui parlait d’un autre type de jeux : les jeux vidéo. C’était un univers qui intéressait peu le conteur, même s’il connaissait les possibilités que cette technologie pouvait lui offrir. Mais Aurora était là pour gérer cette partie.

Ah, le poker. Jeu de chance par excellence, mais pas seulement. À la chance, il fallait savoir ajouter ce que tout le monde appelait bluff. Être capable de tromper un adversaire par une attitude, une réaction, ou au contraire, se vendre. Et bien sûr, tout ça se superposait à une connaissance sans faille des règles. Toutes les combinaisons, leur ordre d’importance… La plupart du temps, on jouait de l’argent. Sous forme de jetons dans les casinos, en cash dans les parties privées. Mais on pouvait trouver des variantes… Un bon vieux strip poker pouvait avoir du succès avec les bonnes personnes. Aussitôt, Jake s’imagina ce genre de jeu avec Abban… Et son sourire s’élargit malgré lui.

L’Irlandais fit un constat qui était bien vrai : il était parfaitement conscient que rester concentré sur une seule chose et calme pendant une longue période n’était pas son truc, il était trop actif, trop énergique, trop nerveux pour ça. Et même avec un bon professeur, ça s’annonçait compliqué… Mais la possibilité d’enseigner le poker en faisait des pauses… C’était très tentant. La main de Jake serra un peu celle d’Abban, et il la caressa délicatement du pouce. De sa main libre, il prit son verre et le leva pour porter un toast :

C’est une grande idée ! À nos futures parties endiablées ! lança-t-il, parfaitement conscient que cette phrase, dite telle quelle, pouvait être interprétée de différentes manières.

D’ailleurs, il jeta un œil vers le couple de personnes âgées : la femme souriait. Elle devait être vraiment très ouverte d’esprit. Jake se prit à espérer qu’elle avait un époux comme elle, sinon, elle devait être franchement frustrée. Et pas que sexuellement. Après avoir bu une gorgée de vin, il reposa son verre.

Je t’apprends quand tu veux. Et si jamais tu as des choses à m’apprendre en retour… les jeux vidéo, c’est pas trop mon truc…

Là, la porte de la cuisine s’ouvrit, dévoilant la patronne, de dos, qui s’extirpa de là et pivota, chargée comme une mule. Elle posa sur la table un petit plateau avec une théière et une tasse, une assiette pour Abban et deux assiettes pour Jake, le tout rempli à ras bord. Il y avait de quoi faire !

Voilà, mes agneaux, bon appétit ! Si vous avez besoin de quoi que ce soit, n’hésitez pas !

Elle alla ensuite s’occuper de ses autres clients.

Waow. Heureusement qu’on a pas pris le grand menu… Même là, à mon avis, va y avoir encore des trucs après…

Quand la femme était entrée, Jake n’avait pas lâché la main d’Abban, mais il y avait été forcé pour qu’elle puisse poser tout ce qu’elle portait… Du coup, il compensa en tendant la jambe, pour que son pied touche celui de l’Irlandais.

Ben… bon appétit, alors.

Maintenant qu’il avait ça sous les yeux, Jake avait une petite idée… D’abord, il goûta un chausson. Ensuite, il reprit :

Tu pourrais me montrer deux, trois trucs en cuisine, par exemple… J’ai quelques bases, parce que j’ai un super cuistot à la maison, mais… c’est pas pareil.

Et puis, Shrek ne se vexerait pas de voir Jake aller ailleurs pour apprendre à cuisiner… s’il ne l’apprenait pas. Personne n’était forcé de lui dire. Wildcard était conscient que si son Russe préférait l’apprenait, ça allait s’entendre. Même si c’était lui le chef, il n’aimait pas mécontenter ceux avec qui il travaillait.

Mais bon, ça impliquerait de se retrouver quelque part où y a une cuisine, et ça, c’est pas gagné.

D’un côté, Shrek. De l’autre, Aishlinn. Des obstacles qui seraient difficiles à contourner. Jake n’avait jamais réussi à s’introduire dans la cuisine de son nounours sans se faire piquer. À croire que l’occupant des lieux avait un détecteur à intrusions. Là, il s’attaqua plus franchement à ce qu’il avait devant lui. Un vrai mezzé complet !

C’est quoi, que tu prépares le mieux ? demanda-t-il alors, pour que la conversation ne se dégonfle pas.
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Message posté : Ven 22 Nov - 14:43 Message
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Aussitôt que Jake décrétât qu’il lui apprendrait à jouer au poker, Abban se promit de lire consciencieusement tous les articles Wikipédia sur la question. Le jeune homme n’avait pas une très haute idée de ses facultés intellectuelles, tout du moins le laissaient-elles sceptique dès qu’il était question de quelque chose qui ressemblât un peu trop à un cours. Il avait conscience qu’il ne devait pas être tout à fait idiot, sans quoi il fût resté perpétuellement au même niveau que son père, incapable de concevoir des cambriolages aussi raffinés que ceux qu’il menait avec Aishlinn. Il n’avait pas l’impression d’être un boulet pour sa sœur, même si les nouvelles compétences magiques de celle-ci l’inquiétait de plus en plus quant à son rôle dans leur duo. Il n’empêchait. Ce n’était pas pareil d’opérer dans son domaine de prédilection que de découvrir un univers entièrement différent. Le sourire qu’il adressa à son ami fut donc un peu nerveux.

Le repas finit par arriver.

— Bah ouais, j’t’avais prévenu. Faudrait être mutant pour manger tout ça.

Plus mutants qu’eux, en tout cas — mais Abban ne pensait jamais vraiment à ses dons comme à une mutation, essentiellement parce qu’il était incapable de comprendre très exactement ce que c’était, qu’une mutation, et comment ses propres pouvoirs pouvaient bien fonctionner. Il se mit à manger, non sans laisser son pied jouer avec celui de Jake, avec un parfait naturel, un petit sourire en coin. Cela, ça le rassurait : il savait faire et il n’avait pas besoin de leçons. Son sourire acheva de se former quand Jake fit l’effort de chercher un domaine où il pouvait lui renvoyer l’ascenseur.

La difficulté de trouver une cuisine ne parut pas le chiffonner. Trouver des choses, ça ne le chiffonnait jamais.

— Y en a plein la ville, des cuisines, t’inquiètes pas.

Elles n’étaient pas à lui, mais ça ne le perturbait pas plus que cela, à première vue. Abban s’imaginait sans peine s’introduire nuitamment dans un grand restaurant pour apprendre à Jake comment on faisait de la pâtisserie. En tout cas, le sujet l’animait. Il ramena un peu sa chaise plus près de la table, tandis que son pied, en dessous, avait cessé de chercher à compenser par des caresses évocatrices ce qu’il craignait que sa conversation ne pût fournir.

— Moi, j’suis doué en tout !

Bon, ce n’était pas la modestie qui l’étouffait, mais il avait envie que Jake fût un peu impressionné.

— Mais c’que j’préfère, c’est préparé les entrées, tu vois. Parce qu’une entrée, c’est t’jours beaucoup plus compliqué qu’le reste. Pas forcément dans l’exécution, j’veux dire, tu vois, dans la préparation, les gestes, tout ça. De c’côté-là, forcément, c’est la pâtisserie le plus technique. Faut tout peser, tout surveiller, tout le temps, et si tu t’rates à un moment, tu peux pas vraiment rev’nir en arrière. Mais les gâteaux, y a que’que chose d’un peu, j’sais pas… D’abord, dès que tu enfournes, eh ben voilà. Tu t’tournes les pouces. Ensuite, c’est quand même plus ou moins toujours la même chose.

Il était intarissable.

— Une entrée, c’différent. D’abord, ça a l’air de rien et tu marches toujours sur une ligne étroite. Une entrée trop chouette, eh ben elle va éclipser ton plat ou le reste du repas. Ça doit rester quelque chose de discret. Puis ça doit ouvrir l’appétit, en étant un peu surprenant. Du coup, à conc’voir, tu sais, à imaginer, eh ben c’est plus délicat. Plus… Ça d’mande plus de réflexions. Comme…

La comparaison qui lui était venue spontanément avait été celle d’un cambriolage particulièrement compliqué qui aurait exigé une longue phase de préparations. Il la retint avec un sourire et haussa les épaules, évasivement. Ses yeux pétillaient, fixés dans ceux de Jake, alors qu’il poursuivait ses grandes explications :

— Donc, les entrées, c’est t’jours un jeu dangereux. Bien sûr, y a des classiques, mais c’est là qu’t’explores les paradoxes, surtout, j’crois. En tout cas, moi, c’est c’que j’fais. Les limites entre le sucré et le salé. Le moment où quelque chose d’amer, comme le citron, donnera du volume à d’autres goûts. L’alliance entre le chaud et le froid. Le tiède. L’intérêt d’un peu de fadeur. C’est là qu’plein d’choses se passent, puis en plus, c’t’une sorte de programme, pour la suite du repas. Un peu… Un peu…

Il chercha une comparaison appropriée. Un peu comme une ouverture d’opéra, mais il n’était jamais allé à l’opéra de sa vie. Il manquait de points d’appuis. Une nouvelle fois, il haussa les épaules, sans plus se soucier désormais de paraître trop ceci ou pas assez cela, tout à sa passion et au plaisir de la faire partager.

— Et puis quand tu fais des entrées, tu peux aller faire le marché, tu sais, pour choisir les ingrédients, et ça c’est cool. C’est… j’sais pas, émouvant, un peu. Tes idées changent en fonction d’c’que tu trouves. Tu t’adaptes. C’t’un peu la surprise, même si tu t’es bien préparé. Faut juste savoir écouter les produits.

Il s’interrompit finalement pour boire une gorgée de thé et goûter à son plat — constatant une nouvelle fois que la patronne avait beau être envahissante et le patron tyrannisé, la cuisine était toujours excellente et très supérieure à ce que l’on trouvait dans les autres établissements du même genre. Un bon repas, une belle conversation, un splendide compagnon. La soirée était parfaite, décidément.
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Message posté : Sam 23 Nov - 1:13 Message
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Jake réalisa, après coup, que trouver une bonne cuisine, bien équipée, ça ne serait pas un problème si l’on ne se souciait pas de problèmes basiques tels que la légalité… Il avait presque oublié, à passer ce dîner normal, en tête-à-tête avec Abban, qu’ils étaient des criminels. C’était presque grisant, finalement, d’oublier le quotidien… Mais oui, en effet, s’introduire quelque part ne serait sans doute pas un souci. Et donc, l’Irlandais était doué en tout. Que ce fût vrai ou non, Jake ne le souleva pas. Le sujet était lancé, et il sentait bien que le moulin à paroles s’était mis en marche.

Il ne fut pas déçu. Abban parla… d’entrées. Drôle de manière d’aborder l’art qu’était la cuisine, mais c’était une approche intéressante, réfléchie. Le conteur écoutait tout en mangeant, parce que vu la quantité qu’il avait devant lui, ça risquait de refroidir, et à aucun moment il n’interrompit le cambrioleur, qui s’appliqua à donner des détails, parlant de sensations, de textures, de goût… Jake eut l’impression de revenir en arrière, au moment de l’émission qu’ils avaient regardé ensemble. La cuisine, c’était donc une vraie passion. Et jusqu’à présent, ce sujet avait été plutôt absent de leurs conversations. Ce qui était bien dommage.

Quand le monologue culinaire s’interrompit, Wildcard demeura quelques instants silencieux. Comment relancer après une telle démonstration ? La cuisine, ça ne le passionnait pas, mais ça l’intéressait un minimum. Et en fait, il se demandait si Abban, l’Irlandais, ne pourrait pas s’entendre avec Vladimir, le Russe. Il finit d’ailleurs par émettre l’idée :

Chez moi, on a un super cuisinier. Il est aussi critique gastronomique, super pointu, enfin, à ce qu’on dit, moi, je saurais pas donner un avis… Mais il parle pas beaucoup. Quand il cuisine, il est concentré. Il passe son temps à tout goûter… Tu le verrais, il doit faire cent-cinquante kilos… Une montagne. On l’appelle Shrek…

Si le Russe l’avait entendu parler comme ça de lui, il… aurait éclaté de rire. Il ne parlait pas beaucoup, mais avait beaucoup d’humour. Et quand il parlait, c’était avec un accent à couper au couteau. Il avait une maîtrise parfaite de l’anglais, et maniait même la langue avec beaucoup de poésie, mais il n’avait jamais réussi à corriger sa prononciation grossière qui trahissait immédiatement ses origines.

Je sais pas si vous pourriez vous entendre, mais en tout cas, vous avez l’air d’avoir une idée assez proche de comment on cuisine… Quand il nous fait des repas complets, il y pense beaucoup, pour l’équilibre, tout ça… Moi, tout ce que je sais, c’est que c’est bon.

Il haussa les épaules avant qu’une voix ne résonna près de lui :

Ah ! Je le savais ! Évidemment, c’est bon ! Allez, mange, mange !

Jake tourna la tête vers la patronne. Visiblement, elle avait pris le « c’est bon » pour elle, ou du moins, pour la cuisine de son mari. Oui, c’était bon, évidemment, mais en comparaison, les préparations de Vladimir étaient quand même bien plus raffinées. Pas photo. Mais il préféra ne pas la vexer, se contentant d’acquiescer, en reprenant une bonne bouchée. Avec un sourire satisfait, la patronne tourna les talons et retourna vers les fourneaux.

Je l’avais même pas entendue arriver, dis donc.

Et là, il avala de travers, et fut pris d’une quinte de toux qui lui fit monter les larmes aux yeux. Heureusement, ça passa vite, et il rinça en vidant son verre de vin.

Pfiou, mauvais tuyau, fit-il, en reprenant ses esprits et en s’essuyant les yeux.

Comment continuer après ça ? Allez, le même sujet, après tout, il n’était pas tari, puisqu’il avait été interrompu par l’arrivée de la femme. Qui avait quand même cette manie de débarquer assez souvent. C’était commerçant, bien sûr, elle s’assurait que ses clients n’avaient besoin de rien, que tout se passait bien, mais il semblait aussi qu’elle écoutait ce qui se disait…

Enfin, tu le rencontreras peut-être un jour, qui sait ? Il fait partie du noyau dur de… de mon équipe.

Il s’était arrêté juste avant de dire « Gang », ce qui, même dit à relative voix basse, aurait pu être entendu et inquiéter. Mais il s’était repris à temps. La vie de criminel en civil, ce n’était pas si évident. Certains réflexes étaient durs à perdre. La dégustation des plats principaux touchait à sa fin. Et s’il fallait s’attaquer ensuite aux desserts, Jake n’était pas sûr d’avoir encore de la place. Parce que, même s’il pouvait manger plus qu’Abban, il n’avait pas non plus un estomac extensible. Et, en plus d’être copieuse, la cuisine libanaise était aussi plutôt riche.

Alors, la porte du restaurant s’ouvrit, et deux hommes entrèrent, tout vêtus de noir, avec un air plutôt sombre. Ils balayèrent la petite salle du regard avant d’aller s’installer à une table, dans le coin opposé. La patronne, prévenue par la petite clochette à l’entrée, arriva de la cuisine. Elle marqua un temps d’arrêt en découvrant la dégaine des deux nouveaux clients, mais un sourire chaleureux se peignit l’instant suivant sur ses lèvres, et elle alla s’occuper d’eux.

Ben dis donc, ils ont pas l’air commode, ces deux-là, souffla Jake, à voix basse, en se penchant un peu au-dessus de la table.

Wildcard, lui, les aurait tout bonnement ignorés. Parce que des mecs comme ça, il en voyait trop, et la plupart étaient juste des minables qui voulaient se donner un genre. Là, ils étaient plus deux gros durs qui venaient mettre un peu de noir sur le beau tableau qui représentait le dîner en tête-à-tête. La patronne, crispée, repassa devant eux et disparut vite par la porte. Quoi qu’ils lui aient dit, ça n’avait pas eu l’air de lui plaire. Mais qu’importait, rien ne devait gâcher la soirée.
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Message posté : Sam 23 Nov - 12:02 Message
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Les paupières d’Abban s’étaient légèrement plissées quand Jake s’était remis à vanter les mérites de son fameux cuisinier. L’Irlandais n’aimait pas trop la concurrence et, connaissant Wildcard, il s’imaginait déjà un bellâtre musculeux tranchant les tomates d’un air sensuel et ce n’était pas l’envie qui lui manquait de lui éplucher la pomme d’Adam avant de le jeter dans la fleuve. Double concurrence, donc, que ce mystérieux cuisinier — culinaire et romantique. Pour la première fois, Abban se découvrait des pulsions possessives pour quelqu’un d’autre qu’Aishlinn, mais pour l’heure, il n’y réfléchissait guère, trop occupé à observer Jake d’un air méfiant.

Il se détendit aussitôt quand il apprit que le cuisinier en question frôlait le quintal — enfin, de son point de vue, c’était à peu près la même chose. L’imaginaire érotique d’Abban était somme toute restreint et il ne pouvait pas concevoir qu’en dehors de quelques catégories de beauté physique bien définies, il pût y avoir du désir. Aussi rassuré, donc, que si Jake lui avait appris que Shrek avait les cheveux gras, l’Irlandais se remit à manger et hocha la tête :

— Bah, quand je cuisine, je parle pas beaucoup non plus. C’est juste, y a trop de trucs à faire, et faut pas rater une étape, alors j’suis occupé. M’enfin, du coup, va falloir qu’je revois ma méthode, si j’dois t’apprendre, parce que les cours sans parler, ça risque de pas être facile.

L’irruption de la patronne crispa l’Irlandais. S’il y avait bien une chose qu’il reprochait à certains restaurants, et particulièrement à ceux où le prix du repas multipliait le personnel et ses attentions, c’était la sollicitude omniprésente qui troublait un peu l’intimité des conversations. D’ailleurs, Abban ne se sentait pas très à l’aise lorsque des employés étaient aux petits soins avec lui et, lorsqu’il dînait avec Aishlinn dans de grands restaurants gastronomiques, l’obséquiosité des panetiers ou des échansons l’angoissait beaucoup plus qu’elle ne flattait un sens du luxe qu’il n’avait pas vraiment.

Il haussa les épaules quand Jake lui proposa de rencontrer Shrek.

— J’sais pas. J’veux dire, c’est des gens important, pour toi, et tout, mais j’aime bien l’idée qu’on soit juste tous les deux, tu vois ? J’veux dire, t’sais, on en avait un peu parlé. Loin du travail. Des équipes.

Abban repoussa son assiette à moitié entamée et prit un air songeur.

—Enfin, ptêtre, plus tard, pourquoi pas. Mais là, j’préfère encore être rien qu’avec toi.

À nouveau, il déroulait un avenir commun, imprécis et instable sans aucun doute. Il le faisait tout le temps, comme ça, par manière de parler, mais cette fois-là, il était un peu plus sérieux et il s’en rendait bien compte. Il fallait dire que les reproches d’Aishlinn, ces derniers jours, avaient tout fait pour souligner la chose et la jeune femme lui avait peut-être dangereusement fait prendre conscience de l’importance de ce qu’il était en train de faire. Alors le sourire qu’il adressa à Jake fut un peu timide, avant que son attention ne fût attiré par les deux nouveaux clients.

Le travail revint brusquement dans ses réflexes quand il les détailla de pied en cap, en les suivant du regard, jusqu’à leur table. Lentement, il hocha la tête à la remarque de Jake.

— Hmm hmm.

Abban sortit son téléphone de sa poche et le posa sur le coin de la table. Puis, comme machinalement, il se mit à le faire tourner entre ses doigts.

— C’est pas forcément très fréquenté, comme restaurant.

L’air de rien, dans un énième tour, le téléphone prit une photographie de l’homme dont il pouvait apercevoir le visage et Abban l’envoya à Macha. La voiture n’avait pas besoin de plus de précisions, il le savait, pour devenir ce qu’il attendait d’elle. Pour donner le change, Abban continua à tripoter sans paraitre y songer son téléphone.

Pendant ce temps, un petit détail préoccupait Abban.

— J’sais pas si t’es, comment dire… ? Équipé. Quand t’es là, comme ça.

Sans maquillage, Jake était peut-être venu aussi sans les gadgets qu’il lui avait vu — son gaz soporifique, par exemple. Quant au pouvoir de son amant, Abban avait renoncé à en comprendre clairement le fonctionnement. Lui-même était venu sans arme, mais ce n’était pas comme s’il ne pouvait aller les chercher en un instant.

— ‘Fin, sinon, si jamais, j’te protège…

Son portable vibra légèrement et il ouvrit le message de Macha, puis poussa l’appareil vers Jake en le tournant vers lui, pour qu’il pût lire à son tour. La voiture avait produit un petit dossier du premier des deux nouveaux dîneurs.

Nom : Ivanov
Prénom : Vladimir Pétrovitch
Nationalité : Russe
Emploi : Homme de main
Affiliation : Famille Saltkine.

Abban récupéra son téléphone.

— Ptêtre une coïncidence, hein.

De toute évidence, il n’y croyait guère. Le téléphone disparut dans sa poche.

A priori, moi, j’connais pas. Toi ?

L’un des deux hommes s’étaient levés. La main gauche d’Abban s’était aussitôt refermée sur son couteau de table. L’homme passa près d’eux, tandis que l’Irlandais faisait mine de lire l’étiquette de la bouteille de vin. Puis il contourna leur table et poussa la porte des toilettes.
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Message posté : Sam 23 Nov - 14:46 Message
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Est-ce que tous les cuisiniers avaient l’habitude de garder le silence quand ils cuisinaient ? A priori, il y avait une certaine logique à ça dans la mesure où le chef n’avait pas personne à qui parler, ou alors, les gens autour n’avaient pas besoin qu’il leur raconte ce qu’il était en train de faire. Jake estima que, si un cuisinier expliquait chaque étape de sa recette, c’était dans un but bien précis : celui de transmettre. Et donc, en effet, si Abban devait donner quelques cours, il allait devoir être suffisamment bavard pour ne pas laisser son élève démuni devant un amoncellement d’ingrédients. Au pire, l’Américain pouvait improviser, mais il n’était pas certain d’être capable d’atteindre un résultat satisfaisant…

En effet, rien ne valait qu’ils soient tous les deux. Quand ils se retrouvaient, c’était loin de ce qu’ils fréquentaient tous les jours, loin de leurs familles et équipes. Et ça, Jake se rendait compte qu’il y tenait beaucoup. Tout comme il voyait bien que l’Irlandais ressentait la même chose. Leur échange, teinté sur la fin d’un peu de timidité dans les sourires, fut interrompu par l’arrivée des nouveaux clients. Le conteur comprit le manège du cambrioleur avec le téléphone, mais n’en laissa rien paraître. Connaître l’identité de deux types louches, c’était une précaution qu’il valait mieux prendre.

À la remarque d’Abban sur son équipement, Jake afficha un petit sourire. Même si la perspective d’être protégé par son amant était rassurant, il tapota discrètement sa poitrine. Sa veste avait des très nombreuses poches, et il avait sur lui certains gadgets dont il ne se séparait jamais. En plus de plusieurs jeux de cartes, il avait bien entendu le gaz soporifique, mais aussi un échantillon de la potion qui transformait les gens en personnages de contes. Au cas où. Et puis, il avait toujours ses réflexes, et ses capacités vis-à-vis des probabilités étaient toujours actives.

Le nom me dit vaguement quelque chose… fit Jake, en sortant son téléphone.

Il envoya un SMS à celui dont ils avaient parlé un peu plus tôt, Vladimir « Shrek ». S’il y avait un Russe susceptible de connaître d’autres Russes à Star City, c’était bien lui. L’un des deux hommes s’était levé pour aller vers les toilettes. Celui qui restait, le fameux Ivanov, avait le regard rivé sur son menu et ne cillait pas. L’Américain repoussa à son tour son assiette, presque vide.

C’était bien copieux ! Je suis pas sûr d’avoir la place pour un dessert, là ! dit-il, alors que son téléphone vibrait.

Il y jeta un œil, avant de le faire glisser vers Abban. Famille russe arrivée récemment. Cherche à étendre sa sphère d’influence. Richissime, grâce au gaz. Ne font pas dans la dentelle. C’était donc pour ça que les deux garçons n’avaient pas encore entendu parler d’eux. Ils arrivaient à peine à Star City. Mais du coup, ce qui paraissait le plus étrange, dans l’histoire, c’est que deux hommes de main se retrouvaient, un soir, dans un restaurant libanais, au moment où il était fréquenté par deux membres du Cartel Rouge. Si Jake était incognito, l’Irlandais l’était moins… Le chef de gang jeta un œil à la table des vieux. S’il se passait quelque chose, rien ne devait leur arriver…

Bon, elle fait quoi, la patronne ? Quand on a besoin d’elle, elle est pas là…

Tout ça avait été dit de façon parfaitement calme, presque légère. Il n’y avait aucune raison de s’inquiéter, encore moins de paniquer. Parce que montrer le moindre signe de tension pouvait, si les intentions des Russes étaient mauvaises, déclencher une catastrophe. La patronne refit son apparition à peine Jake eut-il parlé.

Ah ! Vous en avez laissé ? Vous n’avez pas aimé ?
Oh, si, c’était délicieux, mais c’est vraiment copieux, vous nous gâtez !
Au moins, toi, tu manges mieux que le petit Hayden ! D’ailleurs, c’est quoi, ton nom ?
Peter.
Peter ! Hayden et Peter ! J’espère que vous reviendrez souvent, c’est toujours un plaisir d’avoir des habitués. Comme Mr et Mrs Williams, là-bas !

Elle désigna le couple de personnes âgées, qui tournèrent la tête vers eux, un peu surpris d’être ainsi nommés. La femme fit un petit signe de la main.

Mais c’est bien aussi d’avoir des nouveaux clients ! lança-t-elle, un peu plus fort, s’adressant visiblement, et sans subtilité, au Russe assis à l’autre bout.

Puis elle ramassa les assiettes et s’éclipsa en cuisine. Jake retint un soupir. Franchement, elle ne les aidait pas. Certaines personnes, par ailleurs très sympathiques, avaient un don pour agir comme des boulets précisément au moment où il ne fallait pas. Le Russe, cependant, n’avait pas bronché. Quand il reposa son menu, son regard se posa sur la porte des toilettes. Attendait-il son complice avec impatience ? Qu’avait-il prévu ?

Wildcard glissa la main dans une de ses poches et en tira un paquet de cartes. Sortant le jeu de sa boite, il se mit à le faire tourner entre ses doigts, machinalement. Les cartes, c’était sa meilleure arme. Un moyen de diversion infaillible. Qui lui donnait à chaque fois juste le temps d’enchaîner sur quelque chose de plus efficace. Mais pour le moment, il n’y pensait pas. Il présenta le jeu en éventail, faces cachées, à Abban.

Tiens, choisis-en une.

Au moins, ça occupait, le temps que la patronne revienne pour leur demander s’ils prendraient des desserts. Le Russe aux toilettes n’était toujours pas revenu.
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Message posté : Sam 23 Nov - 16:16 Message
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Un mince sourire étira les lèvres de l’Irlandais quand Jake lui indiqua qu’il ne serait pas démuni. Abban n’avait pas vraiment l’habitude de couvrir les autres : Aishlinn n’était pas exactement le genre de personnes que l’on pouvait aisément assommer et les jumeaux, en travaillant en tandem, mais seuls, ne s’étaient jamais souciés des dommages collatéraux. Il avait certes promis à Jake de le protéger, mais il n’était pas certain de ses capacités. Il y avait toujours la fuite, bien sûr, et ce n’était pas innocemment que sa main demeurait posée au milieu de la table, prête à attraper celle de Jake pour établir un contact et déclencher une téléportation commune.

Cela dit, l’esprit d’Abban suivait les mêmes déductions que celui de Jake, après avoir lu le message de Shrek. Il ne croyait pas aux coïncidences. Les deux Russes étaient là pour l’un d’entre eux et Jake, s’il avait bien compris, séparait scrupuleusement sa vie civile de son existence criminelle. Lui-même prenait ses précautions. Beaucoup de précautions. Mais ceux qui orbitaient autour du Cartel pouvaient toujours avoir vu son visage, un soir, au Circus Maximus. Sa profession exigeait un peu de publicité, pour appâter les clients, attirer les propositions. Un mal nécessaire qui ne le mettait pas à l’abri de certaines rencontres peu agréables.

Or, si c’était pour lui que l’on se trouvait là, Abban eût aimé en apprendre plus. Les raisons pour lui en vouloir, après tout, ne manquaient pas. Entre ceux qui cherchaient à profiter de sa téléportation sans payer, ceux à qui ils avaient volé quelque chose et qui désiraient le récupérer, ceux encore qu’il avait irrité pour une raison ou pour une autre, l’Irlandais aimait dresser la liste de ses indésirables, au cas où. Thabo avait encore récemment insisté sur ce point. Abban désirait moins fuir qu’en apprendre plus.

La patronne s’éclipsa les bras chargés de plats et Abban confirma :

— Ouais, bah moi, j’vais m’arrêter là. Si j’mange encore un truc, j’pourrais plus marcher.

Il choisit une carte, avant de jeter un coup d’œil à sa montre. Cela faisait plus de trois minutes que l’autre homme était parti. Pendant que Jake battait le paquet, le regard d’Abban se perdit un peu dans le vague. Il essayait de situer le second Russe. Un exercice auquel il se livrait de plus en plus fréquemment, pour développer cet aspect indépendant de ses pouvoirs, sous les conseils de Thabo. Dans le quartier, certes, dans le restaurant, évidemment. Dans les toilettes. Immobile.

Abban montra son as de pique à Jake alors que la patronne revenait.

— Des petits desserts ?
— Pas pour moi, merci. Juste, les toilettes, c’est où ?
— Là, derrière.

Abban se releva et contourna la table, avant de poser une main sur l’épaule de Jake et de murmurer :

— Prends pas de dessert, c’est un piège, elle cherche à t’engraisser.

Le Russe à la table le fixait. Sans lui prêter attention, le mutant se dirigea vers la porte des toilettes, l’ouvrit, passa et disparut avant d’entrer dans la pièce. Pour apparaître quelques secondes plus tard, une fois son arme récupérée, derrière le second homme, le tenant en joue. Dans les toilettes, la situation était pour le moins tendue. Mais le Russe ne paraissait guère préoccupé.

— T’es pas d’taille, gamin.
— Putain, tout l’monde fait des commentaires sur ma taille, ce soir. V’z’êtes donné le mot, ou quoi ?

Le Russe ricana d’un air mauvais.

— Disons plutôt qu’t’es en sous-nombre.
— Ça va, j’crois qu’je gère.

Le Russe commença se diviser comme une cellule et Abban dut bientôt tenir en joue deux Russes identiques l’un à l’autre.

— Dégueu.

Puis quatre. Puis huit.


— Hmm.

Abban baissa son arme.

— Les mecs, j’crois pas qu’v’z’alliez tous pouvoir pisser en même temps, là.

Une main faillit s’abattre sur son épaule, mais Abban disparut. Un Russe s’effondra sur un autre Russe quand le jeune homme, sorti de nulle part, lui balança un coup de crosse sur la nuque, mais les mains des Russes se multipliaient et tentaient de l’agripper. Si d’ordinaire Abban était ravi de ce genre d’émeutes quand elles visaient sa personne, le soir, sur les dance floors, ce jour-là, la proximité populeuse des toilettes du restaurant libanais ne l’enchantait que modérément. Il était temps de partir.

Mais il ne disparut pas. Quatre Russes le tenaient et quatre, c’était beaucoup plus qu’il pouvait en transporter à lui tout seul. Bloqué sur la terre forme, privé bientôt de son arme, l’Irlandais déglutit péniblement, alors qu’un Russe parmi d’autres s’avança vers lui. Un peu nerveusement, le cambrioleur commenta :

— Franchement, on s’croirait à Moscou. On est plus chez soi.

Un coup de poing dans le ventre malmena son sens de l’humour. Entre cela et les œufs électrocuteurs du Musée des Supers, sa vie de cambrioleurs avait tendance à devenir de plus en plus douloureuse.

— Bien. J’espère que vous serez plus coopératif, maintenant.
— J’sais pas…
— Vous ne risquez pas de vous enfuir.
— Sait-on jamais. J’pourrais avoir beaucoup d’chance.
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Comment se faire des ennemis avec une fourchette à dessert (Jake W.)

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